Speaker #0Designer, architecte, entrepreneur, artisan, tous ont en commun une vision, un parcours, une approche du design qui résonne avec notre époque. Alors ici, on parle d'inspiration, de matière, d'innovation, de process, mais aussi de défis, d'échecs et de réussites. Tout ce qui façonne finalement chaque projet. Ce Design Talk, c'est une plongée dans l'univers de ceux qui imaginent, transforment et réinventent notre quotidien. Alors installez-vous, ouvrez grand les oreilles, l'épisode du jour commence maintenant. Bienvenue dans The Design Talk. Alors aujourd'hui, je vous l'avais annoncé, je vous propose une parenthèse. Pas d'interview, pas de débat, juste une voix, un paysage, un instant suspendu. Tout l'été, tout le mois d'août plutôt, je vous invite à visiter des maisons rêvées. Certaines existent, d'autres non, mais toutes racontent quelque chose de l'espace, du design et du temps qui passe. Une cabane blanche au bord de l'eau, une maison pleine de rires et des longues tablées, un palais vénitien endormi ou un refuge au nord, au bord de l'ac. Alors fermez les yeux, laissez-vous guider et bienvenue dans La Maison Rêvée. Ce premier épisode de La Maison Rêvée, je l'ai appelé la maison du silence, parce qu'il est des maisons qu'on n'habite pas, mais qui nous habitent. Moi je ne sais pas exactement où elle se trouve cette maison, peut-être en Grèce, ou dans le sud de l'Italie, ou sur une île qu'on atteint en traversant un pont, en marchant très longtemps sur un sentier brûlant. Le voyage vers cette maison, c'est déjà un abandon. La route serpente entre les collines arides, bordées de pierres sèches et d'arbustes tordus par le vent. On s'arrête parfois, sans raison, juste pour regarder la mer depuis un virage, et puis on redescend, lentement, comme si on entrait dans un autre rythme. Un autre temps. Elle est blanche, ou presque. Parfois rose, très pâle, au lever du jour. Elle ne cherche pas à plaire, cette maison. Elle est là, c'est tout. Comme une évidence. Autour des herbes sèches, le champ monotone des cigales. Un vieux figuier penché. Et au loin, évidemment, la mer qui scintille. Le sol est rocailleux, parsemé d'éclats d'ardoises et de galérons. Parfois, une brise chaude vient claquer doucement les tiges de bambou plantées en raie. comme une barrière légère à l'horizon. Les volets ne claquent pas, les murs sont épais. Et quand on entre, il fait frais. Il n'y a pas de musique, pas d'odeur forte, pas de télévision oubliée dans une pièce voisine. Seulement le silence. Et oui, et la lumière. Cette lumière très particulière qui glisse le long des murs comme de l'eau. Avant d'entrer, on passe par une petite cour de gravier, à peine séparée du paysage par un muret de pierres sèches. Un olivier au tronc noueux y projette une ombre vibrante. Un banc de pierre s'y tient, usé, silencieux. On ôte ses chaussures, le pas se fait nu, presque religieux. Dans cette maison, chaque chose a sa place. Pas de décorations bavardes, pas de démonstrations. Un lit, avec un drap en lin, bien sûr. Une chaise qui grince doucement. Un pichet en terre cuite posé sur une tablette en béton. Un livre, sans couverture. et puis une petite lampe, à bas jour en opaline. Et le reste, c'est du vide. Mais un vide qui ne fait pas peur, un vide qui repose, un vide qui écoute. Ici, le silence n'est pas une absence, c'est une matière. Une matière douce et dense, comme dans certaines maisons de Louis Barragan, où la couleur s'épanouit dans le calme, ou encore comme dans la villa E1027 d'Hélène Gray, où chaque angle, chaque seuil, semble conçu pour créer une respiration intérieure. Le matin, la maison se réveille lentement. La lumière s'infiltre par une fente étroite dessinant une ligne dorée sur le sol en pierre. Et pendant ce temps-là, le café chauffe dans une petite cafetière italienne. Un verre d'eau, quelques abricots, un morceau de pain. Puis il y a un robinet qui goûte doucement dans les vies en pierre. Un pigeon qui recoule quelque part, hors champ. Le monde est là, mais à distance. Alors on s'assoit dans l'embrasure de la porte, on regarde, on se tait. On laisse la lumière faire son travail sur les murs. Dans un coin, une radio ancienne muette depuis des années. Un tapis effiloché au sol, une étagère de livres dépareillés, de la poésie, un vieux roman grec, un carnet de croquis oublié. Et puis ensuite, tranquillement, vient l'après-midi. La chaleur monte, dense, immobile, en étant un drap sous l'olivier à l'ombre. On lit, on ne lit plus, on ferme les yeux. Le silence devient si épais qu'on entend son propre souffle. Il n'y a rien à faire, tout est là. A l'intérieur, les pièces de la maison restent fraîches. Le carrelage est irrégulier, comme un calpinage dans une maison de corfou. Une petite alcove abrite un bureau, juste une planche de bois, puis un tabouret de berger. Là, parfois en écrit, on trace des lignes, des mots sans urgence. La salle de bain, elle est minuscule. Un miroir piqué, une vase campière, un savon d'Alep presque terminé. Et puis une serviette un peu rêche, qui sent le soleil. Et le soir, alors le soir on mange dehors, évidemment, sous une table en bois grisé. Quelques tomates, du fromage, du vin blanc glacé, des assiettes dépareillées, une bougie piquée dans un pot à confiture. On parle peu, on écoute les grillons cette fois. On regarde la nuit tomber. Un chien, tiens, qui aboie au loin. Quelqu'un ferme un volet. Le monde entier se replie. Et dans la petite chambre, la lumière s'éteint avec lenteur. Un lit bas. Un oreiller frais, l'odeur du savon, un livre qu'on ne finit jamais. Cette maison, c'est un refuge. Elle n'a pas été pensée pour impressionner, pour briller, mais pour durer. Comme la cabane de Le Corbusier à Roquebrune. Minuscule, rudimentaire, mais remplie d'une pensée juste. Ou encore comme l'appartement d'André Putman, où chaque objet avait une histoire, une raison d'être très précise. Elle nous rappelle que le design ne doit pas toujours chercher à en faire plus. Parfois, il suffit de faire juste. Et la nuit alors ? La nuit dans cette maison, elle est différente. La nuit devient un navire immobile. Le bois craque, le vent se glisse sous la porte à travers les lames des volets. Les rêves sont vastes, précis. On entend les souvenirs revenir sans violence. On dort avec les volets ouverts. Et parfois, on se lève, sans raison, pour marcher pieds nus dans le salon. On regarde la lune comme si c'était la première fois. Cette maison du silence, c'est peut-être une fiction, mais c'est une fiction vraie. Parce qu'elle nous rappelle ce que peut-être l'espace. L'espace, ça peut être une écoute, un abri, mais aussi un geste d'hospitalité. Alors si on fermait les yeux juste un instant, on y serait.