Speaker #0Bonjour à tous et bienvenue sur ce nouveau podcast Think Macro où je voudrais aujourd'hui vous parler du Japon. Jusque récemment, l'économie japonaise stagnait, la population vieillissante, 30 ans de déflation, mais depuis 15 ans de grosses réformes ont été entreprises et elles commencent à porter leurs fruits. La croissance revient, le pays reprend sa place dans la compétition mondiale, et parce que ces réformes sont très profondes, très complètes, il devrait la conserver un moment. Mais, et c'est un mais important, avec des conséquences pour les actifs sans doute très différentes de ce que nous avons connu. Alors, pour imaginer ce qui va se passer, revenons un peu en arrière. Après l'éclatement de la bulle des années 80, le pays tombe, dans les sables mouvants de la déflation, dont il est toujours long et compliqué de sortir. Les premières années, on tente des mesures ciblées, stimulation fiscale, taux zéro. On essaie même, et c'est le premier pays à le faire en 2001, l'assouplissement quantitatif. Mais ces interventions sont perçues comme des gesticulations passagères, avec un impact de court terme. Elles ancrent dans les esprits qu'il vaut mieux ne pas bouger pour ne pas s'enfoncer un peu plus dans les sables. Il vaut mieux consommer ou investir demain plutôt qu'aujourd'hui, puisque les prix baissent. Et puisque les mesures de relance ne les raniment qu'un temps. Finalement, c'est la paralysie de l'économie. Mais après 20 ans de ce régime, en 2012, Shinzo Abe, tout juste nommé Premier ministre, comprend qu'il faut agir de manière forte et surtout complète. Il lance de profondes réformes structurelles. Réforme des services publics pour l'État, grands projets d'infrastructures, gouvernance simplifiée, accord de libre-échange pour les entreprises, incitation au travail des femmes, des plus âgées, ouverture à l'immigration pour pallier la baisse tendancielle de la main-d'œuvre. Il faut imaginer le profond changement culturel dans un pays où le travail des femmes est à l'époque mal considéré et où l'immigration est si faible qu'elle n'est même pas un sujet de débat. Mais Abbé sait qu'il faut aussi changer les esprits, que ce traitement de choc doit toucher autant à la structure de l'économie qu'à la culture du pays. Et pour soutenir ces changements longs et difficiles, il utilise les outils dont il dispose. Un plan fiscal, il nomme à la tête de la Banque centrale un allié qui baissera encore un peu plus les taux, rachètera massivement les obligations d'État et visera explicitement un retour à l'inflation. Alors, les déficits se creusent un peu plus et l'indépendance de la Banque Centrale en prend un coup. Mais il faut bien ça pour relancer le pays et sortir de la trappe de la déflation. Et dix ans de discipline japonaise plus tard, certains fruits commencent à apparaître. L'écart entre travail des hommes et des femmes est pratiquement divisé par deux. L'investissement des entreprises, qui stagnait depuis 20 ans, augmente à nouveau. Le pays s'ouvre à l'immigration. Le tourisme explose. Dans la foulée, les marges des entreprises augmentent et la bourse grimpe. Elle est multipliée par 3 sur les 8 ans du mandat de Shinzo Abe après 20 ans de baisse continue. Mais malgré tout ça, les esprits refusent de sortir toujours du « ce sera mieux demain » et la déflation persiste. Finalement, c'est le choc d'inflation de 2022 qui change les mentalités. Parce que c'est un choc global plus long. plus profond qu'on ne l'imaginait parce qu'il a fait si mal au pouvoir d'achat des pays de l'Ouest, il fait peur aux Japonais. Il les convainc enfin de préférer le présent au futur. L'investissement des entreprises accélère, la consommation repart et l'énorme capital épargné pendant 30 ans est mis au travail. Et parce qu'il n'est pas question de tuer le poussin dans l'œuf, la Banque Centrale reste accommodante bien plus longtemps qu'ailleurs. La première hausse de taux au Japon intervient début 2024, deux ans plus tard. Après s'être assuré que la mécanique économique s'est bien remise à tourner. Enfin, on a une croissance organique, autonome, qui fonctionne par elle-même et sans stimulation artificielle. Au-delà de la sortie de la déflation, les réformes ABNomics, en particulier la libéralisation du marché du travail, ont redonné de la productivité à l'économie et compensé une part du déclin démographique. Le Japon a retrouvé un vrai potentiel de croissance durable à contre-courant de l'essoufflement américain. Alors les entreprises commencent à trouver, à tirer les fruits des abénomics. Les marges ont triplé. Elles atteignent aujourd'hui des niveaux historiques. On n'est plus très loin des niveaux européens et même américains. La productivité augmente à nouveau après 20 ans de stagnation. Et sans perdre de part de marché face à la Chine, à l'inverse de tous les pays développés. Les carnets de commandes sont pleins, au Japon, comme à l'export. De manière cyclique, cette dynamique solide est amplifiée par la forte croissance des pays voisins qui profitent du boom de l'investissement dans l'IA. On retrouve finalement les mécaniques de l'âge d'or des années 80. On peut penser que les profits des entreprises japonaises continueront de croître bien plus vite que l'inflation. Les ménages aussi profitent du boom. Le chômage reste extrêmement bas, malgré l'ouverture du marché de l'emploi. Les taux réels sont négatifs, les salaires montent. En 2026, ils vont augmenter deux fois plus vite que l'inflation, un gros gain de pouvoir d'achat qui devrait continuer à alimenter la consommation. Alors on cite souvent la dette élevée comme un frein, un danger pour la pérennité de la reprise. C'est vrai qu'il a fallu défoncer beaucoup pour toutes ces réformes et que les coups d'épée dans l'eau des premières années ajoutent à la note. Mais en fait, ce n'est pas vraiment un problème. Il s'agit surtout d'une illusion comptable. Le pays est beaucoup moins endetté qu'il y paraît. L'État, dans les mesures usuelles, affiche une dette brute de plus de deux fois le PIB. Mais en réalité, sa dette nette est de l'ordre de 110%, plus faible qu'aux États-Unis, plus faible que la France, parce que l'État japonais détient une quantité considérable d'actifs qu'il faut évidemment déduire de son bilan. Et cette dette, à l'inverse des autres pays développés, diminue, grâce à la bonne gestion des comptes de l'État. et au taux réel négatif. Même conclusion pour les ménages et les entreprises. À deux tiers du PIB, la dette des ménages est inférieure à la moyenne des pays développés. Elle n'a pas bougé depuis 30 ans. Les entreprises sont un peu plus endettiques ailleurs parce qu'elles ont beaucoup investi. Mais à 45% du PIB, là encore, difficile de craindre la banqueroute. Grosso modo, pas vraiment de risque du côté de la dette. Mais ce n'est pas tout. Les Japonais eux-mêmes détiennent d'immenses quantités d'actifs à l'étranger, 90% du PIB en 2025. C'est l'exacte symétrique du débit américain et l'une des positions les plus élevées au monde. C'est 9 fois l'Europe, 4 fois la Chine, tandis que les pays anglo-saxons qui se développent à crédit sont en général débiteurs. Ce gigantesque portefeuille d'actifs protège le Japon des risques sur sa dette. Ils le placent en position de force dans un monde où d'autres pays, les États-Unis en tête, doivent se battre pour attirer les capitaux pour financer leurs déficits. La conclusion, c'est que l'économie japonaise est sortie de la déflation pour de bon et qu'elle se développe dans toutes ses dimensions. Maintenant, pour les actifs financiers, ce sera une autre histoire. Parce que la croissance est à nouveau organique et pas juste le fruit de stimulation passagère, les implications... seront très différentes. Aujourd'hui, le marché, qui a toujours l'œil rivé sur son rétroviseur, imagine une reconduite des performances passées. Une espèce d'abénomics 2.0 des actions qui grimpent, des taux et des devises qui restent bas. Il se trompe, peut-être bien sur les trois. D'abord, les taux et la devise n'ont plus de raison de rester bas. Ce n'est plus nécessaire. Et ça devient même... contre-productif. D'abord sur les taux, si la politique monétaire ultra-accommodante plus longtemps qu'ailleurs a permis de s'assurer de l'autonomie de la croissance, elle entraîne aussi, depuis deux ans, une forte pontification de la courbe des taux, qui devient problématique. On ne peut pas laisser se poursuivre sans risquer de perdre le contrôle. Les taux longs, c'est le service de la dette, c'est les anticipations d'inflation. Plus les taux longs montent, plus la dette est compliquée à rembourser, et... plus les agents économiques craignent que l'inflation s'installe, qu'elle soit devenue acceptable. La hausse entraîne la hausse. Laisser filer les taux longs, ça ferait passer le pays de la trappe de la déflation à la spirale de l'inflation. Il faut à tout prix l'éviter. Il faut donner des gages de bonne conduite, apaiser les craintes en augmentant les taux directeurs rapidement. Et de ce fait, aplatir la courbe. Et donc un contre-courant de ce qui se passe à l'ouest. La Banque centrale du Japon montera les taux cette année, probablement plusieurs fois, et on peut conclure que l'ère des taux zéro est bien terminée, y compris au Japon. Ensuite, ces hausses vont entraîner la hausse du Yen en réduisant le coût de couverture du risque d'échange. Ce coût, il était de plus de 5% face au dollar il y a 18 mois. Vous étiez rémunéré sur une base de 5, 5,5% aux Etats-Unis, 0% au Japon. L'écart cette année va passer sous les 2%. Or, on sait que c'est un seuil très important qui provoque immédiatement d'importants mouvements de couverture de change des institutions qui sont aujourd'hui très exposées au dollar américain. Et au-delà de cette mécanique, comme pour les taux d'intérêt, un Yen faible, ce n'est pas seulement plus nécessaire, ça devient même pénalisant, et pour plusieurs raisons. D'abord parce que le capital de Mme Watanabe, l'épargnante japonaise type, qui est investie de manière plus productive grâce à Benomics, il est aujourd'hui largement parti à l'étranger. Et sa performance a été renforcée par la baisse tendancielle du Yen. Alors pas de problème, tant que le Yen devait baisser. Et tant que les investissements en actions américaines étaient à la fois plus performants et moins risqués qu'ailleurs, aujourd'hui, qui sont plus chers, plus risqués et moins protégés par le comportement erratique du dollar, l'investissement a moins de sens. Et un tel volume de capital serait bien utile à la maison où il y a encore de nombreux investissements à financer. La robotisation nécessaire pour continuer de compenser le déclin démographique, par exemple. Laisser le Yen s'apprécier. ainsi trait à un rapatriement à la fois salutaire et productif. Et il y a une deuxième raison, plus économique, de souhaiter l'appréciation du Yen, les matières premières. Le Japon est très importateur et un Yen faible fait grimper la facture. Alors pas de souci pendant que les prix du pétrole sont bas, que les métaux sont stables, ça a été le cas pendant une quinzaine d'années, mais aujourd'hui les prix remontent. L'appréciation des douze derniers mois coûte. et elle pourrait continuer sous l'impulsion du boom d'investissement dans l'IA. La faiblesse du Yen, d'ailleurs, avait amplifié les effets de la crise de l'énergie après l'invasion de l'Ukraine en 2022 et ça fait fait beaucoup de mal au pays. Cette fois, les autorités sont beaucoup plus méfiantes. Enfin, il y a une raison mécanique. Les entreprises japonaises ont beaucoup investi dans l'appareil productif à l'étranger. Ce sont de ce fait désensibilisés du change. Toyota ou Honda, en produisant leurs véhicules destinés à l'export localement, aux Etats-Unis, en France ou au Royaume-Uni, ne craignent plus la hausse du gain. Ils produisent sur place. Et maintenant que ces investissements sont réalisés, sont productifs, ils demandent moins de capitaux. Tandis que les profits qu'ils génèrent, qu'on rapatrie, eux, augmentent. On a moins de flux sortants et plus de flux rentrants au pays. A tel point qu'aujourd'hui, le flux rentrant commence à l'emporter. Les entreprises qui ont largement contribué à la dépréciation du Yen depuis 2012 deviennent progressivement acheteuses de la devise. Elles commencent à nourrir la hausse de la monnaie japonaise. Et on peut dire tant mieux pour elles, puisque les bilans des grandes entreprises montrent que la sensibilité des profits à la faiblesse du Yen, qui était très positive il y a 15 ans, est aujourd'hui devenue négative. Les entreprises gagnent désormais. à un yen plus fort. En résumé, les investisseurs, l'État, les entreprises ont un intérêt croissant à un yen plus fort. Et ils contribueront bientôt eux-mêmes à son appréciation. Et avec une décote de plus de 50%, le potentiel est énorme. Ils devraient prendre à contre-courant le marché qui ne réalise pas encore la profonde transformation de l'économie japonaise. Les quelques flux d'investissement observés ces derniers mois, d'ailleurs, montrent que certains commencent à se poser la question. Restent les actions. Fondamentalement, la croissance retrouvée des profits, des performances de la région et le danger croissant de l'investissement de l'alternative américaine disent de les acheter. Et si on ne doit même plus craindre la hausse du Yen, pourquoi se priver ? Mais les investisseurs ont déjà largement préempté la croissance future. L'indice se paie 24 fois les bénéfices, autant que le marché américain. 40% plus cher qu'avant la crise Covid. En plus, il y a une position importante sur l'indice Nikkei de la phare des ponts spéculatifs étrangers. On sait que ces fonds ne tiendront pas l'investissement en cas de hausse de la volatilité, probable cette année. On sait qu'ils liquideraient aussi si le Yen venait à monter, ce qui les prendrait à revers. Ça incite plutôt à attendre, à attendre ces secousses qu'on imagine assez bien cette année, pour profiter de meilleurs investissements. Donc un bel investissement, mais probablement... à réaliser progressivement sur la volatilité qu'on aura cette année. Voilà, merci à tous. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner. Et à bientôt pour un nouvel épisode de Think Macro.