- Speaker #0
Bienvenue dans 3 souffles, un horizon, un podcast qui s'appuie sur la pensée chinoise, en particulier la compréhension et l'usage du livre des changements, le yijing, comme une boussole pour naviguer dans la complexité de nos vies modernes. Nous poursuivons aujourd'hui notre exploration des origines du Yijing et quittons les pratiques chamaniques du néolithique pour nous rendre au deuxième millénaire avant notre ère, sous la dynastie Shang. Les arts divinatoires traversent alors une transformation profonde. Les pratiques se rationalisent. Elles deviennent moins une quête de dialogue avec le sacré qu'un instrument d'affirmation du pouvoir du souverain. Dans le même mouvement se dessine une autre évolution, l'apparition de monogrammes fondés sur les principes yin-yang. Retrouvons Florence et Stéphanie dans une conversation entre histoire, transmission et interprétation. Nous vous souhaitons une bonne écoute.
- Speaker #1
Bonjour Florence !
- Speaker #2
Bonjour Stéphanie ! Bienvenue pour cette exploration assez fascinante, je trouve, de l'évolution des pratiques divinatoires en Chine ancienne. On va se concentrer sur la dynastie Shang.
- Speaker #1
Oui, une période vraiment charnière.
- Speaker #2
Et en particulier, on va regarder les réformes, pour le moins étonnantes, du souverain Shang appelé Sujia, à propos de la divination sur carapace de tortue, et voir comment ça peut résonner avec l'utilisation, disons, plus moderne du Yijing.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #2
Et pour ça, on a quelques sources. Un article sur Tsujiya et cette histoire de divination sur écailles de tortue. Alors accrochez-vous, parce que la tentative de Tsujiya de simplifier tout ça, c'est quelque chose. Oui,
- Speaker #1
il faut se replacer dans le contexte. On est sous la dynastie Chang, vers le XIIIe siècle avant notre ère. Peut-être un peu avant Tsujiya, sous le règne de Wuding. C'est vraiment l'époque des magnifiques bronzes Chang.
- Speaker #2
Ah oui, des fameux bronzes Chang.
- Speaker #1
Eh oui. Et surtout, ce sont les débuts documentés de l'écriture oraculaire. Ces inscriptions qu'on trouve sur les os et les carapaces de tortues, les jaguens.
- Speaker #2
Ah oui, c'est ça.
- Speaker #1
Et à cette époque, sous Wuding, notamment, la divination, c'est vraiment... Enfin, c'est omniprésent. C'est une affaire d'État très codifiée.
- Speaker #2
Ok, et on a interrogé pourquoi exactement ?
- Speaker #1
En fait, pour à peu près tout. La météo, la santé du roi, les campagnes militaires, les récoltes, les naissances, etc.
- Speaker #2
Donc très ritualisé.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #2
Et là-dessus arrive le souverain Tsujiya, petit-fils de Wuding, si j'ai bien compris.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #2
Et lui, il regarde tout ça et il se dit quoi exactement ?
- Speaker #1
Alors en gros, son constat est assez sévère. Il trouve qu'on fait beaucoup trop de divinations, souvent pour des motifs, disons, mineurs, ou pas toujours justifiés, et ça devient presque mécanique.
- Speaker #2
Ok, donc une sorte d'inflation divinatoire.
- Speaker #1
On pourrait dire ça, oui. Alors, il décide, évidemment, de réformer. Et d'ailleurs, de manière assez drastique.
- Speaker #2
Et qu'est-ce qui change concrètement ?
- Speaker #1
Alors, d'abord, il réduit fortement le nombre de motifs de consultation. On passe d'une multitude de sujets à seulement quelques thèmes principaux, jugés essentiels.
- Speaker #2
Mais quels, par exemple ?
- Speaker #1
Les rituels importants, comme les campagnes militaires, les grandes chasses royales, les voyages officiels. en gros, ce qui le concerne, vraiment le cœur des préoccupations de l'État.
- Speaker #2
D'accord, donc on rationalise. Et quoi d'autre ?
- Speaker #1
Alors, il supprime aussi certains sacrifices, ceux qui étaient dédiés aux ancêtres très lointains, un peu légendaires, et aux esprits de la nature, comme les esprits des montagnes ou des rivières, et on se recentre sur les ancêtres directs.
- Speaker #2
Et il y a ce détail assez étonnant sur la réutilisation du matériel.
- Speaker #1
Ah oui, intéressant.
- Speaker #2
Ça, c'est assez incroyable. Et il donne la consigne de réutiliser les mêmes os, ou plaçons de tortue, pour des divinations portant sur des sujets similaires.
- Speaker #1
Pour économiser les carapaces de tortue ?
- Speaker #2
Bah, probablement. Une question d'économie, oui. Mais peut-être aussi une manière de désacraliser un peu l'objet de la pratique, le rendre moins exceptionnel à chaque fois. C'est une interprétation possible.
- Speaker #1
Ah oui, intéressant. Et comment ça a été reçu tout ça ? J'imagine que ça a dû plaire à tout le monde.
- Speaker #2
Bah, effectivement. La réception a été très mitigée. Ces réformes, elles ont été appliquées sous le souverain Sujiya, mais ensuite, sous ses successeurs, ça a fluctué.
- Speaker #1
C'est-à-dire ?
- Speaker #2
Elles ont été parfois abandonnées, puis reprises, notamment sur le dernier souverain Shang, et surtout Di Xing, le tyran
- Speaker #1
Zhou. Ah oui, des tensions à la cour, c'est certain. On a l'exemple tragique de Bi Gan, son oncle et conseiller.
- Speaker #2
Ah oui, celui qui a critiqué le roi.
- Speaker #1
Exactement. Il aurait critiqué sa conduite, et se serait fait arracher le cœur par le roi, pour voir, écoute-moi bien, s'il avait les sept... ouverture d'un sage. Bon, en fait, c'est un fait relaté dans les mémoires historiques de Sima Qian, et ça illustre bien le climat de tension autour du pouvoir et des rituels.
- Speaker #2
Et ça montre bien l'enjeu, effectivement. Et donc, sous ce dernier souverain, la simplification va encore plus loin.
- Speaker #1
C'est ça, exactement. On arrive à une simplification extrême. Le souverain devient quasiment son propre devin et effectue la divination lui-même.
- Speaker #2
Donc il n'a plus besoin d'interprètes spécialisés.
- Speaker #1
Beaucoup moins, il semble-t-il. Et surtout, le but change. On ne cherche plus tant l'approbation divine ou la prédiction d'un événement que l'expression d'un souhait optimiste.
- Speaker #2
Ok, comment ça ?
- Speaker #1
En fait, les inscriptions deviennent très formulesques, du type « Au cours des dix prochains jours, il n'y aura pas de malheur » . Donc tu vois, c'est plus une affirmation positive, un vœu pieux, qu'une question posée aux esprits.
- Speaker #2
Et si je me souviens bien, on note même plus si ça s'est réalisé ou pas.
- Speaker #1
C'est ça. L'étape de la vérification du verdict disparaît largement des inscriptions de cette période.
- Speaker #2
Et c'est là qu'intervient l'hypothèse de David Keighley, cet historien américain.
- Speaker #1
Exactement. Keighley se demande si cette restriction progressive, puis cette transformation de la divination royale officielle, devenue plus limitée et plus centrée sur le souverain lui-même, n'aurait pas, paradoxalement, ouvert un espace, un vide peut-être, pour le développement ou la popularisation d'autres systèmes divinatoires. Des systèmes peut-être plus personnels, enfin moins étatiques.
- Speaker #2
Ok, et c'est là que le yijing pourrait entrer en jeu ?
- Speaker #1
En tout cas, c'est une des hypothèses, oui. Le yijing, avec ses hexagrammes, ses textes plus philosophiques, aurait pu trouver là un terreau favorable dans ce contexte où la grande divination d'État perdait de son omniprésence et de sa fonction première. En tout cas, c'est une idée séduisante, même si difficile à prouver formellement, évidemment.
- Speaker #2
Ok. Donc si on essaye de synthétiser un peu notre discussion, on est parti des réformes de Tzu-Jia, sous les Shang, qui ont marqué un tournant réduisant la portée et la fréquence de la divination officielle.
- Speaker #1
Oui, une tentative de rationalisation ou de represse de contrôle.
- Speaker #2
Ok, cette tendance poussée plus loin par les derniers souverains Shang, soit environ 1100 avant notre ère, a peut-être, selon l'hypothèse de David Keckley, laissé un espace pour d'autres pratiques comme le Yijing.
- Speaker #1
Oui, une évolution qui déplace finalement le centre de gravité de la divination, en quelque sorte.
- Speaker #2
Et aujourd'hui, on voit que le yijing est souvent abordé comme un outil pratique, une aide à la réflexion pour naviguer dans notre propre vie.
- Speaker #1
Oui, on cherche cet équilibre entre comprendre son histoire, sa richesse, et voir comment il peut nous parler concrètement, nous aider à décider, à mieux comprendre une situation.
- Speaker #2
Oui, exactement.
- Speaker #1
Et peut-être, pour finir, osons cette petite réflexion à méditer. Ce glissement qu'on observe à la fin des Chang, quand le roi passe de la « supplico esprit » , « dites-moi ce qui va se passer » , au conseil stratégique, quelle posture adopter dans cette situation ?
- Speaker #2
Oui, cette nuance est importante.
- Speaker #1
Est-ce qu'on ne pourrait pas y voir en filigrane le début d'une transformation plus profonde, un changement dans la relation entre le pouvoir, le sacré et ce qu'on appellerait aujourd'hui la capacité des individus à être maîtres et acteurs de leur existence ?
- Speaker #2
Une première affirmation de la volonté humaine face au destin ou au Dieu.
- Speaker #1
Peut-être. Une sorte de proto-humanisme, si on ose le mot, qui préparerait le terrain des siècles plus tard aux grands courants philosophiques chinois, qui mettront ensuite l'accent sur l'éthique, la conduite humaine, la responsabilité individuelle. C'est juste une piste.
- Speaker #2
Ok, une piste très intéressante. Et intéressante pour continuer cette belle réflexion. Merci à toi Stéphanie pour cet éclairage.
- Speaker #1
Merci à toi Florence. Merci à vous tous.
- Speaker #2
A bientôt.
- Speaker #1
A bientôt.
- Speaker #0
Merci d'avoir partagé ce moment avec nous. Si cet épisode vous a plu, abonnez-vous, laissez-nous quelques étoiles, un commentaire, c'est ce qui permet au podcast de continuer à grandir. A très bientôt pour un nouvel épisode.