- Clémence de Vimal
Quelques mois après, je discutais avec ma mère de la famille. Et puis je dis dans la conversation, mais vraiment comme quelque chose d'assez banal et pas le bon mot, mais un peu tremblante, mais simple. Je lui dis, mais maman, quand j'étais petite, tel cousin m'emmenait souvent dans la chambre bleue pour me faire des massages. Elle s'est arrêtée et elle m'a dit, pardon, qu'est-ce que tu viens de dire ? Et donc, sa réaction m'a surprise. Donc, j'étais un peu tremblante, j'avais l'impression d'avoir fait une bêtise.
- Olivia de Fournas
Bonjour, je m'appelle Olivia et vous écoutez Un beau jour, le podcast qui donne la parole à des croyants dont la vie et la foi ont été changées à jamais par un événement imprévu. Et dans cet épisode, j'ai la joie de recevoir la comédienne Clémence de Vimal, qui vient parler de sa propre histoire, marquée par l'inceste de son cousin. Elle l'a écrite et mise en scène dans une pièce, J'ai besoin d'air, c'est pour ça que je fume, qui sera jouée au Festival d'Avignon cet été. Elle y dénonce l'omerta qui pèse sur l'inceste. le déni de l'entourage, un climat malsain dont les familles catholiques ne sont pas épargnées. Elle montre aussi comment sa foi a été un élément capital pour s'en sortir. Clémence de Vimal, bonjour.
- Clémence de Vimal
Bonjour Olivia.
- Olivia de Fournas
Alors vous avez apporté un drôle d'objet pour ce podcast, une espèce de robe bleue.
- Clémence de Vimal
Oui, c'est une robe qui je crois appartenait à ma grand-mère maternelle, qui est en velours bleu. et qui peut servir autant de robe de soirée que de robe de chambre ou de rideau, dirait mon mari. Mon amour pour le costume, je crois que ça vient de là.
- Olivia de Fournas
Et alors, elle sort d'où cette robe ?
- Clémence de Vimal
Elle était dans le grenier de mes grands-parents. Il y avait plein de vieilles robes, des vieux corsages. Je ne rentrais même pas dedans à 15 ans parce que je ne sais pas quelle taille elle faisait, du 30. Mais du coup, il y avait toutes ces choses-là. Et pour moi, c'était la caverne d'Ali Baba. Enfin, c'est la caverne, vraiment, il n'y avait que des trésors. Donc peut-être que voilà, mon goût pour le théâtre est... Est né clairement, en tout cas, dans la maison de mes grands-parents.
- Olivia de Fournas
Et alors justement, cette maison de vos grands-parents, vous commencez votre spectacle avec elle. Et j'ai l'impression que votre histoire aussi commence là.
- Clémence de Vimal
Oui, exactement. Beau Rivage, on va l'appeler comme dans le spectacle. C'est donc la maison de mes grands-parents maternels. Et donc, voilà, moi, je suis issue d'une famille avec plein de frères et sœurs, plein de cousins. Et c'est vrai qu'on allait en vacances chaque vacances, février. Pâques, soit chez les grands-parents maternels, soit chez les grands-parents paternels. Et c'est vrai que ce côté-là de la famille, c'était des musiciens. Ma grand-mère était une grande musicienne. Et donc, j'ai toujours eu un goût particulier pour ce lieu-là, où il y avait plein de mystères. Il y avait des pièces, il y avait des cartons partout, on n'avait pas le droit de rentrer. Il y avait des longs couloirs avec des livres anciens partout. Tout était théâtral ou cinématographique, c'est selon. Donc, je pense que j'ai vraiment baigné dans cet univers. Et c'est vrai que cette histoire commence tôt, puisque je ne sais pas comment je délivre l'information, mais qu'en tout cas, j'ai grandi bon an, mal an, tout allait bien. Puis au fur et à mesure de mon adolescence, il y a beaucoup de choses qui se sont frottées pour me rendre compte, pour réaliser, grâce à ma mère, on ouvrira le sujet après je crois, que j'avais été victime d'agressions sexuelles de la part de mon cousin, dans cette maison-là, pendant les vacances scolaires.
- Olivia de Fournas
Alors vous aviez quel âge ?
- Clémence de Vimal
J'avais 5 ans à peu près. Il n'y a jamais de date exacte, hélas, dans ces sujets-là. Et puis, je dirais que ça s'est terminé vers 10, 12 ans. Mais honnêtement, je n'ai pas trop d'âge.
- Olivia de Fournas
Mais vous avez fait un peu un blackout ?
- Clémence de Vimal
Alors moi, je ne fais pas partie de cette catégorie où il y a eu un blackout total. Moi, j'avais des souvenirs de sensations, où j'avais des souvenirs de quelque chose qui s'était passé, qui était bizarre. Je cite vraiment les mots que j'ai toujours employés. Mais ça s'arrêtait là. Donc, ça a quand même été un choc. Lors de la révélation, lorsqu'on m'a permis de mesurer que ce qui m'était arrivé était grave, et alors les souvenirs sont revenus au fur et à mesure, mais ça a mis des années,
- Olivia de Fournas
Parce que là, du coup, vous passiez vos vacances chez vos grands-parents avec plein de cousins, dont ce grand-cousin.
- Clémence de Vimal
Exactement. Les familles étaient réunies, on n'avait pas toujours les mêmes vacances, donc il y en a qui arrivaient avant, il y en a qui arrivaient pendant, il y en a qui arrivaient au moment où on partait. Ça bougeait beaucoup, mais c'est vrai qu'on était tous ensemble, à jouer dehors, à être à l'intérieur, à regarder des films le soir quand on avait le droit. Avant, à faire des cabanes. Mais oui, vraiment la vie, on va dire, pour moi, classique d'une famille lambda, en tout cas catholique, d'un milieu, j'ai envie de dire, aristocrate.
- Olivia de Fournas
Et donc, vous aviez une relation particulière avec ce cousin ou il faisait partie de la bande ?
- Clémence de Vimal
Il était grand, il était beaucoup plus grand, donc on ne jouait pas ensemble du tout, puisque lui, il n'en était plus là, on n'avait pas du tout les mêmes jeux. On a quasiment, je crois, on a dix ans de différence. Et donc, non, ce n'était pas du tout un cousin que je fréquentais plus qu'un autre. Ce n'était pas du tout mon cousin préféré. On peut avoir des affinités plus ou moins avec des cousins. Lui, pas du tout. Et c'était un cousin que j'ai toujours trouvé bizarre. Alors, évidemment, je pense que je ne suis pas objective quand je dis ça. Et ma mémoire est forcément un peu biaisée. Mais en tout cas, c'est vrai que plus les années passaient, j'ai bien fini par comprendre pourquoi aussi je ressentais ça. Mais non, c'était un cousin vraiment... J'étais pas à l'aise dans sa compagnie, et puis c'était pas un cousin qui était agréable, il était très autoritaire, il était le chef, et donc nous les plus jeunes on était un peu vexés, fâchés qu'il fasse toujours son bon papa, quelque part.
- Olivia de Fournas
Et donc avec cette autorité, il vous a quand même emmené dans sa chambre ?
- Clémence de Vimal
Oui, enfin alors pas sa chambre, mais une chambre parmi toutes les chambres de cette maison, une chambre qui s'appelle la chambre bleue, puisque dans cette maison on a des couleurs par chambre notamment, et donc là c'était la chambre bleue. qui se trouvait effectivement à l'étage. Donc oui, ça reste toujours un mystère. Mais à 5 ans, on dit, on vient, on va jouer, on va faire un jeu. Je n'ai pas plus de souvenirs de ce qu'il disait exactement qui m'a amenée à le suivre. Mais en tout cas, c'est comme ça que ça s'est fait plus d'une fois.
- Olivia de Fournas
Et personne ne s'est rendu compte de rien ?
- Clémence de Vimal
Non, c'est je crois la spécificité, la particularité de l'inceste. Même si avec son cousin, ça n'est pas considéré encore aujourd'hui comme un inceste. Mais comme on se rendra compte au fur et à mesure du podcast que dans ma famille, je suis la face émergente de l'iceberg, je nomme vraiment ce mot-là. Et non, évidemment, je veux dire, le café, les adultes étaient dehors, nous on vaquait à nos occupations. En fait, il y a toujours des temps morts, et comme on était nombreux, on ne s'inquiétait pas forcément. Alors même que ma mère était très vigilante le soir. Elle vérifiait que chacun était bien dans sa chambre. Elle insistait toujours pour que les garçons et les filles en soient vraiment séparés. Et d'ailleurs, à l'époque, je me souviens que ça m'énervait beaucoup. Je ne comprenais pas. Je me disais qu'elle avait toujours des idées tordues, ma mère. J'ai fini par comprendre et de réaliser. Mais donc, non, personne n'a rien vu. Ce qui s'est passé après, puisqu'il y a eu une procédure judiciaire par la suite, lorsque je me suis souvenu et que nous avons... Justement,
- Olivia de Fournas
vous vous êtes souvenu à quel âge ? À quel âge vous avez réalisé que ce cousin avait fait vraiment des choses épouvantables ?
- Clémence de Vimal
En fait, j'y suis. J'ai eu plein de symptômes qui ont alerté ma mère, qui se formait à l'époque sur l'éducation affective et sexuelle des jeunes. Et elle m'avait posé déjà la question à 15-16 ans. Je me scarifiais quand j'étais plus jeune, donc je m'abîmais les bras. Et donc un jour, ma mère l'a vue parce que j'avais un pansement. Elle m'avait dit « mais pourquoi tu fais ça ? » et j'étais incapable de lui répondre à part de dire « c'est ma vie, foutez-moi la paix » . Mais vraiment, je ne savais pas quoi dire. Et elle m'avait posé la question, mais est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ? Mais j'étais en incapable. Je lui ai dit, bah non. Au fond de moi, j'avais une sensation en me disant, j'aimerais pouvoir dire oui. Mais j'avais pas de souvenirs. Donc je me disais, je vais pas inventer, donc non. Donc il y a eu plusieurs étapes. Et lorsque vraiment la révélation s'est faite, j'avais continué d'avoir d'autres symptômes. J'ai fait de la boulimie pendant des années. J'avais un petit copain à l'époque. Et en fait, un jour, comme je faisais de la boulimie, j'avais rendez-vous chez un psychiatre. Et ce garçon, à l'époque, m'avait dit « Mais pourquoi tu vas chez un psychiatre ? Tu n'en as pas besoin. » Et moi, je lui avais dit « Mais comme ça, je ne sais même pas comment c'était sorti. » Je lui avais dit « Tu sais, quand j'étais petite, j'avais un cousin qui a posé des gestes un peu bizarres. » J'avais toujours ce mot-là « bizarre, bizarre, bizarre » . Mais vraiment juste cette phrase. Lui est le premier à m'avoir permis de mesurer que ce que je venais de dire n'était pas tout à fait normal. Et quelques mois après, je discutais avec ma mère de la famille, des relations avec son père, avec ses frères. Et puis, je dis dans la conversation, mais vraiment comme quelque chose d'assez banal et pas le bon mot, mais un peu tremblante, mais simple. Je lui dis, mais maman, quand j'étais petite, tel cousin m'emmenait souvent dans la chambre bleue pour me faire des massages. Ma mère, ce qui l'a marqué dans cette phrase, c'est, elle m'a toujours dit, mais tu parlais comme une petite fille de 5 ans. Et en fait, j'avais déjà dit ça à ma mère quelques mois avant. Puis ma mère n'avait pas réagi, donc j'ai continué ma vie. Mais là, elle s'est arrêtée. Et elle m'a dit « Pardon ? Qu'est-ce que tu viens de dire ? » Et donc, sa réaction m'a surprise. Donc, j'étais un peu tremblante. J'avais l'impression d'avoir fait une bêtise. J'avais 18 ans et je n'avais pas fait de bêtises. Mais je me suis dit « Pourquoi elle me demande de répéter ? » Donc, je lui ai répété la phrase mot pour mot. Et elle me dit « Mais attends, attends, attends. Wow ! » Et elle, ça l'a complètement choquée. Et en fait, de fil en aiguille, on a retracé un peu les choses. Et elle m'a dit « Mais ce que tu me dis là, ça n'est pas normal. Ça n'aurait pas dû arriver. » Et quelque part, ça a commencé à expliquer quand même beaucoup de choses chez moi, dans mon comportement. Et ça a permis de révéler aussi des secrets qui étaient à la génération de ma mère.
- Olivia de Fournas
Alors pas tout de suite, si tout de suite, vous n'avez pas le lien.
- Clémence de Vimal
C'était fait quelques mois après. Les révélations sont arrivées au fur et à mesure par le parcours judiciaire, qui arrivera un tout petit peu après.
- Olivia de Fournas
Oui, parce que là, pour le moment, votre mère vous écoute, vous entend et vous croit.
- Clémence de Vimal
Oui, ce qui est énorme et j'en ai tout à fait conscience. Il y a tellement de mères qui sont en incapacité de répondre à ce qui est donné. Il y a tellement de mères qui sont dans le déni et il y a tellement de mères à qui c'est arrivé. Et donc, ce n'est pas possible pour elles parce que ça n'est pas encore ouvert. Donc vraiment, je remercie le ciel de m'avoir donné une maman qui m'a entendue et qui m'a cru tout de suite, sans question.
- Olivia de Fournas
Et alors, comment ça s'est passé avec votre cousin ?
- Clémence de Vimal
Mal. Alors, j'avais 18 ans et j'étais dans un état, je paraissais forte extérieurement, mais j'étais extrêmement fragile. Et je dois vous avouer que je n'ai pas souvenir de tout. Que c'était un moment où le tsunami était tellement énorme, émotionnellement, de réaliser ça, à une époque où on ne parlait pas de ça du tout, il n'y avait pas de mouvement hashtag aucun. Et ma mère, le réflexe qu'elle a eu, qui est beau, je trouve, c'est qu'elle s'est dit mince. Je ne veux pas qu'ils se suicident, parce que comme elle se formait, elle avait entendu dire que parfois, des personnes pouvaient se suicider quand ils étaient découverts, peut-être, c'est le mot. Et du coup, elle a écrit à mon oncle et ma tante, donc les parents de ce cousin, pour informer de ce qu'on s'était dit et donc pour informer de la démarche à suivre, à savoir, bon, là, il va falloir qu'on se parle d'une part et puis que ça ne peut pas en rester là. Il va falloir qu'il y ait des demandes de pardon, puisque comme on est catholiques chez nous, ce mot-là est venu très rapidement. Et je crois qu'ils avaient dû parler aussi du fait que peut-être mon cousin participerait à ma reconstruction. La lettre a été reçue, elle a été rendue comme ils ont pu à l'époque, de façon très froide, très glaçante. Ils se sont rencontrés tous les quatre. Donc moi, je n'avais pas encore parlé avec mon cousin à cette époque-là. Les quatre se sont retrouvés, mes parents et les parents de mon cousin.
- Olivia de Fournas
Donc votre père aussi était aligné avec votre mère ?
- Clémence de Vimal
Mon père était aligné avec ma mère, donc grand cadeau, exactement. J'avais 18 ans, donc mon cousin avait 10 ans de plus. Il était déjà grand. Et en fait, ils n'ont pas réussi à trouver un terrain d'entente. Les parents de mon cousin se sont sentis, je pense, attaqués tout de suite. Et donc, ils n'ont pas pu juste recevoir l'information et se dire comment on fait pour nos enfants.
- Olivia de Fournas
Ils ont été dans le déni ?
- Clémence de Vimal
Ma mère me dirait totalement. Et moi, je ne peux pas savoir. Je crois que ma tante a fait ce qu'elle a pu, mais elle n'était pas totalement dans le déni. Mon oncle, totalement.
- Olivia de Fournas
Mais ils ont protégé leur fils.
- Clémence de Vimal
Ils ont protégé leur fils, exactement.
- Olivia de Fournas
Donc vous ?
- Clémence de Vimal
Et donc moi, quelques temps plus tard, je décide d'écrire une lettre. Et j'y croyais profondément, à cette lettre. C'est-à-dire de lui dire, je me souviens de tout ça. J'imagine que toi aussi, tu ne dois pas être bien, comme moi. Parce que ce n'est quand même pas cool, tout ça. Et peut-être qu'on peut se voir comme ça, on en parle. Puis on reprend nos vies, comme elle s'est arrêtée il y a quelques mois. Donc j'envoie cette lettre. Pas de réponse pendant des mois et des mois et des mois. L'attente est vraiment terrible dans ces moments-là. Et on a fini par se voir après différentes péripéties. On n'était pas d'accord sur les lieux. Et je pense que mon cousin avait peur que je le... Je ne sais pas, que je mette des caméras ou des micros. Je ne sais pas trop, je n'aurai jamais la réponse. Donc, on finit par se voir et je pense que ça a duré... Franchement, je pense que ça a duré dix minutes ou un quart d'heure, pas plus. Parce que je lui ai dit, bon, ben voilà... Moi, je me souviens, et toi ? » Et lui, il m'a dit « Ben non, je suis désolée, mais je ne m'en souviens pas. » Et moi, toute mon obsession pendant des années, c'était cette phrase « Ce n'est pas parce que tu ne t'en souviens pas que ça n'est pas arrivé. » Et donc, pendant des années, mon obsession, c'était de me dire « Mais est-ce qu'il ne s'en souvient pas parce qu'il est dans le déni ? » Ou il ment, en fait, tout simplement. Je n'aurais pas la réponse. Je ne l'aurais certainement jamais, mais je me suis un peu apaisée depuis quand même. Du coup, rien ne s'est fait durant ce temps, puisqu'en gros, il m'a dit « je ne m'en souviens pas, donc reste à ta place et puis arrête de dire des bêtises » .
- Olivia de Fournas
Et s'il vous avait demandé pardon et s'il avait reconnu les faits ?
- Clémence de Vimal
C'est un peu facile d'y répondre, mais effectivement, je dirais que je n'aurais absolument pas fait de démarche judiciaire et puis j'aurais repris ma vie comme avant. Vraiment, c'était tout ce que je souhaitais. Pitié ! Pour rien au monde, je voulais partir en procédure judiciaire. Pour moi, ça ne se faisait pas. de base, mais ça se faisait encore moins dans nos familles. C'était comme dans un film. Et moi, je démarrais mes études de théâtre et je me disais, non mais c'est pas possible, là je suis en train d'inventer un scénario, il faut que j'arrête. Ça prenait des proportions qui étaient trop énormes. Donc moi, je n'avais qu'un seul désir, c'était qu'ils me demandent pardon, qu'on se dise, bon, ok, on reprend nos vies, et puis basta. Et puis on se retrouve aux vacances. En fait, rien ne change, tout simplement. Surtout que rien ne change. Juste que j'aille mieux. Voilà, c'est ça mon désir.
- Olivia de Fournas
Et là, à ce moment-là, votre foi vous a aidé à quelque chose ?
- Clémence de Vimal
Ce qui est intéressant, c'est que... C'était le moment où ça faisait un bout de temps que je vacillais. Tant que j'étais chez mes parents, j'allais à la messe le dimanche, mais ça faisait un bout de temps que je pestais, que je pestais. Arrivé à Paris, à 18 ans, j'ai lâché la messe du dimanche et j'étais très en colère. Mais je crois que je n'ai jamais lâché ma relation avec le Christ. Moi, j'ai toujours parlé à Dieu dans la rue, toute seule. Je faisais mes petits dialogues. Non, d'ailleurs, ce n'est pas du tout un dialogue, c'est un monologue. Donc, en fait, je disais ma colère. Du coup, je n'arrivais pas à recevoir, à écouter ce qu'il m'était donné. Donc, ça a quand même toujours été là. C'est juste que j'étais tellement dans une détresse folle que je ne trouvais pas de porte de sortie et qu'en fait, j'avais l'impression que prier, ça n'apaisait rien. J'avais cette impression-là. Mais ça a toujours été dans ma vie. Toujours, toujours, toujours.
- Olivia de Fournas
N'étiez-vous pas en colère contre Dieu lui-même ?
- Clémence de Vimal
Si, si, j'étais très en colère. Mais c'est comme... Déjà, je pense que je suis vraiment comme Obélix. Je suis née dedans. J'ai reçu tous les sacrements très jeune. D'ailleurs, je suis convaincue que le fait de les avoir reçus jeunes pour moi dans ma vie, ça m'a énormément aidée. Avec le recul, je me dis, oui, je pense que ça m'a quand même vraiment portée. Et je pense que j'ai eu suffisamment de gens autour de moi qui avaient vraiment une belle relation au Christ et qui, même si j'étais en colère, je voyais bien. C'était quand même la direction. Oui, qu'il y avait quand même quelque chose qui ne lâchait pas. Je me fâchais, je disais, mais c'est... J'étais vraiment fâchée contre cette famille, contre les mensonges, contre toute cette vie qui n'avait pas de sens. Mais en même temps, je ne lâchais pas la corde. C'est un peu bizarre. Parce que j'avais qu'un désir, c'était d'être consolée. Mais je n'avais pas encore compris tout ça à ce moment-là.
- Olivia de Fournas
Donc là, on a compris que vos parents ont été super soutenants. Les oncles et tantes, non. Et le reste de la famille, vos grands-parents, chez qui ça s'est passé ?
- Clémence de Vimal
Mes grands-parents, avec tout l'amour que j'ai pour eux, sont décédés depuis longtemps. Maintenant, pareil, ils ont fait ce qu'ils ont pu. Mais la rupture familiale pour eux était trop douloureuse. Donc, ils n'ont pas réussi à... se positionner pour moi suffisamment. J'ai un grand-père qui a écrit une lettre à son petit-fils au tout début pour qu'il demande pardon, qu'il assume les conséquences de ses actes. Et voilà, il l'a fait, ce qui est quand même énorme. Mais une fois que ça a été fait, je n'ai jamais su s'il y avait eu de réponse ou pas. Une fois que ça a été fait, c'était un peu bon, maintenant on passe à autre chose. Donc on range ça dans le tiroir et basta. Mais moi, ce qui m'a beaucoup marquée, ce n'était pas tant le déni que ce n'est pas grave. Vraiment, on a des regards différents, mais moi, je garde beaucoup plus ça. C'est-à-dire, oui, bon, hé, il n'y a pas mort d'homme, quoi. Parce que, quelque part, le déni, c'est tellement énorme que c'est terrible parce qu'on n'est absolument pas reconnus. Mais c'est tout aussi terrible quand on dit que ce n'est pas grave parce qu'en fait, nous, dans ce que l'on vit, enfin, je dis nous, parce qu'il y a tous les gens qui ont été agressés derrière moi. Je mets en tout cas, c'est marrant de dire nous, mais ça vient naturellement. Alors, je le garde. On est dans une telle détresse. que d'amoindrir ce qui pourrit notre vie. Pourrit vraiment au sens d'il y a quelque chose qui pourrit de l'intérieur, sur lequel on n'a pas de prise. J'ai l'impression qu'on m'a mis du poison depuis que je suis petite. On m'a mis du poison et que du coup, comme un poison, ça prend tout le corps mais ça ne se voit pas. Et c'était ça toute ma difficulté. Moi, j'ai toujours eu une voix forte, j'ai toujours eu un corps solide. Donc rien ne se voyait extérieurement. Et pourtant, j'avais l'impression de crever à l'intérieur. Et ça, c'était terrible. Donc le c'est pas grave était terrible.
- Olivia de Fournas
Et donc, une fois que vous avez réalisé que votre mère vous a soutenu, qu'il y a eu ce déni, qu'est-ce que vous avez voulu faire après ?
- Clémence de Vimal
C'est vrai qu'après, on est quand même allé voir un avocat. D'abord un homme et puis une femme après.
- Olivia de Fournas
C'était important que ce soit une femme ?
- Clémence de Vimal
En fait, oui. Je ne pensais pas. Et en fait, si. Je me suis rendue compte de ça. Ça m'avait tellement perturbée de me souvenir de tout ça, de réaliser que j'avais l'impression de ne plus savoir comment être en présence, même d'un homme, c'est pour dire. C'est un peu bizarre, ça paraît un peu excessif. Pour moi, ça ne l'était pas. Et donc, j'ai choisi une femme qui est vraiment une femme extraordinaire et qui m'avait dit cette phrase merveilleuse le jour du procès. Elle m'avait dit, je vous ai rencontrée, vous étiez une jeune femme. Et là, vous êtes devenue une femme. Et je trouve ça très beau. Et c'est vraiment une personne qui m'a accompagnée. Et donc, j'ai déposé plainte. J'ai déposé une première plainte. Au bout de trois ans, il n'y a pas eu de non-lieu, mais il y a eu un arrêt dans ce dossier.
- Olivia de Fournas
Parce que vous êtes allée au commissariat, c'est ça ? Oui,
- Clémence de Vimal
j'ai déposé plainte. Donc, je suis allée au commissariat. déposer ma plainte. Il y avait une spécificité dans mon histoire, c'est que comme nous étions tous les deux mineurs au début des faits, mais lui était majeur à la fin des faits, c'était le tribunal pour mineurs. Donc je dépose plainte et après s'en suit plein d'attentes surtout. L'attente, c'est ce qu'il y a de pire. La personne est informée qu'il y a une plainte qui a été déposée, est écoutée. D'autres personnes autour sont écoutées, les parents. Il a été en garde à vue. Du coup, j'ai dû me déplacer. Il y avait plein de lieux géographiques en France puisque moi j'habitais dans un endroit, lui habitait dans un autre, ça s'est passé dans un autre lieu. Donc ça a été extrêmement complexe. Deux faits qui se sont passés il y a... des années. Et encore, moi, j'ai vraiment une chance folle parce que je me suis souvenu des faits avant qu'il y ait prescription. Donc, d'un coup, c'est le tourbillon. C'est comme dans un film policier. On arrive dans le commissariat et je le raconte dans le spectacle, à un moment donné, dans une scène un peu rigolote, mais c'était au moment de l'anniversaire des attentats du 11 septembre. Et donc, à un moment donné, il y a eu une minute de silence. Il y a eu une minute de silence à un moment précis où je raconte vraiment quelque chose qui est hyper intimé. hyper difficile à dire. Je devais être rouge écarlate, j'avais chaud, j'étais vraiment au plus mal. Et là, il y a la minute de silence. Je dis ça avec beaucoup de tendresse et d'humour maintenant avec le recul parce que je me dis, mais en fait, c'est la vie. Et c'est ça qui est terrible. C'est de se dire, bah oui, mais la personne, la femme ou l'homme qui dépose ça, vraiment, c'est extrêmement difficile. Et puis les personnes en face, il faut bien qu'ils vivent, il faut bien qu'ils fassent des pauses, ils parlent normalement. Ils peuvent pas nous dire... Je le comprends. Mais sur le coup, ce n'est pas évident à gérer. Et après, la difficulté, c'est de découvrir au fur et à mesure quand on a accès au dossier, puisque j'ai eu accès au dossier. Au bout de trois ans, il y a une première. Donc, le premier dépôt de plainte s'est clôturé. Donc, ils ne m'ont pas dit, il ne s'est rien passé. On dit simplement qu'on n'a pas les moyens de continuer plus loin. Donc, à ce stade, nous, on ne peut rien en dire. Moi, j'ai eu de la chance, contrairement à beaucoup d'autres personnes qui ont été agressées sexuellement et surtout dans le cadre familial. Toutes les personnes à qui j'ai parlé, j'ai eu l'impression d'être reçue. Lors de la garde à vue, il y avait trois policiers dans la petite salle. Et en fait, je me suis sentie crue tout de suite. Peut-être parce que j'avais un cousin qui était dans un tel déni que ça en devenait presque pathétique, en fait. Et c'est quelqu'un de très intelligent, mon cousin, mais je pense qu'il a géré comme il a dû.
- Olivia de Fournas
Aujourd'hui encore, il est dans le déni ?
- Clémence de Vimal
Oui, aujourd'hui encore, il est dans le déni. Oui, oui. Je ne désespère pas qu'un jour, son cœur s'ouvre. J'espère juste qu'il n'est plus dangereux. Voilà. Mais c'est vrai que du coup, j'ai redéposé plainte. Trois ans après. après une retraite que j'ai faite au Canada, j'ai fait un choix. Le premier choix était peut-être plus celui de ma mère, dans le sens où j'étais tellement en incapacité de poser un choix. J'étais dépassée par tout. Et donc la deuxième fois, trois ans ou quatre ans après, ça a été vraiment mon choix. Je me suis dit, soit j'arrête tout, et donc à quoi ça aura servi ? Soit je continue parce que ça avait du sens. Je me disais, mais est-ce que je m'acharne ? Est-ce qu'effectivement je ne veux me définir que par ça ? Je me suis posé des milliards de questions. Puis c'est de l'argent, puis c'est du temps, puis tout le monde... J'étais étudiante, tout le monde fait la fête, c'est le moment où on construit tout. Moi, j'avais l'épée de Damoclès. Toute ma construction de jeunesse, elle était avec cette épée de Damoclès de ce procès-là, dont je ne parlais pas à l'époque du tout, Et donc, j'avais perdu totalement mon insouciance.
- Olivia de Fournas
Et vous dites que c'est à la suite d'une retraite, c'était une retraite spirituelle ?
- Clémence de Vimal
Oui, c'est une retraite spirituelle. J'ai une grande sœur qui m'a beaucoup accompagnée spirituellement, sans qu'elle se rende compte forcément. mais parce qu'elle faisait partie d'un groupe de théâtre, donc j'étais déjà passionnée de théâtre, elle aussi. Et elle m'emmenait souvent avec elle à une soirée autour de Sainte-Thérèse. Et donc j'avais comme des sasses de temps en temps, mais il fallait venir me chercher, où j'avais souvent vraiment la grâce des larmes. Je pleurais, je pleurais, je pleurais, je pleurais jamais dans la vie. Mais alors, dès que j'arrivais là-bas, je n'arrêtais pas de pleurer. Et un jour, j'appelle ma mère, il devait être 4h du matin, et je lui dis, mais je ne comprends pas. Je fais du théâtre, c'est mon rêve, j'étais dans l'école. Bon, il y a cette procédure, ok, c'est pas facile. J'étais accompagnée psychologiquement à cette époque-là. Et je disais, mais je ne comprends pas, je meurs. Je continue de mourir. Et j'étais dans un état, je me disais, mais je vais crever, quoi. Et là, ma mère m'a dit, écoute, il est peut-être temps que t'ailles là-bas. Donc c'est elle qui m'a parlé de Kakuna. Effectivement, au Canada, elle m'a dit, va faire cette retraite. Et je reconnais que c'est le début peut-être de ma conversion. En tout cas, de mon choix. de redire oui à mon baptême et de me dire, ok, en fait, je ne suis pas toute seule, donc là, on va y arriver. Ça a été un peu long, mais ça a été un vrai choix, il y a eu une vraie décision à ce moment-là qui s'est faite.
- Olivia de Fournas
Vous étiez accompagnée spirituellement par quelqu'un qui vous a aidé à parler ?
- Clémence de Vimal
En fait, on arrive en groupe, il y a plein de gens différents, mais c'était en silence. Et autant vous dire que moi, le silence, à cette époque-là, je ne le connaissais pas. J'en ai un besoin fou aujourd'hui, mais à l'époque, ça criait trop à l'intérieur de moi. Donc moi, le silence, c'était un enfer. Mais du coup, on avait un accompagnateur par personne, effectivement, qui venait nous voir une ou deux fois par jour. Et puis, on avait des temps d'enseignement aussi dans la journée, puis des temps de prière. Et en fait, c'était extrêmement bien mené. Et c'est vrai que cette semaine-là, ça a été vraiment... Ça s'est fait par étapes, mais ça a été une première résurrection où j'avais des douleurs physiques hyper violentes dans le dos, des douleurs où j'étais obligée de m'allonger. C'était la seule solution pour me calmer. Avec le recul, je sais bien que c'était une tension extrême, mais qui m'handicapait quand même beaucoup. Et en fait, je n'ai plus jamais eu ça en rentrant de Kakuna. Et je pense que j'ai été aussi beaucoup aidée dans la boulimie qui a duré longtemps encore après Kakuna. Mais c'était un chemin. En tout cas, il a démarré là.
- Olivia de Fournas
Donc vous avez, à la suite de cette retraite, porté plainte de votre propre chef.
- Clémence de Vimal
Oui.
- Olivia de Fournas
Et ça a abouti à quelque chose ?
- Clémence de Vimal
Oui, ça a abouti, quatre ans ou cinq ans plus tard, à un procès où ce cousin a été reconnu coupable. Je veux dire, c'est une victoire, oui, quelque part. Après, il y a deux choses, je ne rentrerai pas dans ce détail-là, mais je le dis parce que je trouve important. Moi, la seule chose que je voulais, c'était qu'il le reconnaisse lui. Et comme j'avais l'impression d'avoir foutu la famille en l'air, je me suis dit juste après, mais je pense dès le lendemain, OK, tu clôtures le dossier, t'en parles plus et t'avances. Parce que si tu commences à dire que t'es déçue, en fait, les gens vont te dire, mais tu t'attendais à quoi ? Ou t'étais jamais contente, en fait. Et ils pensent à tous ceux qui sont pas reconnus, etc. Ce qui est vrai, mais moi, vraiment, ce qui m'importait, c'était que lui reconnaisse. Je mesure aujourd'hui quand même l'importance que ça a été connu d'un point de vue de la société, de la justice. Et le deuxième point que je n'aborde jamais, je reconnais, mais maintenant avec le recul, je commence à l'aborder, c'est que je pense que j'ai déposé plainte un peu vite. Je pense que tout le monde n'est pas en capacité de déposer plainte. Moi, j'avais de la chance d'avoir une mère qui m'a énormément soutenue, un père qui financièrement a permis aussi, parce que ça coûte beaucoup, beaucoup, beaucoup d'argent, même s'il peut y avoir des bourses, j'en ai eu. Mais je venais à peine de sortir, on peut dire, du syndrome post-traumatique, du blackout, et en fait, la mémoire est complexe. Et donc, voilà, j'ai un peu enfermé mes souvenirs à cause de la procédure judiciaire, parce qu'il faut déposer plainte, donc il faut donner des éléments, et on rajoute rarement des éléments, ou sinon ça peut être mal perçu, etc. Donc, il a fallu faire tout un chemin, et ça s'est arrivé 4-5 ans après, où j'ai réouvert un peu tout ça, en me disant, mais en fait, il y a eu ça. Puis j'ai lu beaucoup, puis je me suis rendue compte que c'était beaucoup plus grave que ce que moi j'avais imaginé. J'avais rendu ça, comment je pourrais dire ça, j'avais rendu ça viable, audible, dans la façon dont je racontais même les faits.
- Olivia de Fournas
Ça devient un peu simplifié. Ça devient simplifié,
- Clémence de Vimal
oui, beaucoup. Et donc voilà, il a été reconnu coupable pour les faits que j'avais donnés à l'époque. Et c'est déjà une grande victoire. Et puis, il n'a pas eu de prison du tout. Il a juste... Juste, pardon, c'est déjà énorme. Mais voilà, il avait dû payer l'équivalent de ce qui avait été dépensé sur la procédure. Mais ce qui est intéressant, c'est que c'était ses parents qui étaient d'abord reconnus coupables, puisqu'il était mineur au moment des faits. Et lui, par ricochet. Mais c'est quand même intéressant, alors qu'il était plus que majeur et responsable. Sans ses lettres. Et donc ça, c'était vraiment intéressant de voir qu'un homme qui avait entre 35 et 40 ans, il y avait encore ses parents qui le défendaient bec et ongle devant le juge et qui le défendaient trop. Pour un homme de cet âge-là, mes parents étaient là aussi, mais silencieux. Et j'étais très touchée par ce silence qui, pour moi, dit tout, en fait. C'est-à-dire que face à ça, il faut dire sa colère, il faut dire qu'on n'est pas d'accord, mais on l'avait déjà dit. Qu'à un moment donné, la justice, c'est quand même un lieu où on peut facilement se faire broyer. C'est spécial quand même la justice. Mais voilà, moi je suis extrêmement reconnaissante en tout cas des personnes que j'ai rencontrées, de l'avocate qui m'a suivie, qui m'a accompagnée. Il y a ses limites aussi dans l'accompagnement, bien sûr, mais j'ai quand même beaucoup de chance à cet endroit-là.
- Olivia de Fournas
Et donc si c'était à refaire, vous referiez la même chose, à part de déposer plainte un petit peu plus tard ?
- Clémence de Vimal
Cette question est géniale, puisque l'histoire est déjà écrite. Mais si c'était à refaire, je ne déposerais pas plainte tout de suite. Si c'était à refaire, je me reconstruirais d'abord. En fait, aujourd'hui, on sait un peu plus comment on accompagne des gens qui ont été agressés sexuellement et qui connaissent l'inceste. Parce que c'est tout un système, donc c'est extrêmement complexe. Et ça vient toucher tellement de pans de la vie qu'on ne soupçonnait pas à l'époque. Ça crée tellement de traumatismes qui sont étonnants pour beaucoup de gens. C'est-à-dire, mais pourquoi elle pète un plomb là d'un coup ? Il y a des choses qui nous font vriller. Et on se dit, mais on a tout à fait conscience que c'est pas tout à fait ajusté. Mais en fait, on n'a pas de prise dessus. Et c'est vraiment un travail autour du corps qui permet d'adoucir. Un travail autour de la parole. Moi, pendant longtemps, j'ai eu l'impression d'être stupide. Je sentais que je n'étais pas complètement débile. Mais en même temps, vraiment, j'étais tellement bloquée émotionnellement que je voyais bien, je n'arrivais pas à penser. Je n'arrivais pas à dérouler ma pensée. Et ça me mettait dans une impuissance, dans une rage folle. Ça faisait ressortir la colérique. Mais la colère venait de l'impuissance à dire. Et donc, tout le travail aussi d'apprendre à dire les choses, à verbaliser, à mettre des mots dessus, de faire ces deux travails en parallèle, en fait, et le corps et la parole, les deux sont importants. Et moi, j'ai mis énormément de temps à savoir ça, parce qu'à l'époque, on ne savait pas être accompagnée comme ça. Donc, j'aurais d'abord commencé par là.
- Olivia de Fournas
C'est amusant parce que le corps et la parole, c'est quand même votre métier.
- Clémence de Vimal
Eh oui ! À d'art !
- Olivia de Fournas
On va nous échapper.
- Clémence de Vimal
Oui, bah oui, du coup, tout prend son sens au fur et à mesure, effectivement. Et il m'aura fallu, je sais que ça peut paraître... peu pour certains, beaucoup pour d'autres. En tout cas, moi, j'ai eu l'impression de perdre beaucoup de temps dans la vie. Cette procédure judiciaire, elle s'est clôturée, j'avais 27 ans. 27 ans. Et moi, je me disais, mais tout le monde a construit sa vie, en fait, sa carrière. Autant la vie affective, c'était un peu différent parce que j'ai eu beaucoup d'histoires. Alors, c'était chaotique, mais j'ai toujours cru dans l'amour. Ça, je pense que c'est une grâce réellement. Donc, je pense que ça m'a été donné. C'est injuste pour d'autres, mais je pense que ça m'a été donné. C'est que, je ne sais pas, j'avais conscience que aimer, c'est vraiment... trop bien. Enfin voilà, j'ai toujours eu ce désir-là.
- Olivia de Fournas
Et puis vous êtes mariée.
- Clémence de Vimal
Et donc, je me suis mariée. Et c'est ça qui est fou, c'est que neuf mois après ce procès, la fin de ce procès, neuf mois, je rencontre mon mari. Et aujourd'hui, on est mariés depuis quasiment huit ans. Non, je dis sept ans, mais je crois que c'est huit ans. Jamais dans ma vie j'aurais pu imaginer vivre ça. Jamais. On me l'aurait dit il y a quinze ans, je ne l'aurais pas cru. Je venais de loin. C'est vraiment un miracle, cette affaire.
- Olivia de Fournas
Oui, surtout que je remarque dans les réseaux sociaux, même vous, quand vous parlez l'un de l'autre de manière toujours très tendre.
- Clémence de Vimal
Oui, il est extrêmement présent et on a une histoire commune, puisque mon mari connaît aussi l'abus dans son histoire de vie. Et ça, on ne le savait pas tout de suite. Les choses se sont révélées au fur et à mesure. Donc, je ne rentre pas dans les détails puisque ça le concerne. Mais c'est juste pour dire que déjà, un couple, ce n'est pas simple, mais un couple qui, en plus, a été abîmé. dans son intégrité et dans sa sexualité. C'est du coup un beau parcours de combattants, on pourrait dire ça comme ça, mais en tout cas de désirs de vie et peut-être de développer davantage la tendresse tous les deux. Je ne suis pas étonnée de l'entendre et je vous remercie.
- Olivia de Fournas
C'est moi qui vous remercie. C'est un beau message d'espérance pour les personnes qui nous écoutent et qui ont été abusées, de se dire qu'on peut se relever et se marier et avoir une vie heureuse, même si une vie conjugale...
- Clémence de Vimal
Oui ! Il y a plein de sujets qui en découlent parce que c'est un système. Donc, il y a beaucoup de sujets qui en découlent. Je pense qu'il n'y a pas un seul coup, peut-être déjà de base, mais encore plus quand on a été agressé sexuellement, qui ne connaissent pas de difficultés sexuelles. Nous, on n'a pas d'enfant, par exemple, avec mon mari. Pour l'instant, on ne sait pas. Et peut-être que dans un an, on aura la chance d'accueillir un enfant. Mais il y a plein de sujets qui en découlent. La relation n'est pas toujours simple. En fait, ce que je trouve chouette de dire, c'est que ça prend du temps et que le plus difficile, je trouve, c'est de consentir au temps. Se dire que c'est vraiment un jour à la fois, une heure à la fois, une minute à la fois. Et parfois, on en est là.
- Olivia de Fournas
Et à propos du pardon, justement, vous aviez dit que c'était très présent à l'époque où votre grand-père vous demandait de pardonner.
- Clémence de Vimal
Oui.
- Olivia de Fournas
Où vous en êtes ?
- Clémence de Vimal
Je ne comprenais pas le pardon. Pourtant, mes parents nous disaient « Demande pardon à ton frère, à ta sœur » . Et je trouve ça beau d'apprendre à se demander pardon. Parfois, ce n'est pas toujours ajusté. Quand on m'a dit « Pardonne » , vraiment, pour moi, ça a été mes lunaires. Je me disais, mais c'est l'hôpital qui se fout de la charité. C'est le monde à l'envers, en fait. Ce n'est pas à moi de pardonner. D'où ce n'est à moi de pardonner ? En fait, je ne comprenais pas. Et dans ma tête, pardonner, ça voulait dire être d'accord avec. Dans ma tête, à l'époque. Et donc, je me disais, ben non, ben non. Parce que pour moi, si je pardonnais, j'annulais tout. Et donc, ce n'était pas possible. Et puis, le temps faisant, le désir de sortir de cette colère qui était la mienne, j'ai lu un livre incroyable qui a transformé beaucoup de choses dans ma vie qui s'appelle « Sainte Colère » de Lita Basset. Ou, pour la première fois de ma vie, je lis un livre où on dit « c'est bien d'être en colère et c'est sain et c'est bon » . Ça m'a soulagée et du coup, ça avait sa place. Et donc, de là, je pense que ça a créé une détente, quelque chose qui s'est apaisé. Et ça m'a permis de mieux comprendre que, ah d'accord, pardonner, en fait, donc aujourd'hui, pardonner, en fait, c'est me libérer. Du coup, parce que sinon, je brûle tout le temps. Et donc, c'est m'enlever ce... poids et ce feu qui est en moi qui me consument, parce que ça finissait par me consumer totalement, c'est d'abord pour moi pour m'apaiser. Et avec la grâce, et là pour le coup, je trouve qu'effectivement il n'y a que le fait de croire en Dieu qui fait que ça peut être possible, parce que c'est vraiment une grâce. C'est-à-dire que ça peut aussi libérer un endroit à l'autre. Il faut y croire quand même à ce truc-là. Moi j'y crois. Peut-être que je crois trop facilement, mais je me dis que je n'ai rien à perdre. En fait, je n'ai rien à perdre. Donc j'ai fait ce chemin-là. Et je pense que ce qui a tout changé par rapport au pardon, c'est quand j'ai compris qu'en fait, pardonner une seule fois, ça ne suffisait pas. Parce qu'un jour, je pardonne. À Kakuna, certainement, c'était le dernier jour, je n'arrivais pas à pardonner. J'étais là, non, Mais j'avais conscience dans mon intelligence intellectuelle qu'en fait, si je loupais cette démarche... Moi, j'aime les cadeaux, j'aime les surprises. J'allais ne pas recevoir quelque chose. Et j'aime bien recevoir quelque chose. J'avais conscience. Mais c'est marrant parce que c'était presque dans ma tête. Ça ne descendait pas. J'ai fait la démarche, je pense, beaucoup avec ma tête. Et puis, la colère est revenue quelque temps plus tard. Et je me dis, non mais oh, je ne comprends pas. Ça m'a nié. Vraiment, je me suis dit, c'est bon, je pardonne. Et là, vraiment, il m'est apparu cette chose de... Ben non, mais comme de la même manière qu'on doit dire je t'aime. Enfin, on doit. Qu'on est invité à dire je t'aime tous les jours à son mari. sa femme, en tout cas, nous c'est comme ça qu'on vit les choses. En fait, pardonner, je crois que c'est régulièrement. Enfin, c'est moi, c'est que mon avis, mais j'ai mesuré ça et donc me dis, ah, parfois ça revient, ok, refais cette démarche-là de pardon, parce que c'est comme un petit nettoyage.
- Olivia de Fournas
C'est un témoignage, c'est pas qu'une fois, quand c'est un gros truc. Merci beaucoup. C'était très fort comme témoignage, très personnel. J'espère que ça va aider beaucoup de personnes. J'espère qu'elles viendront voir aussi votre spectacle parce qu'il y a plein de questions que je n'ai pas pu vous poser, notamment sur le système de la famille parce que vous n'étiez pas toute seule.
- Clémence de Vimal
Non, ma mère a été agressée, mes tantes ont été agressées, ma grand-mère a été agressée. On voit que là, c'est tout le système maternel et c'est vraiment toute une toile. C'est vraiment une toile. Comment ça se met en place ? Et on parle d'incestuel. et d'incestueux. Incestueux, si je ne me trompe pas, c'est quand l'acte sexuel est posé, et l'incestueux, c'est tout ce qu'il y a autour. Il y a peut-être des familles où on ne passe pas à l'acte, mais en fait, l'ambiance est tellement malsaine qu'il y a beaucoup de choses qui reviennent au même dans les ressentis et dans les traumatismes.
- Olivia de Fournas
J'imagine que vous avez lu La Familia Grande.
- Clémence de Vimal
Oui, bien sûr.
- Olivia de Fournas
C'est ce climat-là dont vous parlez.
- Clémence de Vimal
Et donc,
- Olivia de Fournas
il était dans votre famille ?
- Clémence de Vimal
Oui, totalement. Comme on est catholique, il y avait la religion qui mettait un espèce de pare-feu qui était un faux pare-feu. Mais qui mettait quand même un pare-feu à ça.
- Olivia de Fournas
C'est-à-dire ?
- Clémence de Vimal
C'est-à-dire que, je dis ça parce que la famille agrandée, c'était plutôt le côté 68 arts, tout le monde se met à poil et tout. Nous, dans la famille, ce n'était pas trop ça. Plutôt le contraire. Donc, ce que je veux dire par là, c'est qu'il y avait une espèce de morale qui était un peu raide. Mais du coup, tout se mettait derrière cette morale et derrière la religion. Donc, il y a une... C'était dans les apparences, en fait. Exactement.
- Olivia de Fournas
Pas dans les apparences, donc pas vraiment...
- Clémence de Vimal
Pas incarné, selon moi, qui excusait tout. En fait, le problème de ces systèmes, c'est que ça crée beaucoup de confusion. personne n'est à sa place. Donc en fait, il y a une vraie confusion des générations, parfois une confusion des genres réellement. Et donc ça... Mais là,
- Olivia de Fournas
on n'a pas eu l'impression de ça quand vous avez décrit votre famille, non ? On avait l'impression justement d'une famille très verticale.
- Clémence de Vimal
En apparence, oui.
- Olivia de Fournas
Comment vous avez soulevé le lièvre ?
- Clémence de Vimal
En fait, en dix ans, ce qui m'était arrivé, donc avec ce que j'ai décrit tout à l'heure, ma mère me révèle qu'elle-même a été agressée. dans sa fratrie, par ses propres frères. Et après, j'ai découvert en lisant le dossier, tout simplement. Aujourd'hui, c'est toujours difficile. On a l'impression que je dis ça et que c'est facile, mais je le dis toujours un peu en tremblant. Parce que je me dis toujours, toi, tu peux raconter ton histoire, ça te concerne, mais ne parle pas de celle de ta mère. Évidemment que je ne peux pas parler au nom de ma mère, mais justement, je trouve ça important de dire les choses. C'est complexe à cet endroit-là, puisqu'il y en a qui font leur chemin de vérité, d'autres qui... ont fait un autre choix. C'est vraiment ça, pour moi, cette histoire de confusion avec des familles où il y a beaucoup de gens qui étaient dépressifs, beaucoup d'agressivité, beaucoup de violence verbale, beaucoup de mépris de la femme. Vraiment, il y a une peste de souvenirs un peu amers dans cette famille-là, alors que Dieu sait que j'aime cette famille, aussi bizarre que ça puisse paraître. En tout cas, je l'aimais fort, en tout cas, ce que j'en garde. Eh bien, il y avait un côté, les femmes, c'est vraiment les boniches. évidemment qu'il n'y a pas que ça, mais il y avait un rapport comme ça. Je ne suis pas une militante, mais c'est vrai que ce mot-là, je le comprends aujourd'hui, il y avait un rapport quand même de domination. Et je ne rentre pas dans la polémique, mais je le reconnais, c'est vrai. Et puis, dans mon éducation, les enfants, ça écoute les adultes et puis ça se tait. Donc on n'a pas à dire, et ça je crois que c'est vraiment à questionner.
- Olivia de Fournas
Merci, on termine par une belle question. Et d'autres questions, puisque nous terminons toujours ce podcast par des questions. Et justement, on enchaîne sur les conseils que vous donneriez à quelqu'un qui sait qu'il a été abusé, au moment où vous le réalisez, et qui hésite à le révéler, à le dire, à porter plainte. Qu'est-ce que vous donneriez comme conseil à cette personne ?
- Clémence de Vimal
C'est toujours délicat, le conseil, le mot conseil, c'est tellement propre à chacun. Moi, ce que j'aurais envie de dire, c'est qu'aujourd'hui, il y a beaucoup d'associations, il y a beaucoup de gens à qui c'est arrivé, qui ont fait du chemin. Et donc, c'est vraiment de s'entourer. D'abord, c'est de s'entourer de gens qui vont vous croire et vous accompagner, puisque maintenant, on peut accompagner même d'un point de vue juridique, parce que franchement, on est perdu. Donc, la première chose, c'est de dire, mais il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui peuvent vraiment vous accompagner. Donc, de ne pas rester seul, c'est vraiment la... Pour moi, la première chose...
- Olivia de Fournas
Vous avez un nom d'association ?
- Clémence de Vimal
Il y a Victime Inceste, qui moi m'a soutenue pour mon spectacle. Je le dis parce que pour le coup, eux assument et parlent aussi du rapport à la religion catholique. Donc pour des gens comme moi qui sont catholiques, je trouve que c'est... Et après, il y en a d'autres, mais il y en a plein dans la France, mais les Enfants de Tamar sont plutôt en Normandie. Et après, il y a Face à l'inceste, qui est un peu la machine de guerre, qui sont vraiment les premiers, en tout cas, qui ont un impact médiatique. immense, qui est vraiment extraordinaire. Je peux citer ces trois-là.
- Olivia de Fournas
Les deux premières sont confessionnelles, c'est ça ?
- Clémence de Vimal
Oui. Victime inceste assume en tout cas cette part-là d'être catholique, en tout cas de pouvoir accueillir. Face à l'inceste et à confessionnelle, et les enfants de Tamar aussi.
- Olivia de Fournas
D'accord.
- Clémence de Vimal
C'est le premier conseil, et après, moi, la lecture m'a beaucoup aidée de témoignages de gens qui s'en sont sortis, et de témoigner du chemin, ça m'a beaucoup aidée.
- Olivia de Fournas
Alors, est-ce que vous avez un livre à nous conseiller ?
- Clémence de Vimal
Deux ?
- Olivia de Fournas
Deux, très bien.
- Clémence de Vimal
Le premier, mais c'est vraiment aujourd'hui, La grâce d'altérité d'Éric Derus. En fait, ça crée une telle faille dans l'altérité, dans la relation à l'autre et dans son altérité, que moi, ce livre-là a été vraiment une révélation. Je remercie Éric Derus pour ses mots. Et un livre, pour le coup, sur l'inceste paternel, qui s'appelle Mathilde ou l'envers de la honte, qui est vraiment extraordinaire.
- Olivia de Fournas
De qui ?
- Clémence de Vimal
De Mathilde Laguès.
- Olivia de Fournas
Merci. Est-ce que vous avez une prière préférée ou une prière qui vous a rejoint dans cette épreuve ? Est-ce que vous pouvez nous la dire ou la lire ou en parler ?
- Clémence de Vimal
Moi, c'est autour de la miséricorde. Donc au départ, c'est quand j'ai découvert Sainte Faustine avec la miséricorde et c'était Jésus, j'ai confiance en toi. Et aujourd'hui, c'est un tout petit peu changé, mais c'est la même chose. C'est de Mère Yvonne aimée de Jésus et c'est au Jésus roi d'amour, j'ai confiance en ta miséricordieuse bonté. Ça, c'est ma prière à moi. C'est simple, efficace, mais moi, j'ai besoin de miséricorde. Alors, je la demande.
- Olivia de Fournas
Merci Clément. C'est la dernière question qu'on pose. Une surprise. C'est si vous aviez le Christ en face de vous, là, qu'est-ce que vous feriez ? Qu'est-ce que vous lui diriez ?
- Clémence de Vimal
Je crois que je courrais dans ses bras. Je crois que je ne ferais que ça. Je crois que je ne dirais rien. J'aurais juste envie de le prendre dans mes bras. Enfin, d'être reçu, je pense, dans ses bras. C'est tout. Vraiment.
- Olivia de Fournas
Merci pour votre écoute et merci d'être toujours plus nombreux à écouter Un beau jour, à vous abonner, à partager cet épisode sur les réseaux sociaux et à mettre 5 étoiles et des commentaires sur Apple Podcasts et Spotify pour découvrir d'autres témoignages de feu comme celui de Clémence. Vous pouvez bien sûr écouter les autres épisodes du podcast et aussi lire chaque semaine nos rencontres dans le magazine Famille Chrétienne. Et enfin, n'hésitez pas à découvrir les autres podcasts de Famille Chrétienne, Tous Saints, ces témoins de la foi, racontés par Bénédicte Delelis, Maman Prie et Sex'Oh!. Encore merci et à dans 15 jours pour un nouvel épisode.