- Speaker #0
(Marc Simoncini) Bah moi je suis ravi, vous m'avez fait ma journée. Franchement, des mecs comme vous, je vous embrasse, j'en vois jamais.
La tête dans les nuages, c'est une entreprise qui vous a peut-être pu voir dans l'émission Qui veut être mon associé ? sur M6. Juste après ses études, Louis Lefebvre lance sa boîte avec une idée assez simple, fabriquer des coussins géants à partir de toiles de montgolfières recyclées.
Son passage dans l'émission fut un succès, Louis avait besoin de 40 000 euros pour développer son business et il repartira avec 45 000 euros. Marc Simoncini, via sa société Jaina Capital, Delphine André, via FimoStart et Frédéric Mazzella, ont chacun parié sur la réussite de la boîte.
Sur le papier, tout semblait aligné. Un bon produit, une bonne communication, des investisseurs solides. Mais voilà, 5 ans plus tard, c'est la douche froide. Malgré le soutien de ces investisseurs, La tête dans les nuages est placée en redressement judiciaire.
- Speaker #1
(Louis) Donc 45 jours, le tribunal liquide ma boîte. Ça fait 8 ans que je me bats pour fabriquer des poufs 100% recyclés en France. On a deux doigts de mettre la clé sous la porte. Et j'ai besoin de vous pour la sauver.
- Speaker #0
Des choix stratégiques discutables, un gros client qui l'abandonne, plusieurs sauvetages in extremis, voilà les ingrédients d'une trajectoire très chaotique qu'on va voir ensemble.
- Speaker #1
(Louis) Au fait, moi c'est Louis. Et mon idée, c'est de recycler tout ça pour en faire des petits poufs, des gros poufs. Ou des très gros poufs.
- Speaker #0
Louis, c'est un fils d'agriculteur. Il a grandi dans une ferme en Picardie. Et la Picardie, c'est une région où les batailles en montgolfière, il y en a pas mal.
Et un jour, en discutant avec des amis, il apprend un truc assez simple. C'est qu'une montgolfière, ça a une durée de vie. Et quand elle arrive en fin de course, les propriétaires ne savent pas vraiment quoi en faire. Résultat, les toiles finissent souvent au fond des granges, à prendre la poussière.
Louis se dit alors qu'il pourrait en récupérer une ou deux pour tenter de les recycler. Pourquoi pas faire des coussins géants ? Après tout, la toile de montgolfière est solide, agréable au toucher, et puis l'imaginaire autour de la montgolfière est plutôt poétique, ce qui d'un point de vue marketing est assez intéressant.
- Speaker #1
(Louis) J'ai déjà récupéré des montgolfières un peu partout en France. Plus d'un hectare de tissus.
- Speaker #0
Sur le papier en tout cas, l'idée tient la route.
Louis récupère donc les toiles un petit peu partout, des amis lui filent un coup de main pour nettoyer et découper, lui, il sait coudre. Il a appris avec sa sœur qui est modéliste. Mais bon, clairement, c'est pas là-dessus qu'il a envie de passer ses journées. Une montgolfière, c'est quand même 800 mètres carrés de toile, l'équivalent de trois terrains de tennis. Impossible de faire tout ça tout seul.
Il décide donc de se faire aider. Il travaille alors avec un ESAT à Argenteuil, où travaillent des personnes en situation de handicap, et avec un atelier d'insertion situé en Seine-Saint-Denis. Et quant au remplissage, c'est la même logique. Il recycle. Il va chercher du polystyrène dans des magasins de mobilier du coin, les découpe en petits morceaux, et remplit ses coussins avec ça. Bon, c'est un peu long, mais ça fait l'affaire.
Au début, la production, elle est toute petite, le résultat n'est pas parfait, mais bon, l'objectif, c'est surtout de tester les produits et de voir s'il y a un marché pour en faire un petit business. Et là, surprise, ça marche, il y a des gens qui sont intéressés.
Louis installe ses coussins sur les bords de scène, dans des salles de concert, sur des festivals en plein air, et à chaque fois, c'est la même chose. Les gens s'installent, testent, posent des questions, et Louis en profite. pour raconter son histoire et récupérer quelques contacts qui seront utiles plus tard, vous allez voir.
Et c'est comme ça que le bouche-à-oreille démarre et que l'entreprise se lance.
Louis décide alors de passer à l'étape suivante. Il lance les précommandes sur un site de financement participatif. Trois tailles de coussins sont dispo, des petits, des moyens et des grands. Et le principe, il est simple. La fabrication se lance seulement si l'objectif de précommande est atteint.
Il en informe donc ses contacts qu'il a collectés lors de la phase de test précédente et côté visibilité. Eh bien, il a de la chance, car le storytelling autour des montgolfières fonctionne pas mal. Un premier article dans le courrier Picard, puis un second dans Le Parisien. Mais c'est surtout un reportage sur France 3 Picardie qui va faire décoller les ventes. Louis s'était fixé comme objectif 20 000 euros de précommande, et au final, ce sont 36 000 euros qui vont rentrer dans les caisses. Autant dire que c'est un joli succès. La production peut donc vraiment commencer.
Mais bon, pour être efficace, il faut quand même s'équiper à donc... Première dépense, un broyeur à polystyrène. Fini les découpes à la main. Et puis, aussi changer de véhicule parce que jusqu'à présent, Louis faisait ses livraisons avec la remorque à chevaux de son père. C'est pratique au début, mais bon, un peu moins quand les commandes se multiplient.
Et le cap des 1000 coussins vendus est alors dépassé et il décide de déménager ses locaux pour s'installer en Seine-Saint-Denis, au plus près des ateliers avec lesquels il travaille. L'idée étant d'être plus efficace et plus réactif à l'avenir. Il va pouvoir alors se concentrer sur la prochaine étape de son entreprise, sa rentabilité. Eh oui, parce que c'est toujours pas le cas.
- Speaker #1
(Louis) Bonjour, je m'appelle Louis Lefebvre, je viens d'avoir 28 ans aujourd'hui.
- Speaker #0
L'année suivante va alors être vertigineuse pour La tête dans les nuages, car c'est l'année de son passage dans l'émission qui veut être mon associé. Mais avant qu'on se penche dessus... il faut quand même d'abord poser le décor. Et pour ça, on va jeter un petit coup d'œil sur la compta.
Car malgré le succès du financement participatif, en réalité, les caisses sont vides. Louis a très peu d'argent en banque, quasiment aucun stock et malgré un chiffre d'affaires de 52 000 euros quand même, le résultat affiche une perte sèche de 18 000 euros. Car Louis doit payer tout un tas de charges. L'électricité, 2400 euros. Le loyer. 24 000 euros pour un atelier de 70 m² en Seine-Saint-Denis. L'assurance, 3 200 euros. L'expert comptable, 1 100 euros. Le transport de la marchandise, 4 500 euros. Il y a aussi des frais bancaires à 2 300 euros et ainsi de suite.
Résultat, les charges dépassent le montant du chiffre d'affaires. Et ce qui est rageant, c'est que la matière première et la sous-traitance coûtent finalement assez peu, environ 8 000 euros. Mais rien que l'électricité, l'assurance et la banque, ça coûte plus cher que de payer des gens pour fabriquer des coussins. Alors la question, elle est simple. Comment est-ce qu'on peut faire tourner une petite entreprise avec toutes ces charges qui assomment la production ?
Louis a plusieurs solutions. Première solution, les marges. Il augmente ses prix, environ 10%. Les clients le remarquent, évidemment. Mais surtout, ça rend moins compétitifs ces produits face à la concurrence étrangère. Deuxième solution, l'endettement. Il emprunte 60 000 euros quand même. La moitié via une banque et l'autre moitié via France Active qui accorde des prêts d'honneur. Car contrairement à la banque qui a des taux d'intérêt de 5 à 7 %, les taux d'intérêt des prêts d'honneur tournent plutôt entre 0 et 2 %. Et troisième solution, les business angels. Louis entend parler d'une nouvelle émission qui se lance sur M6, inspirée de sa version américaine Shark Tank. Il candidate et à sa grande surprise, il est sélectionné à Qui veut être mon associé ?
- Speaker #1
(Louis) Et j'ai un cadeau d'anniversaire à demander un peu plus gros que d'habitude. Un cadeau à 40 000 euros. Et en contrepartie, j'ai un autre cadeau à vous offrir, une participation dans La Tête dans les Nuages. Un projet que je présente pour la première fois devant des investisseurs.
- Speaker #2
(Catherine Barba) C'est chouette !
- Speaker #0
Sa présentation est très chaotique, mais bon, malgré ça, trois investisseurs répondent présents. Marc Simoncini, Delphine André et Frédéric Mazzella. Et à eux trois, ils investissent... 44 000 euros dans l'entreprise, une chance énorme pour Louis, même si je rappelle quand même que son emprunt bancaire de 60 000 euros est supérieur à l'investissement des Business Angels.
Avec tout cet argent, il va pouvoir embaucher, car à ce stade, Louis est toujours tout seul. Mais le vrai jackpot de l'émission, ce n'est pas seulement l'argent, c'est aussi la visibilité, car ses produits passent à la télé, sur une grande chaîne, en prime time. Résultat, son chiffre d'affaires explose. Il est multiplié par 5. pour atteindre près de 260 000 euros cette année-là. Louis est sur un petit nuage, mais le ciel va vite s'assombrir.
- Speaker #3
(Jamy) Louis a passé son enfance le nez en l'air à admirer les montgolfières. C'est comme ça qu'il a décidé de se lancer dans le recyclage de leurs toiles pour en faire des poufs et des coussins. Comme quoi, avoir la tête dans les nuages, ça peut donner de bonnes idées.
- Speaker #0
Dans les mois qui suivent, les ventes sont élevées, mais elles diminuent peu à peu. La couverture médiatique reste très bonne, mais j'ai remarqué que les interactions sur les réseaux sociaux sont de plus en plus faibles.
La tête dans le nuage a alors deux gammes de poufs, une pour l'intérieur et une autre pour l'extérieur. Et logiquement, vu ce qui s'est passé avant, on peut s'attendre à ce que Louis se concentre sur le réseau de distribution qui doit être développé, sur les délais de livraison qui doivent être réduits. Mais il se lance un autre défi. Il fait le pari d'une troisième gamme de produits en fabriquant des canapés recyclés. Sauf que fabriquer des poufs et des canapés, c'est pas vraiment pareil. On ne recycle plus des toiles de montgolfières, mais des matelas. Donc ce ne sont plus les mêmes fournisseurs, ni les mêmes contraintes techniques pour les couturiers. Et le storytelling autour des montgolfières recyclées était souvent le point d'entrée pour les journalistes. Il faut donc créer une autre histoire avec les matelas recyclés. Et la clientèle n'est pas non plus la même entre les poufs et les matelas. Il faut donc faire évoluer les éléments de langage et les outils de communication.
Bref, c'est quand même pas mal de dépenses. Mais Louis insiste, il persévère, ce qui fait qu'en quelques mois, les gains suite au passage dans Qui veut être mon associé ? eh bien ils s'évaporent.
Mais Louis s'accroche quand même à un espoir, Habitat, car la célèbre marque lui demande de produire un pouf en série destiné à tous ses magasins en Europe. Évidemment, Louis saisit l'occasion, il investit alors ses dernières économies dans la production. La fabrication démarre, mais...
- Speaker #2
(Gilles Bouleau) Une fin d'année bien triste pour les quelques 400 salariés de l'enseigne de meubles Habitat. L'entreprise a été liquidée aujourd'hui. Coup dur aussi pour les clients qui attendaient leurs meubles. Ils ont très peu de chances de récupérer leur argent.
- Speaker #0
Habitat tire le rideau. Le contrat est alors annulé. Et là, clairement, c'est fini. L'entreprise déjà fragile se retrouve à l'agonie. Louis ne parvient plus à payer ses dettes. La tête dans les nuages bascule alors en cessation de paiement.
Mais... Louis... il a de la chance. La mairie de Paris vient à son secours. Son entreprise est alors sélectionnée dans le cadre des Jeux Olympiques. Les poufs qui étaient destinés à Habitat, ceux qui prenaient la poussière dans l'atelier, finissent finalement sous les fesses des athlètes des JO. En termes de communication, c'est une très bonne nouvelle, mais financièrement, ce n'est pas suffisant. Quelques jours après les Jeux Olympiques, La tête dans le nuage est placée en redressement judiciaire, c'est-à-dire l'étape suivante après la cessation de paiement. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les dettes sont gelées pendant quelques mois, le temps de faire le tri dans les priorités. Et cette fois, la priorité, elle est évidente, ce sont les professionnels, ce qu'on appelle le B2B. Les espaces de coworking qui commandent plusieurs poufs d'un coup, ou encore les festivals qui en louent parfois une centaine pendant plusieurs jours. Et là, bonne nouvelle, l'entreprise entre alors dans le catalogue des marchés publics, Ce qui veut dire que les mairies, les écoles ou encore les bibliothèques peuvent désormais... acheter les produits de Louis. Encore faut-il que son entreprise survive jusque-là.
- Speaker #1
(Louis) À partir de mars 2025, nous pourrons faire partie du catalogue de mobilier officiel de toutes les mairies, toutes les écoles et toutes les bibliothèques de France. Ce marché UGAP, c'était justement le plus gros client de Fatboy en France. On touche enfin du doigt le rêve que je fais depuis 2017. Faire un Fatboy de l'économie circulaire made in France. Sauf que mars 2025, c'est loin et que l'administrateur nous demande une liquidation au 3 février prochain. Pour l'éviter, je vois plus qu'une seule solution. Vendre exactement 90 poufs, soit 2 poufs par jour.
- Speaker #0
La vidéo devient virale, plus de 7 millions de vues quand même sur les différents réseaux. Et là, ce n'est pas juste 90 commandes qui tombent, c'est 10 fois plus. Le problème, c'est que l'histoire se répète. Les délais de livraison sont longs, très longs. Certains clients attendent encore 8 mois après leur commande. Et sur les réseaux, les clients se plaignent encore.
Quelques mois plus tard, il se passe une scène assez improbable. Louis croise Marc Simoncini au tribunal de commerce. Les deux sont là pour défendre leurs entreprises respectives. Louis pour La tête dans les nuages et Marc Simoncini pour les vélos Angell.
Devant le juge, Louis, qu'est-ce qu'il fait ? Il déroule son argumentaire. La vague de commandes qu'il a en cours, l'accès au marché public, les projets qu'il lance en parallèle. Parce qu'à ce stade, il ne recycle plus seulement des toiles de montgolfière et des matelas, mais aussi des affiches de cinéma, des draps d'hôtel ou encore des vêtements. Pour sauver son entreprise, Louis part un peu dans toutes les directions, avec le risque de répéter les erreurs passées, manquer de cash, ne pas fabriquer dans les temps et rendre l'image de marque quand même moins visible.
Mais bon, malgré tout, la liquidation judiciaire est évitée de justesse. Quelques mois plus tard, Louis retrouve alors les caméras des M6 pour raconter son histoire.
- Speaker #4
(voix off) Dans l'histoire de qui veut être mon associé, il y a des entrepreneurs qui ont su marquer les esprits. C'est le cas de Louis, le fondateur de La tête dans les nuages. Ce jeune homme de 28 ans s'était présenté devant les investisseurs.
- Speaker #1
(Louis) Bonjour, je m'appelle Louis Lefebvre.
- Speaker #4
(Voix off) Fort de son expérience et d'une résilience à toute épreuve, il ambitionne aujourd'hui de faire passer son entreprise à l'étape supérieure, avec de tout nouveaux projets.
- Speaker #0
Nouvelle exposition médiatique, nouvelle vague d'intérêts, nouvelles commandes. Résultat, le chiffre d'affaires grimpe en flèche à 450 000 euros, soit... deux fois plus qu'il y a cinq ans auparavant. Louis en profite alors pour annoncer la suite sur les réseaux sociaux. Une levée de fonds. Aujourd'hui, la tête dans les nuages n'a sans doute jamais aussi bien porté son nom. Reste à savoir si cette nouvelle stratégie sera la bonne. Eh bien, l'avenir nous dira.