- Nelly
Bienvenue dans Vers l'Essentiel, le podcast qui met en lumière les acteurs normands engagés dans une transition durable. Un épisode par mois, des échanges concrets et inspirants pour découvrir celles et ceux qui transforment l'impact en action. Bonjour et bienvenue à ce nouvel épisode de Vers l'Essentiel. Aujourd'hui, on va parler de création, mais aussi de résistance, de beauté, mais aussi de sens. Et surtout d'un art qui ne se contente plus de décorer le monde, mais qui cherche à le réparer. Parce que la question de la responsabilité, elle ne concerne pas que les entreprises, les communicants ou les designers. Elle touche aussi les artistes, les artisans, tous ceux qui créent avec leurs mains, leurs idées, leurs émotions. Et pour en parler, j'ai le plaisir d'accueillir Amy Hope, artiste cannaise aux multiples facettes, qui explore l'upcycling. le réemploi et la transformation poétique de la matière. Ces œuvres donnent une seconde vie à ce que l'on croyait perdu. Objets, tissus, déchets, questionner notre rapport à la consommation, à la mémoire et à la nature. Salut Emi, merci d'avoir accepté mon invitation. Pour commencer, je te propose de te présenter ton parcours, ton univers et ce qui t'a mené à travailler autrement.
- Emi
Merci à toi pour ton invitation Nelly. Pour ce qui est du coup de mon parcours, il est un peu atypique, j'ai fait plein de choses différentes afin de trouver mon chemin. J'ai démarré avec un bac littéraire option art plastique à Coutances. L'art plastique honnêtement ça a été une révélation. Je me suis dit que c'était un domaine où je pouvais être moi-même et m'exprimer. Ensuite j'ai fait une MANA, une mise à niveau d'art appliqué à Nantes, avec un BTS, designer graphique, option médias imprimés. parce que le visuel en fait... de loin ou de près m'attirer. Et j'ai continué par la suite après avec un service civique dans une galerie d'art en tant que médiatrice culturelle à Alençon. Donc j'ai pu découvrir les rouages de comment gérer une galerie d'art, le milieu de l'art aussi, accompagner les artistes. Et j'étais aussi graphiste à côté de ça dans un collectif de musique. Donc voilà, ça a été une année très enrichissante. Mais après, la réalité revient où... Quelque part, il y a le digital qui est là de plus en plus. On dit que le graphisme des années 70, c'est un peu fini. Donc, il va falloir se former au digital. Et donc, j'ai trouvé l'année d'après une alternance en tant que web designer pour faire les sites internet, toute la com vraiment digitale, à la fiancée du Mekong qui est une entreprise de prêt-à-porter près de Rennes. Donc là, j'ai assisté les photographes, l'équipe de com aussi. C'était très, très enrichissant. J'ai vraiment adoré. Et après ça, je me suis dit, on va peut-être quand même se mettre, pour le coup maintenant avec tous les voyages que j'ai, je vais pouvoir me mettre à mon compte, enfin travailler, je n'y pensais même pas encore. Mes graphistes, en fait, comme travail, je n'ai pas réussi à trouver, parce qu'on avait énormément à la sortie d'école. Donc j'ai tiré une autre carte du jeu, et je me suis dit, pourquoi pas viser à l'international. Donc j'avais vu le programme... Erasmus+, avec Pôle emploi, où je suis partie trois mois en Irlande pour améliorer mon anglais. Donc, autant dire que j'ai tiré toutes les cartes possibles. Donc, je suis rentrée. Je suis revenue du coup en Normandie. J'étais à Caen. La réalité a été que je n'ai pas réussi à trouver. J'avais même été à Nantes avec mon carnet format raisin, à démarcher. Vraiment au culot, je suis rentrée. Mais ça a été un super exercice. Parce qu'après, par la suite, quand je suis rentrée du voyage, ça m'a vachement boostée. Et je me suis dit, si je suis capable de faire ça, je pense que maintenant, j'ai les épaules pour pourquoi pas me mettre à mon coup. Et j'avais aussi certaines demandes en photo, parce que je fais aussi de la photographie. Et du coup, je me suis dit, bah go quoi. Pour ce qui est du coup de l'upcycling, je dirais que c'est suite à mes deux ans de webdesigner pur et dur, où j'ai eu besoin... vraiment un besoin de revenir à travailler avec mes mains, à revenir au manuel et passer moins de temps devant l'écran. Parce qu'avec la photo et le webdesign, c'était assez intense. Et c'est comme ça que j'avais déjà cette passion des objets quand j'étais petite. Et grâce au Covid, tout bêtement, je me suis mise... C'est parti d'une chaise. Comme quoi, ça part de rien. et que je voulais relooker pour moi au début. Et après, ça a pris un peu une ampleur et j'ai ajouté cette activité en 2022 officiellement.
- Nelly
Tu présentes ta démarche comme une relation intime aux objets, à l'attachement qu'on peut développer pour eux, avec cette volonté particulière de leur offrir une seconde vie plutôt que de les laisser à l'abandon. Est-ce que tu peux nous expliquer ce que ça signifie concrètement pour toi créer de manière éco-responsable ?
- Emi
Pour moi, je dirais que c'est avoir conscience que nos habitudes et notre mode de consommation ont quand même un impact sur nous et le monde du vivant. Dans l'idéal, c'est de penser, revoir ses habitudes pour qu'elles soient respectueuses, mais c'est aussi de trouver un équilibre et ne pas tomber dans une certaine écho-anxiété. Ce n'est pas non plus l'idéal et le but, mais on fait au mieux avec ce que l'on a, avec des gestes dans le quotidien. Surtout des petits gestes, pour moi, sont des grandes victoires au quotidien sur le long terme. C'est aussi se renseigner sur la provenance des matériaux, ce qu'on utilise, ce qu'on consomme, les conditions dans lesquelles ils ont été produits. Déjà avoir cette curiosité-là, c'est important, je trouve.
- Nelly
Créer avec conscience, c'est refuser l'automatisme. Dans un monde où tout va vite, l'artiste éco-responsable s'autorise à ralentir. Il observe, collecte, transforme, parfois à partir de déchets, souvent à partir d'émotions. C'est une manière de redonner du sens à l'acte. de création, mais aussi à notre rapport aux objets. Tu travailles beaucoup avec des matériaux de récupération. Comment se passe cette phase de collecte ? Est-ce que c'est la matière qui t'inspire ou l'idée qui guide ta recherche ?
- Emi
Pour répondre à ta première question sur du coup comment se passe cette phase de collecte, à mes débuts, c'est tout bonnement les brocantes. Cette passion des vides greniers. L'été, ma maman faisait beaucoup et c'est parti de là. Et ça reste toujours des moments ultra intéressants et que j'adore aussi, qui sont humains, où on parle aussi avec les personnes qui tiennent les stands. Il y a souvent ce plaisir de chiner, de trouver la pépite, l'objet qui va faire palpiter mon cœur. Et puis, par la suite, j'ai démarré une collaboration, pour le coup, plus officielle avec la ressourcerie de la COP 5% à Mondeville, en en parlant à l'un des membres qui a été emballé par ma démarche pour le réemploi. J'avais donc des idées, des projets en tête, avec des besoins d'objets bien spécifiques. Et parfois, il me fallait aussi des donations. Donc, voilà. J'ai pu faire appel à eux, j'ai eu cette chance et j'ai démarré ma toute première exposition avec eux. Et c'était fabuleux. Il y a aussi Emma Hus, forcément, avec ce plus qui n'est pas négligeable que l'argent qu'on dépense là-bas sont donnés à des causes sociales. Et la petite pépite que je dirais, peut-être que tout le monde ne connaît pas, c'est Marie Fripp aussi. rue Caponnières à Caen qui aide aussi les plus démunis, c'est une association il y a un petit peu de vaisselle et j'y vais surtout pour faire mes cadeaux de Noël comme ça je me dis que je fais une double bonne action donc voilà, et là-bas le but c'est vraiment l'argent de l'association qui est donné aussi aux plus démunis du coup c'est important pour toi d'avoir cette démarche aussi sociale dans ta démarche artistique c'est vrai que c'est plutôt important pour moi parce que je suis quelqu'un qui... qui aime l'humain, le vivant, les animaux. Donc si je peux contribuer aussi d'une part à aider les gens, même si c'est indirectement, ça me tient à cœur, oui. Pour répondre à ta deuxième question de est-ce que c'est la matière qui t'inspire ou l'idée qui guide ta recherche, je vais partager mon processus créatif, parce que ça découle de ça. En gros, je chine vraiment des objets au coup de cœur. Souvent, c'est la forme qui va me toucher. Je fonctionne aussi de manière très enceinte. instinctive. Et une fois que j'ai trouvé une dizaine d'objets, je pense après à créer un univers autour de la collection que je vais présenter, un thème, souvent mon vécu ou de ce que je me nourris à l'instant T. Et je m'inspire aussi vraiment de l'objet en lui-même, d'ici un lien entre eux pour créer un univers. Et je tiens à conserver ce processus parce que c'est aussi laisser une certaine liberté aussi de pouvoir exprimer aussi mon... mon inconscient et d'écouter mon instinct qui est très important. Je prends aussi beaucoup de temps dans le moment de création parce que c'est vraiment le moment le plus fun il faut l'avouer. C'est aussi un moment d'introspection, on est dans notre bulle, on laisse s'exprimer nos ressentis, nos émotions, les gestes du moment. C'est assez slow comme tu dis, comme démarche parce que je les lave, je les répare. Il y a vraiment, ça prend beaucoup de temps de leur donner de l'attention et c'est vraiment objet par objet. C'est comme les êtres humains en fait. Je donne autant de temps qu'à l'humain parce qu'ils sont différents. Et par exemple,
- Nelly
des objets en série, ce n'est pas vraiment ce qui va me toucher. Et sur le fait, tu sais que je dis que je donne une attention particulière à l'objet,
- Emi
j'essaye aussi par respect du designer. Je pense aussi à la personne qui a confectionné avant l'objet. C'est même parfois aussi des artisans, des artistes aussi, quelque part, pour conserver du coup aussi leur histoire. Et aussi l'histoire de l'objet. Des fois, les designers vont laisser un poinçon. C'est une marque. Même dans les meubles, c'est reconnu comme une marque importante dans les enchères. Ça accorde beaucoup de valeur à l'objet. Ça le date aussi. Je tiens aussi à... à conserver une partie de l'objet. Par exemple, j'ai ma chaise Magical Popotin, cette fameuse chaise qui a été le début de tout. Pendant le Covid, je me suis dit, si on pouvait donner la parole à une chaise, qu'est-ce qu'elle pourrait le dire, et de manière inclusive ? Du coup, j'ai pensé à que la chaise nous dise qu'on avait un popotin magique, pour nous inviter à prendre place. Voilà, sur cette chaise. Et du coup, j'ai laissé une partie du poids brut de la chaise pour faire aussi un rappel de l'histoire. Cette chaise, c'est des chaises de cantine mythique des années 50 de Mulca. C'est son nom, Mulca. Et du coup, que nos parents, même nos grands-parents ont connus à l'école. Donc voilà, j'essaie de tisser des liens aussi avec les histoires de l'objet et des personnes et des designers. Enfin voilà.
- Nelly
L'upstitling, on en parle beaucoup aujourd'hui, mais on l'associe souvent à la mode ou au mobilier. Toi, tu l'appliques à une démarche artistique. Comment tu fais pour transformer un matériau sans le rendre jetable à nouveau ?
- Emi
Pour répondre à ta question, honnêtement, pour moi, créer un objet sans le rendre jetable à nouveau me paraît impossible. Dans le sens, je m'explique. Moi, en tout cas, je ne vais pas être décisionnaire de ce que la personne aura décidé d'en faire. Une fois qu'il aura adopté. Et l'aspect jetable, quand j'y pense, qui me vient, c'est que souvent ça s'adresse aux objets dédiés à l'alimentaire. Chose que je ne propose pas parce qu'il y a des normes d'hygiène à respecter et que pour le moment, ce n'est pas un domaine forcément qui m'attire. Je dirais plutôt que de mon côté, ma démarche en elle-même se suffit. Je contribue déjà par le biais du réemploi, de donner une durée de vie un peu plus longue. que ce à quoi il est destiné, et de le remettre dans un circuit court aussi. Il y a aussi, par exemple, la durabilité de l'objet dépend de sa matière, mais aussi de son ergonomie, s'il est facile à prendre en main. Et j'étais amenée à revoir cela lorsque j'ai réalisé mes premiers luminaires. Du coup, j'avais fait une formation d'abat-jour à la CMA de Vannes. Et c'était très intéressant, cette étape d'ingénierie, si je peux dire. en soi où il faut que la personne qui adopte l'objet puisse l'assembler. Par exemple, assembler le pied de la lampe, mettre l'ampoule et la bajoure. Enfin, la bajoure avant et on met l'ampoule après. Et du coup, ce n'est pas toujours évident entre l'idée qu'on a et après de rendre indépendant notre objet. C'est beaucoup de temps de réflexion et de tests, mais c'est aussi des échecs pour avancer. Il y a certaines contraintes, mais je les vois plus comme des défis à relever.
- Nelly
Donc la place de l'expérimentation est très forte dans une démarche d'upcycling ?
- Emi
Complètement. Elle est limite, je pense, au niveau temps. Dans l'espace-temps, elle est plus longue que vraiment de passer à la création. Après, il y a certains objets qui vont demander du fil à retordre, surtout dans le détournement où l'utilité de base de l'objet n'est plus possible. Du coup, je vais aller jusqu'au bout dans sa transformation. J'avais trouvé une tirelire en forme de cerveau au marché le dimanche au port de Caen. J'avais flashé sur cette forme de cerveau et j'avais trouvé un pied de lampe. Et je m'étais dit, c'est un soir en plus où je n'avais plus de créativité. Et je ne sais pas, ça a été comme un élan à me dire, le symbole du cerveau. Ce soir-là, mon cerveau était capote de fatigue. J'ai réussi quand même à rebondir avec ma créativité, à me dire, si j'assemblais les deux, je faisais une lampe avec ça. et j'ai été confrontée par exemple au... Aux normes, parce que c'était une ancienne lampe, donc il y a l'amour de l'ancien objet, mais il y a aussi les normes. Et j'avoue que j'ai fait sauter trois fois le compteur de mon appartement. Donc il y a un peu un côté... Savant fou ? Oui, complètement. Donc cette phase d'oser... Bon, il faut quand même faire ça avec parcimonie et se protéger. Donc d'où c'est important aussi de se former. C'est vraiment assez long comme phase de test, surtout les luminaires et le détournement d'objets. Mais c'est ce qui fait partie aussi d'une certaine satisfaction quand on a fait un réussi, limite que la lumière s'allume et on se dit « Ah, ça fonctionne ! » C'est génial.
- Nelly
Tu fais partie de ces artistes artisans qui revendiquent une production locale raisonnée, mais l'artisanat n'échappe pas à la question de l'impact environnemental, consommation d'eau, de pigments, de transport, etc. Comment trouves-tu l'équilibre entre la créativité et la responsabilité écologique ?
- Emi
Mon équilibre, je dirais que je le trouve sur le fait de faire des partenariats avec des structures locales, de prioriser aussi la vente à Caen principalement, même si j'ai une boutique en ligne donnant la possibilité en période de fête de donner l'accès à mes objets à l'échelle nationale. En contrepartie, j'essaie de, moi, à l'année de mon côté, faire un maximum attention à mes gestes au quotidien, au-delà de l'atelier aussi. Je pense que tout est une question aussi de dosage et d'équilibre. L'année dernière, en 2024, j'ai exposé mes objets au muséal de Tours dans le Perche. Pour la vente des objets, j'y ai mis une condition, c'est qu'ils pouvaient du coup réserver les œuvres et ne les acquérir qu'à la fin de l'exposition. C'est pour une question de logistique et écologique. C'est un gros risque que j'ai pris pour rester fidèle à mes valeurs, ce qui n'a pas forcément joué en ma faveur. je l'avoue, avec transparence au niveau des bons, mais ça fait aussi partie du jeu.
- Nelly
Comme tu le dis très bien, créer de manière responsable, ce n'est pas être parfait. C'est avancer par ajustement, expérimenter, apprendre à chaque pièce. L'art, l'artisanat et éco-responsable, c'est accepter la contrainte comme une source d'inspiration et parfois la contrainte rend l'œuvre plus juste, plus sincère. Quand on parle d'art et éco-responsable, on parle souvent de matière, de technique, mais très peu d'émotion. Pourtant, tes œuvres dégagent quelque chose de très sensible, presque spirituel. Qu'est-ce que tu cherches à transmettre ? à travers ton travail ?
- Emi
Il est vrai que cette année, je me suis ouverte au théâtre communautaire à la Demeurée à Saint-Comté. On a co-construit ensemble un spectacle qui s'appelle Éco-Scène. Et on a imaginé ensemble le monde de demain abordant des sujets comme l'écologie, le social, des solutions locales et durables, etc. Et cela m'a permis d'approfondir certains champs que j'avais envie d'explorer. Notamment le jeu et la connexion avec l'autre. Lors de nos échanges, d'ailleurs, j'y ai découvert... L'animisme, alors soit on y croit, on n'y croit pas, mais c'est la croyance en un esprit, une force vitale qui anime les êtres vivants, les objets, mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent. Je ne sais pas si vous allez voir, mais comme dans Pocahontas. Je parle de ça parce qu'il y a ce côté qui m'intéresse sur le fait de personnifier mes objets. Ça a toujours été une piste pour moi depuis que je suis enfant. J'ai une imagination débordante. J'ai toujours adoré. personnifier, animer ce qui m'entoure, je trouve que ça rend la vie drôle et attachante, comme, je l'espère, mes objets que je confectionne. Il ne faut pas non plus tomber dans le fait d'être matérialiste, même si je ne blâme pas les personnes qui le sont, mais je trouve que l'objet est un moyen de communiquer avec notre environnement et de s'y sentir bien à mes yeux. Il stimule notre créativité, nous réconforte avec ses souvenirs, nous protège pour certains, nous rend la vie plus facile, que sais-je. Du coup, le principal, je dirais, c'est qu'il faut qu'il circule. Nous évoluons durant toute notre vie et donc notre environnement doit l'être aussi. Et cela va paraître fou, ce que je vais dire, et très à l'opposé de notre évolution qui est dans le minimalisme et le digital. Mais pour moi, les objets sont en soi une extension de nous. Notre corps, ne l'oublions pas, nous avons besoin d'eux. Et ils sont très représentatifs de ce que nous sommes. Je souhaite transmettre la joie et de raviver notre âme d'enfant. Le rire est décalé et oser être soi-même.
- Nelly
Et combien c'est nécessaire en ce moment, je trouve ? D'ailleurs, est-ce que toute cette démarche, toute cette approche que tu as, tu l'as trouvée dans des lectures, dans des échanges avec d'autres artistes ou collectifs ?
- Emi
Au-delà du théâtre communautaire qui était sur ces sujets intéressants, j'ai voulu approfondir notre rapport à l'objet. Et il y a un livre vraiment qui a été super et que je recommande si vous êtes curieux. Ça s'appelle « La vie secrète de nos objets, pourquoi il ne faut pas… » Tout jeter, de Anne-Marie Trecker aux éditions Kiwi. Et c'est vraiment intéressant parce qu'il parle du coup vraiment de cette approche dont j'ai parlé tout à l'heure, mais des souvenirs. La conception aussi des objets, par exemple la création d'une fourchette qui définit notre manière au rapport du repas et de l'aliment. Du coup, oui, ce qui est intéressant, c'est qu'il aborde vraiment la notion de l'objet dans sa globalité, tant sur les vêtements, la portée symbolique, les meubles. Il y a aussi les objets du quotidien et les gestes de la main. Les objets, les animaux totems, la photo, le souvenir aussi, le regard sur le monde qui nous entoure. Et il propose aussi des petits exercices après, sur par exemple le tri, prendre soin aussi de ses objets, comment on peut... Enfin voilà, le titre du bouquin c'est « Pourquoi ne faut-il pas tout jeter ? » Donc voilà, je vous laisse après voir en détail. Mais c'est vrai que ça a été un... ces derniers temps une bible pour moi, pour ma démarche.
- Nelly
L'art a toujours été un miroir de son époque. Aujourd'hui, il devient un cri doux, mais nécessaire, celui du ralentissement, du respect, du soin. À travers leurs gestes, les artistes comme Amy nous rappellent qu'il est encore possible d'habiter le monde autrement. Tu es installée à Caen et tu es installée dans un atelier qui se trouve à la Folie-Couvre-Chef. Je me demandais quel rôle joue selon toi l'ancrage territorial dans ta démarche et plus largement comment l'art peut-il participer à la transformation écologique des territoires ?
- Emi
C'est vrai que je partage l'atelier avec deux autres artistes, Émile Ronge qui est peintre et tufteur, je ne sais pas si on peut dire ça comme ça, mais il fait du tufting de sa pie, et Guillaume Vanier qui est dessinateur. Et voilà, où on est implanté, en fait, c'est vraiment un quartier familial. Il y a la Baby-Hotel en face. Il y a une proximité aussi avec les commerces et avec les habitants. Et c'est vrai qu'on se rend compte qu'on a un bonus quand même d'avoir une vitrine. Donc, on peut, avec cette vitrine, montrer ce qu'on fait. Et on voit que les gens, parfois, passent et regardent. Ils osent même rentrer. On laisse toujours la porte ouverte. Et du coup, on a ce moment aussi où on a parfois des échanges qui... qui sont en général très chouettes. On sent que les gens sont émerveillés. Il y a parfois certains parents qui viennent avec les enfants. Et on a ces moments d'échange qui sont précieux. Donc on se rend compte que oui, le fait de faire de l'art, ça émerveille aussi d'autres personnes. Il y a aussi, par exemple, notamment, ça me fait penser à un outil que j'avais expérimenté l'année dernière au Forum. entreprendre dans la culture au pavillon des transitions à Rouen. Et il y avait cette notion d'échange aussi dans cet outil, c'était la fresque de la culture, qui est un outil sous forme d'ateliers collaboratifs et ludiques et pédagogiques qui visent à faciliter la compréhension des enjeux de transition énergétique et climatique dans le secteur culturel. Et du coup, de proposer des leviers d'action concrets. Il y a aussi... des outils qui sont là pour mener et soulever des réflexions, des échanges. Il y a aussi la fresque du climat, il me semble, qui est aussi pas mal et que je recommande de tester comme expérience. Et sinon, plus largement, oui, c'est sûr que je pense que l'art peut participer à la transformation écologique. Il y a certains mouvements inscrits déjà dans l'histoire de l'art qui en sont la preuve, comme le land art, le ready-made, l'art épauvéra, le trash art et l'écovention. C'est un savant mélange d'écologie et d'intervention qui apparaît à la fin du XXe et qui se distingue par son usage de l'art à des défunts de restauration d'espaces naturels endommagés et pollués. Donc voilà, il s'intéresse aussi à améliorer, transformer durablement le paysage en apportant une solution artistique. Et puis selon moi, l'art a pour but quand même de faire passer un message, d'éveiller les consciences, de dénoncer, défendre certaines causes, d'être le reflet aussi à la fois, laisser une trace du monde dans lequel nous vivons. J'ai aussi un autre exemple qui me vient, comme le système le plus vieux du monde, mais le troc, par exemple, parce que parfois on oublie que l'art, c'est beau, mais ça inspire et ça divertit. C'est très chouette, mais c'est aussi un milieu très précaire. Et du coup, le troc, c'est aussi un moyen pour les artistes précaires de faire circuler leur art et qu'il reste visible et accessible à tout le monde. Il y a aussi l'application Atfu. Je ne sais pas si tu connais, qui en a un bon exemple. Parmi tant d'autres, c'est un endroit où les artistes et les particuliers peuvent se rencontrer. et collectionnées. Donc voilà, pour moi l'art nous réunit, d'où son importance et encore plus à l'heure actuelle.
- Nelly
Tu le dis très bien, les co-responsabilités ne se jouent pas seulement dans les matériaux mais dans les liens. Créer localement, c'est aussi recréer du collectif. C'est se rappeler que l'art n'existe pas seul, qu'il vit dans la rencontre, le partage et la transmission. Quel conseil donnerais-tu à un artiste, un artisan ou même à un communicant ou un designer qui souhaite entamer une démarche plus responsable et qui ne sait pas vraiment par où commencer ?
- Emi
Je dirais qu'il faut rester curieux, se renseigner sur ce qui nous entoure, c'est important. S'inspirer aussi à travers des documentaires, des interviews, des expos, des conférences, et puis des échanges avec des personnes qui partagent aussi ces valeurs. Être curieux, c'est aussi être ouvert au fonctionnement et à la compréhension de notre monde et dans lequel on vit. Prendre le temps aussi de faire le point sur sa démarche, voir quel point on peut améliorer, changer. D'ailleurs, comme quelques références que je pourrais partager, il y a sur Arte un super documentaire qui s'appelle Ordieux, le meilleur déchet animé du monde. Et j'ai trouvé ça génial, c'était la première fois que je voyais ça, mais c'est en gros l'histoire de deux gobelets jetables. Et on suit leur histoire, comment ils se déplacent sur notre planète. Et il y a vraiment aussi l'humour, parce qu'on peut vite tomber dans quelque chose d'assez triste, plombant. Et là, il y a vraiment une intention aussi du rire, du léger. Et il y a aussi ce soir, par exemple, je trouve l'occasion, il y a une projection et ça va être le début de l'exposition sur l'obsession de mode. Upmade Design, conçu par deux designers, Ilona Jurjanova, on espère ne pas écorcher son nom, et Reed House. Ce sont deux figures phares de la scène écologique et créative estonienne jusqu'au 4 janvier à la bibliothèque de Tocqueville à 18h. Il y a une projection et l'exposition, donc ce sera l'occasion aussi de se renseigner.
- Nelly
Et toi, à titre personnel, comment cette démarche des co-responsabilités s'exprime-t-elle dans ton quotidien ?
- Emi
Éteindre les lumières, les multiprises principalement. Alors j'ai la chance d'habiter en centre-ville, donc j'ai un accès plus simple pour me déplacer, mais principalement je suis à pied ou je prends le bus, je prends le vélo pour aller à l'atelier. Quand je vais plus loin, je m'arrange toujours pour prendre le train. Et je mange aussi quand même beaucoup moins de viande. Par exemple, ça c'est mon côté graphiste, mais... Quand j'imprime quelque chose, je pense toujours en mode recto verso, de maximiser la surface. Et en achat en vêtements, parce que j'aime aussi le vintage, mais je m'habille principalement en seconde main, dans les friperies. C'est vrai que ça fait très bobo. Mais ça part vraiment pas de cette intention, c'est parce que j'aime vraiment ça à la base, donc j'ai peut-être une facilité aussi quelque part. là-dessus. Et puis, pour le côté pro, j'ai mon nom de domaine de mon site internet qui est tenu par une entreprise française. J'évite aussi le gâchis de matière. On fait aussi le trésil sélectif à l'atelier. Mes shootings d'autoportraits aussi, qui sont dans la cave, je m'arrange de les faire seulement quand il fait doux, pour éviter d'utiliser le chauffage. Et on utilise aussi, grâce à la vitrine, on utilise un minuteur pour contrôler le temps. d'éclairage de la vitrine que j'utilise avec mes luminaires pour les fêtes. On essaye de jouer un peu le jeu, mais quand même raisonnablement. En parlant de ça, d'ailleurs, si vous souhaitez aussi participer de quelque manière qu'elle soit à rendre notre monde plus respectueux du vivant, vous pouvez aussi, par exemple, j'ai créé des petites cartes cadeaux uniques et engagées de Noël. et que si vous n'avez pas d'idées, vous êtes à court d'idées, des fois c'est un bon moyen aussi de faire un cadeau. Et vous pouvez du coup les retrouver sur ma boutique en ligne sur emmy-op.sumupstore.com ou bien de découvrir mon univers sur mon compte Instagram op.emi ou mon site internet emmyop.fr Et je vous mets bien sûr tous ces liens dans la description de cet épisode si vous êtes curieux et si vous avez envie de faire plaisir à Noël.
- Nelly
Merci beaucoup Emmy ! pour cet échange inspirant, c'est toujours enrichissant de voir comment la création peut être un levier de changement, un espace d'expression et d'engagement à la fois. Avant de se quitter, j'ai une dernière question rituelle. Quelle autre personne, artiste, association ou entreprise normande engagée aimerais-tu entendre dans un prochain épisode de Vers l'Essentiel ?
- Emi
Alors, suite à la projection du long métrage documentaire de Vincent Verza, Le vivant qui se défend, à l'amphidore de l'université de Caen que j'ai vu dernièrement, la semaine dernière. Je recommande tout naturellement le magazine Engagé et Canet, grand format, qui a animé cette fabuleuse soirée. Le documentaire, si jamais ça vous intéresse, il est disponible sur la chaîne YouTube Partagé, c'est sympa. Et en artiste, je dirais Farpé, qui m'a beaucoup inspirée à mes débuts, qui s'écrit F-A-R-P-A-I-T sur son compte Instagram.
- Nelly
Encore merci, Emy, pour cette belle conversation. Ton travail est la preuve que l'art n'est pas qu'un refuge, mais aussi un levier. Un levier pour transformer nos regards, reconnecter nos gestes aux vivants, réparer ce qui a été abîmé. Tu nous rappelles qu'on peut créer sans extraire, embellir sans épuiser, transmettre sans posséder. Et qu'au fond, chaque création responsable est une petite victoire sur l'indifférence. Alors si cet épisode t'a inspiré, partage-le à quelqu'un qui, peut-être, a besoin de se rappeler que créer autrement, c'est déjà agir. A très bientôt pour un nouvel épisode et d'ici là, prends le temps de regarder Le Monde Autrement.