- Speaker #0
Le monde associatif expérimente et étudie des solutions au cœur de la ville pour améliorer la vie des habitants. Souvent très riches d'enseignements, Ces solutions méritent d'être partagées. Je m'appelle Frédéric Vuillod, je suis journaliste et je pars à leur découverte. Vous écoutez Ville solidaire, ville durable, le podcast de la Fondation des solidarités urbaines, le laboratoire des bailleurs sociaux de la ville de Paris, qui offre ici un espace de partage d'expérience aux projets qu'elle soutient. Vous connaissez peut-être la démarche d'aller vers, qui est bien connue dans le travail social, aller vers les personnes vulnérables, aller au contact pour créer de la confiance. Et bien dans une grande ville comme Paris, il y a des quartiers plus difficiles que d'autres, avec parfois de la violence, des affrontements entre jeunes, souvent liés à l'appartenance au territoire. Alors des travailleurs sociaux ont décidé d'aller vers eux, pour ramener du dialogue, de la confiance, de la convivialité, avec un incroyable outil qui roule, qui s'appelle le boomerang. C'est un camion itinérant qui est devenu un espace de gratuité mobile, qui est soutenu par la Fondation des Solidarités Urbaines en partenariat avec la Fondation Batiger. Et nous sommes pour en parler avec Benjamin Grassineau. Bonjour à vous.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Et avec Sébastien Doussaud. Bonjour.
- Speaker #2
Bonjour.
- Speaker #0
Alors Benjamin Grassineau, vous êtes sociologue, spécialiste de la gratuité, membre du CEDREA, c'est le Centre d'études sur les dynamiques sociales et la recherche-action. Et vous avez copiloté cette recherche-action à Paris avec l'APSAJ. Et Sébastien Doussaud, vous êtes éducateur spécialisé à l'APSAJ, l'association de prévention spécialisée et d'accompagnement des jeunes. Est-ce que vous pouvez d'abord nous dire ce qu'est la prévention spécialisée, quel est le principe du boomerang et qu'est-ce qui vous a donné l'idée tous les deux de lancer cette recherche-action ?
- Speaker #2
En premier lieu, il me paraît important effectivement de préciser que c'est une mission un peu spécifique qui se passe sur l'espace public, une intervention qui a lieu dans le cadre de la protection de l'enfance. dont le but consiste à prévenir les risques de marginalisation et d'entrer dans les conduites à risque pour les jeunes entre 11 et 21 ans.
- Speaker #0
Alors qu'est-ce que c'est précisément ce boomerang ?
- Speaker #2
On intervient dans des quartiers où effectivement la problématique de la violence entre jeunes était assez récurrente. Et face aux limites que les supports habituels, sportifs ou culturels, utilisaient classiquement, il a été pensé de réfléchir à cette question, à de nouvelles méthodes pour pouvoir interférer sur cette question. cette question de la violence entre jeunes.
- Speaker #0
Et donc il y a ce camion itinérant qui est arrivé comme ça. Pourquoi un camion itinérant ? Moi je dirais que cette recherche-action, elle est née d'un mariage réussi un peu,
- Speaker #1
entre cette envie du côté de la prévention spécialisée et de l'équipe de l'APSAJ de créer un laboratoire de recherche interne à l'APSAJ de façon à réfléchir sur des problématiques qui se posent et à essayer de trouver des nouvelles pistes d'action et de réflexion. Et il se trouve qu'en parallèle, On décide d'organiser avec... d'autres membres du CEDREA, des séminaires de recherche, dont le principe est le suivant, c'est que chacun vient parler de ses recherches actions et les autres ramènent des critiques et du soutien, on va dire. Donc il y a ce croisement qui se fait à partir de 2019. Et à ce moment-là, moi je travaille sur un projet qui s'appelle la caravane de la gratuité. Donc c'est un dispositif déjà en place qui circule dans le sud-ouest. Et on va dire que c'est au cours de ces réunions qu'il y a une connexion qui va se faire. entre ce projet et les problématiques qui se posent à la prévention. Au départ, ça part d'une intuition un peu abstraite. Est-ce que les objets qui circulent ne pourraient pas créer une sorte de lien symbolique et positif entre les personnes qui vont les prendre et les déposer ? Ça va être l'intuition de départ. À partir de là, il va falloir étayer cette hypothèse et imaginer un protocole de recherche pour la mettre à l'épreuve. Et donc là, c'est ce que je vais faire en rédigeant notamment un projet de recherche-action qui ensuite va être accepté par l'APSAJ. Et donc, c'est ce qui va être une des premières recherches qui va être développée dans le cadre du laboratoire Ligne de Crète.
- Speaker #0
Alors l'APSAJ, je le rappelle, c'est donc l'association de prévention spécialisée et d'accompagnement des jeunes. Je voudrais que vous nous parliez un petit peu de votre territoire. Vous intervenez sur le 18e et le 19e arrondissement, mais c'est des très grands arrondissements. Et vous, vous êtes sur deux quartiers très précis. Je voudrais que vous nous racontiez un petit peu à quoi ressemblent ces quartiers et pourquoi vous vous êtes installés là.
- Speaker #2
A la base, l'association Absage, c'est la fusion de deux associations de prévention spécialisées qui étaient présentes effectivement, une dans le 18e et une autre dans le 19e. Ce qu'il faut avoir en tête évidemment, c'est que c'est un contexte très spécifique sur la ville de Paris-Intramuros puisque ce sont les parties du nord-est parisien où il y a effectivement les indicateurs socio-économiques et les taux de précarité les plus élevés de la capitale. C'est pas un hasard s'il y a depuis de très nombreuses années une intervention sociale sous la forme. du travail de rue et de la prévention spécialisée sur ces territoires.
- Speaker #0
Et vous, vous décidez de mettre en place un espace de convivialité face aux difficultés des jeunes en particulier qui vivent dans ces quartiers ?
- Speaker #2
Bien sûr, c'est toujours dans l'objectif de nos missions d'aller vers les populations, d'aller vers les jeunes, avec un mandat, je rappelle, où on pratique la libre adhésion. C'est-à-dire qu'on n'intervient pas directement tout de suite avec une personne qui a un problème, il faut qu'elle soit d'accord d'être en relation avec nous. Du coup, c'est vrai que l'outil semble tout à fait... adapté, d'autant plus qu'on intervient sur l'espace public, à la vue de tous et pour tous.
- Speaker #0
Alors en quoi il a consisté cette recherche-action-là ? Comment le projet s'est-il déroulé ? Comment les habitants, jeunes ou adultes d'ailleurs, ont été impliqués dedans ?
- Speaker #1
Il y avait vraiment cette idée de revenir à un dispositif expérimental qui permet aussi que les personnes trouvent par elles-mêmes des solutions, mais que ce ne soit pas seulement par la parole, que ce soit quelque chose qui émerge de l'action, on va dire. Parce que... Par un peu de cette idée que la parole peut être excluante, que la parole peut créer des inégalités aussi dans qui peut prendre la parole. Donc il y a cette idée vraiment de revenir à de l'action proprement dit et de laisser ensuite émerger le sens et la réflexion, on pourrait dire, à partir de l'action. Finalement, on a un principe très très simple, très minimaliste, c'est-à-dire on pose le camion sur le terrain et on laisse les personnes s'en saisir. librement, avec quelques règles minimales, qui sont celles d'un espace de gratuité conviviale, en essayant d'adopter une posture où on va être le moins directif possible, où on va laisser les personnes aussi libres de créer leur propre finalité, à quoi ça leur sert. Après, sur le plan pratique, Sébastien peut nous en dire plus.
- Speaker #0
Je veux bien, parce que sur le plan pratique, par exemple, la première question que je me pose, c'est à quoi il ressemble ce camion ?
- Speaker #2
C'est un camion bariolé.
- Speaker #0
Il est tout tagué j'imagine, non ?
- Speaker #2
Avec un auvent, alors il n'était pas tagué à l'origine, il avait un auvent, on l'a fait équiper un petit peu.
- Speaker #0
Vous avez dit on laisse les jeunes s'en saisir, donc j'imagine qu'il a été assez détagué.
- Speaker #2
C'est l'idée, et puis en même temps à chaque fois qu'ils écrivent un peu, quelque part ils se l'approprient, et le message va circuler d'un endroit à l'autre en fonction des endroits où on se déplace.
- Speaker #0
C'est un camion qui s'ouvre, ça ressemble à un food truck ?
- Speaker #2
C'est une camionnette effectivement, mais avec un auvent, avec une galerie un peu de baroudeurs, même si on reste sur le bitume parisien essentiellement. Et comme l'a très bien évoqué Benjamin, les gens peuvent nous aider à installer des tables, à dire moi cette caisse je la mettrais bien là-bas, cette caisse de livres, cette caisse de vêtements. Donc c'est assez facile de s'impliquer dans quelque chose dont on comprend assez rapidement, tiens je vais mettre la cafetière ici, je vais utiliser la guitare, moi je vais m'occuper de la sono, je vais écrire sur le camion.
- Speaker #0
Et là vous voyez que les jeunes ils s'impliquent tout de suite, ils sentent que c'est permis.
- Speaker #2
Ce serait mentir que de dire que dès les premières minutes les gens se sont sentis autorisés. C'est pas vrai. Au début, bonjour, qu'est-ce que c'est ? Qui vous êtes ? Après, une petite pédagogie sur le trottoir, une petite explication. Le principe du respect élémentaire. Et après, évidemment, ça fonctionne. Ah bon, je peux écrire sur le camion ? Ah bon, je peux faire ça ? D'accord.
- Speaker #0
Donc ce camion, il s'appelle le boomerang. Il a un principe incroyable, c'est celui du don et de la gratuité. Expliquez-nous comment le don et la gratuité ont permis de rompre l'enclavement et de diminuer les rivalités inter-quartiers.
- Speaker #1
A ce niveau-là, ce qu'il faut bien voir, c'est qu'on n'a pas la prétention, avec le boomerang, d'agir sur le phénomène en tant que tel. Ce qu'on cherche à faire, et c'est propre à la prévention spécialisée, c'est agir sur les causes.
- Speaker #0
Vous pouvez nous donner un exemple ?
- Speaker #1
Un exemple tout simple, c'est agir sur la question de la précarité. Il se trouve qu'il y a une espèce de gratuité conviviale et à la fois, j'ai envie de dire, quelque chose qui permet d'accéder à des ressources facilement. gratuitement et à égalité pour tout le monde. Et aussi, ça permet d'ouvrir un espace d'entraide horizontale entre les personnes directement. Et ça, c'est très important parce que ce phénomène va conduire à une création de lien social presque spontanément. Je veux dire, ce n'est pas quelque chose qui est planifié, qui est artificiel. Et ce lien social, après, peut, on l'espère, avoir créé de la solidarité sur le quartier de l'entraide. créer des liens entre des personnes qui ne se connaissent au début pas forcément et je pense que ça a été vraiment un des impacts significatifs du boomerang.
- Speaker #0
Vous nous dites qu'il y a des ressources gratuites, alors j'imagine que d'accord le café est gratuit, qu'est-ce qu'il y a d'autre comme ressources gratuites dans le boomerang ?
- Speaker #1
Il y a tout ce que les personnes ramènent.
- Speaker #0
Par exemple ?
- Speaker #1
Alors par exemple, ça va être beaucoup des vêtements, de la vaisselle, des objets divers et variés. Et surtout, il y a aussi ce que les personnes ramènent en termes d'animation, de chaleur humaine, on pourrait dire. C'est-à-dire, il y a vraiment tout un travail d'écoute qui se fait et qui est pris en charge, on pourrait dire, par les personnes elles-mêmes.
- Speaker #2
C'est un outil d'animation participatif. C'est-à-dire que celui qui chante, qui met de la musique ou qui joue de la guitare sur le trottoir, Souvent on a vu l'expérience, les mamans qui passaient par là, les papas, les seniors aussi, on trouvait ça intéressant de voir des jeunes souvent perçus comme ceux qui font du bruit, qui nous cassent les oreilles, là à ce moment-là c'est ceux qui nous proposent un café, c'est ceux qui animent le quartier d'une manière positive. Dans ce sens-là, les contributions peuvent être diverses et variées. Un monsieur a fait un poème sur le camion de foie.
- Speaker #0
Et ça fédère combien de jeunes, votre initiative ?
- Speaker #2
Sur chaque sortie, c'est au moins une cinquantaine. Sur l'année, c'est assez énorme. En plus, ça recoupe avec les jeunes, bien sûr,
- Speaker #0
qui nous voient devant d'autres actions de notre association. Oui, parce que votre camion, il est itinérant. Il se déplace et à un moment, il disparaît aussi de l'espace public. Ça s'appelle le boomerang. Il part, mais il revient. D'accord, c'est pour ça.
- Speaker #1
Je précise que c'est une moyenne, parce que comme c'est une action qui se passe en extérieur, si la météo est mauvaise, il n'y aura pas grand monde. S'il fait beau, etc., là, il y a une ambiance incroyable. C'est très vivant.
- Speaker #0
Alors, est-ce que ça marche ? Est-ce que vous avez constaté... des transformations dans les dynamiques locales ou dans les pratiques des habitants ou des équipes de prévention spécialisées ?
- Speaker #2
Une réponse absolue, ce serait prétentieux. Après, oui, on a vu des changements au niveau des habitants. Déjà, une modification de leur représentation pour ceux qui viennent bien sûr régulièrement, qui sont là depuis le début de cette expérimentation, où effectivement les adultes regardent aussi différemment les enfants de leur quartier. Ils regardent également leur quartier différemment. On peut passer d'un espace... dépréciés, ben non ce quartier il est vraiment pas terrible, finalement il y a aussi des gens intéressants, il y a aussi des choses intéressantes.
- Speaker #0
Benjamin ?
- Speaker #1
Moi je pense qu'on a quand même observé des appréciations très positives en tout cas du projet et il y a beaucoup par exemple des structures locales qui nous ont accueillis notamment le Chakirai par exemple et ce qu'on peut observer aussi c'est quand même une implication croissante de certains habitants, d'abord un groupe qui vient régulièrement composé d'une vingtaine de personnes Aussi des personnes qui reviennent de temps en temps.
- Speaker #0
Et alors justement, est-ce que ça a changé quelque chose dans l'approche des éducateurs spécialisés, de la prévention spécialisée ?
- Speaker #2
Alors oui, nous on observe effectivement que la spécificité de la posture adoptée sur ce type de dispositif, on a également pu la transposer sur toutes les autres actions inhérentes à nos fonctions d'éducateurs spécialisés. Bien évidemment, une posture de retrait, on sort de la posture d'expert qui seul détiendrait un peu la possibilité de la relation d'aide. Là, c'est vraiment qu'on va être sur une approche beaucoup plus transversale, où les solutions sont construites avec le public, avec les jeunes, avec les familles, avec les parents, avec les habitants. Et effectivement, les entretiens réalisés par Benjamin ont vraiment révélé, c'est bien ce que vous faites, on a l'impression qu'on peut faire des choses qu'on ne pouvait pas faire avant. Et c'est vrai que ça a donné quelque part des possibilités à des personnes qui voulaient agir pour leur quartier, mais qui ne savaient pas comment faire. Avec les contraintes de temps, bien sûr.
- Speaker #0
Le pouvoir d'agir, voilà ce que vous avez rendu aux habitants. Alors si d'autres collectifs aujourd'hui voulaient créer comme vous un espace de gratuité sur leur territoire, est-ce que vous auriez des petits conseils à leur donner ?
- Speaker #1
Alors déjà pour ceux qui ne sont pas convaincus par la gratuité, parce que souvent on associe ce principe-là à des choses, ça peut être associé à des choses un peu négatives, ça conduit au gaspillage... à une certaine irresponsabilité.
- Speaker #0
Ou c'est gratuit, c'est pas de la bonne qualité. Voilà,
- Speaker #1
il y a tout ça. D'où, par exemple, le fait qu'on instaure souvent un prix symbolique pour, justement, éviter de rentrer dans la gratuité. Vous pourriez proposer quelque chose à prix libre ? On a préféré la gratuité entière parce que même le prix libre aussi aurait peut-être réduit un peu la convivialité. Ça aurait nécessité une caisse. Et puis ça crée quand même une barrière. Là, l'idée, c'est vraiment l'absence de barrière. C'est un peu comme dans la famille, quoi. On vient, on se sert. Et donc ce que ça nécessite, et ça je pense que c'est vraiment important, c'est de faire confiance. Je pense que si on fait confiance, de toute façon les personnes vont trouver des solutions pour les réguler par elles-mêmes. Et surtout quand on fait confiance au collectif, quand on fait confiance aux personnes dans leur capacité collective à réguler des problématiques qui peuvent se poser.
- Speaker #0
Sébastien, vous auriez des conseils à partager, vous ?
- Speaker #2
Le conseil, je crois, et c'est un peu ce que révèle peut-être cette expérience, c'est de pouvoir justement avoir des... Des espaces facilement appropriables et par les professionnels et par les habitants, sans qu'il y ait 50 réunions, sans qu'il y ait besoin d'être adhérents, et favoriser du coup la fabrication d'amateurs efficaces. Ces habitants qui sont souvent bien meilleurs que les intervenants que nous sommes. Et puis je finirais par la prise de plaisir, c'est important. La prise de plaisir dans l'espace public, dans des quartiers où souvent, dans les médias, on nous dit il y a tel ou tel problème, ça donne un autre visage. Pour les gens qui y vivent, pour les gens qui ne connaissent pas ces quartiers, et aussi pour les professionnels qui interviennent dans ces lieux.
- Speaker #0
Merci beaucoup Sébastien Doussaud.
- Speaker #2
Au revoir.
- Speaker #0
Merci Benjamin Grassineau. Merci. Et longue vie au boomerang, et à tout ce qui en découlera évidemment dans ces quartiers. C'était Ville solidaire, Ville durable. Vous pouvez retrouver cet épisode et tous les autres sur toutes les grandes plateformes de podcast, sur le média de l'économie sociale et solidaire Mediatico.fr. et sur le site internet de la Fondation des Solidarités Urbaines, fondée par les bailleurs sociaux Paris Habitat, la RIVP et Elogie-Siemp, Aximo, l'Habitation Confortable et l'Habitat Social Français. A bientôt !