- Frédéric Vuillod
Le monde associatif expérimente et étudie des solutions au coeur de la ville pour améliorer la vie des habitants. Souvent très riches d'enseignements, ces solutions méritent d'être partagées. Je m'appelle Frédéric Vuillod, je suis journaliste et je pars à leur découverte. Vous écoutez Ville Solidaire, Ville Durable, le podcast de la Fondation des Solidarités Urbaines, le laboratoire des bailleurs sociaux de la ville de Paris, qui offre ici un espace de partage d'expérience aux projets qu'elle soutient. Dans l'univers des tiers-lieux culturels et solidaires, c'est une institution. Le Shakirail est un ancien équipement de la SNCF. qui accueille à condition préférentielle des artistes, des porteurs de projets socioculturels, des créateurs précaires et aussi des habitants qui veulent s'engager dans un projet solidaire de quartier. Dans cet épisode, on va parler du pouvoir d'agir ensemble sur son cadre de vie avec deux invités. Bonjour Mathilde Rousselle.
- Mathilde Rousselle
Bonjour.
- Frédéric Vuillod
Vous êtes la coordinatrice du Shakirail qui est installée depuis 15 ans dans le quartier de la Chapelle dans le nord de Paris et vous êtes accompagnée de Emma Sgroï. Bonjour à vous.
- Emma Sgroï
Bonjour.
- Frédéric Vuillod
Alors Emma, vous, vous êtes chargée de développement local au Shakirail et vous avez lancé une démarche de recherche-action autour de ce Shakirail dont vous allez nous parler. Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qui a motivé cette initiative ?
- Emma Sgroï
Ce qui a motivé cette initiative, c'est tout d'abord que le Shakirail était déjà implanté depuis 13 ou 14 ans sur le territoire. Et qu'au-delà de l'activité principale du lieu, qui est effectivement de mettre à disposition des espaces de travail pour les artistes, on mène aussi en parallèle tout un programme d'action culturelle, principalement hors les murs, auprès des habitants, des résidents sociaux du quartier. Et donc c'est un peu un point de départ qui était ce lien qu'on avait déjà avec les habitants et avec aussi les bailleurs sociaux, qu'on a trouvé peut-être insuffisant à un certain moment, parce qu'on s'apercevait que... On avait ce lien-là hors les murs, mais que dans les murs, c'était plus compliqué de faire venir ses habitants et qu'on n'était pas forcément identifiés comme les mêmes acteurs qui menaient ces actions hors les murs que les acteurs qui étaient là, implantés dans le quartier et qui ouvraient leurs portes régulièrement dans le cadre d'une programmation culturelle. Ensuite, il y avait quand même aussi cette idée que les financements qu'on débloquait pour mener ces projets d'action culturelle, c'est plutôt des financements qui nous permettaient de faire des actions assez courtes, qui ne permettaient pas assez de... de liberté peut-être et surtout d'implication et de participation. Et là, on avait du coup, avec cet appel à projet de la Fondation, l'occasion de plus prendre le temps et de plus co-construire en fait un projet vraiment avec les habitants. Et oui, je pense que du coup, ça amène un peu à cette dernière motivation qui était vraiment l'envie de s'ancrer davantage et de voir si, au-delà d'être un bien commun pour les artistes résidents, on pouvait aussi être un peu un bien commun pour le quartier.
- Frédéric Vuillod
Alors Mathilde, vous, vous coordonnez le Shakirail et notamment sa programmation. Et cette recherche à action, elle visait à inscrire six week-ends dédiés à des projets portés par les habitants du quartier dans la programmation du Shakirail. Donc c'est des événements culturels, des repas entre voisins, des trocs solidaires. Concrètement, comment est-ce que ça s'est passé ?
- Mathilde Rousselle
Concrètement, il a d'abord fallu constituer l'équipe qui allait vraiment mettre en œuvre les projets, les programmer, les organiser. Et donc tout le début du projet, le premier trimestre, on l'a consacré à de la mobilisation habitante en allant faire... plutôt un diagnostic de terrain qui permette à la fois d'établir le périmètre d'action qu'on allait se donner, avec l'intérêt que cet appel à projet nous permettait de sortir aussi de la logique de territorialisation propre aux arrondissements et par exemple à la politique de la ville, et donc d'aller aussi sur le 19e et le 18e arrondissement. Donc la première phase de diagnostic, elle a permis à la fois de refaire aussi des balades. de l'arpentage dans les quartiers pour identifier les lieux d'habitation, notamment les résidences sociales dans lesquelles on n'avait pas forcément déjà de connaissances, avec lesquelles on ne connaissait pas forcément les gardiens, et donc on avait un plus grand enjeu à aussi toucher les habitants. Cette phase de diagnostic, elle nous a aussi permis d'identifier un peu des associations alliées dans le quartier, où on a vu les activités qui étaient récurrentes et qui nous permettraient d'aller toucher certains publics qui... soit n'avaient pas connaissance de l'existence du Shakirail ou n'étaient pas habitués à participer aux activités qu'on proposait.
- Frédéric Vuillod
Il faut dire qu'on est au cœur des quartiers populaires.
- Mathilde Rousselle
Tout à fait, on est entouré de sept quartiers prioritaires de la politique de la ville, même si le Shakirail en lui-même est implanté dans un quartier en veille. Donc on a une habitude de travail, beaucoup avec les bailleurs sociaux en pied d'immeuble, mais plutôt sur le 18e arrondissement. Et là, l'objectif c'était aussi de montrer la centralité qu'il y avait du Shakirail entre deux arrondissements. Puisqu'on est situé vraiment à la frontière entre les deux arrondissements et qu'on sait qu'il y a des vraies difficultés de passage entre les populations. Donc ce premier trimestre, il a été consacré plutôt à aussi... Calibrer les objectifs précis du projet, voir aussi quelles étaient les attentes côté acteurs associatifs en termes de programmation qui pourraient relever chez leurs bénéficiaires. Et ensuite, au deuxième trimestre, on a vraiment été sur de la mobilisation de terrain en se rendant à la fois dans les espaces publics, mais aussi dans des activités récurrentes. Et donc, en fait, en créant un lien de confiance. Et ensuite, tout au long de l'année, on a... toujours dans une démarche de recherche-action, réviser le projet. Et donc, c'est une adaptation progressive qui nous a permis, entre juin 2024 et juin 2025, d'organiser les six événements.
- Frédéric Vuillod
Et j'imagine que pendant tout ce temps-là, la programmation habituelle du Shakirail, il continuait.
- Mathilde Rousselle
Tout à fait.
- Frédéric Vuillod
Donc, ça faisait double travail pour vous, en fait.
- Mathilde Rousselle
Nous, la programmation du lieu, on est avant tout un espace autogéré. Donc, elle est en grande partie directement menée par les artistes qui sont... Membre de notre collectif, mais effectivement on a à la fois un soutien à la création artistique émergente qui passe par des appels à projets disciplinaires, à la fois des activités qui sont aussi directement menées par les artistes du collectif et puis donc tout un tas d'accueils associatifs et là, en rajoutant une programmation, ces cartes blanches au quartier.
- Frédéric Vuillod
Alors Emma Sgroï, vous avez constitué un comité de pilotage composé d'une dizaine d'habitants pour organiser collectivement ces week-ends. Pourquoi est-ce que c'était important d'embarquer les habitants de cette manière et comment est-ce que vous avez construit cette dynamique participative ?
- Emma Sgroï
En fait, on a fait un peu un diagnostic du territoire avant de débuter le projet, en parlant pas mal aux associations du quartier qu'on connaissait déjà pour certaines et d'autres pas forcément. On a fait le constat qu'il y avait un manque d'espace pour se réunir et on s'est dit que nous on avait un espace et qu'on pouvait peut-être répondre à cette demande. Et qu'en répondant à cette demande, on répondrait aussi, nous, à cette envie de faire venir davantage les habitants au sein des lieux, toucher des habitants qu'on a du mal à toucher habituellement, qui sont ces habitants qui sont dans les nombreuses résidences sociales autour du Shakirail. Et aussi, évidemment, créer du lien entre des habitants qui ne se connaissent pas forcément et qui ne se seraient pas forcément rencontrés autrement.
- Frédéric Vuillod
Parce que votre finalité, au fond, c'est de créer du lien social entre les habitants ou c'est de promouvoir la culture dans les quartiers populaires ?
- Emma Sgroï
La finalité du Shakira, c'est plutôt d'être un espace et un lieu ressource pour les artistes émergents et précaires. Et dans un second temps, c'est d'être un lieu ouvert sur le quartier.
- Frédéric Vuillod
Parce que l'interaction avec les habitants, elle est cruciale. Alors comment vous l'avez construite cette dynamique participative ?
- Emma Sgroï
On l'a construite en créant un comité de programmation. Et ça s'est construit grâce à cette phase de mobilisation qui a consisté à aller vers ces habitants, à les rencontrer. à leur proposer un peu des temps à la fois formels et informels au Shakirail pour échanger sur les envies, sur ce qu'on pourrait proposer au quartier ensemble. Et donc en organisant un peu aussi des réunions avec des outils d'animation, ça nous a permis de créer un peu de la cohésion aussi dans le groupe et de faire un peu émerger des envies collectives.
- Frédéric Vuillod
Donc cette cohésion, elle a pris ?
- Emma Sgroï
Elle a pris, oui.
- Frédéric Vuillod
Et qu'est-ce qui vous permet de le dire ? Vous l'avez vu à travers quoi ? Le nombre de personnes qui venaient ? la fréquence à laquelle ils revenaient ?
- Emma Sgroï
Ce qui nous fait dire que ça a marché, en tout cas en partie, bien sûr, c'est qu'effectivement, il y a des habitants qui étaient là dès le début et qui sont revenus et qui sont restés jusqu'au bout du projet, qui ont fini par être un peu ces habitants moteurs qu'on attendait aussi pour avoir un peu une autonomisation du groupe, qu'on n'ait pas, nous, apporté tout le temps, vraiment, l'organisation. On voulait que ce soit un projet assez horizontal, en fait, voire complètement autonome. Ça, je ne peux pas dire qu'on y soit complètement parvenu, parce que je pense que c'est quelque chose qui prend beaucoup plus de temps qu'un an et demi. Mais en tout cas, ces habitants et habitantes ont créé du lien entre eux, ont eu envie de se revoir, de faire des choses ensemble, et à la fin, ont été beaucoup plus à l'aise dans le lieu qu'ils ne l'étaient au départ en arrivant, et beaucoup plus force de proposition.
- Frédéric Vuillod
Mathilde Rousselle, vous, quelles sont les observations que vous avez faites sur ce projet depuis son début en 2024 ?
- Mathilde Rousselle
Ce qu'on s'est aperçu, c'est que... Ce qui motivait les habitants principalement, c'était juste le fait de participer à un projet de quartier. Ils ne venaient pas forcément avec l'envie de réaliser une chose en particulier dans la programmation. C'est pour ça que d'ailleurs, ça a été un assez gros enjeu de travailler même leur créativité. On a fait beaucoup de séances d'idéation pour les inciter à aussi se sentir légitimes à proposer, puisqu'il y en a beaucoup qui simplement avaient envie de prendre part. Et donc oui, ça a fonctionné parce que dans ce groupe, ce noyau dur d'habitants, Il y en a certains qui, par exemple... participer à l'organisation tout en sachant qu'il ne serait pas disponible à la date de l'événement. Donc il y avait en tout cas la volonté partagée de participer à la réussite d'un projet de quartier. Ce qu'on a observé du coup c'était cette difficulté que pouvaient avoir les personnes à se sentir suffisamment à l'aise, et c'est normal dans un groupe de complets inconnus, à être dans la proposition. Notamment parce qu'il y avait une vigilance au sein du groupe à ce qu'on ne vienne pas proposer des projets qui auraient un intérêt trop individuel ou bien un projet qui finalement relève de l'intérêt d'une association. Puisque ça, le Shakirail le fait déjà au quotidien d'accueillir des projets associatifs. Et là, l'enjeu c'était plutôt d'être dans la construction d'un projet complètement nouveau et porté par ce groupe d'habitants.
- Frédéric Vuillod
Est-ce que ça ne ressemble pas aussi à ce que pourrait faire un conseil de quartier ?
- Mathilde Rousselle
Si, ça peut. Et d'ailleurs, on a reçu le soutien du conseil de quartier sur certains événements. Et c'est même une évolution qu'on a pensée pour la suite du projet. C'est vraiment à venir aussi se rattacher aux organisations institutionnelles ou associatives qui existent déjà dans le quartier et de vraiment se penser comme un équipement, en tout cas un outil pour porter des projets de quartier.
- Frédéric Vuillod
Vous diriez que le quartier a changé depuis que vous avez enclenché cette action-là ?
- Mathilde Rousselle
Alors... Le quartier en lui-même, on n'a pas cette ambition-là. Par contre, le regard porté sur le lieu par les habitants du quartier, ça oui, on l'a vu. Et ça nous a... D'ailleurs, c'était vraiment ce qui était observé dans le projet, par l'anthropologue qui observait le projet, c'était de voir quels changements s'opéraient, à la fois à l'intérieur du lieu, mais aussi entre les artistes et les habitants, et sur le regard que porte le quartier sur le lieu. Et donc ça nous a aussi poussé, par exemple, à diversifier aussi la programmation artistique qu'on nous proposait. Ça nous a incité aussi à repenser vraiment l'apparence qu'on peut avoir, et notamment le mur extérieur, en écrivant une définition du lieu directement sur le mur, parce qu'on voyait que c'était vraiment une difficulté pour les habitants à comprendre. le projet associatif et à ne pas sentir de frustration au fait que, s'agissant d'un lieu de travail principalement, on n'a pas la capacité à être ouvert en permanence. Ça a un peu aussi permis de lever des incompréhensions et puis des a priori qu'il y avait. Notamment, il y a une confusion souvent qui est faite entre soit penser qu'on a un lieu qui relève du squat ou bien, à l'inverse, penser qu'on a un équipement municipal. Et en fait, on n'est ni l'un ni l'autre.
- Frédéric Vuillod
Vous avez dit que vous aviez un anthropologue, vous êtes deux sur ce plateau aujourd'hui. Est-ce que votre équipe pour mener ce projet-là, c'était trois personnes ou c'est plus que ça ?
- Mathilde Rousselle
C'est plus que ça. On a constitué une équipe scientifique avec à la fois une personne socio-urbaniste praticienne, Lucie Mesuré, qui nous a accompagnés sur le volet mobilisation, donc plus le volet action, et une anthropologue, Aurélie Druguet, qui elle nous a accompagnés sur le volet observation. Et après, nous, sur le terrain, de manière très pratique, en plus de nous deux qui sommes salariés de l'association, on a eu des volontaires en service civique qui sont venus à différents moments du projet et notamment sur le volet mobilisation. On a aussi eu des personnes en stage qui se sont chargées plus de la documentation du projet, ce qui nous a permis notamment d'établir un guide de mobilisation, donc plutôt une ressource qui est finalement un livrable du projet. projets qu'on n'avait pas pensé au départ et puis qui finalement faisaient tout son sens pour envisager une autonomie et une poursuite du projet. Et enfin on a eu bien sûr les artistes du Chacaraille qui sont venus à la fois aider bénévolement notamment à des aspects techniques de mise en oeuvre des événements et puis on les a aussi sollicités là aussi sur un volet plus documentation la réalisation d'un petit film pour garder des traces en fait de ces 18 mois de projet.
- Frédéric Vuillod
Pour garder la mémoire et peut-être la transmettre, Emma ? En termes de transmission, quel conseil vous donneriez à d'autres acteurs qui souhaiteraient répliquer ce projet ?
- Emma Sgroï
Pour la partie mobilisation des habitants, qui est quand même une grosse partie du projet, c'est justement de ne pas la sous-estimer, parce que je pense que nous, on a pu être amenés à le faire à un moment donné. Et je pense que c'est l'aspect qui demande le plus de temps et de moyens humains. D'énergie peut-être aussi. Et d'énergie, bien sûr. Et peut-être privilégier aussi un territoire qui soit un peu plus restreint que ce que nous on a pu faire, pour justement se concentrer sur revoir encore et encore ces mêmes personnes. Et ensuite sur la partie plutôt animation, donc une fois que des habitants sont là et ont envie de faire des choses, ce serait peut-être de les responsabiliser un peu, assez tôt dans le projet, de leur confier des petites... tâches, même juste dans l'organisation même de ces réunions, leur faire vraiment sentir que c'est leur projet dès le début. De faire aussi beaucoup de temps informel parce qu'une fois qu'ils sont là, ça ne veut pas dire qu'ils vont avoir envie de rester forcément parce qu'il y a toujours plein de choses de la vie qui prennent le dessus et en fait ce qui compte à la fin, ça reste que ce soit des bons moments et pas du travail.
- Frédéric Vuillod
Merci beaucoup à toutes les deux.
- Emma Sgroï
Merci.
- Frédéric Vuillod
C'était Ville solidaire, Ville durable. Vous pouvez retrouver cet épisode et tous les autres sur toutes les grandes plateformes de podcast, sur le média de l'économie sociale et solidaire Mediatico.fr et sur le site internet de la Fondation des Solidarités Urbaines, fondée par les bailleurs sociaux Paris Habitat, la RIVP et Elogie-Siemp, Aximo, l'Habitation Confortable et l'Habitat Social Français. A bientôt !