- Frédéric Vuillod
Musique Le monde associatif expérimente et étudie des solutions au cœur de la ville pour améliorer la vie des habitants. Souvent très riches d'enseignements, ces solutions méritent d'être partagées. Je m'appelle Frédéric Vuillod, je suis journaliste et je pars à leur découverte. Vous écoutez Ville solidaire, Ville durable, le podcast de la Fondation des solidarités urbaines, le laboratoire des bailleurs sociaux de la ville de Paris, qui offre ici un espace de partage d'expérience aux projets qu'elle soutient. Vous savez que les centres sociaux soutiennent le pouvoir d'agir des habitants sur leur quartier, sur leur cadre de vie. Et dans cet épisode, on va parler d'une expérience assez rare. puisque cinq centres sociaux à Paris ont décidé de mener simultanément une expérimentation de 24 mois avec, et pour les habitants, dans le cadre d'un appel à projet commun de la Fondation des Solidarités Urbaines et de la délégation Île-de-France de la Fondation Macif, un appel à projet qui portait sur le pouvoir d'agir ensemble sur son cadre de vie. Et nous recevons deux invités pour en parler. Mattis Appavoo-Pacaud. Bonjour à vous.
- Mattis Appavoo-Pacaud
Bonjour.
- Frédéric Vuillod
Alors vous êtes chargé de mission à la Fédération des centres sociaux et socioculturels de Paris, en charge de la jeunesse, des seniors et du développement du pouvoir d'agir. Et vous êtes accompagné par Delphine Roux-Braz, directrice du centre Cerise. Bonjour à vous Delphine.
- Delphine Roux-Braz
Bonjour.
- Frédéric Vuillod
Alors vous Delphine, vous êtes la directrice de l'association Cerise dans le deuxième arrondissement de Paris, qui gère le centre socioculturel Cerise. Mattis Appavoo-Pacaud, dites-nous pourquoi vous avez lancé ce projet et quelles problématiques rencontrées sur le terrain vous ont conduit à répondre à cette thématique.
- Mattis Appavoo-Pacaud
Alors avant tout, le développement du pouvoir d'agir, c'est dans l'ADN des centres sociaux. C'est quelque chose qui fait partie de la manière d'être des centres sociaux, de la manière d'agir. Et on travaille de plein de façons différentes, mais en fait, la raison d'être ce projet, c'est qu'on a voulu aller plus loin dans le développement à la fois de nos compétences, de nos savoir-faire, et en particulier, je dirais, explorer. tous les ressorts qu'il y a derrière le développement du pouvoir d'agir.
- Frédéric Vuillod
Qu'est-ce que ça veut dire le pouvoir d'agir ? Ça veut dire que n'importe qui peut se sentir le droit de faire quelque chose dans son quartier ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Oui et non. L'idée derrière le pouvoir d'agir, c'est de redonner du pouvoir aux habitants. On est parti il y a plus de dix ans dans les centres sociaux du constat que les habitants n'avaient plus de pouvoir sur... leur quotidien, que ça soit leur droit, que ça soit leur cadre de vie, leur bâtiment, leur logement, etc. Et on s'est dit que les centres sociaux étaient les outils parfaits pour leur permettre de manière collective, de monter des collectifs d'habitants, créer des projets transversaux qui leur permettent de changer leur vie, leur quotidien aussi. Et c'est ça le développement du pouvoir d'agir, c'est les accompagner dans une échelle pour qu'eux puissent se réapproprier.
- Frédéric Vuillod
Alors vous, vous représentez la Fédération Parisienne, quel diagnostic vous avez fait sur une ville comme Paris ou dans des quartiers populaires qu'on peut trouver à Paris pour concourir à cet appel à projet ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Alors le constat dont on partait, c'était que les centres sociaux... Ils ont plein de volonté de faire ça, mais ils manquent de moyens. Il y a 31 centres sociaux au sein de la Fédération des centres sociaux à Paris, mais dans des quartiers qui sont immenses, avec des arrondissements où il y a vraiment beaucoup d'habitants et où il y a plusieurs effets. On a la gentrification, qui peut aussi affecter le cadre de vie des habitants, plus de seniors dans les quartiers, plus de précarité. Et ça, ça touche énormément aussi les centres sociaux qui se retrouvent à devoir agir sur toutes ces thématiques. Et de fait, Faites de cette pression, les centres, en fait, on rogne au fur et à mesure sur ce qu'on devrait faire. Et notamment, c'est le développement du pouvoir d'agir. Parce qu'on n'a plus de temps, en fait, pour faire ça.
- Frédéric Vuillod
Delphine, pour le Centre Cerise, qu'est-ce qui vous a motivé à participer à cette expérimentation ?
- Delphine Roux-Braz
Cette expérimentation, elle arrivait un peu à point nommé. Parce qu'en 2020, il y a eu la livraison de logements sociaux dans les immeubles de la Samaritaine. 95 logements sociaux. Dans un quartier qui n'est pas un quartier d'habitat historiquement, du moins depuis l'après-guerre, et dans un quartier qui se prête peu à l'habitat. Très rapidement, nous en tant qu'association de quartier, avec certains bénévoles et administrateurs, on s'est posé la question de comment les gens qu'on allait loger dans ces logements allaient vivre leur quartier parce qu'il n'y a pas... Pas grand chose, il y avait une école élémentaire, une école maternelle dans la rue où l'immeuble a été construit, mais c'est tout. Le Haut-Ours, c'est vraiment maintenant un quartier dédié au luxe, au musée du Louvre, mais ce n'est pas un quartier d'habitants. Comment ces habitants vont-ils vivre ce nouvel espace de vie ? D'autant qu'on se doutait qu'il venait de quartiers probablement populaires. beaucoup mieux achalandé et qu'on savait que dans ces logements sociaux, il y allait aussi avoir des personnes âgées et des personnes à mobilité réduite. Et là aussi, comment est-ce qu'on fait ? Quand on est en fauteuil roulant, pour profiter d'un quartier comme celui-ci, qui est un quartier maintenant, aujourd'hui, plutôt dédié aux touristes ou à la consommation.
- Frédéric Vuillod
Alors concrètement, comment s'est déployée cette expérimentation, Mattis ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Alors en fait, le projet a connu ses prémices du coup début 2023, quand on a vu cette opportunité. Des fondations des solidarités européennes et massives, on s'est dit qu'on devait lancer un appel à manifestation d'intérêt auprès de tous les centres sociaux du réseau. Et donc il y a cinq centres sociaux qui ont répondu à cet appel et ensemble on a co-construit un projet. Avec la fédération en tant que tête de réseau,
- Frédéric Vuillod
Donc ça c'est vous ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
C'est nous qui accompagnons à la fois individuellement et collectivement les centres, à travers des groupes de pairs, différents accompagnements des intervenants extérieurs, etc. et les centres sociaux sur le terrain pour expérimenter. Donc ça, ça a été vraiment la structure du projet sur les deux ans avec la fédération en soutien et les centres sur le terrain. En gros, le projet a commencé vraiment en février 2024 avec un séminaire de formation de lancement qui a permis déjà de prendre du recul sur qu'est-ce que c'est le développement du pouvoir d'agir. Parce que même si nous on en parle beaucoup, c'est important de revenir sur d'où ça vient, qu'est-ce que c'est, etc. Et sur les différentes stratégies qu'on peut mettre en œuvre. Et c'est tout l'enjeu de ce projet-là aussi, c'est identifier des situations des stratégies pour chaque centre social, pour chaque contexte qui marche.
- Frédéric Vuillod
Alors, ça m'intéresse de comprendre du coup, quels sont les centres sociaux qui font partie de l'expérimentation, parce qu'ils ne sont pas dans les mêmes quartiers. Là, on vient de parler de la Samaritaine, immeuble luxueux au pied de la Seine, à côté du Louvre, etc. Mais évidemment, vous avez dit, il y en a 31 à Paris.
- Mattis Appavoo-Pacaud
Voilà. Et du coup, dans ces cinq centres sociaux, on a effectivement cinq situations assez différentes. On a un centre social qui est à Gare de l'Est, qui s'appelle le centre social Paris-des-Faubourgs. qui a accompagné un collectif de femmes qui ont des enfants porteurs de handicap et qui était un collectif de parole. Et l'idée, c'était de l'amener vers un collectif d'action, de revendication. Ensuite, dans le même arrondissement, plutôt autour de Belleville, il y a le centre social R10 qui a travaillé pour faire évoluer le fonctionnement du conseil de quartier. Notamment, le but, c'était de mieux prendre en compte les demandes des habitants. Ensuite, dans le 20e arrondissement, on avait un centre social qui était au cœur du quartier des Amandiers, qui a accompagné l'émergence d'un espace citoyen dans un parc. L'idée c'était de permettre au centre social de toucher des nouveaux publics dans un endroit complètement différent, donc avec un projet assez... assez unique à Paris. Et le dernier avant Cerise, c'était dans le 15e arrondissement, le Fouailles-de-Grenelles, qui lui a décidé la création d'un conseil de maison pour permettre aux différents secteurs du centre social qui ne se côtoyaient pas de travailler sur des projets communs.
- Frédéric Vuillod
Et puis donc il y a le centre Cerise, Delphine Roux-Braz, quelles actions avez-vous mis en place dans votre centre social ou dans votre quartier ?
- Delphine Roux-Braz
On s'est formé à la technique du porte-à-porte pour pouvoir rentrer en contact individuellement avec les habitants qui étaient logés dans les logements sociaux de la Samaritaine. Et donc on a fait une petite équipe très resserrée finalement avec trois salariés et trois administrateurs. Et on a donc fait plusieurs soirées de porte-à-porte pour rencontrer une cinquantaine de foyers. Et l'objectif c'était de rentrer en contact avec les habitants avec une question qui était moins une question qu'une affirmation. Et on était déjà parti de l'affirmation qu'il était difficile de se nourrir à un coût raisonnable dans ce centre de Paris. Et donc on a interrogé les habitants quand on a toqué à leur porte sur comment faites-vous pour faire vos courses. Et c'était ça la question d'entrée. Et en fait on a été très surpris de voir l'accueil qu'on a reçu. D'abord les gens nous ont ouvert leur porte. On échangeait très facilement, à la marge on nous a dit que tout allait très bien et très rapidement les langues se déliaient sur des difficultés, alors autour de l'alimentation mais pas que, déjà autour du bâtiment lui-même qui est pourtant récent. Et c'était intéressant de voir aussi la pluralité des personnalités qu'on rencontrait, des personnes âgées très isolées, des personnes handicapées ne sortant que très peu de leur logement, des familles nombreuses. et là aussi les familles nombreuses pas l'habitude dans le centre de Paris parce que les logements sont souvent petits. Et notre objectif, c'était à partir de ces rencontres individuelles, de les motiver à lancer un collectif d'habitants.
- Frédéric Vuillod
Alors comment est-ce que vous avez travaillé l'invitation à s'engager auprès des habitants ?
- Delphine Roux-Braz
Il y a eu le porte-à-porte, il y a eu ce qu'on appelle le grenouillage. On est aussi resté plusieurs fois devant l'école le soir au moment où les mamans et les papas vont chercher leurs enfants pour se faire repérer. sachant qu'on ne voulait pas être repéré comme l'association Cerise, mais plutôt comme des gens du quartier qui s'intéressent à d'autres habitants du quartier. Ce qui était important pour nous, c'est de ne pas être vu comme une institution, parce que sinon, ça peut déjà couper un petit peu ce pouvoir d'agir qu'on recherche. Si déjà on représente une institution, on prend un peu le pas sur les habitants. Donc voilà, on a eu une quinzaine... de personnes qui se sont déplacées pour cette rencontre collective et on leur a expliqué notre démarche en disant nous on est là pour mieux comprendre comment vous vivez ce nouveau cadre de vie ce que vous trouvez de bien, ce qui vous manque et comment on pourrait vous accompagner à améliorer les choses qui sont améliorées dans ce cadre de vie Une démarche de long terme,
- Frédéric Vuillod
une démarche de confiance aussi Tout à fait Ça suppose pas mal de savoir-faire, de sensibilité Mattis Appavoo-Pacaud, chaque centre a développé une initiative différente. Pourquoi cette diversité des approches vous semblait importante à l'échelle de Paris ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
En fait, les centres sociaux, c'est des acteurs de proximité qui agissent dans leur quartier avec un contexte. Et c'est ça, un petit peu dans le rôle de Fédération, c'était très important d'apporter une diversité. Et c'était beaucoup plus riche de demander aux centres s'ils avaient déjà. Des initiatives, puisque chacun avait des idées, des projets qui étaient aux prémices, plutôt que de calquer un projet unique à tous les centres qui de toute manière n'aurait pas marché. Donc ça a produit une diversité d'approches, allant du community organizing qu'on a pu voir avec l'Institut Alinsky, au croisement des SASS, voire avec ATD Quart Monde. Les centres sociaux, ils n'appliquent pas une manière de faire, ils appliquent... plein de manières de faire et c'est ça qui est intéressant parce que ça s'adapte à ce qui se passe sur le terrain.
- Frédéric Vuillod
Alors que ce soit à l'échelle de la fédération ou à l'échelle du centre Cerise, qu'est-ce que vous avez observé tous les deux dans les relations entre les habitants et leur quartier ? Delphine Roux-Braz d'abord.
- Delphine Roux-Braz
Ce qui était intéressant pour nous, c'est que les habitants qui étaient là, étaient là depuis parfois six mois, parfois deux ans au maximum. Dans les immeubles eux-mêmes, il y a trois immeubles, ils se connaissaient, mais entre les immeubles, ils ne se connaissaient pas forcément. Et on a vu très rapidement que les échanges qu'on avait autour de ce quartier permettaient déjà de se donner les bons plans. Mais toi, tu fais comment ? Ah ben moi, je vais tel jour, à telle heure, je vais récupérer les invendus ou les fins de vente dans telle boulangerie. Très vite, en fait, on a vu que pour certains habitants, c'était une manière de sortir d'une certaine forme d'isolement. D'ailleurs, ils nous l'ont dit. Merci de venir jusqu'à nous. En tout cas, entre les habitants eux-mêmes, il y a une solidarité qui se met en place, on s'en rend compte. Il y a des amitiés et puis des rencontres complètement inattendues. Et c'est ça aussi la richesse de cette expérimentation, parce qu'autour de cette question simple, se rencontrent des gens qui ne se seraient jamais rencontrés autrement. Et ça, c'est très enrichissant et pour eux et pour nous.
- Frédéric Vuillod
Mattis Appavoo-Pacaud, qu'est-ce que vous avez observé de votre côté, dans les relations entre les habitants et leurs quartiers, mais à l'échelle des autres centres sociaux du coup ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Ce que ça a permis au centre malgré tout, c'est de faire plus d'allées verts, de développer des techniques et surtout de conscientiser des approches. C'est que jusque-là, on pouvait essayer de faire du porte-à-porte, de l'allée vert, etc. Et on essayait un petit peu de ça, mais on n'avait pas forcément une approche parfois de se dire « là, selon la finalité que j'ai, est-ce que je cherche à créer un collectif ? » Est-ce que je cherche juste à consulter les habitants, leurs besoins, etc. ? Mais j'adapte ma stratégie et vraiment conscientiser cette manière de faire. Et ça, c'était surtout vraiment le travail du projet de notre côté.
- Frédéric Vuillod
Qu'est-ce que vous tirez comme enseignement de cette démarche à la fois collective et partagée sur le pouvoir d'agir des habitants ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Ce que ça a créé, en tout cas de notre point de vue, c'est du temps. Un cadre et du financement. Ça a permis de donner des moyens pour faire des actions que les centres souhaiteraient faire, mais qu'ils n'ont pas forcément le temps ni les moyens de le faire. Et donc il a fallu des moyens humains, etc. Et ça a permis surtout de libérer du temps à des salariés. qui sont autrement sur d'autres sujets, pour vraiment expérimenter directement avec les habitants. Tout en leur permettant d'être formés, de monter en compétence, de rencontrer d'autres acteurs et de créer aussi un groupe. C'est-à-dire que ce n'est pas un référent par centre, c'est un trio. à chaque fois par centre qui coordonne le projet. Et donc ça a donné une vraie richesse à ce niveau-là.
- Frédéric Vuillod
Delphine Roux-Braz, vous confirmez, ça s'est passé comme ça chez vous ?
- Delphine Roux-Braz
Oui, ça demande du temps et il faut libérer du temps dans des agendas qui sont déjà très chargés parce que les centres sociaux, c'est des petites équipes salariées avec beaucoup de bénévoles. Mais qui dit petite équipe salariée dit salarié déjà surchargé. Donc là, quand on veut libérer du temps de la direction et d'un salarié, c'est compliqué pour les autres collègues.
- Frédéric Vuillod
Mattis Appavoo-Pacaud, quel conseil concret pourriez-vous donner à d'autres acteurs qui voudraient mettre en place une démarche similaire pour renforcer le pouvoir d'agir des habitants sur leur cadre de vie ?
- Mattis Appavoo-Pacaud
Ce qu'on peut dire c'est qu'un dispositif tel qu'on l'a mis en place avec une tête de réseau en coordination, avec de l'accompagnement et des acteurs sur le terrain, ça marche. Mais il faut vraiment... accompagner les centres sociaux au plus près et avoir de l'apport d'intervention extérieure. Et aussi, je l'ai dit plus tôt, mais former une équipe pilote pour ne pas laisser une personne seule sur la question de développement et de pouvoir d'agir. Et ce que le projet a permis pour nous, c'est nous légitimer aussi. Faire ce travail, d'aller au contact des habitants, de passer du temps à écouter, bien comprendre, ça nous légitime dans notre action et dans notre rôle politique. aussi.
- Frédéric Vuillod
Eh bien, un grand merci à tous les deux pour ce témoignage passionnant. C'était Ville solidaire, Ville durable. Vous pouvez retrouver cet épisode et tous les autres sur toutes les grandes plateformes de podcast, sur le média de l'économie sociale et solidaire mediatico.fr et sur le site internet de la Fondation des Solidarités Urbaines, fondée par les bailleurs sociaux Paris Habitat, la RIVP et Elogie-Siemp, Aximo, l'Habitation confortable et l'Habitat social français. A bientôt !