- Speaker #0
Bonjour, je m'appelle Pauline Maria, bienvenue dans Virage. Le podcast est sur la vie et ses tournants qui nous font rire, parfois pleurer, mais qui toujours nous inspirent. Bonjour Jessica.
- Speaker #1
Bonjour Pauline.
- Speaker #0
Comment ça va ?
- Speaker #1
Ça va très bien, je te remercie.
- Speaker #0
Je suis tellement contente qu'on enregistre un épisode toutes les deux. Jessica, tu es photographe, tu es extrêmement talentueuse. Merci beaucoup. Tu prends de magnifiques photos, de magnifiques clichés, tu sais saisir l'instant, il y a beaucoup d'émotions qui se dégagent de ton art. Par ailleurs, on est très amis dans la vie, donc ça rend l'émotion encore plus vive d'avoir mon micro, je suis très contente. Je te remercie beaucoup de t'être prêtée au jeu du Book Club et qu'on ait pu lire un livre toutes les deux pour en parler aujourd'hui. Donc le livre que j'ai choisi, c'est le livre de ma mère, d'Albert Cohen. J'avais envie d'en parler avec toi parce que je t'admire beaucoup en tant que mère. Donc à la base, c'était pour ça que j'avais choisi d'échanger avec toi sur ce sujet. Tu m'as beaucoup inspirée dans ce rôle puisque tu es devenue mère avant moi. Donc, tu m'as beaucoup guidée. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles j'ai pu suivre ta voix et compter sur toi aussi. Parce qu'on n'en parle pas assez, mais tu as été vraiment une personne ressource. Quand je suis devenue mère, je me souviens que je suis devenue mère en plein Covid. Et plein de fois, tu es venue et on prenait un café dans le noir pendant que ma fille dormait au sein dans la chambre. Et juste d'avoir quelqu'un à côté qui chuchotait pour discuter, c'était super. précieux. Donc j'en profite pour te remercier.
- Speaker #1
C'est normal, avec plaisir. Je suis touchée que tu me dises ça,
- Speaker #0
par ailleurs. Donc j'avais envie qu'on échange sur ce monument de la littérature. Et par ailleurs, il y a évidemment, quand je te l'ai proposé, je ne l'avais pas encore lu. Et il y a toute une dimension que j'ai découverte, pour laquelle je suis ravie qu'on échange ensemble. Donc le livre de ma mère d'Albert Cohen est un livre dans lequel il adresse comme une lettre ouverte, comme une lettre d'amour. un cri du cœur à sa mère qui est morte à ce moment-là et il se prend dans la figure l'impermanence de la vie au moment où il perd sa mère il est magnifique, il est bouleversant il te fait réfléchir sur les lignes qui bougent. Toi, qu'est-ce que tu retiens de ce livre ? Quel est le sentiment que tu trouves prédominant ? Et si tu devais convaincre quelqu'un de le lire par exemple, qu'est-ce que tu pourrais dire sur ce livre ?
- Speaker #1
Alors moi Déjà, ce que j'en retiens, c'est vraiment ce rapport au temps. Parce qu'effectivement, tu viens de le dire, c'est un cri du cœur. Il livre en fait une sorte de témoignage sur la vie qu'il a eue avec sa mère. Et donc, ce rapport au temps, cette nostalgie, moi, en tout cas, ça me touche beaucoup. Ça me parle beaucoup et ça fait écho. j'ai un rapport au temps qui est très particulier. Je suis toujours nostalgique de tout.
- Speaker #0
Et je pense qu'on a un peu le même. C'est pour ça que c'est trop chouette qu'on enregistre ensemble.
- Speaker #1
Et qu'on puisse évoquer ça ensemble. Moi, je fais partie des personnes qui sont nostalgiques du temps qu'elles n'ont pas encore vécu. Tu vois, c'est vraiment... On est sur une nostalgie très extrême. Donc, ce livre est vraiment venu me remuer aussi par rapport à ça et aussi par cette prise de conscience sur cette... cette impermanence de la vie, ces petits moments de vie qui sont fragiles et qui peuvent basculer du jour au lendemain parce que la personne n'est plus là. Et ces petits moments qui sont en fait très anodins vont être érigés en quelque chose de sacré. Et donc, moi, c'est ça qui m'émeut le plus. Et c'est ça que je vais chercher très souvent. C'est de profiter des petits moments, des petits instants comme ça, suspendus, qui peuvent sembler être... anodin et qui ont une importance évidemment démesurée quand les personnes ne sont plus là. Donc, ouais, si je devais faire en sorte que quelqu'un lise ce livre, ce serait ça, ce serait aussi de se rendre compte. En fait, ça permet de replacer aussi un peu les choses et de se recentrer sur l'essentiel.
- Speaker #0
Je crois. Exactement, et je rebondis sur quelque chose que tu as mis en avant il y a quelques secondes et que je trouve extrêmement bien retranscrit dans ce livre et que je trouve très vrai quand on est amené à perdre quelqu'un, c'est que finalement, les moments les plus magnifiques, les plus marquants, ce sont des moments qu'on prend pour acquis. Et ce sont des moments d'une extrême banalité. Et finalement, les choses qui vont te marquer à vie, c'est pas la visite d'un endroit majestueux et luxueux.
- Speaker #1
Ce ne sont pas des choses qui vont être... exceptionnel, ça va être vraiment des choses très banales et qui prennent une dimension exceptionnelle et quelque chose qui va relever du sacré à partir du moment où tu te rends compte que tu peux ne plus l'avoir. C'est ton souvenir. C'est ça, parce que c'est devenu un souvenir. C'est très juste d'ailleurs ce que tu dis.
- Speaker #0
Et ça, je trouve qu'Albert Cohen le retranscrit à merveille quand il dit, par exemple, que ça lui manque de s'ennuyer avec sa mère.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Et je trouve que ça, c'est vraiment incroyable et tellement vrai.
- Speaker #1
C'est très juste.
- Speaker #0
De se dire que finalement, ce qui lui manque, ce n'est pas quelque chose d'exceptionnel. C'est d'être juste assis à côté d'elle, de ne pas lui dire grand-chose, mais de sentir sa présence et de peut-être s'ennuyer avec elle.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Ça, c'est vrai que moi aussi...
- Speaker #1
C'est très poignant. Cette phrase est effectivement très poignante parce que ça en dit beaucoup. Peu importe les souvenirs... C'est la présence finalement qu'il veut chercher et qu'il cherche par-dessus tout. Et pareil, pardon je te coupe, mais dans le livre, c'est ce qui est vraiment retranscrit aussi. Il a cette écriture où il lui parle directement. C'est autobiographique, donc il emploie le pronom personnel « je » . Du coup, il s'adresse directement à elle, donc on est vraiment dans une lettre ouverte.
- Speaker #0
C'est ça. Et il y a toute la dimension aussi culpabilité, puisque du coup, lui qui était un grand auteur, il regrette de ne pas avoir pu écrire quelque chose à sa mère de son vivant. Il regrette que cette lettre ouverte, cette déclaration d'amour à celle qui découvre être l'un des amours les plus puissants qu'il ait pu connaître, qu'il ait fallu qu'elle meure pour qu'il puisse écrire ce livre. Et ça, je trouve que pareil, c'est très fort à voir. Et la dimension culpabilité aussi, que je trouve extrêmement bien retranscrite, c'est, du coup, il y a une scène qu'il raconte, dans laquelle il a eu une dispute avec sa mère, qui a conduit sa mère à...
- Speaker #1
Tu reviens d'ailleurs assez régulièrement au terme du livre.
- Speaker #0
Oui, parce que tu sens que vraiment, il n'est pas du tout en paix avec son action, puisque pour le situer, ce qui s'était passé à ce moment-là, c'est que sa mère était une maman extrêmement anxieuse au niveau de la sécurité, Albert Cohen a vécu un transfuge de classe puisque du coup, lui, il fréquentait des personnes en grandissant, en vieillissant, d'une classe sociale supérieure à la sienne.
- Speaker #1
Et dès le plus jeune âge, si je peux me permettre, puisque rapidement, en fait, dès l'école, il était dans cette école catholique. Effectivement, il a été en lien rapidement avec des personnes d'une autre classe sociale que lui, en fait.
- Speaker #0
Exactement. Parce que,
- Speaker #1
du coup, pardon, mais je situe. Juste parce que lui était immigré et a débarqué de Corfou à Marseille. C'est aussi ça qu'il faut préciser pour les auditeurs.
- Speaker #0
Très intéressant, tu as raison, ça fait partie de son histoire et notamment de l'histoire de sa mère. De sa mère qui était très complexée à Marseille, très isolée aussi, qui n'avait pas beaucoup d'amis, qui était très seule. Albert Cohen décrit sa mère comme totalement isolée. Il faut se rappeler aussi qu'à cette époque, il y avait sûrement une énorme dimension antisémite.
- Speaker #1
Absolument.
- Speaker #0
Calbert Cohen, pointe du doigt, bien évidemment. Donc, sa mère a vécu une vie extrêmement solitaire et c'était très difficile. Et sa mère, elle, à corps fou à l'époque, son père était notable. Donc, en arrivant à Marseille, elle se retrouve complètement propulsée. Elle perd tous ses repères. Elle se retrouve à devoir... travailler avec difficulté avec son mari. Et puis, on voit que c'est vraiment l'exemple même de la mère sacrificielle.
- Speaker #1
Totalement.
- Speaker #0
Puisque quand il décrit qu'elle doit partir pour travailler dès l'aube, quand il se réveille, elle est quand même présente. C'est incroyable. Elle a mis à son petit déjeuner pour lui tenir compagnie. Et donc, lui, ces dessins-là, en fait, avec ses regards de petit garçon, sa mère, c'était déjà une héroïne.
- Speaker #1
Une héroïne, oui, totalement.
- Speaker #0
De lui faire tous ses dessins, etc. Et en vieillissant, en brûlant de l'âge, il se demandait comment elle trouvait le temps. temps et la ressource de faire tout ça. Mais donc ensuite, sa mère, les parents d'Albert Cohen peinent vraiment à joindre les deux bouts, se retrouvent extrêmement isolés et Albert Cohen, en fréquentant des contacts de par son travail, etc., voit que sa mère n'a pas les codes. Et un jour, à 4h du matin, alors qu'il est à une soirée mondaine, sa mère téléphone inquiète pour savoir où est son fils. Et en rentrant, il est fou de colère que sa mère ait fait ça. Et...
- Speaker #1
Parce qu'il avait honte et il avait peur aussi de ce que sa mère avait pu dire au téléphone et des fautes de français qu'elle aurait pu éventuellement commettre par téléphone. Donc il en avait, oui, atrocement honte.
- Speaker #0
Oui, exactement.
- Speaker #1
Et c'est ce dont il parle.
- Speaker #0
Et donc il avait engueulé sa mère au point qu'elle en pleure. Et c'est l'acte pour lequel il se fustige tout au long du livre.
- Speaker #1
Tout au long du bouquin.
- Speaker #0
en se disant que finalement...
- Speaker #1
C'était elle qui avait raison.
- Speaker #0
Et que surtout, est-ce que ça avait tant d'importance que ça ? C'était pas grave, exactement.
- Speaker #1
C'était surtout ça.
- Speaker #0
Et si ces gens issus de la haute société s'étaient vexés, est-ce que c'était si important ? L'important, c'était finalement sa mère.
- Speaker #1
Et ça,
- Speaker #0
c'est quelque chose qu'il a...
- Speaker #1
Qu'il a compris qu'après, en fait.
- Speaker #0
Qu'il a compris qu'après. Et donc, tout au long du livre, il s'en veut et il s'excuse de cet acte. Et moi, ce que je trouve très fort, c'est qu'il y a tout un passage. où il s'en veut tellement qu'il prend de la distance par rapport à cette action et qu'il parle de lui en disant « le fils » quand il raconte ça, comme s'il n'arrivait même plus à assumer que c'était bien lui qui avait fait subir ça à sa mère. Ce passage, je le trouve tout simplement bouleversant. Oui,
- Speaker #1
c'est vrai.
- Speaker #0
Et après...
- Speaker #1
Parce qu'il a ce besoin de se mettre en retrait, parce qu'il ne peut pas accepter la personne qu'il a été à ce moment-là.
- Speaker #0
C'est ça. Et aussi, pareil, ce qui moi m'a frappée énormément à la lecture de ce livre, c'est le côté de « il se prend dans la figure les sacrifices de sa mère » . Pareil, quand elle revendait ses bijoux pour lui donner de l'argent,
- Speaker #1
que lui claquait parce qu'il menait sa vie un peu frivole.
- Speaker #0
Exactement, de jeune garçon très flambeur. Il se décrit comme quelqu'un de très dépensier. Et pareil, tu sens qu'il s'en veut énormément quand il parle de sa mère. À ces moments-là, il dit « ma pauvre chérie » , etc. Et je trouve ça hyper intéressant.
- Speaker #1
Oui, c'est très vrai.
- Speaker #0
Et du coup, ce que je trouvais très intéressant aussi, c'est que toi, tu m'as dit que tu l'as lu deux fois. Tu l'avais lu et puis quand je t'ai proposé qu'on fasse ce book club ensemble, tu l'as relu. Et du coup, entre-temps, il y a bien sûr un événement majeur qui est arrivé dans ta vie puisque tu as perdu ton papa. Et tu m'as dit que du coup, la lecture avait pris une dimension vraiment différente.
- Speaker #1
Oui. La deuxième lecture a été totalement différente parce que j'ai pu vivre les choses et être traversée par les émotions comme lui a pu les traverser en fait. Et donc me rappeler de souvenirs moi-même, ça faisait un écho très particulier par rapport à moi, à mon histoire et à la mort de mon père évidemment. Quand je l'ai lu, j'étais beaucoup plus jeune la première fois, donc je n'avais pas forcément mesuré. L'impact aujourd'hui qu'il a pu avoir sur moi, et c'est ça, ce dont je parlais tout à l'heure par rapport à cette nostalgie-là, je pense que je n'avais pas mesuré, en fait, tout ce dont il parle et la manière dont il raconte ces souvenirs-là. Quand je les ai relus, je ressentais exactement la même chose, la même émotion et cette même culpabilité et ce rapport au temps, complètement. La lecture a été... a été très différente. Et je suis très heureuse de l'avoir lue une deuxième fois. Ça m'a beaucoup apporté. Ça me fait vraiment me rendre compte. Je trouve que c'est un livre très important. Encore plus aujourd'hui, on a des enfants. Et tu vois, je me suis dit que c'est un livre que j'avais envie de faire découvrir à mes enfants, à mon fils notamment. L'éloge qu'il fait de sa maman et l'importance en fait de ces moments dont on parlait, de ces moments anodins. Pour moi, oui, je trouve que c'est un... un bouquin essentiel aujourd'hui.
- Speaker #0
Je suis d'accord et quelque chose d'autre du coup qui m'a beaucoup marquée à la lecture de ce livre, c'est les lignes qui bougent, à savoir que lui, on en parle beaucoup depuis le début de l'épisode de cette impermanence de la vie dont il prend conscience pour de vrai à la mort de sa mère mais aussi du coup des lignes qui se déplacent, il réalise qu'il devient sa mère puisque lui parle de sa fille dans le livre et compare la relation en disant que dans sa relation avec sa mère, il pouvait parfois prendre pour acquis cette relation. Et donc, par exemple, il raconte des moments où il a pu faire attendre sa mère trois heures ou même la réveiller au milieu de la nuit parce qu'il ne trouvait pas le sommeil et qu'il savait qu'il trouverait refuge auprès de sa mère toujours. Et d'ailleurs, sa mère ne disait jamais qu'il l'avait réveillée. Et elle disait toujours non, je ne dormais pas.
- Speaker #1
Elle était tout le temps disponible pour lui.
- Speaker #0
Exactement. Alors que là, du coup, aujourd'hui...
- Speaker #1
C'est ce qu'on vit, nous, aujourd'hui. Exactement. Finalement, avec nos enfants.
- Speaker #0
Exactement. Alors que là, aujourd'hui, effectivement, c'est lui qui attendait sa fille, qui devait être disponible pour elle, etc. Donc, je trouve que ça parle aussi de ça.
- Speaker #1
C'est vrai, ouais. Tu vois ? C'est très juste. Et en effet, on a ce rapport-là, où lui... parle de la relation effectivement avec sa mère et il y a à certains moments, cette référence qu'il fait où il se rend compte que les lignes ont bougé et qu'aujourd'hui, il se retrouve tout simplement à la place de sa mère. Il l'évoque pas beaucoup de fois quand même. Sa fille, il en parle. Il en parle très peu, au final. J'aurais pensé qu'il développe un peu plus là-dessus, justement. Mais non, il reste complètement sur les loges de sa mère et sur ce... lien filial avec sa propre mère et il ne va pas développer la relation avec sa fille.
- Speaker #0
Et je pense que c'était important pour lui d'offrir à sa mère ce personnage central, ce personnage presque de reine, de lui offrir cette place dont elle a toujours manqué, qu'elle n'a jamais eue et qu'elle prenne toute la lumière parce que tous les personnages sont effacés autour. On en parlait tout à l'heure, juste avant d'enregistrer le personnage de son père, finalement. On en sait très peu, même sur la relation entre ses parents, qui semblait pas forcément très existante. Exactement, plutôt atypique en tout cas, puisqu'on a l'impression qu'ils n'habitaient pas ensemble, puisqu'ils partent d'une extrême solitude pour sa mère. Donc voilà, je pense qu'il y avait ce côté aussi de réaliser beaucoup de choses, de réaliser les sacrifices, de réaliser l'isolement en fait. Parce que pareil, quand il parle à un moment du fait que sa mère le voyait quand ensuite il habitait à Genève trois semaines par an. où elle venait lui rendre visite et que lui réalisait à quel point...
- Speaker #1
C'était un événement, en fait, de venir visiter son fils. Et elle s'y préparait des mois à l'avance. Exactement. Et elle n'avait que ça en tête.
- Speaker #0
Exactement. Et à quel point il y avait ce décalage aussi... Tout à fait. ...pour le départ...
- Speaker #1
Oui, tout à fait. ...d'aller visiter son fils. ...où elle lui prévenait. Elle envoyait des télégrammes pour prévenir de sa venue et que lui les lisait à la va-vite. Et en fait, c'était un non-événement. pour lui. Là où pour elle, c'était toute sa vie.
- Speaker #0
Et même le moment où il décrit le départ de sa mère et où il dit qu'elle était en larmes, que c'était très difficile.
- Speaker #1
Le contraste absolu et la différence du vécu. Où effectivement, sa mère est en larmes et pleure dès son entrée dans le train. Et que lui, à peine parti, il va vite retrouver une femme. Ça donnait à des plaisirs frivoles. Et je trouve que c'est intéressant de voir ce contraste-là et de voir à quel point il y a un vrai contraste qui se joue.
- Speaker #0
Et ce qui est intéressant, c'est que tu as l'impression que ce contraste, justement, il le réalise une fois qu'elle est morte. Qu'au départ, il avait l'impression d'être peut-être aussi triste ou du moins triste à la hauteur. Et qu'après, c'est comme si en toile de fond, il y avait le sentiment qu'il se rendait compte que sa mère repartait à un isolement. pendant finalement 11 mois et que les seules 3 semaines qu'elle avait joyeuses dans son année, c'était les semaines qui passaient ensemble. Et c'est comme s'il prenait conscience qu'il aurait pu lui offrir beaucoup plus.
- Speaker #1
Beaucoup plus, oui. Oui, c'est vrai. C'est très juste.
- Speaker #0
On sent de la culpabilité quand il repense à ces événements-là.
- Speaker #1
Une culpabilité qui n'est, en fait, qu'à la mort de sa mère, en fait. Parce qu'il ne mesure pas du tout tout ça. Il n'en a absolument pas conscience, en fait. Il le mesure... qu'à partir du moment où elle est partie et que c'est trop tard en fait et qu'il ne sera plus jamais possible de vivre ça en fait.
- Speaker #0
Exactement et pareil sur la même ligne que l'impermanence de la vie, je trouve qu'il se questionne beaucoup à la mort de sa mère sur le sens de la vie puisque tout au long du livre il parle du fait que finalement la vie ayant une finitude pourquoi finalement...
- Speaker #1
Pourquoi vivre tout ça ?
- Speaker #0
Oui, puisqu'il dit « quand je pense que ma mère était jeune, riait, mais pourquoi lui a-t-on permis de rire comme ça, d'avoir ses plaisirs ? »
- Speaker #1
Si finalement, c'est pour finir dans une boîte, quoi. Exactement. C'est ce dont il parle.
- Speaker #0
Et donc, il dit « même moi qui suis en train d'écrire alors que je suis un futur mort » . Et je ne sais pas, je trouve que tu vois, c'est intéressant de le lire parce que je pense que c'est des questions qu'on a tous un peu ici-bas. Bien sûr. Le sens de la vie, le fait de se dire, même parfois, tu vois, quand on peut avoir... des grosses inquiétudes. À l'échelle d'une vie ou quand on sera sur notre lit de mort, par exemple, est-ce que c'est si important de s'être rendu presque malade pour des choses tellement anecdotiques au final ?
- Speaker #1
C'est pour ça que je trouve que c'est un livre qui permet de se recentrer et de prendre de la hauteur sur la vie et sur les problèmes qu'on peut avoir où on va se faire un monde d'un rien. peut-être qu'il faut aller se réfugier dans des moments anecdotiques pour se rendre compte à quel point il y a une fin. Donc il faut quand même savourer sa vie parce qu'on n'aura pas une deuxième chance en réalité. Et la vivre pleinement. C'est pour ça que je parlais tout à l'heure avant qu'on enregistre, je parlais d'intensité. Pour moi, ce livre, ça me donne envie de vivre les choses encore plus intensément. justement parce que ça nous rappelle cette fragilité. La fragilité de la vie et la fragilité de tout ce qu'on vit. Parce qu'il y a cette fin au bout.
- Speaker #0
Et dans la construction du livre, il y a des passages qui nous ont beaucoup marqués, tous les deux, dont on a parlé. Et notamment, vers la fin du livre, il raconte les choses, des histoires de sa mère.
- Speaker #1
Des petits souvenirs comme ça, qui sont parsemés ici et là.
- Speaker #0
Qui ne sont pas forcément par ordre chronologique, qui ne sont pas forcément liés l'un avec l'autre. Mais il va parler de quelque chose. Ça jaillit un petit peu. Exactement. Et ensuite... la phrase est relativement courte et ensuite il met un point et il finit par elle est morte, point et cette répétition je trouve que donne une dimension particulière c'est très fort en fait de faire ce parallèle entre les beaux souvenirs que lui laisse sa mère et sa mère et puis cette réalité qui claque c'est comme si il voulait à chaque fois qu'il le dit et qu'il l'écrit en fait il
- Speaker #1
voulait c'était comment dire C'est le...
- Speaker #0
Y croire, finalement. Ouais, voilà, c'est ça.
- Speaker #1
Il voulait presque y croire. Cherchant d'autres termes, mais c'est pas grave. Oui,
- Speaker #0
mais enfin, il avait besoin de le voir pour le croire. Il fallait qu'il le répète,
- Speaker #1
répète pour le conscientiser. Exactement.
- Speaker #0
Pareil, ce qu'on ressent un petit peu dans la lecture, je trouve, c'est le fait de se dire, ça y est, je ne suis plus un enfant. Plusieurs fois, il dit, je ne suis plus un fils. Et du coup, le côté de...
- Speaker #1
Ça aussi, c'est très important. Et ça m'a beaucoup marquée, effectivement. C'est bien que tu le soulignes. Parce que ça aussi, ça m'a énormément marquée. Même vers la fin du bouquin, il parle du fait qu'en fait, il n'appellera plus maman. Moi, c'est quelque chose, évidemment, qui m'a traversée. Le fait de ne plus dire papa, si ce n'est que pour désigner le père de mes enfants, quand je parle à mes enfants. Mais en fait, c'est un mot que je ne vais plus utiliser pour appeler mon père, puisqu'il n'est plus là. Et donc, je ne sais plus la manière dont il raconte ça, lui, quand il en parle. Mais ça fait beaucoup écho. En moi, il y a eu une résonance particulière par rapport à ça, parce qu'effectivement, sa mère n'est plus et il n'utilisera plus le mot maman.
- Speaker #0
Oui, et il y a ce côté aussi de perte de cet amour inconditionnel et cette perte de refuge dans son cas. Puisque du coup, il décrit une relation extrêmement fusionnelle où ils étaient ensemble envers et contre tout. Ils étaient extrêmement isolés. Quand ils sont arrivés à Marseille, il y a eu cette difficulté à s'intégrer. Donc ils étaient beaucoup, beaucoup tous les deux. Et tu sens qu'il demandait à sa mère une abnégation totale. Je veux dire, sonner à 3h du matin parce qu'il ne trouve pas son sommeil, pour que sa mère lui prépare une boisson chaude, pour pouvoir finalement penser ses plaies, tu vois. Il réalise à ce moment-là qu'il n'a plus du tout d'abri pour le faire.
- Speaker #1
Et plus de refuge.
- Speaker #0
Plus de refuge et que désormais, surtout, ce refuge, c'est lui. Et ça aussi, tu vois, ça inspire un peu les lignes qui bougent.
- Speaker #1
Et puis, en fait, finalement, c'est la répétition pour nous aujourd'hui. C'est-à-dire que nous, on a pu avoir ces refuges-là avec nos parents. Et aujourd'hui, on est en train de créer ça pour nos enfants, donc d'être un refuge pour eux. Et ça, je trouve que c'est en ça que c'est très beau. Et moi, évidemment, plus que jamais, ça me parle parce que j'ai plus cet amour inconditionnel du haut. Je l'ai par le bas, avec ma descendance, si je puis dire. Mais du coup, je trouve que c'est intéressant aussi de voir que l'amour inconditionnel qui nous a été offert aussi par le biais de nos parents, on puisse le retransmettre comme ça et l'offrir aussi à nos enfants. Je trouve ça juste formidable, en fait. Pour moi, il n'y a rien de plus beau. demain je serai un refuge pour mes enfants et que je le suis aujourd'hui il n'y a rien de plus beau,
- Speaker #0
c'est magique bien sûr c'est magique et je trouve que c'est un livre qui invite aussi à justement ne pas reproduire les mêmes erreurs, il conclut d'ailleurs comme ça tout à fait,
- Speaker #1
d'ailleurs c'est assez extraordinaire les dernières pages où il va alpaguer en fait le lecteur et qui va dire de ne pas faire comme lui d'avoir conscience de la chance qu'on a et je trouve même la manière dont il emprunte parle, où il dit tous les enfants qui lisent ces mots-là, si vous êtes au moins un peu gentil avec vos mamans, j'aurais réussi quelque chose. Je ne sais plus comment est-ce qu'il le dit, évidemment pas avec mes mots. Mais il dit quelque chose un peu dans ce sens-là, et je trouve ça juste. fou.
- Speaker #0
Oui, t'as l'impression qu'il veut comme un peu venger sa mère et de ce fameux événement dont on a parlé plus tôt qu'il ne se pardonnera jamais finalement, où il a fait pleurer sa mère pour des raisons qu'il juge en plus avec le recul, etc. Complètement futile. Et il invite finalement à ce qu'on ne le fasse pas, qu'on prenne de la hauteur comme t'as dit aussi tout le long de l'épisode. Et ça, je trouve que c'est en ça que ce livre, il est très important parce que il nous apporte aussi mais C'est ce que tu disais tout à l'heure, finalement, cette envie et ce besoin de se recentrer sur l'essentiel et à chaque fois prendre un peu de hauteur sur des événements en se disant est-ce que ça vaut la peine de se fâcher, tu vois ?
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Alors on ne parle pas de relations dysfonctionnelles, on a le droit aussi de couper les ponts avec des parents, ce n'est pas du tout pour les personnes qui nous écoutent et qui ont des parents défaillants ou quoi que ce soit, ce n'est pas de ça dont on parle, bien sûr. Il n'y a pas une injonction à arranger les choses quand elles ne sont pas...
- Speaker #1
Quand elles ne sont pas arrangeables, parce qu'il y a aussi des moments où ce n'est pas possible.
- Speaker #0
Exactement, donc ce n'est pas du tout ce qu'on dit.
- Speaker #1
Non, non. Là, on n'est centré que sur le lien d'Albert Cohen et sa mère, et un lien qui décrit comme un lien assez sain entre eux.
- Speaker #0
Mais tu vois, par exemple, tout à l'heure, en ouvrant au hasard, il y avait ce petit paragraphe que j'ai envie de lire, justement, où il dit... Dans ma solitude, je me chante la berceuse douce, si douce que ma mère me chantait. Ma mère, sur qui la mort a posé ses doigts de glace, et je me dis, avec dans la gorge un sanglot sec qui ne veut pas sortir. Je me dis que ces petites mains ne sont plus chaudes, et que jamais plus je ne les porterai douces à mon front. Plus jamais je ne connaîtrai ces maladroits baisés à peine posés. Plus jamais, glas des endeuillés, chant des morts que nous avons aimés. Je ne la reverrai plus jamais. et jamais je ne pourrai effacer mes indifférences ou mes colères. Et je trouve que ça résume assez bien le côté irréversible de la mort aussi qu'il réalise et cette invitation à réparer les choses tant qu'on peut encore les réparer.
- Speaker #1
Oui, tout à fait.
- Speaker #0
À qui conseillerais-tu de lire ce livre si tu devais l'offrir, par exemple, à une amie ? Quelle serait ton intention et dans quel stade de vie tu penses que c'est important de lire ce livre ?
- Speaker #1
C'est une bonne question. Écoute, tu m'accueilles là. C'est une très bonne question. Je crois que je pourrais, d'ailleurs, ça m'a donné envie de l'offrir un peu à toutes les personnes qui me sont chères et qui ont encore évidemment leurs parents pour savourer encore un peu plus ces moments avec eux, parce que je sais à quel point parfois ce n'est pas évident, notamment avec les enfants, le rapport. Généralement, quand on sollicite ses parents pour faire garder les enfants, etc., il y a toutes les générations. Donc, on peut être dans un rapport qui est assez difficile en termes de positionnement. On arrive parfois à ne pas trop savoir se positionner. Donc, ça peut créer des tensions, des frictions, etc. Et donc, je pense que c'est important, dans ces moments-là, de se rappeler la fragilité de ces moments. Et effectivement... Oui, c'est parfois difficile d'arriver à faire en sorte que tout le monde s'entende bien, que les parents gardent les enfants comme on le voudrait. Parfois, si c'est aussi comme eux l'entendent, c'est pas grave et c'est OK. C'est extraordinaire parce que ça crée des souvenirs incroyables. Je crois que c'est ça qu'il faut garder en tête, je pense.
- Speaker #0
Et il y a quelque chose d'autre que tu as envie d'ajouter sur ce livre ?
- Speaker #1
Non, je pense que c'est un livre qui est très important. Moi, je... Je vais avoir grand plaisir à le faire lire à mes enfants et particulièrement à mon fils.
- Speaker #0
Et c'est vrai qu'aussi, pareil, une dimension qui est belle, c'est ce côté où il aimerait croire qu'ils vont se retrouver. Mais Albert Cohen n'est pas croyant. Oui,
- Speaker #1
c'est ça.
- Speaker #0
Et du coup, ça semble ajouter à sa douleur le fait de... Voilà, lui, il ne croit pas en Dieu.
- Speaker #1
Il ne croit pas en Dieu. Mais à un moment donné, il y a un passage, justement, qui m'a marqué, où il dit qu'il a tellement envie de la retrouver qu'il croirait presque en Dieu. Oui, c'est ça. Ne serait-ce que pour ça. Il a envie de croire. Il a envie de croire à de possibles et d'éventuelles retrouvailles. Et ça, c'est extraordinaire aussi.
- Speaker #0
C'est extraordinaire. Écoute, Jessica, je te remercie beaucoup.
- Speaker #1
Avec grand plaisir.
- Speaker #0
J'ai adoré notre échange. Je te remercie d'être prêtée au jeu, de l'avoir relue, d'être venue. J'ai adoré ce livre, encore une fois, vraiment. N'hésitez pas à le lire, effectivement, peut-être que si vous vivez un deuil... qui est très très frais, attendez un tout petit peu. Oui, c'est ça.
- Speaker #1
C'est pour ça que ce n'est pas forcément un livre que je conseillerais pour des personnes qui sont endeuillées depuis peu. Mais en tout cas, pour toutes les personnes qui ont envie de se rendre compte que chaque petit moment aussi anodin soit-il, peuvent être vécus avec une grande intensité. Je crois que c'est ça qu'il faut retenir.
- Speaker #0
Oui. Je te remercie encore.
- Speaker #1
Avec grand plaisir.
- Speaker #0
Et je te dis à très vite.
- Speaker #1
À très vite, salut.
- Speaker #0
Voilà, le moment est venu de se quitter. J'espère que vous avez apprécié cet épisode. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir un nouvel invité, un nouveau parcours et se faire embarquer dans un nouveau virage. En attendant, prenez soin de vous et bonne semaine.