- Speaker #0
Bonjour, je m'appelle Pauline Maria, bienvenue dans Virage. Le podcast est sur la vie et ses tournants qui nous font rire, parfois pleurer, mais qui toujours nous inspire. Je suis ravie de vous accueillir dans cette quatrième saison de Virage qui promet d'être riche d'invités incroyables. Si vous voulez ne rien rater et soutenir ce podcast, je vous invite à vous abonner sur votre plateforme d'écoute. Et pour venir avec moi en coulisses, vous pouvez me suivre sur Instagram, pauline-du-bas-virage et sur TikTok, virage.podcast. Je vous laisse avec l'invité du jour et je vous souhaite une très bonne écoute. Bonjour Karim.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Comment ça va ?
- Speaker #1
Ça va très bien, merci.
- Speaker #0
Je suis super contente qu'on enregistre ensemble un épisode aujourd'hui, un épisode qui promet d'être très fort puisqu'on va parler de ton histoire. Et ton histoire, c'est une profonde injustice que tu as vécue. Tu étais policier à la BAC et un jour, on a sonné chez toi et tu as été accusé de 18 chefs d'accusation. extrêmement grave dont tu vas nous parler. Rien de tout ça n'était vrai, mais tu as été victime d'une trahison et d'une manigance aux plus hautes sphères dont on va parler aujourd'hui et dont tu as pu avoir le dénouement. Et ça a donné lieu à plusieurs années de batailles sans relâche pour toi, pour tes proches. Ça a été beaucoup de sacrifices et de choses à côté desquelles tu es passée puisque ta plus jeune fille n'avait que 4 mois quand tu es partie en détention provisoire et ça a duré 2 ans. Donc il a fallu ensuite reconstruire toute cette relation. Est-ce que tu peux m'expliquer d'abord, pour commencer, comment tu as eu envie de devenir policier, s'il te plaît ?
- Speaker #1
Alors cette envie de devenir policier, elle est née dans les années 94-96, à peu près 1996. J'étais animateur sportif de jeunes à la Porte de Montreuil, quartier dont je suis issu. Et un jour, lors d'une activité... Il y a un jeune qui ne faisait pas partie du groupe que j'encadrais, qui chahutait un petit peu par la fenêtre et qui a lancé une bouteille de Perrier en plastique qui a fini sur le pare-brise de la voiture de police qui patrouillait dans le secteur. Ça a donné lieu à un contrôle de police. Et à l'issue, ils ont interpellé un jeune qui n'avait rien fait, donc ses parents. Ils sont venus me demander ce qui s'était passé, je leur ai dit qu'il n'avait rien fait. J'ai expliqué cette histoire de bouteille et ils m'ont demandé de venir avec eux au commissariat pour récupérer leur enfant et témoigner qu'il n'avait rien fait. Donc on s'est rendu au commissariat du 20e arrondissement, suivi par quelques jeunes qui voulaient conforter nos dires, confirmer qu'il n'avait rien fait, que cette bouteille, il ne l'avait pas jetée. Et là, devant le commissariat, on a été interpellés. On a été déféré, puis condamné. Et à l'issue de tout ça, j'ai décidé d'entrer dans la police avec l'espoir que ce genre d'action ne se ferait plus devant moi. Ce qui s'était passé dans le PV d'interpellation que j'ai découvert au tribunal, c'est que cette bouteille en plastique s'était transformée en pavé qui avait brisé le pare-brise des fonctionnaires de police. Et donc, c'est là qu'est née cette... cette envie d'entrer dans la police pour plus que ça se reproduise devant moi.
- Speaker #0
Et tu l'expliques un petit peu dans le livre aussi, avec cette obligation justement de résultat aussi qui est dans la police. Il y a une politique du chiffre où il faut, pour parler, pour que tout le monde comprenne, coincer. Donc à l'époque où toi tu étais dans la BAC, c'était 30 personnes par mois.
- Speaker #1
30 affaires. 30 affaires,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
30 interpellations. Ça s'appelle des maths, des mises à disposition. en fait moi tout au long de ma carrière puisque je n'ai fait que de la BAC. J'ai fait très peu de tenues, j'ai fait quelques mois en tenue. Et comme je l'explique dans mon livre, suite à une affaire que les stups ne pouvaient pas résoudre dans le quartier de la Goutte d'Or, on m'avait détaché et on a réussi à résoudre cette affaire ensemble. Donc du coup, j'ai eu une promotion, je me suis retrouvé à la BAC, très jeune, je n'étais même pas encore titulaire. Donc toute ma carrière, j'ai vécu cette politique du chiffre où il fallait rendre du chiffre. Sinon, on était bien évidemment embêtés à la fin du mois.
- Speaker #0
Ce que tu disais, c'est qu'il y avait des très bons policiers, que ça poussait à faire des bêtises parce qu'il fallait respecter ce chiffre.
- Speaker #1
Oui, j'ai pu constater tout au long de ma carrière qu'il y a des très bons policiers qui se sont retrouvés à commettre des malversations parce qu'il fallait rendre du chiffre, parce qu'il y avait cette pression hiérarchique. qui faisait que si on n'avait pas nos 30 affaires, on serait embêté. Un exemple tout con, vous allez demander des jours parce que vous avez affaire, des travaux à la maison, voyager, etc. On va tout de suite vous dire, on n'a pas encore le chiffre. On attend un petit peu avant de te signer ta jonction et plein de choses comme ça. C'est une pression permanente qui fait que ça peut diriger certains fonctionnaires à commettre des malversations.
- Speaker #0
Et toi, tu te sais senti... Tout de suite à ta place, quand tu as commencé à travailler à la BAC ?
- Speaker #1
Au début, ça a été un petit peu difficile, pas directement dans mon groupe. Il y a eu un chef de groupe qui n'avait pas tellement apprécié cette façon dont j'avais été « parachuté » à la BAC. Et il était réticent à ma venue. Et puis, un jour, on a travaillé ensemble. Ils avaient fait en sorte... que les groupes travaillent ensemble. Et lors d'une interpellation, il s'était fait déborder par des jeunes. En gros, il s'est fait casser la gueule. Donc j'ai lâché le gars que je devais interpeller. Et j'ai pris la défense de ce chef de l'époque. Et en rentrant au commissariat, il a dit à partir d'aujourd'hui, tout ce que j'ai dit avant sur Karim, on arrête là, il fait partie des nôtres. Et ensuite, je me suis senti à ma place toute ma carrière. Jusque ce fameux 11 juin 2019 où l'IGPN a tapé à ma porte.
- Speaker #0
Et juste pour revenir avant que tu nous parles de ce bonjour de 2019, tu avais aussi créé des liens extrêmement forts, notamment avec Max qui était ton supérieur. On vous laissera découvrir la relation dans le livre, mais c'est important pour la suite de ton récit. Vous avez noué des liens qui étaient beaucoup plus forts que de simples collègues. Tu allais jusqu'à lui sauver la vie puisqu'il a essayé de mettre fin à ses jours et que c'est toi qui es intervenu. Et c'est important qu'on en parle maintenant parce que, tristement, il fait partie des personnes qui t'ont trahi.
- Speaker #1
C'est une trahison profonde. En fait, Max, l'affaire dont je parlais il y a quelques secondes en amont, elle venait de lui. C'est-à-dire qu'il avait été contacté par la brigade des stups qui lui disait que sur le quartier de la Goutte d'Or, Ils butaient sur une affaire, ils n'arrivaient pas à comprendre l'articulation du trafic. Donc il est venu me trouver et il m'a dit, est-ce que je parlais les langues ? Donc moi au début, je pensais qu'il me parlait de l'anglais, cette langue internationale. Non, non, il m'a dit, est-ce que tu parles l'arabe, le kabyle, etc. J'ai dit, bien évidemment. Il m'a dit, voilà, il m'a expliqué l'affaire. Et c'est lui qui m'a présenté mon premier informateur dans cette affaire-là. Moi, je ne savais pas à l'époque. que la police travaillait comme ça avec des informateurs. Je le voyais dans les films. Et finalement, c'est un secret de polichinelle. La police travaille avec les informateurs. Donc, on va résoudre cette affaire. Et il y a des liens qui vont se créer. Moi, j'ai été sous ses ordres toute ma carrière. Et puis, on va devenir de plus en plus proche. Il va assister à la naissance de mes enfants. Je vais assister aux événements heureux. qui se passe dans son entourage. Et puis un jour, il va se faire attraper, parce qu'il avait une maîtresse, il va se faire attraper par sa fille, à laquelle il a demandé de faire un réglage sur son portable. Et puis elle va découvrir qu'il entretient une relation avec une femme. Elle va le dire à sa maman, et puis là, sa femme va décider de le foutre à la porte, avec un ami sur Barbès qui a un hôtel. On va l'héberger, on va lui donner ses médicaments tous les soirs, on va lui apporter à manger. Et on va essayer de le réconcilier avec sa femme. La première fois, ça va se faire et il va récidiver. Et là, quand il s'est fait attraper la deuxième fois, il n'a pas supporté. Il m'a appelé, il m'a dit je t'appelle pour te dire au revoir. Il avait rédigé une lettre d'adieu et il m'a dit je vais me foutre en l'air. Et moi, j'étais en service. J'en ai parlé à mon chef de groupe de l'époque. Je lui dis, écoute, il va se passer quelque chose de dramatique, voilà ce qui se passe, est-ce que je peux partir ? Donc il m'a autorisé à partir, j'ai pris une moto de service, je me suis rendu chez lui, j'ai escaladé la barrière et puis en entrant chez lui, il avait l'arme chaussée. Et il allait se tirer une balle dans la tête. Donc je me suis approché de lui. Je lui ai dit, écoute, tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas me faire subir ça. Tu n'as pas le droit de te suicider devant moi. Et puis moi, j'ai essayé de gagner du terrain. Jusqu'au moment où j'ai pu saisir l'arme. Et là, il a éclaté en sanglots. Donc là, bien évidemment, j'en ai référé à ma hiérarchie, puisque sa femme avait appelé le service, disant qu'il voulait se suicider. Et là, c'était la fin de sa carrière, si ça s'ébruitait. Et avec la hiérarchie de l'époque, on m'a autorisé à ramener son arme, la restituer au coffre et même falsifier la main courante où on notait la restitution des armes. C'est-à-dire qu'on a inséré son nom et une date antérieure de restitution d'armes. Voilà, et bien évidemment, ça nous a encore plus rapprochés.
- Speaker #0
Bien sûr, parce que tu lui as sauvé non seulement la vie, mais aussi sa carrière. Et donc, qu'est-ce qui se passe ce soir de 2002 juin 2019 ?
- Speaker #1
Alors ce matin, on est le 11 juin 2019, il est 6h du matin, et là, on tape à ma porte, je jette un oeil...
- Speaker #0
Pour remettre un contexte, je me permets de rajouter, tu as trois enfants, parce que l'heure est importante, 6h du matin avec trois enfants, la petite dernière a 4 mois, et les grands ont à l'époque 13 et 14 ans, ou 12 et 13 ans.
- Speaker #1
12 et... ouais, c'est ça, ils sont...
- Speaker #0
Des adolescents, des pré-adolescents ?
- Speaker #1
13 et 11 ans. Donc je descends, j'ouvre la porte, bien évidemment l'IGPN se présente, et là il y a un détail qui m'interpelle tout de suite, c'est qu'on me présente la juge d'instruction, qui est sur place pour perquisitionner mon appartement, enfin ma maison, et là je me dis qu'il y a quelque chose qui ne va pas. J'en ai fait des perquisitions, j'en ai fait énormément. Je ne pourrais pas vous dire le nombre de perquis que j'ai fait dans ma carrière. Et je les ai toujours faites sans juge d'instruction. Généralement, le juge ordonne et puis les soldats vont chercher. Et puis là, on me lit des chefs d'inculpation qui ne veulent plus en finir. Et puis moi, je regarde la juge et je lui dis, vous êtes sûr que vous parlez de Mamèche Karim ? Vous vous trompez forcément. Je ne me reconnais pas dans tout ça. Je n'ai pas fait tout ça. Et je vois qu'elle ne veut pas en démordre, donc je redeviens protocolaire. Je leur demande est-ce qu'ils veulent que je restitue mon arme ? On me dit oui. Donc je vais à mon coffre, je compose mon code, je sors mon arme, je la mets en sécurité, puis je la remets. Et là, la perquisition commence. Là, j'ai juste l'instruction, je cherchais partout, Je n'ai jamais vu ça.
- Speaker #0
Et parmi les chefs d'accusation qui te sont reprochés, il y a blanchiment d'argent, faux en écriture publique.
- Speaker #1
Alors ne te casse pas la tête, c'est simple. Il y avait tout le code pénal, il manquait juste terrorisme, proxénétisme. Il y avait tout. Ils ont même mis la bande organisée. Et c'est par la suite que j'ai compris que c'était des techniques juridiques pour ratisser le plus large possible.
- Speaker #0
Oui, en se disant qu'on trouvera forcément quelque chose. Qui peut le plus, peut le moins. Exactement. Parmi tous ces chefs d'accusation, il y en a bien un.
- Speaker #1
Qui va matcher.
- Speaker #0
Qui va matcher, oui.
- Speaker #1
Effectivement, il y en a un qui va matcher, c'est le fonds en écriture. Mais ce fonds en écriture, il a été rédigé sous couvert de la hiérarchie, bien sûr, mais pour protéger un informateur.
- Speaker #0
Voilà, pour expliquer aux personnes qui nous écoutent, la police n'a pas le droit, en théorie, de travailler avec des informateurs. Nous, à l'époque. Oui, à l'époque.
- Speaker #1
Alors, c'est très réglementé, le travail avec les informateurs. Les services de PJ, eux, ont les moyens de rémunérer et de référencer les informateurs. Et à l'époque, la BAC ne pouvait pas. On pouvait avoir des informateurs et pas les rémunérer. Et bien sûr, depuis mon affaire, là maintenant, la BAC 18 a le droit de référencer, rémunérer les informateurs. Et la condition, c'est d'aller en stage pour savoir comment on gère des informateurs. Voilà.
- Speaker #0
Ok. Mais à l'époque, du coup, ce n'était pas possible, sauf que tout le monde le faisait.
- Speaker #1
Évidemment.
- Speaker #0
Et que c'était comme ça qu'on formait les personnes qui arrivaient.
- Speaker #1
Ben moi, comme je le racontais avant, mon premier informateur, il m'a été présenté par Max. Moi, cette façon de travailler, elle m'a été enseignée par mes pères. Tout au long de ma carrière, ça se passait comme ça. Donc pour moi...
- Speaker #0
Tu faisais ton travail depuis 9 mois. Ah oui,
- Speaker #1
j'étais confortable. Et puis je l'ai dit ouvertement. Je l'ai dit ouvertement. J'ai nié un petit peu au début parce que, bien sûr, quand t'arrives à la BAC, le mot d'ordre, c'est on couvre les collègues. Quand on se fait convoquer par l'IGPN, on ne... répète que ce qu'on a marqué sur le PV d'interpellation. Alors moi, en bon petit soldat, en arrivant à l'IGPN, j'ai commencé à répéter ce que j'avais marqué sur mon PV d'interpellation. Sauf que devant le fait accompli, j'ai dit oui, c'était pour protéger l'information, demander à ma hiérarchie. Et puis quand ils ont demandé à Max, ils lui ont posé la question, alors est-ce que Karim, en gros, travaille avec des informateurs ? Et sa réponse, c'est... Non, pas à ma connaissance. S'il l'a fait, c'est à mon insu. Là, il m'a abandonné. Voilà, il m'a exécuté à ce moment-là.
- Speaker #0
Et cette perquisition, du coup, elle est d'une violence inouïe, puisque devant tes yeux, on se met à fouiller ta maison, etc. On cherche de l'argent liquide, puisque parmi toutes les accusations qui te sont faites, il y a du blanchiment d'argent, donc on cherche forcément du liquide. Et il se trouve que tes enfants ont dans leur tirelire une somme assez importante, puisqu'ils ont économisé toutes les fêtes, les anniversaires, etc. Et donc, ton fils a 1400 euros en l'été ?
- Speaker #1
Non, Ils avaient 700 euros dans leur tirelire.
- Speaker #0
Et donc, 1400 euros en tout ?
- Speaker #1
Au total, en fait, de toute l'affaire, après deux ans de détention, après un an d'investigation en amont, les seules sommes d'argent qu'ils ont trouvées, c'est 1400 euros. 700 euros de mon fils et 700 euros de ma fille. Et là où ça m'a fait énormément mal... Et je l'ai répété, ce n'était pas faute de le répéter à la juge d'instruction. Je disais que dans ces tirelires, c'était des petites boîtes. Et puis, il y avait encore des enveloppes de leur papy qui disaient « Bon anniversaire » , « Bonne fête de l'Aïd » , etc. En fait, on pouvait voir l'origine des fonds. Il y avait encore tous ces petits mots de leur papy, de leur mamie, de leur tante, etc. Parce que c'était des enveloppes qui étaient mises dans cette boîte-là.
- Speaker #0
Ta femme aussi avait 500 euros ?
- Speaker #1
350 euros, en fait.
- Speaker #0
Qui provenait de la succession de sa mère.
- Speaker #1
C'est ça, sa maman venait de décéder. Et comme elle avait procuration sur son compte, elle avait retiré 350 euros, les derniers 350 euros qui restaient. Mais il y avait le justificatif qui était... Oui,
- Speaker #0
de la banque.
- Speaker #1
Oui, mais qui était joint à l'espèce qu'ils ont trouvée. On a eu beau expliquer que ça provenait de la banque, etc., enfin de la poste.
- Speaker #0
Alors pour toi, c'est d'une violence inouïe. Tu vois sous tes yeux tes enfants et ta femme se faire déposséder de sommes, mais de sommes extrêmement symboliques. Ta femme d'argent qui provenait de sa mère, tes enfants de tous les cadeaux qu'ils ont reçus des personnes qui leur sont chères. Donc j'imagine que... C'est extrêmement difficile et déstabilisant pour toi. Et là, tu es embarqué ?
- Speaker #1
Non, ça va plus loin, puisque là, j'ai eu le sentiment qu'on dépouillait ma famille. Et puis d'un seul coup, je me suis senti dépouillé moi aussi. Ils n'avaient pas trouvé cet argent qu'ils cherchaient. Et dans ma poche, j'avais 85 euros. Ils ont retiré 50 euros qu'ils ont rajouté à la procédure. Et ils m'ont laissé partir en prison avec 35 euros. tout l'argent qu'ils ont trouvé pour quelqu'un qui était désigné comme Pablo Escobar. Oui, c'est ça. Voilà.
- Speaker #0
Les affaires n'allaient pas très bien, en tout cas, si tu étais Pablo Escobar dans ces proportions-là.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
Et donc, au départ, est-ce que tu te dis, moi je le sais en ayant lu le livre, mais que c'est un malentendu et que ça va forcément rentrer dans l'ordre ou est-ce que rapidement tu comprends que tu es face à quelque chose de plus grand que toi ?
- Speaker #1
J'ai les deux sentiments parce que d'un côté... J'étais sûr de moi. Je me suis dit, bon, il y a forcément une erreur. Il y a quelque chose. Il manque une pièce à ce puzzle. Il y a quelque chose que je ne sais pas, mais que je vais sûrement savoir. Et puis finalement, je n'ai pas eu la réponse, puisque j'ai fait quand même 96 heures de garde à vue. Ça fait quatre jours. Et c'était tout le temps les mêmes questions. Où est l'argent ? On m'accusait de gérer les trafiquants de Barbès, de prendre des enveloppes. En fait, ce qu'on me disait, je trouvais ça ridicule. Pourquoi ? Parce que techniquement, c'était irréalisable. Bien évidemment, un policier pourrait protéger une personne, mais il ne pourrait pas gérer tout le trafic de Barbès, parce qu'il y a énormément d'effectifs intervenants. Comme c'est une ZSP, zone de sécurité prioritaire, il y a énormément d'effectifs extérieurs intervenants. Il y a des CRS qui viennent de Marseille, il y a des effectifs de police qui viennent d'autres arrondissements. Et il aurait fallu... pour que ça aille dans le sens de la juge, que tout le monde soit corrompu. Donc techniquement, c'était impossible. Et j'essayais de l'expliquer et personne ne voulait m'entendre. Donc je me disais que ça allait s'arranger, mais quelque part, j'étais quand même inquiet parce que ça prenait une tournure dramatique.
- Speaker #0
Et à quel moment tu commences à comprendre que ça sera très compliqué ?
- Speaker #1
Alors, j'y ai cru jusqu'au moment où ils ont refermé la porte de la prison. C'est-à-dire qu'au tribunal... Ma femme a fait venir une amie avocate que je connaissais depuis 1994. Elle me dit que la juge lui dit qu'elle a des preuves irréfutables. Puis là, je lui dis non, elle ne peut pas avoir de preuves irréfutables puisque je n'ai pas fait. Tu verras que je n'ai pas fait. Elle me dit bon, pour le moment, je ne connais pas le dossier. Il dit que tu ne peux pas répondre aux questions parce que tu es fatigué. Et là, je lui dis, mais je vais me retrouver en prison. Il me dit, mais ça va aller très vite, même si tu vas en prison. Donc, je suis devant le JLD, le Juge des libertés et des détentions, qui me met en garde. Il me dit, si c'est très médiatisé, vous risquez de vous retrouver en prison. Donc, il se retire et puis il me refait venir au tribunal une seconde fois. Là, il m'annonce. que je vais en prison et il me dit vous avez de la chance parce que vous allez aller à la prison de la santé bon après j'ai compris que j'avais un peu de chance dans mon malheur parce que c'était déjà dans paris que c'était une prison qui avait été refaite elle était neuve et je pensais que ça allait s'arrêter je pensais qu'on essayait de me faire peur pour essayer d'avouer quelque chose mais je pouvais pas avouer quelque chose que j'avais pas fait Et donc, quand j'arrive dans la cellule et qu'ils referment la porte, c'est là que je me dis que c'est dramatique et que ça ne va pas s'arranger tout de suite.
- Speaker #0
A posteriori, du coup, c'était une erreur de la part de l'avocate de te conseiller de ne pas répondre.
- Speaker #1
Tu as dû le voir dans le livre, elle va l'avouer plus tard. En fait, très vite, j'ai compris qu'elle voulait faire le buzz sur cette affaire, puisqu'elle a tout de suite... convoqué la presse, enfin convoqué ou répondu à leurs sollicitations. Et je pense qu'elle a surfé sur cette affaire très médiatisée pour se faire de la publicité. Et ça, bien évidemment, je vais le comprendre plus tard.
- Speaker #0
Donc ça fait beaucoup d'amis qui te trahissent finalement.
- Speaker #1
Là, ça commence à piquer. Des gens que je croyais proches et fidèles. qui se désolidarise comme ça, ça fait une difficulté supplémentaire en prison.
- Speaker #0
Bien sûr. Là commence ton quotidien en prison, un quotidien qui est rendu difficile de par tes anciennes fonctions, puisque tu te retrouves avec des personnes, comme tu l'expliques dans le livre, que tu as mis en prison, qui t'en veulent peut-être, tu n'es pas toujours en sécurité, c'est pour ça d'ailleurs...
- Speaker #1
Je ne suis pas serein.
- Speaker #0
C'est pour ça que tu es mis dans un département spécial. Avec les personnes qui sont un peu protégées, pour qu'on ne te reconnaisse pas. Donc tu passes aussi une importante partie de ton temps en prison à cacher ton identité aux personnes avec qui tu te lis d'amitié et à vivre finalement très solitaire et reclus.
- Speaker #1
Et ça va même plus loin, puisque même si j'ai été mis dans ce bâtiment que les gens appellent le VIP, mais ça n'a rien de VIP. Ça s'appelle les vulnérables, en fait. La promenade des vulnérables donne sur la fenêtre des arrivants. Ça veut dire que tous les gens qui avaient été interpellés la veille, arrivaient dans un bâtiment et me voyaient au quotidien. Donc j'ai dû, au-delà de mentir à ceux avec qui je tournais, j'ai dû changer physiquement. Je m'étais laissé pousser la barbe à peu près de 20 centimètres. J'avais les cheveux longs. J'évitais de m'approcher des fenêtres des arrivants, donc je faisais mon sport de l'autre côté de la promenade. Et puis, bien évidemment, constamment, les gens demandaient est-ce que c'est le bâtiment ou est le Bilka ? Il y a même des gens qui m'ont demandé à moi est-ce que le Bilka est avec toi ? Et je disais non, non, je ne connais pas, etc.
- Speaker #0
Le Bilka, du coup, c'est le nom qu'on te donnait. à l'époque...
- Speaker #1
C'est les jeunes du quartier de Barbès. Ça veut dire Kabil en Verlande.
- Speaker #0
On t'appelait comme ça. Et donc, c'était devenu... Tu comprends aussi en prison que Bilka est devenu un mythe et que ça devient plus grand que toi puisque tu te rends compte en discutant avec certains jeunes qu'ils en arrivent à inventer des choses puisqu'à un moment, tu discutes avec quelqu'un qui te dit que Bilka lui a volé ses Airpods. Alors que tu te souviens très bien puisque c'est toi et que la personne ne sait pas qu'elle est en train de parler à Bilka et qu'en plus, ne te reconnaissant même pas. Absolument pas. Ça veut bien dire que ce n'est pas vrai. Mais là, tu comprends que Bill K est en train de devenir une légende.
- Speaker #1
Malgré moi, en fait, c'est le tribunal médiatique qui a fait, je dirais même, le lynchage médiatique qui a fait connaître mon personnage puisque le premier jour, il n'y a pas de honte. J'avais peur en arrivant en prison et je me suis même caché sous mon oreiller puisque mon affaire tourna en boucle sur BFM. Et puis quand... Quand les gens l'ont su à l'intérieur de la prison, puisque la nuit, les gens ne dorment pas, il y a du rap par les fenêtres, il y a des cris. Et tout le monde criait par la fenêtre. Il y a Bilka qui vient d'arriver à la prison de la santé. Ils ont pété Bilka. Et moi, j'entendais tout ça. J'ai eu beau fermer la fenêtre, éteindre la télévision, mais on entend quand même. Et donc, ça, c'est anxiogène.
- Speaker #0
Ça doit être très difficile.
- Speaker #1
Très difficile.
- Speaker #0
Et quelqu'un qui a été... Vraiment admirable pendant tout ce temps, c'est ta femme qui a été vraiment formidable, qui t'a aussi donné beaucoup de courage, qui s'est retrouvée elle-même dans une situation extrêmement difficile puisqu'elle avait perdu sa maman très peu de temps avant. Elle était aussi dans une situation de vulnérabilité puisqu'elle avait accouché il n'y a pas non plus très longtemps. Votre plus jeune fille avait quatre mois. Donc, on sait ô combien cette période est particulière et où on a plutôt envie... d'être préservée. Et elle, tristement, ça n'a pas du tout été le cas.
- Speaker #1
Ça a été l'effet inverse.
- Speaker #0
Ça a été tout à fait l'inverse. Et elle a dû se battre, ce qu'elle a fait avec beaucoup de force et de courage. Elle s'est démenée pour trouver des fonds pour payer les avocats, puisque tu l'as appris aussi en sortant, c'est un secret pour personne, c'est extrêmement onéreux. Cette procédure vous a coûté plus de 100 000 euros. Donc, ce n'est pas des sommes... qui sont faciles à réunir. On parle d'un énorme apport immobilier. Donc, c'est quand même quelque chose dans une vie de se retrouver à gérer tout ça. Avec trois enfants dont elle devait maintenir l'équilibre et le quotidien, plus désormais insérer le parloir, etc. Donc, vraiment, c'est important de le dire à quel point elle a été admirable et de lui rendre hommage. Parce que vraiment...
- Speaker #1
Mais pas qu'elle, puisque... Il y a eu quand même ce cercle familial, mes parents, mes sœurs, tout le monde était là. Il y a eu certains amis très fidèles qui étaient à nos côtés, etc. Mais c'est vrai qu'elle a été admirable. Ils ont tous été admirables.
- Speaker #0
Tout le monde a été admirable, mais elle, elle avait cette charge en plus des enfants.
- Speaker #1
Il fallait réorganiser sa vie. Et ce n'était pas facile puisque les enfants posaient des questions. Est-ce que papa va revenir ? Il fallait expliquer que... Papa n'est pas ce monstre qui est décrit dans la presse, d'où l'écriture de ce livre, parce que ce livre a été une véritable thérapie. J'avais besoin de laisser une trace à mes enfants pour leur dire que papa, ce n'est pas ce monstre qui a été décrit dans la presse, comme je l'ai dit il y a quelques secondes.
- Speaker #0
Oui, et puis que les grands, d'autant plus parce qu'ils étaient à un âge où j'imagine qu'à l'école, ils entendaient des choses pas toujours agréables ou positives. Donc ça devait être extrêmement difficile pour eux aussi.
- Speaker #1
C'est d'autant plus traumatisant puisque lorsque j'ai été condamné à 8 ans de prison ferme, mon fils rentrait de l'école et il s'est arrêté à un feu rouge pour traverser. Il y avait un café sur sa droite ou il y avait un grand téléviseur. Et à travers la vitre du café, il a vu que son papa était condamné à 8 ans de prison. C'est dramatique. Et...
- Speaker #0
Au moment justement où tu es condamné à 8 ans de prison, donc en première instance, là tu commences à comprendre qu'il y a quelque chose de plus fort que toi et que ça vient des hautes sphères.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Tu le comprends à ce moment-là ?
- Speaker #1
Oui, là je le comprends puisque en fait, ces 8 ans, moi j'attendais en fait ce procès comme un papa attend la naissance de son enfant. Je me suis dit bon ben, à cette époque-là ça faisait déjà 18 mois de détention. J'avais pris mes marques, même si on ne prend jamais ses marques en prison. Il n'y a pas pire que l'injustice dans la vie. Je ne souhaite à personne d'aller en prison, mis à part ceux qui le méritent. Oui, mais pour une erreur judiciaire. Je parle d'injustice. Et on attendait tous, ma femme attendait ce procès, mes parents, on était tous confiants. On croyait en la justice. Et puis, à l'issue du procès, les derniers mots de la présidente, c'était... Malgré la carence en preuve dans ce dossier, nous avons l'intime conviction que les faits qui vous sont reprochés, vous les avez commis. Je vous condamne à huit ans de prison sur l'intime conviction.
- Speaker #0
C'est ce que tu disais. Toi, tu as eu accès à ton dossier. Aux écoutes, puisque tu as été mis sur écoute et que tu étais à la disposition de tout le monde, il n'y avait jamais rien qui pouvait justifier de te maintenir en prison. et que tu aurais dû être libéré bien avant. À ce moment-là, on n'en a pas non plus vraiment parlé, mais ce qui complique aussi les choses, c'est que l'affaire est extrêmement médiatisée, que les avocats comprennent aussi au fur et à mesure que c'est un complot d'éosphère et que tu es sûrement envoyé, sacrifié en fait.
- Speaker #1
J'ai servi de fusible, puisque quand cette juge rentre dans la salle d'audience, elle n'était pas prévue sur mon procès. Et mon avocat, Patrick Maisonneuve, se retourne vers moi et me dit « Monsieur Mamèche, on va aller en appel » . Je lui dis « Je ne comprends pas maître, pourquoi vous me dites ça ? » Il me dit « S'ils ont mis cette présidente, ça va être un show médiatique et vous allez être condamné fortement, il va falloir être courageux, tout ça, on ira en appel » . Je n'ai pas porté crédit dans un premier temps à ce qu'il me disait. Et puis je me suis vite aperçu que c'était tout le temps contre moi, en fait. L'acteur principal, c'était moi, puisque même quand elle appelait d'autres collègues à la barre, elle se trompait. Elle disait « Monsieur Mamèche » , et puis elle se ravisait en appelant le collègue, la personne concernée.
- Speaker #0
Et ce qui est aussi terriblement injuste, c'est que finalement, beaucoup de détails de ta vie privée faisaient de toi le coupable parfait. Puisque du coup, tu... Aider tes parents qui avaient des établissements. Donc, c'était facile d'imaginer que ça pouvait te servir pour blanchir de l'argent. Et l'histoire peut démarrer très, très, très, très simplement. Tu avais tout ce qu'il fallait.
- Speaker #1
J'avais tous les ingrédients pour réussir.
- Speaker #0
Tous les ingrédients pour permettre d'avoir ces chefs d'agression. Bien sûr. Donc, c'était le coupable idéal.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Et puis, t'en parles aussi. Il faut le dire, il y a probablement du racisme. Dans le fait de t'avoir désigné toi, tu le dis quand même dans le livre, et qu'est-ce que t'en penses aujourd'hui ?
- Speaker #1
En fait, moi tout au long de ma carrière, j'ai jamais ressenti de racisme à la BAC, mis à part ce détail qui m'interpelle, et j'ai pas encore la réponse. Je l'ai posé à pas mal de gens qui n'ont pas la réponse en fait. Ce procès d'interpellation qui a été rédigé par trois fonctionnaires de police. Alors, je te laisserai tirer la conclusion que tu veux. Il a été rédigé par moi, mon adjoint et le rédacteur du PV. Mon adjoint a pris quatre ans ferme en première instance. C'est quelqu'un de merveilleux qui n'aurait jamais mérité d'être embêté dans cette affaire. C'est un policier intègre. Je pourrais en parler en bien pendant des heures et des heures. Il ne méritait pas qu'il lui arrive tout ça. Il a pris quatre ans en première instance. Moi, j'ai pris 8 ans, et nous, on est juste signataires. Et le rédacteur du PV, qui n'est pas d'origine... Nous, tous les deux, on est français d'origine algérienne, qui, lui, est français-français. Il n'a jamais été inquiété, jamais auditionné. Jamais embêté. Et la seule fois où on l'a vu au tribunal, c'est l'avocat de mon adjoint qui l'a fait citer. Et même à l'issue, il ne s'est rien passé. Et d'ailleurs, c'est un super collègue ce gars-là. C'est vraiment un bon ami à moi. Ce jour, on s'entend très très bien. Et je ne voudrais pas qu'il lui arrive quoi que ce soit. Mais en tout cas, j'en ai jamais parlé lors du procès parce que je ne voulais pas qu'il soit embêté non plus. On sentait qu'il s'était passé quelque chose en coulisses.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Voilà. Et à l'issue, ça m'a permis de quand même me dire que...
- Speaker #0
Tu le dis assez crûment dans le livre, en disant que c'était facile de choisir les arabes de service. C'est les mots qui sont dans le livre. C'est important de le dire parce que c'est bien entendu inadmissible.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
Et comment tu as fait toi en prison pour ne pas être dominé par la colère ? Parce que jusqu'au moment où tu as été condamné à 8 ans de prison, tu n'avais pas souhaité que quelqu'un d'autre que ton épouse vienne te voir au parloir. Notamment, tu as toujours voulu protéger tes parents et particulièrement ta mère, mais tes enfants aussi. Et ce que ta femme te dit quand tu es condamné, c'est « c'est pas possible, il va falloir que tu laisses les enfants venir te voir » .
- Speaker #1
C'est là que j'ai plié patte.
- Speaker #0
Et notamment la petite dernière qui avait 4 mois et qui va devoir apprivoiser son père. Comment on fait la première fois qu'elle vient au parloir ? et qu'elle ne te reconnaît pas, qu'elle a peur de toi pour ne pas être dominée par la colère et pour accepter cette situation et se battre ?
- Speaker #1
Alors déjà, c'était très difficile puisqu'on était pendant la période du Covid. Donc, entre ma femme et moi, il y avait un plexiglas et il y avait à peu près une vingtaine de centimètres en bas du plexiglas. Donc, on pouvait éventuellement se toucher les pieds, mais par contre, on se touchait les mains à travers la vitre. Donc ça a été effectivement très violent puisque ma fille ne me connaissait pas. Pour elle, papa, c'était une photo qu'il y avait dans mon salon. À chaque fois qu'on lui disait papa, elle se retournait contre cette photo et pour elle, c'était papa. Ce qui m'a permis de ne pas exploser, de quand même maîtriser ma colère, puisque effectivement, c'est vrai que j'en avais, mais le corps humain possède des facultés qu'on ne connaît pas. Elle s'exerce quand on est embêté. Et c'est ce qui s'est passé pour moi. Et j'ai fait un constat. C'est que, bien sûr, je n'ai jamais perdu la foi. Et quand je discutais avec d'autres détenus en promenade, en fait, c'était des gens qui avaient fait quelque chose. Et donc, ils étaient tout le temps angoissés que l'on découvre quelque chose. Alors, il y en a qui me disaient, ils vont peut-être trouver mes empreintes. Il y en a qui me disaient, ils vont peut-être trouver mon ADN. D'autres me disaient, j'ai peut-être été filmé. Et moi, je me suis aperçu que je n'avais pas toutes ces craintes, puisque je n'avais pas peur qu'on découvre mon ADN, je n'avais pas peur qu'on découvre quelque chose, sachant que je n'avais rien fait.
- Speaker #0
Tu avais ta conscience pour toi.
- Speaker #1
J'avais ma conscience à moi et ça m'a permis de canaliser toute cette colère, puisque je me disais que ça va forcément s'arranger. Il y a un moment où ils vont se dire...
- Speaker #0
En plus, tu as vécu beaucoup de chantage de la part de la juge d'instruction qui refusait systématiquement tes permissions de sortie et qui te convoquait en te disant... Si tu reconnais certains des chefs d'accusation, tu pourras passer Noël avec tes enfants, etc. C'est ça.
- Speaker #1
C'est terrible.
- Speaker #0
Et puis, toi, tu tenais bon et donc tu t'es assis sur plusieurs fêtes en famille pendant deux ans. Donc, c'est terrible. Et puis, à la fin, elle a décidé de correctionnaliser ton affaire, ce qui n'était pas du tout un cadeau parce qu'en fait...
- Speaker #1
Un cadeau empoisonné.
- Speaker #0
C'est là que tu as été condamné devant le tribunal correctionnel à huit ans de prison. Et donc, tu... tu fais... Juste pour comprendre pourquoi c'est un cadeau empoisonné, parce qu'en fait, du coup, elle, elle n'était plus en charge. Donc déjà, elle ne pouvait plus signer tes permissions.
- Speaker #1
On le voit bien dans le livre. Le dernier coup qu'elle m'a fait.
- Speaker #0
Le livre, on voit bien que c'est sciemment, que c'est orchestré. Et donc, tu te retrouves devant quelqu'un qui découvre un petit peu ton dossier, qui est un petit peu, peut-être, influencé par l'opinion médiatique, etc. Donc bon, tu es condamné durement. Et en appel, là, c'est enfin la libération, puisqu'on reconnaît que ton dossier est vide et que tout ne repose que sur des rumeurs. Et on te condamne quand même sur la forme. Pour la forme, c'est ce que t'expliques ton avocat à deux ans, puisque tu les as déjà faits, pour justement ces fameux faux en écriture publique avec les informateurs dont on parlait.
- Speaker #1
Et un détail important, c'est qu'en fait, mes avocats vont venir me voir et vont me dire qu'il va falloir donner. un os à grignoter à la justice pour couvrir la détention des deux ans. Et en fait, on va leur offrir un chef d'inculpation que je n'avais pas, c'est le blanchiment de fraude fiscale. Ça veut tout simplement dire que j'ai pioché dans la caisse du commerce de mes parents. Voilà. pour couvrir la détention. Mais il fallait ça.
- Speaker #0
Donc, ce que tu fais, et tu es condamné à deux ans, et donc tu ressors le jour même.
- Speaker #1
Oui. Pas le jour même, c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu le verdict.
- Speaker #0
Oui, oui, non, non. Donc,
- Speaker #1
je suis reconduit en prison, et puis le jour du verdict, là...
- Speaker #0
Tu sors le jour, tu sors ce soir-là.
- Speaker #1
C'était un peu merveilleux, parce que le matin, moi, j'avais... Déjà, j'avais perdu espoir. J'avais adhéré à cette injustice, en fait.
- Speaker #0
Oui, tu te disais, ce sera huit ans, c'est comme ça.
- Speaker #1
Ce sera huit ans, c'est comme ça. Je faisais mes calculs avec les remises de peine, le bon comportement, etc. Et puis ce matin-là, si on m'avait dit que ce jour-là, je rentrerais chez moi, je ne l'aurais pas cru.
- Speaker #0
Et donc, il y a ce fameux coup de fil extrêmement émouvant puisque toi, tu tournes comme un lion en cage dans ta cellule. pour attendre le verdict, tu ne comprends pas pourquoi tu ne l'as toujours pas. Tu réussis à téléphoner à ton épouse qui t'apprend.
- Speaker #1
C'était un sacré volet. Puisque ce jour-là, les téléphones dans les cellules ne fonctionnaient pas. Et j'avais un copain de détention qui, lui, pendant des mois, n'avait pas de téléphone dans sa cellule. Et le jour où on lui a remis le téléphone dans sa cellule pour qu'il ne soit plus embêté, il l'avait directement branché dans le couloir. Dans le couloir, dans les coursives, il y a des téléphones qui ne sont jamais en panne. Ils ne sont jamais en panne, par contre. Et ce jour-là, il n'y a que lui qui avait du téléphone. Son téléphone. Voilà. Et donc, je vais appeler ma famille, je vais être inquiet.
- Speaker #0
Et donc, ta femme te dit, tu sors ce soir, c'est fini, tu es libre, etc.
- Speaker #1
J'y croyais pas. Je lui dis, t'es sûre ? Raconte-moi ce qui s'est dit. Elle me dit, mais non, tous les faits polis ont fondu comme neige au soleil. tu as été relaxé sur la... Pratiquement sur tout, et je n'arrivais pas à y croire. Et pour vous dire, j'osais même pas, tellement que j'ai été trahi depuis le début, j'osais même pas ranger mes affaires pour pas me faire de faux espoirs.
- Speaker #0
Oui, je comprends.
- Speaker #1
Voilà, j'avais un grand sac que j'avais préparé depuis des mois et des mois pour ma libération. Et dès que je commençais à ranger mes affaires à l'intérieur, je disais non, non, non, pas encore. Si ça se trouve, je vais me faire un faux espoir que je ne pourrais pas supporter.
- Speaker #0
Oui. Du coup, tu ressors. J'imagine qu'il faut reprendre tes marques auprès de ta famille. On va en parler juste après. Mais il y a un détail qui m'intéresse, c'est que toi, tu as réussi à avoir le formule de l'histoire puisque tu es retombé sur Max, qui est quand même l'ami qui t'a trahi de manière...
- Speaker #1
Profondément. Profondément.
- Speaker #0
Et donc, il t'a expliqué ce qui s'est passé puisque on lui a demandé, est-ce que tu veux bien nous le raconter ?
- Speaker #1
Alors, je ne vais pas spoiler le livre, mais je vais essayer de... En fait, j'étais à la recherche de mon permis de conduire, puisqu'il fallait que je reconduise, il fallait que je reprenne ma vie. Et je me suis dit, peut-être que mon permis est resté dans mon casier au commissariat. Peut-être que finalement, ne le trouvant pas, je me suis dit, je vais le déclarer perdu et je vais en refaire un autre. Donc, il fallait que je refasse des photos. Et en bas du commissariat, il y avait un... un commerçant qu'on connaît tous, que tous les policiers connaissent, où on prenait nos photos. Et là, je suis devant un mur blanc, il est en train de me photographier, puis il y a Max qui passe sur le trottoir pour prendre son service. Et là, il me voit, donc il revient et il bug. Il est sur le pas de la porte, il me regarde, il est tremblant, il a les larmes aux yeux. Et là, bien évidemment, je vais vers lui. Alors nous, on avait l'habitude de s'embrasser. Et là, il ne sait pas s'il doit me serrer la main, me faire la bise. Et puis moi, je l'embrasse quand même. Je lui dis en souvenir de tout ce qu'on a vécu ensemble. Mais comment tu as pu me faire ça ? À chaque fois que la porte du tribunal... En fait, ce n'est plus moi qui parle, c'est mon ressenti. Je lui dis à chaque fois que la porte du tribunal s'est ouverte, j'ai espéré que tu viennes leur dire que la police travaillait avec les informateurs, que tout le monde était au courant, que je ne méritais pas d'être en prison. Et puis là, il craque et il me dit, je te dois la vérité. Donc, on va dans l'arrière-boutique du commerçant qui comprend que, déjà, il le voit pleurer. Il comprend que moi, j'ai la voix tremble. Il y a quelque chose de grave qui se joue. Voilà. Donc, il nous laisse l'arrière-boutique à notre disposition. Et puis là, il me dit, je te dois la vérité. Pour éviter un deuxième bac Nord, ta servite fusible, on t'a exécuté. Sinon, la bac 18, il voulait dissoudre toute la bac 18, moi inclus. Et là, je lui dis, mais... Je ne sais plus quoi dire. Et puis je lui dis, mais ta connaissance d'un meurtre, tu connais le coupable et ta puits de terre, tout ça. Et là, il me dit « Tourne la page, t'es un miraculé, ça aurait pu être plus grave et tout » . Puis là, je comprends que j'ai été exécuté et je comprends tout ce qui s'est passé. En fait, c'est que les véhicules de la BAC étaient sonorisés. Il y avait des micros dans les véhicules et la police des polices va découvrir qu'il y a énormément de malversations qui sont commises dans les voitures de police. Mais elles n'ont pas été commises par moi ni par mon adjoint. Nous, tout ce qu'ils vont entendre, c'est qu'on rigolait bien, qu'on parlait de la pluie et du beau temps, qu'on faisait notre travail correctement.
- Speaker #0
Oui, et puis bon, ce n'est pas parce qu'on a des conversations, parfois, quand on n'a rien fait, on ne peut pas être condamné pour des conversations, même si elles sont un peu...
- Speaker #1
Mais ils vont trouver d'autres personnes qui commettent des malversations. Tout ça, l'IGPN en a connaissance, tout ça, l'institution en a connaissance. Et on a préféré exécuter quelqu'un qui n'avait rien fait que faire un scandale public comme ce qui s'était passé pour Bac Nord. Parce que je le dis dans mon livre, en fait, pour Bac Nord, ce qui s'est passé, c'est qu'eux aussi avaient leur voiture sonorisée. Et il y a un policier qui tend un pochon de stup à son collègue et lui dit « tiens, 100 » . Et la police des polices va transformer le « tiens, 100 » en « tiens, 500 » . comme s'il lui remettait de l'argent. Et dans mon cas, moi, j'arrive sur un site de trafic que je décris très bien dans le livre. Et bon, tout le monde s'en va. Et puis là, il reste un jeune de 160 kilos à peu près qui n'a pas pu se sauver. Donc, pour avoir des informations sur l'articulation du trafic sur ce site, on va le faire monter à bord de notre véhicule. On va commencer à le travailler. Et à un moment, je vais lui dire, le jour où je pèterai le terrain, tu auras ton rôle de guetteur. Tu auras ton rôle de guetteur. Et la police va enlever tu auras ton rôle et va le remplacer par tu auras ton hall. Comme si je lui attribuais un site de trafic. Et là, c'est dramatique.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #1
Je passe du rôle de policier à trafiquant.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Dans la tête d'un juge. Voilà.
- Speaker #0
D'ailleurs, vous le découvrirez dans le livre. Mais il y a beaucoup de moments où tu dis que les procès verbaux n'ont pas été tout à fait conformes à ce que tu disais et qu'à chaque fois, ça allait dans le même sens. Ou parfois, quand on te disculpait que des personnes qui t'avaient condamné ont demandé à la greffière de ne pas le noter dans le procès verbal, etc. Donc, très rapidement, on comprend qu'il fallait que tu sautes.
- Speaker #1
En fait, tout au long des confrontations, tout allait dans mon sens. Ce qui me rendait fou et ce qui est anxiogène en prison, c'est que j'avais accès à la procédure. régulièrement, à chaque fois que quelque chose de nouveau était versé au dossier, rien ne m'incriminait. Je disais, mais ce n'est pas possible. Pourquoi je suis là ? Pourquoi je suis là ? J'ai été mis en prison, en détention au conditionnel. Même le collègue accusateur, initialement, celui qui nous avait accusés d'avoir remplacé un kilo de cocaïne contre un kilo de pâte de date, très rapidement, dans ses auditions, il va se rétracter. On va lui dire, mais à ce stade... Il faut nous dire ce que vous avez vu concernant Karim Mamesh. Il va dire mais moi je n'ai jamais rien vu, c'est mon flair policier qui me fait dire ça.
- Speaker #0
Oui c'est mon flair policier, c'est incroyable.
- Speaker #1
Donc j'ai été mis en prison sur le flair policier de quelqu'un qui se rétracte.
- Speaker #0
Oui c'est sûr. Et on n'en a pas parlé aussi tout à l'heure mais tu as eu aussi une interdiction définitive d'exercer la fonction de policier. Comment tu t'es senti ? Est-ce que c'est de toute façon, si tu n'avais pas eu cette sanction-là, quel est ton rapport à cette profession désormais ? Est-ce que tu penses que tu aurais pu souhaiter y retourner ?
- Speaker #1
Alors c'est un statut bâtard parce que même si ce dont tu parles existe, en fait je suis toujours policier, je fais toujours partie des chiffres de la police, sauf que je suis radié des cadres, c'est-à-dire que je ne touche pas de salaire, je ne peux pas prétendre à mes heures supplémentaires. ni un mécompte CET, c'est un statut assez bâtard. Et en fait, avec tout ce qui s'est passé, ça me convient. Ça me convient parce que j'ai beaucoup de respect pour ceux qui travaillent dans la fonction. Mais avec ce qui m'est arrivé, je ne pourrais plus adhérer à tout ça.
- Speaker #0
Oui, je comprends. Et alors, j'ai envie de te poser une dernière question. Comment on fait pour reprendre sa place quand on revient après deux ans d'absence ? pour récupérer petit à petit, renouer avec ton quotidien, avec tes enfants, ta femme, tes amis. Ta vie, tout simplement ?
- Speaker #1
Pour ma femme et mes amis, ça se refait naturellement. Mais par contre, pour le reste, la thérapie, c'était d'écrire ce livre. Il fallait absolument que je raconte réellement à tout le monde ce qui s'est passé. C'est-à-dire, ce livre, il n'a pas été édulcoré. C'est réellement ce qui s'est passé que j'ai raconté. Puis c'est une audience publique, tout le monde peut avoir accès à la procédure. Ils constateront que... La coquille était vide, le panier était vide. Tout ce dont on m'a accusé, c'était de la science-fiction.
- Speaker #0
Et avec ta plus jeune fille, pour créer justement du lien, etc., ça a été, j'imagine, l'une de tes priorités quand t'es sorti de prison. Est-ce que ça a été quelque chose de difficile ?
- Speaker #1
Ça a été quelque chose de très difficile, puisque dès le premier jour, je l'ai ressenti. Je suis rentré chez moi, entouré de ma famille. Et puis, à un moment, tout le monde est parti dormir. Et quand je suis monté dans ma chambre pour intégrer mon lit, ma fille me regardait avec l'air d'une fille qui se pose des questions. Et puis, à un moment, elle demande à ma femme, elle lui dit, mais qu'est-ce qu'il fait le monsieur dans notre chambre, le monsieur ? Et puis, là, elle s'est mise à pleurer. Il était hors de question que je rentre dans le lit. Et j'ai dû quitter la chambre et ça a duré une bonne semaine. où j'ai dû la réapprivoiser. À chaque fois que je rentrais, je ramenais un petit cadeau, un petit gâteau, une petite blague, un petit livre. Et puis là, on est devenus inséparables.
- Speaker #0
C'est formidable. Tu as au moins cette satisfaction de te dire qu'ils n'auront pas réussi à te le prendre, ça.
- Speaker #1
Ils me l'ont quand même pris et personne ne me le rendra. Comme je le dis toujours, quand ma femme a annoncé les premiers pas de ma fille, c'était dramatique. J'ai assisté aux premiers pas des autres enfants. Et puis elle, c'est pas quelque chose. quelque chose qu'on peut me rendre. Ça, je peux l'imaginer, mais ne pas l'avoir vécu, ça me laisse une certaine amertume.
- Speaker #0
Bien sûr, je peux vraiment comprendre. En tout cas, je te remercie beaucoup d'être venue me raconter ton histoire. J'ai adoré ton livre. Il s'appelle « Bilka, l'affaire de la Bac 18 » . Il se lit extrêmement facilement et il est très agréable. On rentre dedans, on passe par toutes les émotions et surtout, on ne peut plus le lâcher. que... Si vous avez été touché par l'histoire de Karim, je vous recommande vraiment la lecture du livre. Et je te remercie encore d'être venu partager ton histoire à mon micro.
- Speaker #1
Merci de m'avoir reçu et à bientôt.
- Speaker #0
À bientôt. Voilà, le moment est venu de se quitter. J'espère que vous avez apprécié cet épisode. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir un nouvel invité, un nouveau parcours et se faire embarquer dans un nouveau virage. En attendant, prenez soin de vous et bonne semaine.