Speaker #0Bienvenue dans Zone d'Influence, je suis Léa Landman. Alors la situation est la suivante : aujourd'hui Gaza est détruite. Pas partiellement, massivement. Des quartiers entiers rasés, des infrastructures hors service, une économie à l'arrêt, la plupart de la population dans des tentes. Et dans ce paysage-là, une question très simple s'impose. Qui gouverne Gaza maintenant ? Avant le 7 octobre, la réponse ne faisait pas de débat. C'était le Hamas. Pas seulement parce qu'il avait des armes mais parce qu'il contrôlait le civil. Donc c'était le Hamas qui décidait qu'il pouvait commercer, importer, reconstruire, travailler, sortir de Gaza. Il avait un droit de vie et de mort sur les gens. Il pouvait décider du sort d'un marchand, bloquer une activité, autoriser ou interdire. Il était infiltré dans les administrations locales, mais aussi dans les ONG palestiniennes, mais surtout internationales, y compris dans des structures comme l'UNRWA. Le pouvoir politique du Hamas donc passait par là. Contrôler le civil, c'était gouverner. Mais cette réalité n'existe plus et à partir de là en fait son calcul change. Il sait qu'il ne pourra plus exercer un pouvoir politique officiel, pas tant que le cadre est imposé d'en haut par les États-Unis via une architecture nouvelle. Et là on sort de Gaza. Parce que cette architecture c'est le fameux « Board of Peace » . Le « Board of Peace » qui ne gouvernera pas Gaza au quotidien évidemment. Il fixe le cadre, il décide qui est légitime, qui n'est plus légitime. Et c'est là que tout le centre de gravité se déplace. Parce que si on y réfléchit, cette architecture c'est vraiment la mise en œuvre de la diplomatie transactionnelle de Trump. Influence, argent et légitimité sont explicitement liés. Et cette logique, elle est écrite noir sur blanc. Un siège permanent au Board of Peace coûte 1 milliard de dollars. Sans cette contribution, vous pouvez y siéger pendant 3 ans. Donc l'argent achète l'influence directement, officiellement. Autrement dit, le pouvoir politique de Gaza a été déplacé hors de Gaza dans des mains qui ont chacune des intérêts complètement différents. Donc le Hamas le comprend très bien, il ne peut plus gagner sur ce terrain-là. Il en tire donc les conséquences. Il va se replier sur ce qu'il peut encore préserver. Il conserve des capacités militaires, des tunnels, des armes cachées, une capacité de recrutement. Et pendant que d'autres gèrent l'eau, les déchets, les écoles, lui se reconstruit ailleurs. C'est ça la nouvelle donne parce qu'en fait il va se focaliser sur sa survie et sur sa survie militaire. Mais cette architecture à peine posée commence déjà à produire des tensions. Bon, alors évidemment une architecture politique ne fonctionne jamais dans le vide. Elle produit immédiatement des frictions. Et c'est exactement ce qu'on voit avec l'executive board du Board of Peace. Parce que c'est là que le pouvoir réel se concentre. Et c'est là que les tensions apparaissent en premier. Notamment la présence de la Turquie et du Qatar qui seraient l'opposent catégoriquement. Et leur présence, ce n'est pas un détail technique. Elle est profondément politique. Trump l'aveu leur a demandé d'être là. Donc tant que le Hamas existe... Doha reste un acteur incontournable. Tant qu'il reste un acteur incontournable, il conserve une influence diplomatique disproportionnée par rapport à sa taille, ce qui est exactement la stratégie qatari et d'ailleurs faire partie de toutes les négociations compliquées. Donc un désarmement rapide et complet du Hamas priverait le Qatar de ce rôle d'intermédiaire unique entre l'organisation et l'Occident. Doha ne cherche pas du tout un Hamas tout puissant ni un Hamas disparu. Il cherche un Hamas suffisamment présent pour continuer à compter. Sans parler évidemment du rapport idéologique aux frères musulmans. Alors pourquoi la Turquie tient-elle tant à être là ? Parce que Gaza, au-delà de la Syrie, c'est son point d'entrée dans le Levant. Parce que la Turquie poursuit une stratégie d'expansion régionale. Et parce que le Hamas est une branche des frères musulmans, un courant idéologique qu'Ankara évidemment soutient depuis des années. Vu de Jérusalem, la lecture est beaucoup plus sèche. Israël ne veut pas d'acteurs qui voient le Hamas comme un interlocuteur légitime à préserver. ni d'ailleurs des acteurs qui parlent toute la journée d'Israël comme un ennemi. Israël veut une architecture qui mène, en fait, au désarmement du Hamas. D'où les tensions ouvertes autour de la composition de l'executive board, avant même que le dispositif ne soit pleinement opérationnel. Maintenant, descendons d'un étage. En dessous de ces instances internationales, il y a un autre niveau, plus discret mais tout aussi important. C'est la commission technocratique palestinienne. Officiellement, ce sont des profils indépendants, chargés de gérer le quotidien. on y retrouve d'anciens responsables de l'autorité palestinienne, des figures comme Ali Ausha, un ancien haut responsable de l'autorité palestinienne. C'est là que le bas blesse. Du côté palestinien, y compris au sein du Fatah, des cadres accusent ouvertement l'autorité palestinienne d'être infiltrée par la corruption. Comment un comité technocratique peut-il être crédible si l'autorité dont il est issu ne l'est pas ? Et là, vous vous demandez Israël dans tout ça. Parce qu'Israël ne voulait pas du tout du retour de l'autorité palestinienne à Gaza. Et pourtant, par la porte technocratique, une partie de ces anciens cadres revient. Alors ce n'est pas tant une contradiction qu'un compromis, parce qu'une gouvernance civile faible est évidemment préférable à un Hamas politiquement structuré. Par contre, ça veut dire quand même une chose, c'est que cette gouvernance à Gaza ne sera pas... pas politiquement neutre puisqu'il faut qu'ils fassent encore avec le Hamas et on connaît très bien les relations entre l'autorité palestinienne et le Hamas, avec Israël, etc. Donc cette commission qui est présentée comme technique ne le sera pas, mais il faut encore que ce dispositif réussisse à administrer Gaza. Au sein de ce dispositif, il y a un personnage très intéressant qui est Nikolai Mladenov. C'est le haut représentant pour Gaza au sein de l'executive board du Board of Peace qui donc doit superviser le comité... technocratique, c'est le big CEO de toute cette histoire. Il a été ancien coordinateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, mais il a une particularité, c'est qu'il a été très respecté aussi bien par les Israéliens que par les Palestiniens qui ont travaillé avec lui. Il aime la région, il connaît les lignes rouges, les blocages, les illusions aussi. Et aujourd'hui, il évolue dans un cadre régional nouveau, notamment lié aux Émirats, puisqu'il dirige leur académie diplomatique. Et ça, ça nous dit quelque chose dans le monde dans lequel on se situe désormais. Un monde post-processus de paix classique, mais un monde des accords d'Abraham. Un monde d'arrangements fonctionnels, pas de solution définitive ni immédiate. Il y a encore un acteur pour qui cette question n'est pas du tout théorique. Comme pour Israël, aucune structure ne peut fonctionner sans tenir compte de la géographie. Je parle évidemment de l'Égypte. Et c'est là que l'Égypte redevient incontournable. Parce que pour l'Égypte, le Hamas, ce n'est pas du tout une abstraction idéologique, c'est vraiment une expérience sécuritaire directe. Le Hamas est une branche des frères musulmans que le Caire combat. Il a été impliqué dans des trafics d'armes vers le Sinaï, dans des interactions avec des groupes djihadistes liés à Daesh, toujours dans le Sinaï, dans une dynamique de déstabilisation que l'armée égyptienne a mis des années à contenir. Donc pour l'Égypte, un Hamas réarmé à Gaza, ce n'est pas un sujet palestinien, c'est un sujet égyptien. C'est une menace à sa frontière. C'est pour ça que l'Égypte accède d'ailleurs à une gouvernance technocratique faible. Ce n'est pas par idéalisme, c'est par calcul. Mieux vaut un civil fragile évidemment qu'un Hamas structuré et armé. Et c'est pour ça que le comité technocratique se réunit au Caire. Parce que le message est clair, Gaza ne se gouvernera pas sans l'Egypte. Et maintenant regardons les conséquences. Concrètement, qu'est-ce que ça change ? Pour les Gazaouis, ça veut dire une chose simple, le pouvoir n'est plus là où ils vivent, les décisions se prennent ailleurs. L'administration du quotidien existe mais sans perspective politique claire. On gère, on répare, on distribue, on reconstruit, mais on ne construit pas quelque chose qui peut ressembler à un projet. Et pour les Palestiniens, plus largement, Gaza entre dans une logique de gestion internationale. Pas de solution politique immédiate, pas d'horizon relativement. Donc la vraie question, celle qu'on évite, c'est celle-là. Est-ce qu'on peut vraiment construire une économie viable à Gaza ? Ou est-ce qu'on va continuer à fonctionner à coups de dons avec tous les risques que ça implique sur la distribution et les détournements ? Et côté israélien, la situation n'est pas beaucoup plus confortable. Leur sécurité dépend désormais d'un système qu'ils ne contrôlent pas entièrement. d'acteurs dont les intérêts ne sont pas toujours alignés avec les leurs, et d'une force de stabilisation internationale qui pour l'instant n'existe pas. Après ce scénario Israël est déjà vu ailleurs, au Liban, avec une force internationale la finule et un Hezbollah qui se réarme quand même. Reprenons notre question du départ. Qui, au final, gouverne Gaza aujourd'hui ? C'est Nile-Khamas comme avant, ce n'est pas Israël non plus, c'est certainement pas l'autorité palestinienne. Fragmenté, imposé d'en haut, appliqué en bas et contourné sur le terrain. Alors ce qui a changé quand même depuis le 7 octobre, c'est pas seulement l'équilibre militaire, c'est le déplacement du pouvoir politique hors de Gaza. Et tant que ce pouvoir restera éclaté entre structures internationales, gestion civile fragile et coercition armée, Gaza restera gouvernée sans être réellement gouvernée et l'idée d'un État palestinien semble être bien plus éloignée. Vous venez d'écouter Zone d'Influence, on se retrouve la semaine prochaine.