- Anne
L'esprit malin, c'est de s'intéresser à l'autre, c'est de se laisser surprendre. Pour moi, la première force d'engagement, c'est quelque chose qui me donne un surcroît de vie. On a ces ressources près de chez nous et que c'est une force dans le monde qui vient. Et cette équipe, c'est vraiment un collectif qui croise des regards, qu'on suit ensemble.
- Eric
Bienvenue dans Cap Regen. Je suis Eric Duverger, le fondateur de la CEC, une association qui existe pour rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Tout le monde en parle de cette nouvelle économie ? qui régénèrent au lieu d'extraire, mais le défi est immense. Dans cette saison 2 de Cap Regen, on va élargir les récits pour aborder de nouveaux modèles d'affaires, pour approfondir sur le social et sur la biodiversité. Bref, plus de régénération. Avec Cap Regen, nous donnons la parole à des dirigeants engagés au cœur de l'action. Bonjour Anne.
- Anne
Bonjour Eric.
- Eric
Alors Anne, je te propose de faire un pacte. Ce pacte, il tient en trois mots. courage parce qu'il en faut du courage quand on veut changer le monde authenticité l'authenticité de notre échange et pragmatisme on va essayer de donner le plus d'exemples concrets donc les trois initiales courage authenticité pragmatisme ça fait cap alors anne cap ou pas cap ah
- Anne
bah écoute j'aime beaucoup ces trois mots que tu me proposes alors on se lance anne on va parler un peu de toi
- Eric
Tu es diplômé de l'ESCP Business School. Tu es aussi diplômé en urbanisme à Sciences Po. De 2004 à 2010, tu as été directrice générale du groupement d'intérêt public de Grigny-Viry. En 2010, tu fondes l'association Voisins Malins pour recréer du lien entre les habitants des quartiers populaires et les institutions avec des projets collectifs. Tu as aussi obtenu la distinction HOK en 2013 et tu as participé en 2024 à la CEC des Nouveaux Imaginaires. Alors, déjà une première question, Anne. Qu'est-ce que tu voulais faire quand tu étais petite ?
- Anne
Le premier métier, qui était vraiment un métier de cœur, c'était d'être fermière ou cultivatrice. Parce que ma meilleure amie, en Normandie, avait cette profession. Et en fait, c'est plus une vocation d'ailleurs. Je me voyais habiter, comme elle, dans une ferme à la campagne. Et finalement, j'ai complètement bifurqué puisque je travaille dans les banlieues, dans des quartiers qui sont très urbains.
- Eric
À la CEC, on parle beaucoup de régénération, de l'économie régénérative. Et on se focalise souvent sur la régénération des écosystèmes naturels. Là, aujourd'hui, on va parler plutôt des écosystèmes sociaux. Et c'est un angle qui semble hyper important pour nous. Et la régénération sociale, c'est au cœur de ton engagement. Et on va vraiment essayer de décrypter. cette régénération sociale. Aussi, on va parler beaucoup de liens. Il me semble que ce que vous proposez avec Voisins Malins, c'est de créer des liens. On sait que c'est hyper important dans le monde actuel de travailler des liens. Et puis aussi, l'occasion de parler avec toi, ce sera l'occasion de parler de la notion d'engagement, puisque ta vie est un engagement. Alors déjà, est-ce que tu peux nous présenter ton initiative lancée en 2010, Voisins Malins ?
- Anne
Voisin malin. C'est un projet qui détecte et valorise les talents de personnes qui habitent dans ces quartiers populaires pauvres, leur curiosité, leur envie de comprendre ce qui se passe, de contribuer à changer la donne et leur envie d'aller vers les autres. Et donc, il s'agit qu'ils créent des messages sur des sujets de leur vie quotidienne, leur santé, l'éducation des enfants, leur habitat, et qu'ils aillent à la rencontre de leurs voisins. pour amorcer la discussion sur ces sujets et faire en sorte que les gens disent « ça me concerne, c'est important d'agir et je sais comment agir pour changer ma situation » et sortent de chez eux, fassent des démarches, participent à des réunions de parents d'élèves par exemple, etc. Petit à petit, ils prennent confiance en eux-mêmes et dans le fait qu'ils ont une place et un rôle à jouer dans la société.
- Eric
Est-ce que tu peux nous donner quelques chiffres sur l'impact, le nombre de personnes touchées ? par cette association depuis sa création ?
- Anne
Depuis sa création, on estime qu'on a touché, à travers les entretiens qu'on réalise en porte-à-porte, essentiellement, pas loin de 500 000 personnes qui habitent dans une quarantaine de grands quartiers, les plus grands quartiers pauvres des grandes conurbations de nos métropoles, sur cinq régions. Pour ces personnes, près de 70 % d'entre elles disent qu'elles ont appris des informations nouvelles pour elles et importantes. Et 65% disent prendre une initiative à l'issue d'une rencontre avec un voisin malin.
- Eric
Est-ce que tu peux... nous faire un flashback et revenir dans ces années 2010-2011, comment t'es venue cette idée-là et comment finalement tu as lancé cette initiative ?
- Anne
Alors le flashback va être encore plus ancien que 2010, puisque je pense que ma prise de conscience que c'était important pour moi cette relation avec ces personnes différentes de moi qui habitaient dans ces quartiers, je l'ai eu au Chili en 1980, entre 90 et 93, où là j'étais comme volontaire dans une ONG qui faisait du microcrédit. Ce qui m'a impressionnée, c'est de rencontrer les personnes qui vivaient là, qui étaient actives comme micro-entrepreneurs, donc qui avaient leur petite activité de subsistance, de couture, de boulangerie, d'artisanat. Le fait de pouvoir accéder à cette chance complètement improbable d'avoir un microcrédit, qu'on leur fasse confiance, et de pouvoir acheter une machine à coudre, un four. C'était tellement extraordinaire que leur premier réflexe était de le partager à leur voisinage, à leur famille. Donc on faisait des réunions d'appartements un peu genre Tupperware pour que tout le monde comprenne qu'il y avait cette possibilité et comment faire pour y arriver et finalement se disent c'est possible je vais y arriver. Et je me suis dit il y a une force énorme chez ces personnes qui vivent vraiment pauvrement dans des populations qui sont comme des favelas au Brésil. finalement ces personnes qui n'ont pas grand chose quand elles ont une opportunité qui est importante pour elles, leur premier réflexe, c'est de se dire, c'est génial, il faut que tout le monde en profite. Et là, j'ai trouvé qu'il y avait une force de transformation de ces réalités énormes que j'ignorais complètement. Et je me suis dit, finalement, c'est ça qui m'intéresse, c'est de trouver ces personnes. Je suis sûre qu'en France, on a aussi des gens comme ça et leur permettre de comprendre les opportunités qui existent et de pouvoir entraîner les autres. J'ai compris que ça, c'était du développement local. Puisqu'on part des forces vives d'un territoire et on les interconnecte et on permet qu'elles entraînent le territoire en rencontrant des forces extérieures. Mais ça vient quand même d'un mouvement qui vient d'abord des ressources et des forces d'un territoire. Alors qu'on a plutôt tendance, quand on ne connaît pas ces territoires, à projeter sur eux des manques, des faiblesses, des difficultés. Et c'est quelque chose qui ne les aide pas à prendre un peu leur destin en main. C'est en agissant, en étant reconnu dans ses capacités. que derrière on peut accepter une aide. Pendant 15 ans, j'ai travaillé dans ces quartiers autour de Lyon, en région parisienne. Et donc je dirigeais ce groupement d'intérêt public à Grigny, dans les Saônes, en 2008, depuis quelques années, quand il y a eu des élections municipales. Et la ville commençait à se transformer après quasiment 30 ans d'abandon, alors qu'on annonçait des améliorations et les habitants n'y croyaient plus. Et donc on se disait les gens vont reprendre confiance, c'est génial, ils vont se déplacer pour aller voter. Et en réalité ça a été la pire catastrophe électorale qui soit, puisque en 2008, le maire de cette ville de 27 000 habitants qui a été élu par 2500 voix, un cumul de gens qui n'avaient pas le droit de voter, mais ensuite ceux qui ne sont pas allés chercher leur carte d'électeur, et tous ceux qui ne sont pas allés voter. Donc, il y avait plus de 50% d'abstention et ceux qui étaient dans un vote très contestataire et, je dirais, avec une forme de violence, de nihilisme. Donc, je me suis dit, je me suis dit, mais on a tout faux, en fait. Les gens ne se sentent pas concernés par tous ces changements qui ont démarré, mais qui se font sans eux. Et ils ont des sujets importants pour eux aujourd'hui, dont ils aimeraient pouvoir se saisir sur l'éducation des enfants, l'alimentation. la propreté de leur immeuble. Donc, j'avais, à l'époque, on avait mis en place dans l'équipe des habitants traducteurs qui avaient une langue d'origine et le français et qui allaient à la rencontre de parents d'élèves, enfin dans les écoles, pour leur permettre de comprendre qu'il y avait des opportunités d'apprentissage, par exemple de la lecture pour des enfants en échec. Et c'est des gens qui ne parlaient pas français, donc ils n'avaient pas connaissance de ces possibilités, ils ne s'en saisissaient pas, ils n'osaient pas. Et là, les traducteurs permettaient que les gens se disent « Ah mais c'est génial, je vais y aller » et inscrivaient une centaine de familles comme ça, ont inscrit leurs enfants dans ces parcours de réussite éducative qui étaient assez géniaux. Et cette équipe de traducteurs, ils étaient une douzaine, parlaient douze langues, ont commencé à discuter, à se former sur l'école, à s'enthousiasmer en comprenant les possibilités qu'il y avait pour leurs enfants et à prendre des initiatives autres. Et je me suis dit « Mais en fait, ces personnes que j'avais vues au Chili, elles sont là. » Donc le fait de leur apporter, de les reconnaître, de valoriser finalement leur talent, leur envie de comprendre et de transmettre et d'entraîner les autres et de contribuer à changer la réalité à travers ce petit... les petits contrats qu'on avait avec eux, en fait c'est un potentiel de transformation énorme. Et je me suis dit, c'est ça qui m'intéresse, puisque dans ces quartiers, les gens n'ont plus confiance, sont déconnectés, ont l'impression que les transformations, enfin c'est pas qu'une impression, se font sans eux, alors qu'ils ont des sujets importants qui sont en souffrance et que par ailleurs, ils ont envie de contribuer et qu'on ne leur permet pas de le faire. Donc il faut inventer quelque chose qui aille à la rencontre de ces personnes. qui sont aujourd'hui les voisins malins, et leur donner un rôle, une organisation pour qu'ils prennent cette place.
- Eric
Finalement, il y a peut-être deux bénéficiaires. Le bénéficiaire qui sont ce que tu appelles les voisins malins qui ont ce talent et qui vont aller au contact. Et puis les autres bénéficiaires qui sont les personnes qui vont être contactées, qui vont justement pouvoir accéder à des nouveaux services. Est-ce que tu peux nous décrire ces deux populations ? et puis nous dire en nombre aussi combien et comment elles sont formées.
- Anne
Les voisins malins sont par définition des gens très différents. On en a aujourd'hui 170. Ils ont un contrat de travail, donc ça c'est un acte fondateur du projet, en CDI. C'était important pour des personnes qui sont dans une précarité, une insécurité. d'avoir ce socle de confiance, d'engagement de notre part, et de marquer ainsi une reconnaissance par l'accès à des droits et aussi un revenu, un statut, d'un rôle important de montrer la création de valeur qui était attendue d'eux et sur laquelle on misait. Mais ce contrat est à temps très partiel. C'est par semaine, 4 à 5 heures. ski ski permet d'avoir dans une équipe de 10 personnes, donc en général sur un quartier on a 10 personnes, on a des jeunes, des retraités, des mères de famille, 70% de femmes, on a des profils très variés, on a toutes les langues du quartier qui sont parlées et cette équipe, c'est vraiment un collectif qui croise des regards, construit ensemble un message qui va pouvoir toucher tout le monde, un message pragmatique que chacun va porter avec ses propres mots. avec sa propre conviction et ensuite relise les situations qu'il voit en porte-à-porte, les difficultés, se donne des conseils et sont intelligents collectivement. Donc ça, ce sont les voisins malins. Et par exemple, tu as Nora à Marseille qui a une vie très compliquée. Elle dit j'ai perdu mon fils, il a été pris par la mafia et donc il est la moitié du temps en prison. Et en même temps, elle adore son fils et son fils, elle ne veut pas l'abandonner. Et elle, elle dit un petit coup de rouge à lèvres, on y va, on a la chance, on est à Marseille, on prend la canette de coca, on va avec les enfants sur la plage et la vie est belle. Enfin voilà, ce sont des personnes comme ça. Et puis tu as aussi Léoncy à Évry qui, elle, était au Rwanda, était une femme qui a été très engagée dans les droits de la femme. en disant que ce n'est pas normal que les femmes n'aient même pas un lot peint de terre, qu'elles cultivent pour leur mari et en fait elles n'ont aucun droit. Donc elle a fait progresser cette cause. Puis pour les raisons politiques, elle a dû arriver en France. Et là, elle continue à s'engager en disant qu'on a la chance en France. La femme a vraiment des droits, il faut le faire savoir. Il faut que les femmes se forment, sortent de chez elles, osent prendre leur place dans la société tout simplement. Donc en fait, il y a une diversité des étudiants. un étudiant qui est à Paris indien qui lui a fait des études d'informatique, a très bien réussi. Et il a dit moi je suis devenue voisin malin parce que j'arrivais d'Inde et j'avais besoin de comprendre quelle était la société et de me sentir utile. Et ça fait huit ans qu'il est chez nous et aujourd'hui lui son exigence c'est de pouvoir continuer à faire voisin malin. Donc il faut qu'il dégage à peu près une vingtaine d'heures par mois en plus de son boulot pour faire voisin malin. Donc voilà les profils des voisins malins. Pour beaucoup d'entre eux, 70% de femmes, donc je devrais dire elles, à travers voisins malins, mettent la main sur ce qu'elles portent d'essentiel. Finalement, elles disent parfois, moi j'ai trouvé mon identité dans ce rôle de voisin malin. Et ensuite, ceux qui se sentent utiles apprennent toute une série de sujets. Donc la curiosité, l'apprentissage est un moteur fondamental. Mais aussi, acquièrent des compétences professionnelles qu'elles vont ensuite valoriser dans des métiers. à côté des formations et enfin deviennent des citoyens à part entière. En fait, c'est ce que disent les maires témoins des voisins malins. Les voisins malins deviennent des citoyens à part entière qui prennent une part active dans leur ville. Donc, ce sont un peu des rôles modèles. Donc, ça, c'est nos premiers bénéficiaires et ce sont aussi nos acteurs.
- Eric
Et les deuxièmes bénéficiaires, c'est ceux dans le porte-à-porte qui sont chez eux et qui accèdent à des nouveaux services ou des explications. Comment ça se passe justement ce porte-à-porte ?
- Anne
Ce porte-à-porte, c'est pas facile. C'est une des raisons pour lesquels on ne peut pas faire ça plus de quelques heures par semaine. C'est fatigant le porte-à-porte parce que vous rentrez du travail, vous avez fait une heure et demie de route, changé trois fois de bus, vous arrivez chez vous et vous posez votre sac à main et vous mettez votre badge de voisin malin, vous prenez votre tablette et vous ressortez dans le froid, la nuit, et vous avez votre tournée à faire. Et là, les ascenseurs sont souvent en panne. Il n'y a parfois pas de lumière dans la cage d'escalier, donc vous montez, vous frappez à la porte, il est 6-7 heures du soir, c'est après l'école, les gens sont fatigués, et donc la personne ne répond pas vraiment, vous insistez, puis finalement vous lui parlez à travers la porte, « Bonjour, je m'appelle Hawa, j'habite le quartier, je voudrais vous parler de votre consommation d'eau, est-ce que ça vous intéresse ? Vous savez combien vous payez ? » La personne dit non, je n'ai pas le temps, mais ne vous inquiétez pas, je ne viens rien vous vendre, je viens vous donner un conseil, vous verrez, ça peut vous être utile. La personne ouvre la porte et là, finalement, ça dure 20 minutes, une demi-heure parce que c'est un message extrêmement riche où on comprend que l'eau n'est pas gratuite. ensuite on comprend que finalement l'eau du robinet est potable alors qu'il y a beaucoup de gens qui ne boivent pas l'eau du robinet parce qu'ils n'ont pas cette habitude et puis on On comprend qu'on paye dans son loyer un contrat de maintenance, des robinets, et donc qu'on peut surveiller ses fuites et faire intervenir un plombier. C'est des choses très concrètes comme ça, sur lesquelles les gens s'intéressent. On est sur des messages plus complexes. Par exemple, depuis le Covid, la prévention des addictions. C'est un sujet extrêmement douloureux, délicat, il y a une honte, on n'en parle pas. Et comme on a tous été traversés par des tas de questions existentielles pendant le Covid, On a pris des habitudes. Donc les voisins malins, les premiers disent on va pas parler d'addiction quand on frappe à une porte, mais on va dire aux gens est-ce que vous avez pris de mauvaises habitudes pendant le Covid ? Et moi-même je me mets à boire du café, je me suis rendu compte que je buvais 5 ou 6 cafés par jour, j'étais comme une pile électrique, je ne pouvais plus m'en passer. Voilà, est-ce que vous, vous avez remarqué comme ça des addictions ? Et les gens se mettent à parler, ah oui mon enfant il est complètement addict à son ordinateur. Petit à petit les langues se délient et les gens parlent de leur fragilité. Parce que le voisin malin est à l'écoute, qu'il leur ressemble et que lui-même, je dirais, a vécu ça. Le voisin malin tire un fil et là, dit, vous savez, vous avez un service anonyme à votre écoute. Voilà, vous pouvez les joindre à tel endroit. Et donc, les gens derrière font des démarches. On est aussi sur les violences faites aux femmes. On a beaucoup été sur ce sujet et ce sont des sujets. pour lesquelles il faut avoir beaucoup de tact pour ne pas mettre en difficulté la personne en face que vous sentez fragile, déceler les signaux qui indiquent qu'elle est peut-être victime d'une situation de violence. Par exemple, si elle ne veut pas s'exprimer, si elle dit « c'est pas moi, c'est mon mari » , si vous comprenez qu'elle n'a plus aucun lien social. Et là, vous pouvez, avec beaucoup d'attention, l'amener à... venir à un café des femmes dans le quartier. Petit à petit, il fait qu'elle va pouvoir retrouver une relation avec d'autres et c'est un long chemin avant de pouvoir agir.
- Eric
Tu nous donnes des exemples très concrets, mais donc il y a sans doute une autre partie prenante qui sont les partenaires qui vont offrir ce service, ils peuvent être publics ou privés. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur ces partenaires et aussi sur le modèle économique qui tourne sans doute grâce à ça ?
- Anne
Oui, tu as tout à fait raison d'attirer l'attention sur ce point parce que c'est un autre élément fondateur de Voisins Malins. Le premier, c'était ces Voisins Malins avec un contrat de travail qui m'a été énormément questionné en disant « Mais t'es folle, t'as pas une ressource et tu commences par embaucher les gens en CDI. » Je dis « Justement, c'est moi qui fais le premier pas de la confiance et finalement, on nous le rend au centuple. » Mais le deuxième choix, ça a été de dire « On engage les acteurs qui opèrent ces services. » essentielles de la vie quotidienne dans les quartiers et vers qui on va orienter les personnes pour qu'ils se rendent compte qu'ils ont intérêt à s'appuyer sur la valeur qu'apportent ces habitants. C'est compliqué de réaliser ces services de manière correcte et efficace sans comprendre ce que vivent les gens et sans s'appuyer sur leurs ressources. Je vais leur démontrer que les voisins malins ont des capacités, une intelligence, une analyse des situations et des idées qui sont utiles. donc du coup L'argent qu'ils mettent dans les cabinets de conseil ou dans des brochures de communication, il ferait mieux de le rerouter vers des voisins malins. Moi, je connaissais les budgets qui existaient dans les projets de rénovation urbaine assez considérables pour ces cabinets. Je me disais, ça vaut le coup de les orienter autrement. Et la deuxième... La raison, c'est que, dès l'origine, je me suis dit, il ne faut surtout pas qu'on soit juste une rustine sur une jambe de bois, et qu'on entretienne un système qui dysfonctionne en apportant ce palliatif, par cette explication complémentaire, de choses qui sont mal conçues au départ. Donc, mon intention, c'est vraiment de contribuer de manière très pragmatique à changer des pratiques de service, la manière dont on s'adresse aux gens quand on les accueille à un guichet, euh Des petites choses comme ça qui aujourd'hui contribuent à entretenir cette défiance et cette exclusion. Et donc je me suis dit pour ça il faut que les gens s'engagent. Et pour qu'ils s'engagent il faut qu'ils aient un contrat avec nous et qu'ils mettent de l'argent. Si c'est du bénévolat, s'ils considèrent que ce qu'on fait ne vaut pas d'argent, ils ne vont pas mettre d'interlocuteur, ils ne vont pas être exigeants sur les remontées d'informations et les conseils qu'on va faire. Et donc, c'est important qu'ils mettent le prix. Donc, au début, on me disait, oui, oui, c'est très bien, vos bénévoles, parce que dans la représentation de ces acteurs, les habitants sont forcément bénévoles. Je dis, non, non, ce sont des salariés, vous allez voir, ils vont apporter du contenu, des propositions, vous allez avoir d'autres compréhensions. Un exemple qui m'a frappé, c'est par exemple, assez rapidement, ça devait être la deuxième année de notre existence, on était à Aulnay-sous-Bois, en partenariat avec Veolia, Aude, Ile-de-France. sur une copropriété en difficulté dans laquelle il y avait des impayés d'eau très élevés. Donc on faisait du porte-à-porte pour essayer de comprendre, expliquer aux gens comment vous consommez, est-ce que vous avez des fuites. Et en réalité, ce qui est ressorti de ce porte-à-porte, c'est que sur 800 premières visites qu'on a faites, la moitié des gens consommait de l'eau en bouteille. Et en fait... Et la raison pour ça, c'est qu'ils ne savaient pas que l'eau était potable ou ils avaient des doutes. Et donc Veolia a découvert ça, est tombé de sa chaise et a dit finalement, c'est beaucoup plus intéressant d'agir sur ce message que l'eau est potable et de faire en sorte que les gens reprennent confiance. Et c'est le sens même de notre métier, c'est d'apporter ce service d'une eau de qualité chez les gens. Parce que quand vous achetez des bouteilles, ça coûte cher. souvent vous avez toute la logistique de monter les bouteilles, en plus les ascenseurs sont en panne, puis après il y a le plastique qu'il faut jeter. Donc c'était un super message, et c'est pour dire que c'est ce type de prise de conscience qu'on opère, ou alors on avait travaillé avec la Poste, où en début de mois, c'est vraiment l'émeute dans les bureaux de Poste, parce que les gens vont chercher leurs allocations, et ça se passe la première quinzaine du mois, et donc les conseillers, les postiers sont débordés. Et là, il y avait un gros sujet. Alors, il commençait à y avoir ces bornes, mais les gens ne savaient pas les utiliser. Ils disaient qu'ils avaient oublié leurs lunettes, mais en fait, c'est qu'ils ne savaient pas lire. Et donc là, on a mis les voisins malins. Et finalement, les voisins malins, qui savaient très bien les astuces qu'ont les gens pour ne pas avouer le fait qu'ils ne savent pas lire ou utiliser une machine, les décomplexaient et les accompagnaient pour qu'ils comprennent en regardant les petits pictos. et en fait les personnes comme ça allaient pour... La moitié du temps, c'était pour consulter un relevé de compte bancaire et donc ce n'était pas la peine de faire la queue. Donc on a énormément dégrossi et apaisé l'ambiance dans les bureaux de poste et les gens ont pris confiance et se sont dit finalement quand je suis dans une gare de métro, je peux aller acheter mon ticket ou mon Navigo sans passer au guichet. Donc c'est en fait ce genre d'élément qui facilite la vie des services.
- Eric
Merci Anne pour tous ces exemples. Est-ce que vous êtes soutenue aussi à ce niveau-là ? Vous avez des subventions et autres de la part des pouvoirs publics ?
- Anne
Oui, alors en fait, ces missions de porte-à-porte, ces campagnes, elles sont financées, c'est quasiment des prestations de services, par les partenaires qui soient privés mais délégataires de services publics. dans les deux exemples que j'ai donnés, c'est dans le cadre d'une mission de service public, ou alors, je dirais, un tiers de nos partenaires sont... des délégataires de services publics ou des fondations d'entreprises. Après, le statut juridique varie. Donc, on a, par exemple, les mairies sur les questions d'isolement des personnes âgées, d'éducation des jeunes. Enfin, on a les métropoles qui sont des acteurs importants, beaucoup sur l'énergie, l'habitat. Et puis, on a aussi les agences régionales de santé, Pôle emploi. Et ensuite, on a aussi des partenaires qui sont aujourd'hui la majorité fondations d'entreprises ou fondations familiales qui nous permettent de travailler sur le fond du... Le projet, la formation des voisins malins, l'innovation. Et donc là, par exemple, on a eu un gros partenariat sur l'empowerment des femmes, de toutes nos voisines malines, 70% de femmes. Et on a construit un programme pendant trois ans avec les équipes pour partir de là où elles en sont et leur permettre d'agir, soit sur des situations de violence, mais aussi sur les plafonds de verre professionnels, sur leur place à prendre dans la cité, sur la manière dont on éduque les enfants. sans projeter de schéma genré. C'est un partenariat qu'on a eu, mais on a beaucoup de programmes de recherche avec des labos sur les questions de prévention en matière de santé. Comment faire en sorte que les programmes de recherche et de prévention incluent davantage ces personnes qui sont un peu hors des radars ? Dans les 500 000 personnes, il y en a, je dirais, près de la moitié qui vivent sous le seuil de pauvreté. Donc, c'est une caractéristique Merci. vraiment particulière. Les quartiers où on est présent, 40% des habitants au moins qui vivent sous le seuil de pauvreté, moins de services publics, parce qu'on est géographiquement plus éloigné des centres. Les gens passent beaucoup de temps dans les transports, à aller travailler. On a 70% de nos voisins malins. Dans ceux qui travaillent, la moitié d'entre eux ont un boulot à côté de voisins malins et 70% sont sur des horaires atypiques. Les voisins malins et les gens qu'on voit en porte-à-porte dans les quartiers, c'est vraiment un espèce de zoom sur la population qui vit dans les quartiers. Vous imaginez ce que ça veut dire en termes d'organisation de vie, en termes de fatigue. Ce sont les boulots qui bossaient pendant le Covid, ce sont les gens qui... les aides-soignantes, les personnes qui sont dans la sécurité, les personnes qui sont dans la propreté. Toutes ces personnes ont des problématiques de santé démultipliées par rapport à ce qu'on connaît nous. C'est un sujet important. On a pas mal de financements sur ces programmes de recherche. C'est à peu près un tiers de nos ressources qui ne sont pas liées aux campagnes de porte-à-porte et qui sont plus sur de la structuration, de la formation, de la recherche.
- Eric
Et peut-être juste pour reboucler sur le départ, tu parles de ton engagement sur des élections qui avaient lieu en 2008. Est-ce qu'au niveau de la citoyenneté et justement la participation à la vie ? Citoyenne, est-ce que vous avez une action aussi là-dessus, par exemple de s'inscrire sur les listes électorales, ou ça c'est un peu annexe ?
- Anne
Ça c'est intéressant que tu poses cette question parce que c'est la prise de conscience qu'on a eue cette dernière année en écrivant notre vision pour 2030 avec un plan stratégique pour y arriver. Finalement on s'est rendu compte qu'on construisait, on tissait de la citoyenneté. comment la citoyenneté passe par la compréhension de ce qui se passe, une information je dirais, sur son environnement, sur comment fonctionne le monde autour de soi. Ensuite, elle passe par l'accès à des services, à des droits élémentaires pour des personnes qui sont plus en difficulté. Et enfin, elle passe par la reconnaissance d'un rôle et par la participation, la prise de parole et la prise de responsabilité dans la cité. Et donc, c'est trois dimensions de notre action qui constituent cette citoyenneté. et Ce qui est nouveau par rapport à ce qu'on faisait jusqu'à maintenant puisqu'on ne le nommait pas, c'est qu'aujourd'hui la dimension collective est plus présente et la manière dont chacune de ces personnes existe en tant qu'agent d'une cité, d'un tout, d'un collectif, avec des ressources à apporter, une valeur singulière. Et donc, aujourd'hui, on a décidé de prendre notre part. par rapport aux enjeux démocratiques, qui sont en difficulté, en se disant, c'est du gâchis et c'est scandaleux que dans ces quartiers, on considère que, finalement, les personnes n'existent pas, sauf quand elles sont en émeute. Là, on se souvient qu'elles existent. Or, on a 95% des gens qui sont des personnes qui ont envie de bien faire, qui ont envie de participer, qui ont des talents. donc euh euh Aujourd'hui, on lance un programme, on a plusieurs partenaires pour ça, on attend la réponse de l'Europe, on fait ça sur trois pays, qui vise à faire émerger, à partir de ces expériences d'engagement des personnes dans les quartiers, à commencer par les voisins malins, une notion de citoyenneté qui soit au-delà du vote. Et la citoyenneté, c'est déjà chercher à comprendre, à prendre sa part et à tisser du lien, enfin, faire en sorte que les gens ne soient pas seuls. Donc, aller en porte-à-porte, engager la discussion sur ce sujet-là, pour que les gens se disent, moi aussi je suis citoyenne. citoyens, alors que j'ai tendance à me replier, à me sentir négligée. Dans nos équipes de voisins malins, il y en a à peu près un tiers qui n'ont pas le droit de vote et qui ne peuvent pas l'avoir, mais qui sont des citoyens quand même. Ces personnes, il ne faut pas les exclure. Mais parmi ceux qui potentiellement ont le droit de voter, il y en a plus de la moitié qui ne l'exercent pas, soit par négligence, soit par vie compliquée, soit par manque de conviction. et donc... On va faire un appel au vote et ça commence par les voisins malins. Donc le travail démarre tout juste et c'est un sujet extrêmement clivant parce que c'est un sujet qui renvoie souvent justement à une différence, de se sentir renvoyé à une origine différente qui n'est pas l'origine française. Et pour moi la citoyenneté c'est on partage tous une réalité, on a un patrimoine commun de valeurs, de droits, de cultures et donc comment... Les personnes qui sont là, elles sont là parce qu'elles adhèrent, elles ont envie et comment elles enrichissent aussi ce patrimoine. C'est le sujet de demain.
- Eric
Alors, on va faire un détour par ton expérience dans la CEC. Donc, tu as participé pour voisins malins à la CEC des nouveaux imaginaires en tant que dirigeante de cette association. On peut le dire, tu étais une des figures de ce parcours pour penser à de nouveaux imaginaires, de sociétés, aussi du monde de l'entreprise. du monde de l'impact. Est-ce que tu peux nous dire comment tu es venue dans cette aventure et peut-être ce qui t'a marqué dans l'aventure CEC ? Qu'est-ce que ça t'a apporté ?
- Anne
Ce parcours m'a apporté la conscience que les sujets qui m'intéressent, ces sujets de citoyenneté, de reconnaître et de finalement donner une place à la citoyenneté de ces personnes qui aujourd'hui sont invisibilisées, Ce sujet... intéressait des acteurs qui n'étaient pas du tout de ma sphère professionnelle ou de ma sphère d'intervention. Et donc tous ces fabricants de récits s'intéressaient énormément à, concrètement, que font les voisins malins, qu'est-ce qui se passe dans ces quartiers. Il y a eu l'occasion de faire venir des voisines malines qui ont animé un atelier sur les éco-gestes. Elles avaient énormément de ressources et d'astuces Merci. qui ont complètement retourné les participants à l'atelier, qui étaient des gens qui n'avaient rien à voir avec les quartiers, qui étaient plutôt des acteurs des médias, en fait, et des productions et diffusions de récits, puisque c'était la CEC Nouveaux Imaginaires. Et donc, là, j'ai vécu l'expérience en vraie grandeur de cette transformation par la découverte de ressources et de capacités qu'on ignorait ou qu'on n'attendait pas chez des personnes qui sont pourtant... pour autant qu'ils habitent juste de l'autre côté du périphérique. Donc ça, pour moi, ça a été très enthousiasmant de vivre ça. Après, c'était un peu à petite échelle. Donc, comment je transforme ? C'est un peu la question que je me pose. Ensuite, la deuxième chose, je dirais, qui m'a énormément marquée, c'est cette dimension collective de la CEC. Chacun des représentants de ces boîtes assez prestigieuses de production, de diffusion de récits, Chacun, individuellement, était convaincu, était engagé sincèrement, mais avait plein de doutes sur la capacité à transformer sa boîte et sur conscience que le système était quand même très verrouillé, très difficile. Alors, ils s'attaquaient tous aux gouvernances de leurs organisations, mais c'était vraiment un parcours du combattant. Mais ce qui donnait vraiment, ce qui permettait d'y croire, c'est le fait de faire collectif et que finalement, cette préoccupation... On n'était plus seul ou deux à la portée dans une organisation, mais que finalement il y avait 50 organisations qui réfléchissaient ensemble. Et qu'il y avait une émulation, il y avait une créativité et une audace tout d'un coup qui s'est exprimée. Et là moi j'y ai cru, alors que j'étais un peu sceptique en arrivant. En réalité il y a eu une mise en action et qui se concrétise à travers ces feuilles de route. Et le fait de s'engager devant d'autres avec sa feuille de route, ça crante. Ça crante différemment que si chacun fait ça de son côté. Donc là, il y a ce côté collectif qui est extrêmement puissant.
- Eric
Je suis allé voir ta feuille de route qui est en libre accès sur le site de la CEC, au milieu de plus de 1000 autres feuilles de route. Il y avait vraiment un élément qui ressortait, j'aimerais qu'on en parle, qui disait diffuser largement, le plus largement possible, l'esprit de voisins malins. Et donc, quelles sont les pistes que tu as ? pour essayer d'infuser plus largement ce que vous arrivez à faire.
- Anne
L'esprit malin, c'est de s'intéresser à l'autre, c'est de se laisser surprendre, c'est de regarder autrement une réalité qui est déjà là. Et ça, c'est quelque chose qu'on a beaucoup entendu dans cette CEC Nouveaux Imaginaires. On nous a dit qu'il ne faut pas inventer un truc délirant. Souvent, les ingrédients sont là, on ne les voit pas, et donc c'est regarder différemment la réalité qui est déjà là. Ça m'a énormément touchée, c'est exactement l'histoire de Voisin Malin, finalement c'est de se dire, ces personnes, elles sont dans ces quartiers, on n'a pas l'habitude d'aller dans ces quartiers puisqu'ils sont éloignés, en général ils ne sont pas très attractifs, on en a des images repoussoires, mais finalement ces personnes, on les croise dans notre vie, on les croise dans la rue, ce sont les personnes qui... qui ont tous ces métiers, finalement, de service. Et d'ailleurs, ces services, ils sont souvent rendus dans le centre-ville, mais les personnes habitent là où Foncy est moins cher, donc dans ces périphéries. Mais comment faire en sorte que, finalement, chacun ait la possibilité, comme je l'ai été moi, d'être enchanté, émerveillé, stimulé, mis en... en nouvelles dynamiques de création, de possibilités, par la rencontre d'une autre nature avec ces personnes, finalement, qu'on croise déjà dans notre quotidien et sur lesquelles on a des représentations faussées, on n'a pas la possibilité, on ne s'intéresse pas. Et je suis... Mon expérience, c'est que la vie, la richesse de vie de ces personnes qui ont des parcours extrêmement... divers, j'en ai donné un tout petit échantillon tout à l'heure, qui sont déjà confrontés à ce que c'est que vivre dans l'insécurité, le chaos, une forme d'inconfort. On l'a vu pendant le Covid, ces personnes ont des ressources humaines, je dirais universelles, fondamentales de l'homme, qui sont activées en permanence. Le cœur de ce qui fait notre humanité est présent. Quand on a des vies compliquées comme ça, et donc c'est peut-être ce qu'on appelle la résilience, en tout cas, c'est ce qu'on a vu se manifester pendant le Covid, avec des ressources d'entraide, des prises initiatives. Finalement, quand soi-même, on vit dans une forme de précarité, son voisin qui a un problème, qui se casse la gueule un peu plus que nous, on se dit ça pourrait être nous-mêmes. Et du coup, on en fait une priorité, on est capable tout de suite d'être présent. et moi je... Je dirais qu'il y a une compréhension, une conscience de ce qui est essentiel, de ce qui est le cœur, de ce qui nous fait hommes et femmes et qui a été un peu parfois négligé ou oublié dans nos vies plus sophistiquées, plus protégées, où on s'est un peu éloigné de ça et finalement on est dans un entre-soi qui est aussi protecteur, on en a besoin. Le récit que je voudrais faire c'est de donner aux gens l'envie de s'intéresser et finalement leur donner la possibilité de s'émerveiller sans faire la morale mais de se dire ah mais bon sang mais je ne savais pas. que cette personne que je croise le matin en arrivant au bureau et qui fait le ménage, en fait, elle peut être voisine maligne ou faire autre chose, et c'est quelqu'un d'extraordinaire. Et finalement, discuter avec elle et rentrer un peu dans sa vie, moi, ça m'apporte quelque chose qui est utile pour la mienne et de plus en plus face au chaos qui nous concerne tous, face à ce monde sur lequel on a de moins en moins de prises. Et c'est un peu les thèses d'Arsmut Rosa sur... Euh... Rendre le monde indisponible et apprendre à vivre dans une forme de résonance. La résonance, c'est de pouvoir se laisser impacter et déformer par les événements, se laisser transformer et accepter de ne pas être en maîtrise. Je dirais que ces personnes sont dans cette expérience. On a besoin, et c'est enthousiasmant, de découvrir que finalement on a ces ressources près de chez nous et que c'est une force dans le monde qui vient. Mon souhait, c'est de mettre ça en récit pour que localement, on puisse s'intéresser, quand on vit dans un quartier plutôt privilégié, au quartier d'à côté et avoir la possibilité d'aller contribuer à un projet, faire une action ensemble, créer de vraies rencontres. En fait, ce côté malin, il y a un côté impertinent, il y a un côté espiègle, il y a quelque chose de surprenant et qui donne un petit supplément d'âme à la vie, qui étonne. Pouvoir s'interroger et entrevoir d'autres horizons à travers la rencontre avec ces réalités différentes.
- Eric
Alors on va profiter de ton regard qui est très riche, très étayé sur les difficultés de notre société et puis les difficultés à faire société sur tous les territoires pour parler de ce sujet qu'on pourrait nommer la régénération sociale. Quand tu t'exprimes dans les médias, tu parles assez souvent de tissu social. Qu'est-ce que tu entends par tissu social ? Et est-ce que ce tissu social, tu penses qu'il est en train de se déliter ou justement qu'il y a des endroits où il est en train de se recomposer ?
- Anne
Je n'ai pas une définition consciente comme ça, mais je dirais que c'est déjà les solidarités de voisinage et familiales. Mais c'est au-delà de ce qui finalement est son cercle proche. Le cercle proche est très important et il y a des personnes qui n'ont pas ce cercle proche. Donc là, il y a déjà quelque chose à activer. Mais pour moi, le tissu social, ce sont des fils différents qui se croisent et qui ensemble se tiennent dans quelque chose de beau, qui peut résister si un fil viendrait à se fragiliser. Donc c'est quelque chose de vivant et qui se régénère. Et le tissu tient par sa diversité, par sa mobilité. Certains éléments sont plus solides à certains moments ou ont une certaine couleur. Et puis ensuite, ça va être d'autres qui apparaissent. Enfin, le tissu a quelque chose d'interrelié au-delà justement des proximités et des similarités ou des similitudes. Donc, Mon aspiration au tissu social, c'est qu'il y ait des connexions au-delà des cercles d'appartenance. Et c'est exactement ce que fait Voisin Malin. Et déjà, un premier exemple, c'est que dans ces quartiers, dans une équipe de Voisin Malin, les gens qui représentent plein de cultures d'origine, plein d'âges, ils habitent ce quartier, c'est la seule réalité qui les lie. Mais déjà, faire équipe et faire société entre personnes aussi différentes, C'est déjà un défi en soi et pouvoir se parler avec sincérité, avec confiance de ce qu'on pense vraiment, pouvoir s'ouvrir sur ses difficultés et sentir qu'on a des choses à apporter, c'est l'expérience qu'on fait à petite échelle dans une équipe de voisins malins. Les voisins malins disent que c'est une famille. Ensuite, ça s'élargit aux interlocuteurs qu'on croise dans son quotidien. Donc c'est l'animateur du centre social qui reçoit les enfants, c'est... le guichet à la poste. Toutes ces personnes aujourd'hui font partie du tissu social. En fait c'est par cercle concentrique pour moi que le tissu social peut vivre et se consolider. Nous avons aujourd'hui un conflit fort, une expérience douloureuse en tout cas, entre les agents de proximité, les gardiens d'immeubles, les guichetiers, les travailleurs sociaux, les instits de ces quartiers et les habitants parce que parce que ces personnes qui opèrent les services sont en fragilité, parce qu'elles ont des contraintes de plus en plus fortes par la complexification des dispositifs. Et du coup, elles ne sont pas dans les conditions d'être à l'écoute et de bien recevoir les personnes qui viennent les voir. Et on se retrouve dans un conflit entre des personnes qui n'ont aucune raison d'être en conflit. C'est un problème systémique, ça fait partie de ces nœuds, où finalement, ces personnes qui sont dans ces métiers... 90% d'entre elles sont là pour de bonnes raisons, elles ont envie de servir, elles ont envie d'être utiles et elles se retrouvent à se protéger dans des situations de souffrance. Et d'ailleurs, il y a une crise du recrutement dans ces métiers de proximité. Donc, pour moi, le tissu social, c'est déjà prendre soin de cette relation. Et donc, on est sur des expériences qui permettent de montrer que finalement, en se comprenant et en travaillant ensemble entre... une équipe de travailleurs sociaux et une équipe d'habitants volontaires, on trouve des solutions pour que le travail social fonctionne mieux, que les personnes osent aller faire des démarches, que les démarches soient couronnées de succès, que du coup les travailleurs sociaux aient de la fierté, de la satisfaction dans leur travail, et redonner du sens à ces métiers. Donc je dirais que le tissu social, ce sont... toutes les personnes qui sont amenées à se côtoyer. Le tissu social, c'est aussi quand vous allez travailler dans une tour à la défense, c'est de pouvoir échanger avec quelqu'un qui vit dans une autre réalité que vous et se rendre compte qu'on a quelque chose en commun et qu'on n'est pas repoussoir. Je trouve que la peur précède les relations. Pour aller au-delà de cette peur, il faut permettre des rencontres sur des sujets réels et pas uniquement théoriques, pas intellectuels, et des sujets qui font que les personnes se retrouvent parce qu'elles sont capables de faire quelque chose et de voir que ça marche en le faisant ensemble. Donc le tissu social, c'est créer ces occasions de rencontres et de satisfactions mutuelles qui permettent de dépasser ces peurs, ces représentations et de trouver du plaisir et de l'intérêt à une relation qu'on ne croyait pas possible avant.
- Eric
Alors merci, on arrive un peu à la fin de notre conversation avec trois dernières questions. Première question, puisqu'on a la chance de parler avec toi, sur la notion d'engagement, puisque ton parcours a été très engagé. pour la société, le tissu social et l'impact. Comment toi, tu qualifierais ce levier d'engagement et quelle est cette énergie renouvelable que tu as, d'où elle vient ? Parle-nous de ton engagement.
- Anne
On parle souvent de la colère comme moteur d'engagement. Je pense que j'ai un petit peu de colère en moi étant... Je dirais témoin direct de situations qui sont complètement indignes et qui ne vont pas en s'améliorant. Pour autant, pour moi la première force d'engagement c'est quelque chose qui me donne un surcroît de vie, c'est un enthousiasme, c'est vraiment l'émerveillement à découvrir ces forces et ces ressources là où je ne les attendais pas. C'est vraiment pas un parcours facile de piloter une grosse association, enfin une moyenne association comme Voisins Malins qui se transforme avec des équipes extraordinaires. Mais les vents sont durs et il y a des phases difficiles. Ce qui me permet de me régénérer et finalement de faire en sorte d'entrevoir de nouvelles manières de faire, de nouvelles solutions, c'est de me connecter à cette rencontre. c'est d'aller, de prendre mon téléphone et d'appeler une voisine maligne ou d'aller... passer une journée dans un quartier, de faire du porte-à-porte, de discuter avec les gens qui sont là, les gardiens d'immeubles, les jeunes. Donc c'est vraiment ça, c'est ça le moteur et je dirais que moi ça décuple mes forces. En fait c'est un peu fou, il y a une forme de naïveté là-dedans. Mon engagement c'est d'aller au vœu de ces maires au mois de janvier dans une ville populaire. Et de voir ce qui relie toutes les personnes qui sont là, de voir leurs liens, les motifs de fierté qu'elles ont. Et il y en a, enfin je ne sais pas si tu connais la ville de Grigny, qui est une des villes les plus pauvres de France, que j'ai vu se transformer en 20 ans et son maire a été élu meilleur maire du monde. Grigny c'est une ville où tout s'invente et on se dit la société peut changer. en commençant justement par ces territoires, juste parce qu'il y a des personnes qui croient en elles et qui osent s'ouvrir vers l'extérieur. Donc voilà, moi c'est ça qui me donne la foi, qui me donne de l'engagement. Et je suis allée cet été dans la grotte Chauvet. J'ai découvert, il y a 37 000 ans, ces fresques qui étaient faites à la lueur des torches par des hommes de Cro-Magnon. et qui sont d'une finesse, d'une complexité, qui ont demandé de la composition. Et on voit des perspectives, on a l'impression que c'est mouvant. Et que tu as les bifles, les bisons pourchassés par les fauves qui arrivent sur toi à la faveur d'un mouvement de roche. Je me suis dit, mais c'est extraordinaire finalement que l'homme, que l'humanité ait toujours eu cette... Cette force, cette capacité, c'est quelque chose d'universel. Et c'est ça, en fait, c'est ça, moi, qui m'anime. Et donc, mon engagement, ça a été petit à petit d'élargir mon prisme social, de faire des choix économiques. Ma liberté, c'est de ne pas m'encombrer d'obligations, de statut social. je suis aujourd'hui dans une forme d'agilité pour me sentir à l'aise dans des mondes très très différents et je suis un peu un agent connecteur et j'espère activer ce regard malin, c'est assez extraordinaire, à travers cette action, à travers les années, de rencontrer des tas de personnes qui sont dans cette envie, dans cet état d'esprit, de ne pas se laisser abattre par des petites choses très concrètes du quotidien, par... par la rencontre, de dire qu'on peut transformer le monde là où on est.
- Eric
On va aller sur la dernière question qui n'est pas la plus facile. Puisque tu as pu naviguer dans le parcours CEC, on parle beaucoup d'économie régénérative. Si tu avais une enfant de 10 ou 12 ans face à toi et tu devrais en une ou deux phrases décrire, c'est quoi la régénération ?
- Anne
Pour moi, l'économie, c'est la maison commune. C'est ça l'origine étymologique du mot. Et donc cet enfant, je lui parlerai de notre maison commune. Et je lui dirai, tu as une place essentielle dans cette maison commune. C'est important pour toi de trouver ce que tu portes d'essentiel et tu vas le découvrir en visitant la maison, en allant dans toutes ses pièces, donne-toi la possibilité d'aller à la rencontre de différentes parties de cette maison. Donc peut-être à travers des occasions que tu vas prendre dans des stages ou dans des voyages. Pour moi j'activerais cette curiosité et cette capacité à à s'ouvrir, à s'intéresser à des réalités très différentes et finalement à s'émerveiller, à s'enthousiasmer de cette diversité, de cette richesse. Elle a la possibilité de contribuer à faire que cette maison soit belle et cela en comprenant qu'il y a des germes de ce qu'elle aime, de ce qui la rend heureuse. dans toutes les pièces de cette maison, donc en lui permettant de le découvrir. Alors, ce n'est pas une phrase, c'est une expérience.
- Eric
Moi, je vais résumer ça. En disant, la régénération, c'est d'aller dans toutes les pièces de la maison commune, vraiment toutes les pièces, et ce que tu as dit, de contribuer à ce que cette maison commune soit plus belle. On va se quitter là-dessus. Merci, Anne. Merci pour le courage, le courage que tu as. Tu parlais de cœur et de cœur à l'ouvrage. Merci pour l'authenticité de cet échange à cœur ouvert. Et puis le pragmatisme, tu nous as donné plein d'exemples concrets. C'est vrai que maintenant, on s'imagine sur le terrain ce que ça veut dire d'être voisin malin. Donc voilà, courage, authenticité, pragmatisme, en route pour le Cap Regen. Merci.
- Anne
Merci Eric.
- Eric
J'espère que cet épisode vous a inspiré. Si c'est le cas, vous pouvez nous aider en laissant un avis sur votre plateforme d'écoute et en partageant l'épisode autour de vous. Vous contribuerez ainsi à rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Merci.