- Sophie
Quand un savoir-faire disparaît, c'est aussi toute une filière qui disparaît. Si il n'y avait pas eu le Covid, l'histoire serait probablement très différente. Je ne pouvais pas enterrer Chamberlan dans l'ombre après dix ans de folie. L'enterrer à l'Élysée, finalement, c'était pas mal. Plus tu rencontres de monde, plus tu parles de ton projet, et plus les étoiles s'alignent. Je pense que je me suis effectivement découverte avec Chamberlan, que ça m'a donné de la force, et que demain, je peux aller encore plus loin parce que je sais que quelque part, tout est possible.
- Eric
Bienvenue dans Cap Regen. Je suis Éric Duverger, le fondateur de la CEC. Une association qui existe pour rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Tout le monde en parle de cette nouvelle économie qui régénère au lieu d'extraire, mais le défi est immense. Dans cette saison 2 de Cap Regen, on va élargir les récits pour aborder de nouveaux modèles d'affaires, pour approfondir sur le social et sur la biodiversité. Bref, plus de régénération. Avec Cap Regen, nous donnons la parole à des dirigeants engagés au cœur de l'action. Bonjour Sophie !
- Sophie
Bonjour Eric.
- Eric
Alors, je te propose de faire un pacte. Ce pacte, il tient en trois mots. Courage, parce qu'il en faut du courage pour être entrepreneuse, spécialement dans la régénération. Authenticité, l'authenticité de notre échange. Et le pragmatisme, parce qu'on veut être les plus pragmatiques, concrets possibles quand on parle de cette nouvelle économie. Voilà trois initiales. Courage, authenticité, pragmatisme. Ça fait CAP. Alors Sophie, CAP ou pas CAP ?
- Sophie
CAP.
- Eric
Merci. On se lance. Sophie, tu es diplômée de Kedge Business School. Tu as travaillé pendant environ 10 ans au sein du groupe LVMH. Et en 2014, tu fondes Chamberlan, une entreprise de chaussures sur mesure dont tu as été la directrice générale jusqu'en 2024. Tu as participé à la première CEC en 2021-2022 et tu interviens souvent comme dirigeante inspirante dans les événements CEC. Tu as aussi été nommé... co-présidente du COMEX 40 du Médèf en 2024. On va commencer par une première question. Quel était le métier que tu voulais faire quand tu étais une petite fille ?
- Sophie
Quand j'étais petite, moi je voulais être actrice. Je crois que j'avais envie de vivre mille vies en une et du coup je faisais beaucoup de théâtre. J'adorais incarner des personnages un peu différents, un peu drôles et j'ai créé ma propre troupe de théâtre à 17 ans avec trois amis du lycée et ensuite j'étais au bureau des arts de Kedge et je donnais des cours de théâtre. Donc voilà, c'est quelque chose qui m'a toujours beaucoup suivie. Après, à 18 ans, quand j'ai voulu faire les cours Florent, mes parents m'ont expliqué qu'il fallait que je fasse un vrai métier. Bon, du coup, j'ai fait une école de commerce, mais j'ai toujours gardé cette passion à côté et j'ai continué à faire du théâtre pendant longtemps.
- Eric
Quand on s'est rencontrés en 2021, tu étais la directrice générale de Chamberlan. L'aventure Chamberlan, elle a duré 10 ans, de 2014 à 2024. On va revenir sur cette histoire, assez incroyable, si tu le veux bien. On a déjà eu un certain nombre d'épisodes de podcasts où on parle de succès de transformation d'entreprise aussi. Pour Chamberlan, c'est un projet qui s'est arrêté, donc on pourrait parler soit d'un échec ou soit d'une semi-réussite. Ce n'est pas facile d'en parler, donc merci de le faire. Et on va commencer par peut-être cette première question qui était le point de départ de Chamberlan. D'où est venue l'idée et comment tu t'es lancée à l'époque ?
- Sophie
À l'époque, je travaillais chez Dior et j'ai eu un bébé. Donc comme toute maman, fin juillet je vais à la fête de la crèche pour voir mon fils. J'ai eu la bonne idée d'arriver avec mes talons de 10 cm. Et donc c'était pas évident la pêche aux canards. Et là je rencontre un monsieur qui était le papa du meilleur ami de mon fils qui avait 18 mois et qui me dit comment c'est possible que les femmes aient encore mal au pied aujourd'hui. On est capable de personnaliser jusqu'au rétroviseur d'une voiture, on n'est pas capable de faire des chaussures confortables pour nos femmes. Je me dis, mais ce mec a une super idée. Donc effectivement, pourquoi on ne ferait pas des chaussures sur mesure, dans lesquelles on n'aurait pas mal aux pieds ? C'était le 31 juillet, la crèche ferme pendant un mois. Et moi, pendant tout le mois d'août, je repense à l'idée de Franck. Et je me dis, effectivement, ce serait super de développer une application smartphone qui prendrait les mesures des pieds. Ça serait super de fabriquer des chaussures à la demande, sur lesquelles on pourrait choisir la hauteur de talon, les matières, les coloris, et qui soient extrêmement confortables. Donc, qu'est-ce que je fais ? début septembre, je le guette, elle a sorti de la crèche. Et je lui ai dit que j'ai trouvé son idée formidable et que peut-être on peut en discuter tous les deux. Donc lui, il était dans la finance. Donc rien à voir, mais c'est quelqu'un qui a mille idées par jour et concrètement trois projets d'entreprise par semaine qui pourraient se créer. Et donc on se prend un café tous les deux, on parle du projet et on se donne trois mois pour étudier le business model, voir pourquoi personne ne le fait et se dire est-ce qu'il y a vraiment quelque chose à faire et enfin voir si on est capable de travailler ensemble tous les deux puisqu'on ne se connaît pas. Et à l'issue des trois mois on se dit mais en fait c'est génial on y va donc je quitte Dior, il quitte la finance et on se met à fond dans le projet Chamberlan.
- Eric
Ce projet on a l'impression qu'il cochait toutes les cases au niveau social, au niveau écologique. Et donc, est-ce que tu peux nous dire comment il a été reçu, comment il a été apprécié au départ ?
- Sophie
Alors, je pense qu'on était un peu fous parce que quand on regarde les chiffres, aujourd'hui, on est à près de 90% des chaussures qui sont produites en Asie, dans le monde. Je crois qu'on a 1 ou 2% des chaussures seulement qui sont fabriquées en Europe. Et il faut se dire qu'on était, dans les années 70, plus de 80 000 salariés dans la chaussure. Aujourd'hui, il y en a moins de 3 000. Donc, c'est pire que les mines de charbon, ça s'est effondré. Ça ne nous a pas fait peur avec Franck, parce qu'on s'est dit, nous, si on fait des chaussures, on ne va pas faire travailler des gens, une misère à l'autre bout du monde. Et puis, c'était hyper important pour nous de créer de l'emploi en France, de faire des choses de qualité, les faire à la demande. Donc, effectivement, ça pouvait cocher toutes les cases. Ce qui a été difficile, c'était de trouver un atelier qui accepte de fabriquer à la demande, parce qu'en fait, dans l'industrie, on n'est pas paramétré pour ça. L'idée, c'est de faire des grosses séries pour diminuer les coûts et faire des choses le moins cher possible. J'ai appelé tous les fabricants de France qui restaient, qui n'étaient pas des gens tout jeunes, tout jeunes, je dirais, et pas forcément très ouverts et qui étaient morts de rire, en fait. Quand je les ai appelés, ils me disaient, mais ma petite dame, c'est pas comme ça qu'on fait des chaussures. On va pas faire un pied gauche comme ci, un pied droit comme ça, et un coup des paillettes, et un coup machin. Encore une après-midi, je crois que j'avais appelé tous les fabricants français, donc j'appelle Franck, je dis, écoute, ils veulent pas. Et Franck me dit, c'est pas grave, on va créer notre propre atelier, alors qu'on ne connaissait rien du tout. Moi j'étais dans le marketing, dans les cosmétiques, lui était dans la finance. En fait c'est pas rien de construire un savoir-faire. On a industrialisé le savoir-faire bottier, donc c'était même pas des chaussures classiques, ce qui est déjà compliqué à fabriquer, maintenant je le sais. Mais quand tu te dis qu'en parallèle tu vas développer une application smartphone qui va prendre les mesures des pieds, on a travaillé avec un grand centre de recherche français qui nous a aidés et donc voilà, on a décidé de créer notre propre atelier. On a sillonné la France pour trouver le meilleur endroit où s'installer et on a atterri en Dordogne. Ce qui n'était pas le plus simple, sachant qu'on nous a vendu un savoir-faire qui n'existe plus depuis 20 ans. C'est ça qui est compliqué en fait, quand on découvre les choses, c'est qu'effectivement il y avait un savoir-faire mais plutôt dans la fabrication de chaussons. Donc ce n'est pas pareil que les chaussures de luxe. On a trouvé du coup un local vide, on a acheté des machines, on a commencé à recruter, on avait énormément de mal à trouver des gens qui avaient encore ce savoir-faire puisqu'on n'a plus de formation dans la chaussure depuis plus de 20 ans. Enfin je dis ça, ça c'était en 2014, donc depuis plus de 30 ans aujourd'hui. Quand un savoir-faire disparaît, c'est très compliqué de le faire renaître. Donc nous, on a embauché les meilleures personnes qu'on a trouvées, des bonnes volontés aussi, parce que s'il y a cet esprit startup, où on va créer quelque chose qui n'existe pas, et où, pour être tout à fait honnête, pendant un an, toutes les chaussures qu'on fabriquait, en mode test and learn, ne m'allaient pas. C'est-à-dire que si j'allais acheter des chaussures pas très chères dans le commerce, ça m'allait mieux que mes chaussures sur mesure. Au début...
- Eric
Vous avez quand même persévéré.
- Sophie
Oui, voilà. On y croyait tous les matins, on se disait non mais la prochaine fois c'est la bonne. Franck me disait mais ça y est j'ai compris. Parce qu'en fait on avait toutes les machines pour fabriquer des chaussures, donc il en faut énormément. Mais on avait aussi des fraiseuses numériques avec du bois de charme qu'on mettait dedans. Et donc on avait la forme en 3D du pied. qu'on usinait et ça prenait au début ça prenait je crois 24 heures pour usiner un pied donc c'était pas possible parce qu'il en fait les deux donc on mettait deux jours pour faire une paire et donc on a beaucoup travaillé sur les logiciels pour accélérer les choses à la fin en deux heures je pense qu'on avait une paire au début on avait un problème avec l'appli qui prenait pas bien les mesures et après on s'est rendu compte qu'en fait on avait les bonnes mesures avec l'appli les mecs avaient bien bossé mais Nous, on ne savait pas réaliser des chaussures sur mesure à partir des mesures du pied. Parce qu'un pied, ce n'est pas un carré. Et en fait, ça bouge. Et en fonction de la hauteur du talon, le pied se déforme. On prenait les mesures à plat. On y croyait. Donc, au bout d'un moment, on arrive quand même à faire des chaussures sur mesure qui sont à peu près confortables. Dans la réalisation, elles étaient plutôt jolies. Mais on n'était pas sur des niveaux de marque de luxe. Et nous, on voulait vraiment que ce soit parfait. Donc, c'était un peu compliqué.
- Eric
C'est combien de temps pour arriver à un endroit, comme tu dis, où c'était satisfaisant au niveau de la qualité ? À quel moment vous avez commencé à commercialiser ?
- Sophie
Au bout d'un an, on était à peu près satisfait. Au bout d'un moment, il faut se jeter à l'eau. C'était plutôt pas mal, mais ce n'était pas parfait. En fonction des configurations des pieds, on y arrivait plus ou moins. Donc, en fait, on arrivait toujours à chausser quelqu'un, mais des fois, il fallait faire deux ou trois paires. Ce n'était pas quelque chose de très rentable. Mais on apprend aussi en marchant et plus on aura de pieds différents, plus on aura de clientes différentes et mieux on comprendra. Je t'avoue qu'à un moment, on avait des sérieux doutes sur notre capacité à y arriver, surtout qu'on avait énormément de mal à recruter des gens qui travaillent bien puisque ce savoir-faire, comme on le disait tout à l'heure, a disparu. Et puis, on avait eu la chance d'être incubé par ADC. qui s'appelle Au-delà du cuir et qui est un organisme, une association qui accompagne les acteurs de la filière cuir dans la maroquinerie et la chaussure. Et un soir, ils organisent une soirée à laquelle on n'avait pas super envie d'aller parce qu'on était crevés. Et Franck me dit, écoute, c'est quand même bien de soutenir la filière, donc on y va. On passe la soirée. On expose nos chaussures et à 22h30, rue Quincampoix, je crois, on voit passer un monsieur. Et Franck me dit, mais ce monsieur-là, on le connaît. Je dis, ben non, en fait, moi, je ne connais pas des gens avec des chemises à fleurs. Il dit, mais si, mais sois sérieuse, concentre-toi. C'était le maître Bottier de Louboutin. qu'on a vu effectivement dans une vidéo qu'on a regardé au moins 15 fois et qui expliquait son savoir-faire et comment il réalisait les chaussures à la main aux mesures des pieds de ses clientes.
- Eric
Donc c'était un peu le champion de France de ce que vous vouliez faire ? Des chaussures sur mesure ? C'est le champion du monde ! Et d'ailleurs,
- Sophie
la première fois qu'on voit cette vidéo, je me souviens très bien de m'envoyer un message et de me dire c'est un mec comme ça qu'il nous faut. Et à l'époque, j'avais appelé l'atelier où travaillait Fred, qui était un atelier à part de sur-mesure de cette grande maison. J'avais demandé un rendez-vous pour faire mon benchmark concurrence. On était en décembre 2014. On m'avait proposé un rendez-vous de prise de mesure des pieds en janvier 2016. J'avais fait répéter à la dame. Je lui ai dit, on est bien d'accord, c'est le mois prochain, c'est 2015. Elle dit, non, madame, il y a 13 mois d'attente pour rencontrer Fred Roland. Je lui ai dit, après, j'ai mes chaussures quand ? Elle dit, l'atelier ne s'engage sur aucun délai. un an, deux ans, on ne savait pas. Donc je me dis, c'est trop long pour faire une étude concurrence avant de lancer une boîte, donc tant pis, on lance. On avait rencontré d'autres maîtres bottiers moins renommés, mais tout aussi bien, et qui avaient tous une technique différente de prise de mesure des pieds. Et donc on voit Fred qui passe, il allait passer le coin de la rue, et je me dis, mais c'est trop bête, et donc du coup je lui cours après dans la rue comme Bridget Jones. Et je l'attrape par l'épaule, donc le monsieur s'arrête, se retourne. Je crois qu'on se connaît. Je vois Franck qui se prend la tête dans les mains. Je dis, je ne sais pas, je travaille dans la chaussure, mais moi aussi. Je dis mais je vous aurais pas vu à la télé. Donc on discute tous les deux et effectivement c'était bien lui. Un mec super gentil. Je lui ai expliqué qu'on s'était lancé un peu grâce à lui, que la vidéo on l'avait regardée 15 fois, qu'on avait créé notre propre atelier de fabrication de chaussures en Dordogne, qu'on prenait les mesures des pieds de façon numérique et qu'on voulait industrialiser le savoir-faire bottier. Et en fait il était tellement ému Fred. Et pourtant c'est un gros nounours qu'il avait les larmes aux yeux.
- Eric
Donc ça valait le coup quand même de lui avoir couru après.
- Sophie
Mais oui ! Et du coup à la fin j'ai dit bah du coup vous êtes toujours... dans cette grande maison, et il me dit, maintenant, je suis partie hier. Là, je lui dis, c'est pas gentil de vous moquer de moi comme ça. Je lui fais, non, non, il dit, je suis restée dix ans, et là, j'ai envie de passer à autre chose. Il y avait des projets persos, de développer peut-être sa marque, mais il ne savait pas très bien. Donc, je lui dis, si vous voulez, moi, j'ai plein de projets pour vous. Bref, on se quitte. Il avait mon nom. Et le lendemain, il me demande comme amie sur Facebook. Et alors, j'étais tellement contente. Du coup, évidemment, j'accepte. Je lui propose qu'on déjeune ensemble. Et donc, Fred vient. et je lui dis c'est super que vous trouviez le temps. Il me dit, écoutez c'est vrai qu'il y a des gens du monde entier qui m'écrivent tous les jours mais là c'est la première fois qu'il y a une blonde qui me court après dans la rue pour me dire qu'elle s'est lancée parce qu'elle m'a vue à la télé donc il était un peu surpris et du coup on passe du temps avec lui, il trouve le projet génial on lui montre nos chaussures et Il voit les petits défauts, il dit vous avez identifié tous les problèmes je peux peut-être vous aider mais il faut que je vienne à l'atelier la semaine d'après il est avec nous dans le train de 6h du matin pour Angoulême ensuite on a les trois quarts d'heure de voiture et vers 9h30 il est à l'atelier et en une demi-heure il avait déjà résolu 5 problèmes.
- Eric
Et donc en fait là au niveau du projet ça a été un booster pour vous comment vous avez vécu ça et quel est le rôle qu'il pouvait jouer lui dans votre entreprise ?
- Sophie
Fred il a été incroyable parce qu'au bout d'une demi-heure déjà toute l'équipe l'adorait. On aimait tous Fred, Franck, moi, toute l'équipe. Il était tellement gentil et généreux, il a passé ces deux jours là et en fait lui il a adoré à la fin quand on a repris le train je le remercie il fait non Sophie, Merci pour les vacances. Je dis, comment est-ce qu'on pourrait faire pour collaborer ensemble ? Donc lui ne pouvait pas venir vivre en Dordogne par rapport à sa vie personnelle. Mais par contre, il était OK pour venir tous les 15 jours, deux jours. Et on a eu la chance aussi d'être accompagné par la région Nouvelle-Aquitaine en termes de formation pour nous aider à ce que Fred forme les équipes. Et il a formé nos équipes pendant trois ans.
- Eric
Donc vous avez réintégré son savoir-faire pour l'équipe. Et juste, est-ce que tu peux nous dire, Dans l'équipe, à ce moment-là, puis peut-être au moment du pic de Chamberlan, combien il y avait de personnes qui, concrètement, étaient dans les ateliers ?
- Sophie
Dans les ateliers, on a dû être une douzaine de personnes. Et Chamberlan, on était 17 à un moment. Fred, il connaissait tous les postes, donc il pouvait former tout le monde. Il nous a aidés aussi dans le sourcing des matières. Ce n'est pas facile de trouver les bonnes tanneries. Et quand on parle de la volonté de fabriquer 100% en France, nous, au début, on voulait tout faire en France. Les boîtes à chaussures, les cuirs, les talons. Et pour te donner un exemple très concret, En fait, des tanneries, il en reste une vingtaine en France, une dizaine qui peut faire des cuirs chaussures. Et en Italie, il y en a 900. Quand on est arrivé voir les tanneurs français, on ne rentrait pas dans leurs critères. Ils avaient des minimums de quantité qu'on ne pouvait pas atteindre. Ils me disaient que c'était 100 m² minimum à la couleur. Donc 100 m² à 80 euros du m², à part faire du noir, je ne voyais pas bien. Et nous, l'idée, c'était de donner vraiment la possibilité au client de pouvoir faire du orange, du rose, du vert, enfin ce qu'on veut. Du coup, on s'est tourné vers des tanneries italiennes qui travaillaient justement avec des très grandes maisons de luxe. Mais là, tout de suite, on a été obligé de faire ce choix de se dire finalement, on ne peut plus faire en France. Parce qu'il y a énormément de tanneries ont fermé. Deuxième chose, on voulait commander nos talons en France. Il n'y avait plus qu'un seul fabricant de talons. Et on a découvert au bout de deux ans qu'en fait, il se moquait de nous. Et il commandait les talons en Italie et nous les revendait en disant qu'il les fabriquait chez lui. Donc après, on a arrêté la blague et on a commandé directement en Italie. Les formes... sur lesquels on monte une chaussure, qui vont faire qu'on a un bout pointu, un bout rond ou un chaussant particulier. Il y avait des fabricants de formes en France avant. Le dernier a fermé, je crois, en 2016 ou en 2017. Donc après, quand on voulait travailler sur des formes de base avant de les mettre aux mesures, on était obligés de commander en Italie, en Espagne ou au Portugal. Les fabricants de semelles, pareil, il n'en reste plus qu'un et ils te livrent quand il a envie. Avec la qualité du moment. Donc au bout d'un moment, pareil, on va se dire... OK, on va aller en Italie. Donc, c'est compliqué, en fait. Quand un savoir-faire disparaît, c'est aussi toute une filière qui disparaît aussi. Donc, le jour où on se dit, ça serait bien peut-être de relancer la chaussure, c'est compliqué. Parce qu'il y a aussi des barrières à l'entrée en termes de machines. C'est des machines qui coûtent extrêmement cher. On est sur des machines de découpe numérique qui vont coûter 100 000 euros la machine. Des machines de montage qui sont reconditionnées à minima 50 000 euros. C'est gros investissement. Donc, il y a des barrières à l'entrée qui sont fortes. Et quand toutes ces sociétés sont liquidées, c'est vendu à pas cher. Et généralement, ça part au Mexique, ça part au Brésil et ça part au bout du monde. On est en train de brader tout ce savoir-faire qu'on avait développé et sur lequel on était très, très fort dans les années 70. On ne parle pas de quelque chose qui est impossible. On parle de choses qu'on a laissées progressivement partir à force de chercher toujours le coût le plus bas. Et forcément, quand on va chercher des mains d'oeuvre qui sont sous-payées à l'autre bout du monde, on ne peut pas se battre en France.
- Eric
Est-ce qu'il y a eu un moment où ce projet a montré une viabilité économique ? Quand et ce qu'il y a eu ce moment, vous avez dit, on a réussi. Puisque là, vous ne vous êtes pas embarqué dans quelque chose de simple. Vraiment, quand on voit le jeu de contraintes que vous avez eu, il n'y a peut-être pas plus difficile comme projet entrepreneurial. Quel est le moment pique pour vous au niveau confiance ?
- Sophie
Alors, j'ai envie de dire, s'il n'y avait pas eu le Covid, l'histoire serait probablement très différente. Parce qu'on a lancé commercialement en 2017. Et en 2019, j'ai eu la chance de partir en Chine. J'avais rencontré quelqu'un qui possédait plusieurs salons à une soirée. Il m'a dit, si tu veux, dans trois semaines, j'ai un salon en Chine. Tu as 23 mètres carrés. Je suis partie toute seule. Avec mes 23 kilos de chaussures dans ma valise. Et je suis allée exposer en Chine. Donc, c'était en début 2019. Là, je rencontre plein de potentiels partenaires, dont un avec qui ça se concrétise vraiment, qui nous commande des chaussures et qui avait une boutique incroyable. Aussi belle qu'une boutique Dior, j'ai envie de te dire. Avec mes chaussures suspendues. Un truc dingue. Donc, il nous envoie des photos. Moi, je retourne en Chine en décembre. Il nous invite à l'inauguration en décembre 2019. Et suite à ça, je rencontre aussi un revendeur qui avait une dizaine de boutiques à Shanghai. Et on signe un super contrat avec énormément de paires. Donc voilà, on se dit ça y est, Chamberlan est lancé. On a notre premier revendeur à Shenzhen. On a ce revendeur à Shanghai qui nous passe une commande qu'on va livrer d'ici mars. Et on avait prévu un gros event, je crois, en avril ou en mai 2020. On venait d'ouvrir aussi une très belle boutique près de la place Vendome, qui a été inaugurée fin novembre 2019.
- Eric
Ah oui.
- Sophie
Voilà, donc autant te dire, qu'est-ce qui s'est passé ? En décembre, il y avait, alors tout le monde a oublié, mais moi je me souviens très bien, c'était la grève des retraites, donc personne dans la boutique pour Noël. Janvier, grève des retraites encore, février, Covid, mars, fermeture, fermeture administrative de la boutique. Et on n'avait droit à absolument aucune aide, parce que comme la boutique n'était pas ouverte l'année d'avant, et que du coup, l'année d'avant, on avait zéro de chiffre d'affaires, en mars, là on avait toujours zéro, donc zéro moins zéro, ça fait zéro. Donc c'était très très compliqué pour Franck et moi et évidemment cette énorme commande chinoise du mois de décembre a été annulée en janvier. Et là en gros on avait beaucoup investi sur la boutique, on avait investi sur ce marché chinois, c'était du temps, des déplacements et en gros en avril on ne savait pas comment payer les salaires. Et on avait des investisseurs qui croyaient beaucoup en nous, mais qui étaient eux-mêmes effrayés de ce qui allait se passer dans leur boîte. Personne ne savait ce qui allait se passer, en fait. Donc, ils avaient tous très peur. Ils nous aimaient tous très fort. Mais ils nous ont dit, Sophie et Franck, tant pis. Et là, je disais à Franck, mais ce n'est pas un pangolin qui va tuer Chamberlan. Ce n'est pas possible. Et en plus, on a eu la grande idée de se confiner, Franck, moi, sa femme, ses enfants, mon mari et mon fils, tous ensemble. Parce que mes parents avaient une maison de campagne près de la mer, dans le nord. Et je lui ai dit si tu veux il y a de la place, viens. Et donc en fait c'était horrible parce que Franck et moi on était en train de perdre la boîte. Donc on était très stressés. Et on avait mon mari qui est chercheur et sa femme qui est dans la banque, donc ils ne sont pas dans des métiers à gros risques, j'ai envie de dire, qui étaient en train de paniquer, de savoir s'ils pouvaient se connecter à leur visio. Et donc, on a une espèce de décalage. Et là, moi, j'avais le MEDEF en Dordogne, notamment mon ami François qui m'appelle et me dit Sophie, il faudrait faire des masques pour les entreprises de Dordogne. Est-ce qu'il y en a qui ne peuvent pas rouvrir, qui ne peuvent plus fabriquer ? On a vraiment besoin de ça. Donc, je dis à Franck, ben... « Rouvrons l'atelier, faisons des masques, on ne peut plus faire de chaussures, parce que nous on faisait beaucoup de... » Des masques en tissu. Des masques en tissu. La Franck me dit que je n'ai rien compris à la vie, qu'il faut plutôt faire des masques pour les soignants, et que de toute façon il reste 3000 euros sur le compte, qu'il n'y a plus beaucoup de fuel à l'atelier, qu'on ne peut rien faire. Et donc je reviens à la charge plusieurs fois, et puis au bout d'un moment il dit « écoute, ok on y va » . Donc on abandonne nos conjoints, nos enfants au Touquet, et puis on se fait 9 heures de route, pendant lesquelles je crois qu'on a dû croiser 50 voitures. Donc c'était très très bizarre. On avait un côté fin du monde et on rouvre l'atelier avec seulement quatre salariés terrorisés, qui avaient très peur parce qu'on était quand même les parisiens, donc on était potentiellement plus infectés qu'eux. En fait, les piqueuses ne pouvaient pas travailler parce qu'elles s'occupaient de leurs enfants. C'est pour ça aussi que Franck ne voulait pas. Il me dit, tu veux faire des masques, on n'a pas de piqueuse. Je dis, après, piquer des carrés en tissu, ça ne doit pas être très compliqué. Je suis sûre que le coupeur, qui a quand même une dextérité, le monteur, ils peuvent se débrouiller. Donc, on a les quatre qui peuvent travailler.
- Eric
On sait faire des chaussures incroyables sur mesure, on doit savoir faire des masques quand même.
- Sophie
C'est ça. Je suis sûre. Moi, je sais que si je me mets derrière une machine à coudre, ce n'est pas une grande idée. Mais eux, j'avais plus confiance en eux, en leur potentiel. Donc, on rouvre l'atelier. Et le premier jour, on fait 400 masques. Là, Franck me dit, mais c'est génial. Je dis, oui, c'est cool. Il me dit, mais on ne va pas faire 400 masques par jour, ça ne sert à rien. Je dis, si, c'est bien, ça fait un peu d'argent. Et là, il me dit, en fait... J'ai trouvé des machines à coudre en liquidation judiciaire. On n'a qu'à les acheter et t'embauches tous les gens qui veulent travailler et on se met à faire des tonnes de masques. Là, Franck, il me fait rire parce qu'il passe de rien à tout. Et je lui dis, écoute, je te rappelle qu'il reste 3 000 euros sur le compte. Il fait, ça tombe bien, ça coûte 3 000 euros. Donc, OK, de toute façon, foutu pour foutu, on ne payait pas les salaires. Donc, tu te dis, autant partir en feu d'artifice. Donc, on va acheter les 10 machines à coudre qu'on a dès le lendemain. Moi, j'appelle Pôle emploi et je leur dis qu'on veut recruter tous les gens qui veulent bien essayer de fabriquer des masques. Donc, je ne pouvais pas chercher des piqueuses parce qu'il n'y en a pas. Et donc, le mardi, on est quatre. Le jeudi, on est huit. La semaine d'après, on est seize. Et la semaine suivante, on est quarante. Et on se met à produire 5000 masques par jour. On en faisait tellement. On travaillait en deux huit. Donc, franquement, on arrivait à cinq heures du matin à l'atelier. On repartait à 22 heures. On travaillait six jours sur sept et on a sauvé Chamberlan comme ça. En faisant des masques à pu en pouvoir, en formant des gens, moi j'étais allée, tu vois en fait pour faire les trois plis, c'est assez rigolo, il faut un fer à repasser, donc on n'en avait pas assez, donc j'étais allée au Super U de Montron, et j'avais acheté tous les fers à repasser du rayon, il n'y en a que cinq dans le rayon, j'ai acheté les cinq, et ça suffisait pour faire les 5000 masques par jour. Ce qui était compliqué là-dedans, c'est que t'es limite à la seconde près. C'est vraiment le taylorisme où tu te dis, il y a quelqu'un qui va couper le tissu, il y a quelqu'un qui va couper les élastiques, quelqu'un qui va les coudre, quelqu'un qui va faire les trois plis. Et ce n'est pas un travail en soi, je veux dire, très intéressant. Mais en fait, tout le monde était hyper joyeux à l'atelier. On avait 40 voitures sur le parking et on avait des gens qui étaient heureux parce qu'ils se sentaient utiles. Et ils voyaient vraiment le sens de leur travail. Il y avait de la joie. Moi, j'avais acheté une enceinte et je mettais Shakira le matin pour les réveiller. Et c'était chouette. Combien de temps ça a duré ? Ça a duré jusqu'au début juin. C'est intéressant en fait, cet épisode des masques, au-delà de l'histoire de Chamberlan, de comment tu fais quand tu es dans l'industrie, que tu ne peux plus produire, qu'on t'interdit de vendre, que ta boutique est fermée et qu'on ne te donne pas de subvention. Parce que là, tu es quand même dans une espèce de corner, tu fais quoi ? Tu ne peux pas payer tes salariés ? C'est un truc de dingue. Et se dire qu'en fait, on n'aurait jamais été confinés aussi longtemps si on avait eu la force de production encore en France de fabriquer des masques. En fait, on fait des choix aujourd'hui qui sont de se dire, les trucs à faible valeur ajoutée, on va les balancer en Chine, au Bangladesh, en Inde, où tu veux. Et en fait, ce sont ces gens-là qui vont fabriquer pour nous des trucs pas chers. Et autant j'entends, et c'est normal que des chaussures à 300 euros, 400 ou 500 comme Chamberlan, très peu de gens peuvent se les offrir. Autant des masques à 2,20 euros, lavables 50 fois, c'est à la portée de tout le monde, quasiment tout le monde. Et là, t'as toute l'industrie française qui s'est secouée pour se mettre à travailler comme nous. Franchement, moi j'ai pas vu mon fils pendant deux mois du tout. Je travaillais six jours sur sept, j'étais fracassée. On s'est dit, on va sauver la boîte. Et en juin, les masques étrangers reviennent. Et là, tout le monde oublie cette espèce d'élan, en disant mais c'est génial, l'industrie française et tout. Et même la commande publique va aller acheter des masques à 2,12 euros plutôt que des masques à 2,20 euros fabriqués en France. Donc qu'est-ce qui se passe ? Nous, les commandes s'effondrent d'un coup. J'avais des gens en CDD jusqu'à fin juin. Qu'est-ce qu'on fait ? Ils repartent au chômage. Chômage partiel payé à 100% par l'État. Donc au final, si on fait le calcul, on perd tous de l'argent. On perd de l'argent parce que ça nous revient plus cher de payer des gens au chômage pour économiser 0,08 euros. par masque. Et puis c'était des gens, quand je leur ai annoncé qu'il fallait rentrer à la maison, ils étaient hyper déçus parce que je te dis, ils étaient heureux en fait. Ils préféraient être là avec nous à 5h du mat que de regarder des séries sur Netflix toute la journée parce qu'ils se sentaient utiles. Donc en fait, on est dans un monde aujourd'hui où on marche sur la tête, on est drivé uniquement par le cout et où on ne pense pas forcément à l'impact social et écologique évidemment de cette fabrication.
- Eric
Tu nous ouvres plein de pistes et donc j'ai pas mal de questions là maintenant pour toi. Déjà, il y en a une, c'est par curiosité. Peut-être, je pense que nos auditeurs se posent la question, qui est le nom Chamberlan. D'où est-ce qu'il venait, le nom ?
- Sophie
Alors, on cherchait un nom qui a un rapport vraiment avec la chaussure. Et en fait, les Chamberlans, c'était des artisans qui fabriquaient des chaussures ou des chapeaux en chambré au XVIIIe siècle. Donc, on les appelait des Chambrelans ou des Chamberlans. Et nous, quand on cherchait un nom, on s'est dit, mais en fait, c'est ça, nous, on est des Chamberlans, on est des artisans. Et on fabrique à façon pour nos clients.
- Eric
Ok, merci.
- Sophie
Voilà.
- Eric
Pour terminer un peu avec le chapitre Chamberlan, donc là tu nous dis vous aviez le vent en poupe, arrive le Covid, comme vous n'aviez pas de chiffre d'affaires, vous n'avez pas été protégé par le quoi qu'il en coûte de Bruno Le Maire à l'époque, vous vous retrouvez avec cette période de faire des masques pour le Covid, ensuite qu'est-ce qui s'est passé et peut-être si tu peux nous dire qu'est-ce qui a fait que finalement le projet à un moment donné vous avez préféré l'arrêter ?
- Sophie
Ça fait un peu plus d'un an que ça s'est arrêté, donc oui je peux en parler. Mais l'année dernière, quand tu m'avais proposé de venir, je ne pouvais pas en parler. Je n'étais pas en capacité de le faire. Maintenant, c'est passé. Et pour moi, ça reste un super projet, une belle histoire. Chamberlan, ce qui a été compliqué, c'est qu'après le Covid, ce n'est pas comme si tout avait redémarré le 11 mai. C'est qu'ensuite, on a eu encore deux confinements partiels. Nous, on vendait essentiellement pour des chaussures de cérémonie. C'était des filles qui s'achetaient des belles chaussures pour des mariages, pour sortir. Et on n'est pas sortis vraiment et on n'a pas fait vraiment de mariage pendant deux ans. Donc nous, on a refait un peu des masques comme on pouvait, on a ralenti. Et puis on a fait ce qu'ont fait beaucoup de sociétés, c'est décaler les charges sociales. On avait la possibilité de décaler l'URSSAF. Ça nous a permis de tenir. Mais au bout d'un moment, tu te retrouves face à un mur de dettes qu'il faut rembourser quand même. Que ce soit ton PGE, nous c'était pas le cas, ou cette dette URSAF, ça commence à devenir un peu quelque chose de lourd à traîner. Et puis quand c'est reparti, alors nous, on avait des actionnaires qui ont beaucoup apprécié la façon dont on s'est battus. Autant ils nous ont dit en avril, on ne peut pas vous aider là parce qu'on ne sait pas où on va. Et on a peur. Autant ils se sont dit, vous êtes des vrais entrepreneurs. On sait que vous sortez les tripes et que vous vous battez comme des chiens à chaque fois pour Chamberlan. Donc, ils nous ont aidés. Ils ont réinvesti. Et puis nous, là, on était plutôt en phase de croissance en 2024. On a eu encore, il y a eu des hauts des bas, plein de choses. Et je pense que ce qui a fini nous deux... nous a achevé, c'est la dissolution du gouvernement en juin l'année dernière. On était en train de lever des fonds et on n'était pas loin de la rentabilité, enfin, et là, en fait, tout le monde a eu peur et les actionnaires qu'on avait démarchés, qui étaient essentiellement des investisseurs étrangers, nous ont dit « Mais en fait, là, en France, suite à la dissolution, ils ont dit « On arrête. On arrête, la France, c'est trop compliqué, on verra dans six mois, dans un an. » Sauf que nous, on ne tenait pas six mois, un an. Et donc, ça s'est finalement arrêté de façon assez brutale. Un moment qui n'était pas le pire de tout ce qu'on a vécu. Parce qu'en fait, des Hauts des bas, on a eu tout le temps. Les montagnes russes, c'était tout le temps. Et là, je pense aussi que moi, j'étais épuisée. Et c'était ma santé mentale qui était en jeu. Je travaillais tout le temps. Je travaillais 7 jours sur 7. J'organisais des événements à la boutique. Mais ce qui a été difficile, c'est qu'on a décidé d'arrêter le 4 juillet 2024. 10 jours après, je reçois un mail des Galeries Lafayette qui nous dit « Ça y est, on a adoré le rendez-vous qu'on a fait un jour en dernier. On est prêts à vous distribuer à partir de mars. » Donc, ce n'était plus possible. Et puis on a reçu un mail de l'Elysée qui nous dit qu'on est coup de cœur du jury pour l'exposition du Fabriqué en France. Et après j'avais un mail du bon génie en Suisse aussi. Donc en gros il y avait toutes les planètes qui s'alignent. Tout ce pourquoi aussi j'avais beaucoup travaillé, ça arrive 15 jours après la liquidation. Mais bon la liquidation c'est la liquidation. Et puis ce qui est assez drôle pour la petite histoire c'est que pendant tout l'été on continue à recevoir des mails de l'Elysée. Donc je me dis ils ne sont pas très informés ces gens quand même. Pour nous dire d'envoyer la chaussure pour l'exposition qui avait lieu en octobre. Et nous, en septembre, j'ai dû retourner à l'atelier pour la vente des machines, avec des espèces de crocs morts qui viennent te dévaliser ton bébé, donc c'était dur. Et puis en octobre, je dis à Franck, écoute, a priori, pourquoi on n'irait pas à l'exposition du Fabriqué en France avec Chamberlan ? Puisqu'on prend la place de personne parce qu'on est coup de cœur, donc on ne représente pas la Dordogne, il y avait déjà quelqu'un. Si on n'y va pas, mais il n'y aura personne à notre place, je me dis, autant enterrer Chamberlan dignement. Et alors ça paraît dingue, mais franchement ça fait du bien. Donc la nuit, je n'ai pas dormi. Et donc je suis allée à cette formidable soirée avec notre président. Et on a exposé fièrement nos chaussures. Et je pense qu'à partir de là, j'ai des très belles photos, tout ça. Et il y avait tous nos amis du Made in France. Et je me suis rendue compte qu'en fait, on connaissait peut-être, je ne sais pas, quasiment la moitié des gens qui étaient là. Donc on avait... C'est comme une grande famille, parce qu'on est peu aujourd'hui à se battre. Et à partir du lendemain, je crois que j'ai commencé à aller mieux. Tu vois, c'est comme quand tu vas à un enterrement. Ce n'est pas facile. mais après T'a le cocktail avec la famille, les amis, et après tu peux enfin te dire tu passes à autre chose. Et moi, je pense que je ne pouvais pas enterrer Chamberlan dans l'ombre après 10 ans de folie. Et l'enterrer à l'Elysée, finalement, c'était pas mal.
- Eric
Merci de nous partager tout ça. Je crois qu'on se rend compte de ce que ça veut dire d'être entrepreneur. Et on sait qu'il y a 90% des projets qui ne vont pas jusqu'au bout. Et c'est hyper triste en plus là, parce que c'est un savoir-faire que vous avez recréé. Donc j'ai envie de te féliciter d'avoir... Créer tout ça, d'avoir survécu aussi à ça. Et ça nous amène peut-être sur ton deuxième engagement. Entre autres, tu as participé à la CEC, à la première CEC. Tu as aussi été une marraine pour la CEC en Nouvelle-Aquitaine, où tu as énormément aidé pour motiver d'autres entrepreneurs de s'engager dans un parcours et puis vers un nouveau modèle économique. Et puis, tu es depuis un peu plus d'un an, co-présidente du COMEX 40 du MEDEF. C'est un engagement aussi très fort que tu portes. Peut-être est-ce que tu peux nous en parler avec deux questions. La première, finalement, c'est quoi le COMEX 40 du MEDEF pour ceux qui ne connaissent pas ? Et puis la deuxième, c'est qu'est-ce qui t'a appelé à t'engager à cet endroit-là ?
- Sophie
Alors pour être très honnête, je ne voulais pas adhérer au MEDEF. Pour moi, c'était un syndicat patronal un peu ancien, je ne connaissais pas. Je voyais ça plutôt des grosses boîtes du CAC 40, des messieurs aux cheveux blancs. Donc on était souvent démarché, dès notre installation en Dordogne, par le Medef. Et donc Franck me disait, oui la fille du Medef c'est bon. Déjà on n'arrive pas à fabriquer de chaussures, elles me font mal aux pieds, qu'est-ce que tu veux qu'on aille faire les malins au Medef ? Et puis c'était quand même un budget, alors je crois que l'adhésion c'était quelque chose comme 700 euros par an pour une start-up. Je lui ai dit, 700 euros, moi je sais où les mettre là, donc ce ne sera certainement pas au Medef. Et puis, il change de délégué général. Je le croise à plusieurs réunions en Dordogne. Le mec est sympa. Il a fait mon école de commerce. Il est à mon âge. Si tu veux, viens visiter l'atelier. Et là, il m'explique tout ce que le MEDEF peut faire pour nous. Et effectivement, je ne connaissais pas le MEDEF. Et là, il me dit, et tout ça pour la modique somme de 60 euros par mois. Là, c'est plus pareil. Je dis, effectivement, si ça peut amener du réseau, des conseils, des aides juridiques, des aides aussi pour des levées de fonds, pour 60 euros par mois, pourquoi pas ? Donc, je lui dis oui. Et le mois d'après, donc là, on devait être en 2018, il m'appelle et il me dit, on est en train de créer le COMEX 40 au niveau national. Donc, c'est un truc génial. Je dis, mais c'est quoi ? Il dit, je ne sais pas, mais c'est vraiment génial. Il dit, sous l'impulsion de Geoffroy Rode-Bézieux, en gros, il veut rajeunir le MEDEF et il sélectionne des chefs d'entreprise dans toute la France, de tous les horizons, de toutes les tailles, pour représenter un peu tout le monde. Et donc, toi, tu pourrais représenter l'artisanat, le savoir-faire local, la Dordogne, tout ça. Je dis écoute, là François, je pense qu'on ne s'est pas bien compris. Je viens d'adhérer au MEDEF, je n'ai toujours pas compris ce que c'était. Et je n'ai pas le temps, c'est juste que je n'ai pas le temps. Il fait ah mais en fait j'ai déjà parlé de toi, donc si tu me dis non, François je l'aime bien. Il dit mais t'inquiète, à tous les coups ce ne sera pas toi, parce que de toute façon ils ne vont en prendre que 45 au final. Donc je dis oui, je me retrouve au COMEX 40 du MEDEF. Avec Paola Fabiani qui était la présidente. Et ce qui était intéressant dans cette création, c'était de se dire en fait on a une parité totale. 22 hommes, 22 femmes, une présidente et une très forte représentativité de la France en général. Ce n'était pas facile parce que dans certains départements, ils n'arrivaient même pas à trouver des chefs d'entreprise de moins de 45 ans. Donc c'est dire aussi qu'il y a un vrai enjeu pour les jeunes entrepreneurs de s'investir au sein de ces syndicats pour faire changer les choses. Parce qu'en fait, c'est facile de critiquer et de se dire le MEDEF ou ci ou ça, ce qu'ils font, ce n'est pas bien. Mais si tu ne t'engages pas, les choses ne changent pas. Donc le COMEX 40, c'est une super aventure. On rencontre des élus, des députés, on fait des groupes de travail. Et Geoffroy voulait qu'on aille un peu le titiller, le challenger et lui amener de nouvelles idées. Et puis, effectivement, l'année dernière, Paola passe vice-présidente sous la montature de Patrick Martin. Et elle ne peut plus tout assumer. Et donc, on me propose de lui succéder avec Mathieu Ornay, qui est mon coprésident aujourd'hui et qui suit également un parcours CEC en ce moment. Donc, voilà. comment on arrive à s'engager, un peu par accident, parce que, comme tu vois, je ne voulais pas adhérer au MEDEF. Maintenant, je suis une bonne ambassadrice du MEDEF. Et suite à ça, en fait, les départements du MEDEF, donc en fait, on a des MEDEF départementaux, et t'as le MEDEF national avec Patrick Martin qui le représente. Et les MEDEF départementaux se sont dit, moi aussi, j'aimerais bien avoir un COMEX 40, parce que ça peut être sympa d'avoir des jeunes qui font bouger les choses. Et aujourd'hui, on a 50 COMEX 40 partout en France, Et donc c'est plus de... 1500 jeunes chefs d'entreprise qui sont engagés pour faire bouger les lignes. Donc l'idée, c'est d'être un peu un think tank pour bousculer les idées traditionnelles du MEDEF et aller aussi beaucoup sur des enjeux écologiques qui vont peut-être plus nous parler à cette nouvelle génération d'entrepreneurs de moins de 45 ans qu'à nos... parents qui ont une soixantaine d'années et qui vont aller dire justement à leurs enfants qui reprennent l'entreprise familiale qu'ils n'ont pas envie de faire bouger les choses. Donc en fait c'est difficile, souvent j'en parle avec eux, ils me disent « ouais mon père là, il a 65 ans, il me dit que je vais tout faire changer, que je vais faire planter la boîte à force de vouloir traiter des sujets écologiques » . Mais en même temps, nous on est concernés et on a besoin aussi de pouvoir se regarder devant la glace face à nos enfants, face à ce qui est en train de se passer. Donc effectivement il faut faire bouger les choses et je pense qu'ensemble on est plus fort. On partage ces problématiques-là ensemble. Comme on les partage évidemment de façon extrêmement intense à la CEC, c'est ça qui se passe à la CEC, c'est que tu n'es pas tout seul. À la CEC, j'avais découvert un post LinkedIn, ça avait l'air génial et c'était la dernière vague. Donc je postule, j'étais à fond. Et donc on est sélectionné, mais je n'avais pas compris que c'était un parcours qui durait un an en fait. Alors pas du tout, je pensais que c'était une journée...
- Eric
Heureusement, parce que peut-être que tu ne l'aurais pas fait.
- Sophie
Je pense que Franck m'aurait interdit de le faire. Je lui en parle, il me dit pourquoi pas. Il y a cette histoire de planète championne donc il vient avec moi. Et là, au début, on ne devait être qu'un. À la CEC, après finalement vous avez accepté qu'on soit deux tout le temps. Et quand il a participé à la première session, il dit non mais en fait c'est moi qui vais y aller. Et je dis ah non ! Et donc finalement on a pu y aller à deux. Donc je suis arrivée par accident en mode première de la classe, en mode je fabrique en France, je fais la demande, j'ai tout compris. Mais certainement que grâce à la CEC, je vais pouvoir apprendre des choses pour être encore meilleure. Mais alors en fait, je me suis rendue compte que tout ce qu'on faisait, alors c'est pas que tout ce qu'on faisait était mal, mais quand même qu'il y avait beaucoup de travail. On était loin d'être quasiment à la perfection. Et donc effectivement, la première session, comme tu le sais, elle est bouleversante. Tu rentres de là, tu prends le train, tu ne sais même plus ce que tu dois faire. On s'est même dit, on va peut-être arrêter Chamberlan, aller élever des chèvres, parce que je ne vois pas bien. Et concrètement, qu'est-ce que ça fait sur notre modèle d'affaires ? C'est quand tu regardes Chamberlan, en fait, les chaussures, c'est essentiellement de la colle. Il y a quand même beaucoup, beaucoup de colle. Et les gens qui disent aujourd'hui qu'ils recyclent les chaussures, je demande à voir, sincèrement, parce qu'en fait... Dans une chaussure à talons, on a un talon en plastique, et c'est le cas pour tout le monde, à part certains qui font les talons en bois, mais c'est très rare. C'est du plastique avec une tige en métal qui est fixée par un clou au reste de la chaussure. C'est enrobé par du cuir qui est fixé avec de la colle. Et ensuite, ce qui est entre la semelle et le pied, ce qu'on appelle une première de montage avec un cambryon en métal aussi à l'intérieur. Donc en fait, une chaussure, c'est énormément de cuir, de métal, de colle et de plastique. Donc pour recycler ça, il faut y aller. Il faut y aller parce que c'est compliqué. Et puis aujourd'hui, les gens qui vont dire qu'il faut aller sur des alternatives au cuir parce que le cuir pollue, tant qu'on mangera de la viande, j'ai envie de dire qu'il y aura du cuir. Donc autant s'en servir et le recycler de la meilleure des façons, et c'est ce qu'on fait depuis la nuit des temps avec même les hommes préhistoriques qui portaient des pots de bêtes sur le dos, que d'aller aujourd'hui dans du greenwashing sur du cuir d'ananas, de pastèque ou de pomme ou de ce que tu veux, où en fait, dans la réalité, tu as plus de 50% de la composition de ces cuirs végétaux qui est du plastique. Et moi, j'ai failli me laisser entraîner. Au début, je découvre ça, je dis à Franck, mais c'est génial. On va faire du cuir de pomme et puis du cuir de cactus. Il me dit, tu as regardé ce qu'il y a dedans ? Je dis, bah non, en fait, c'est du plastique. Ah mais non ! Et c'est ça qui est difficile aujourd'hui, c'est qu'on va aller... Il y a du greenwashing de partout dans la mode et pour savoir se guider et faire les bons choix, c'est complexe. Donc nous, sur la CEC, on a découvert qu'on avait un gros enjeu sur la composition de nos produits. Après, quand on allait interroger nos fournisseurs, et il y en a de très nombreux dans la chaussure, on a énormément de fournisseurs différents, est-ce que ton fabricant de cuir est si vertueux que ça ? Même si tu travailles avec des fabricants de cuir qui travaillent pour des grandes maisons, est-ce que finalement, ils n'importent pas des peaux qui viennent du Pakistan, qui ont été traitées dans des conditions lamentables et qui ont finalisé de traiter en Italie ? Il y a eu beaucoup de scandales comme ça, de tanneries qui travaillaient pour des grandes maisons de luxe et qui en fait ne respectaient pas bien leurs salariés ni l'environnement.
- Eric
Donc il faut aller jusqu'au bout du geste. Merci de nous partager tout ça. Sur la partie engagement, deux questions de plus, Sophie, si tu veux bien. La première peut-être sur l'engagement entrepreneuriat au féminin, puisque tu as remporté de nombreux concours, Des trophées, des PME, innovés à la campagne, femmes de l'économie, femmes digitales, concours des néo-aquitains. Quelle est ta vision des femmes dans l'entrepreneuriat ? Est-ce que c'est un défi particulier ? Tu nous as cité plusieurs exemples de situations où ça a touché aussi ta vie familiale. Quel message peut-être faire passer sur les femmes et l'entrepreneuriat ?
- Sophie
Alors, moi j'estime que j'ai eu de la chance. À l'exception de la première partie, quand on a voulu fabriquer nos chaussures. où je suis tombée sur des messieurs un peu macho, clairement, et parfois qui ne me parlaient pas et qui ne parlaient qu'à Franck. Ça, c'est quand même quelque chose. Mais après, quand on est vraiment rentré dans ces processus de levée de fonds, de présentation aux investisseurs, d'aller chercher des grands clients à l'étranger, je ne me suis pas sentie limitée. Après, on était deux. Je pense que quand... Quand on cofonde une société, déjà le fait de ne pas être tout seul, on est plus fort. Et le fait d'être un homme et une femme, on est aussi complémentaires. Peut-être que ça aurait été plus difficile si on avait été deux femmes. Parce qu'effectivement, il y a peu de femmes qui lèvent des fonds aujourd'hui dans le milieu. Je pense qu'il ne faut pas avoir peur. Parfois, je pense que les femmes, on a envie de cocher toutes les cases avant d'aller chercher quelque chose. On a envie d'être parfaite alors qu'il y a des hommes qui sont peut-être moins prêts, qui vont y aller plus vite. et qui vont être plus sur deux alors qu'ils sont peut-être parfois moins bons. Ils ont plus d'assurance en fait. C'est peut-être quelque chose dans l'éducation où il faut qu'aujourd'hui on arrête de se mettre des barrières et qu'on se dise qu'en fait on ne vaut pas moins que quelqu'un d'autre. Et que quand on est animé par un projet, en fait il faut y aller, il faut y aller avec les dents, le sourire. Mais effectivement il y a un travail à faire je pense sur dire aux femmes en fait qu'elles peuvent tout faire. Et quand on a cette assurance-là et qu'on y va avec la bonne humeur, je pense qu'on peut vraiment faire quelque chose de chouette.
- Eric
Et toi, puisque tu nous as parlé de cette cérémonie à l'Elysée, qui était comme l'enterrement de Chamberlan, donc dix ans de ta vie, après dix ans dans le luxe, dix ans dans ce projet entrepreneurial. Finalement, qu'est-ce que tu en retires là maintenant, un an plus tard ? Toi, personnellement, comment ça t'a enrichie ?
- Sophie
Je ne suis plus la même personne du tout. Il y a des gens qui pourraient se dire que c'est un échec. que j'ai tout perdu, l'argent que j'ai mis, le temps que j'ai mis, les mois où je ne me suis pas payée aussi, c'est ça aussi l'entrepreneuriat. Mais en fait, j'ai tellement gagné. En fait, quand je parlais d'avoir couru après Fred dans la rue, je ne l'aurais jamais fait pour Dior ça. Je me suis dépassée. Il n'y avait plus de limite parce qu'en fait, c'était sauver la boîte à chaque instant. Donc à partir du moment où tu te dis c'est ton bébé et tu ne peux pas le laisser mourir, Tu vas chercher des ressources en toi que tu ne soupçonnes pas. Je pense que je me suis découverte et je ne savais pas que j'avais tout ça au fond de moi. Je pense que quand tu es animée d'une conviction profonde, tu peux embarquer plein de gens avec toi. Après, qu'est-ce que j'ai appris ? Il y a aussi un moment, je me souviens, qui est intéressant. On était invitées à une soirée en Nouvelle-Aquitaine, donc il fallait aller à Bordeaux, c'était de l'investissement en temps. Donc je propose à Franck d'y aller et puis c'était animé par le rédacteur en chef des Echos. Et puis bon au final Franck me dit tu vois on est allé à cette soirée ça sert à rien, on a perdu du temps, on aurait mieux fait de bosser, de rester à l'atelier. Je dis bah non mais regarde peut-être que le truc c'est d'aller parler à ce monsieur. Il dit ok bon bah si tu veux on reste et on fait ça. Donc après cocktail évidemment tout le monde lui tourne autour. Et puis sur le coup de 10h30 Franck il fait bon bah c'est bon on y va. Je dis bon bah ok j'y vais. Donc j'y vais avec ma flûte de champagne, il est avec 10 personnes et je les interromps tous. Et je dis bonjour monsieur il paraît que vous voulez écrire un article sur ma boîte. Donc tout le monde s'arrête. Et lui me regarde il fait ah bon mais c'est quelle entreprise ? Je dis bah c'est Chamberlan. Et là, je le pitch en 45 secondes, je donne tout. Donc évidemment, il ne savait pas ce que c'était que Chamberlan, parce qu'évidemment, il ne voulait pas écrire un article sur moi.
- Eric
Un petit coup de bluff.
- Sophie
Voilà, j'en ai fait beaucoup. Et là, il me dit, mais écoutez, c'est passionnant. Je vous donne ma carte, écrivez-moi et je vous fais un article. Et donc, effectivement, il m'a mis en contact, je crois, la semaine suivante avec un de ses journalistes et on a eu un super article dans les échos. Je pense qu'il faut de l'audace, il faut y croire et se dire qu'on peut tout faire. Il suffit juste d'y croire. et d'aller se secouer en fait. En fait, il faut sortir de sa zone de confort parce qu'évidemment, ça aurait été plus simple pour moi de rester chez moi plutôt que d'aller à cette soirée où j'ai rencontré Fred. Ça aurait été plus simple de rentrer chez moi avec mon fils que d'aller à cette soirée où il y a le rédacteur en chef des Echos. Je pense qu'il faut sortir, rencontrer du monde. Et en fait, plus tu rencontres de monde, plus tu parles de ton projet et plus les étoiles s'alignent en fait. J'ai eu plein de belles histoires, mais c'est parce que voilà, il faut sortir les tripes et puis parler avec passion de son projet. Donc je pense que je me suis effectivement découverte avec Chamberlan. que ça m'a donné de la force et que demain, je peux aller encore plus loin parce que je sais que quelque part, tout est possible.
- Eric
Merci beaucoup. On va aller tranquillement vers la fin de cette conversation. La question que j'aimerais te poser, c'est est-ce que tu crois que la vision de l'économie de demain, d'une économie souhaitable pour la société en France, est-ce que tu penses que c'est la même des deux côtés ? Parce qu'on prône, nous, à la CEC, le respect des limites planétaires, l'engagement sociétal. Et puis, du côté du MEDEF, on peut avoir parfois l'impression qu'on défend finalement l'entrepreneur un peu à tout prix, parfois, et donc qu'on n'est pas forcément sur les mêmes équilibres, rechercher les mêmes équilibres. Tu sens qu'il y a une alliance possible, ou en tout cas une vision qui se ressemble, ou s'il y a des disparités. Comment tu verrais les choses aujourd'hui, sachant que ça bouge vite dans notre pays ?
- Sophie
En fait, je pense qu'on a la différence principale, c'est la temporalité entre les deux. C'est-à-dire qu'à la CEC, il y a cette notion d'urgence où il faut qu'on se bouge vite parce qu'on ne peut pas attendre 2050. Au MEDEF, on va se dire que si tu veux bouger les lignes de façon trop radicale, tu risques de perdre les entreprises. Parce qu'on n'est pas dans un monde fermé et c'est souvent le triangle de l'inaction. Et je pense qu'on est en plein dedans. C'est que quand tu es trop radical comme Chamberlan, tu vois finalement on n'a pas survécu. Donc je pense que... Au MEDEF, il y a plein de gens très sensés comme toi et moi et qui voient les choses, qui ont envie de faire bouger les lignes, mais qui se disent peut-être n'y allons pas trop vite parce que si on change de façon trop radicale, on va se faire bouffer tout cru par les étrangers qui ne respectent pas ces règles-là. C'est ça qui est compliqué, c'est ça qu'il faut travailler, se dire comment on fait nous pour faire bouger les lignes et s'engager sans pour autant disparaître. Je pense que c'est essentiellement ça le problème aujourd'hui. Et c'est quelque chose de très difficile parce que... Si on reprend l'exemple de la mode que je connais bien et qui est facile que tout le monde peut comprendre, c'est facile de dire aux consommateurs qu'il faut qu'ils arrêtent de consommer chez Shein ou chez Temu. En fait, j'ai envie de dire, tant que la tentation est là, c'est trop facile. De se dire, je vois le même article qui ressemble beaucoup. Un coup, il est à 50 euros, il est fabriqué en France et chez Shein, il est à 1,76 euros. Tant qu'on ne mettra pas des barrières, des douanes, quelque chose pour protéger nos savoir-faire et consommer plus raisonnablement. On n'y arrivera pas, donc pour moi, il y a vraiment une notion politique qu'il faut rentrer en jeu. Il faut travailler au niveau de l'Europe, on ne peut pas travailler tout seul en France pour faire bouger les lignes. Et quand je parle de préserver nos savoir-faire, c'est-à-dire souvent je parle avec ma mamie que j'adore, qui a 95 ans. Mamie, elle avait des vêtements, mais elle n'avait pas 50 paires de chaussures et 10 manteaux. Et elle les gardait des années, elles étaient en super bon état et elle les faisait réparer par des cordonniers. Aujourd'hui, les cordonniers ont... Alors, je n'ai pas envie de dire tous fermés, mais il y en a quand même beaucoup qui ont fermé parce qu'on ne répare plus les chaussures, parce que c'est plus simple de les jeter et d'en acheter des nouvelles. Ça coûte trop cher de faire réparer. Donc, c'est tout un modèle à repenser. Et puis, cette notion peut-être de qu'est-ce qu'on veut faire de notre vie, de nouveaux récits. En fait, moi, c'est ça que j'aime beaucoup et que j'ai découvert à la CEC. C'est qu'est-ce qu'on a envie de raconter et qu'est-ce qui va te rendre vraiment heureux toi aujourd'hui ? Aujourd'hui, on a vendu aux jeunes, j'en vois plein, ils sont dans l'accumulation de sacs à main, de trucs, de machins. Ils pensent qu'ils sont heureux et s'ils ne l'ont pas, ils sont profondément tristes. Mais ce n'est pas cette accumulation d'objets qui va nous rendre heureux, c'est plus le lien qu'on a les uns les autres. Donc on découvre vraiment à la CEC, que moi j'ai beaucoup découvert dans mon camp de base, parce qu'on vivait des choses très difficiles pendant les sessions de groupe. Et après, tu échanges, tu parles de ton ressenti et moi je me suis fait des vrais amis proches avec qui On peut échanger de ces sujets-là, du fait que nous, on n'a pas envie de surconsommer, qu'on est heureux juste en se voyant. Et il faut peut-être travailler ça, cette notion de lien social, d'amour aussi des belles choses. Quand tu t'achètes un t-shirt fabriqué en France, il a été fabriqué par ton cousin, ta cousine en France. Et on donne du travail dans les territoires parce qu'après, c'est aussi la désertification rurale. C'est un cercle qui est tout sauf vertueux.
- Eric
Ça sera peut-être ma dernière question sur la jeunesse. Justement, les jeunes sont souvent inquiets pour leur avenir. Ils sont aussi souvent, quelque part, influencés par un schéma consumériste. Et ils doivent vivre une dissonance aussi avec cette planète qui souffre. Et finalement, ce serait quoi le message d'espoir que tu voudrais leur faire passer ?
- Sophie
Qu'ils ont le pouvoir de faire changer les choses. C'est ce que je dis toujours à mon fils. Je n'ai pas envie qu'il soit accablé par toutes ces mauvaises nouvelles. J'ai envie qu'il se dise, en fait, je ne suis pas tout seul. Ensemble, on peut faire bouger les lignes. Et c'est pour ça que c'est important de s'engager, que ce soit au MEDEF ou ailleurs dans des actions citoyennes. Évidemment, la CEC met en plein d'autres associations parce qu'en fait, je pense que si on ne dit rien et qu'on se lamente sur nos politiques, il ne va rien se passer. Alors qu'en fait, quand le consommateur, qu'il soit jeune ou vieux, prend les choses en main en décidant d'arrêter d'acheter quelque chose, ou en secouant un peu les politiques et les entreprises, les choses changent. Donc j'ai envie de dire que chacun doit s'engager et que les jeunes aussi le peuvent. On leur voix, elle est importante. et qu'ils n'hésitent pas à le faire.
- Eric
Alors merci beaucoup Sophie. On termine sur cette notion d'engagement. Moi, il y a une phrase que tu as dit tout à l'heure qui m'a marqué. Tu as dit, si tu ne t'engages pas, les choses ne changent pas. Donc on va partir avec cette phrase. Merci pour ton courage. Le courage, tu en as fait preuve tout au long des dix années de Chamberlan et je dirais aussi sur la suite. L'authenticité, tu nous as parlé à cœur ouvert. Et aussi ce pragmatisme. C'est vrai qu'on a l'impression qu'on comprend maintenant tous les ingrédients qu'il y a dans une chaussure, dans cette savoir-faire. Donc on a beaucoup appris. Courage, authenticité, pragmatisme. En route pour le Cap-Regen.
- Sophie
Merci beaucoup Eric.
- Eric
J'espère que cet épisode vous a inspiré. Si c'est le cas, vous pouvez nous aider en laissant un avis sur votre plateforme d'écoute et en partageant l'épisode autour de vous. Vous contribuerez ainsi à rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Merci.