- Vincent
Comment est-ce qu'on fait pour que nos sites industriels arrivent à rendre les mêmes services écosystémiques ? C'est de passer ce cap-là, pas simplement s'arrêter au seuil incompressible, qui est déjà un beau challenge, mais d'aller plus loin et d'aller vers l'usine forêt. On touche du doigt un petit peu le régénératif, on touche du doigt un peu l'écosystème du territoire, il y a une circularité et ça fonctionne très bien. On est convaincus que ce savoir-faire-là, il ne faut pas le garder que pour nous, il faut aussi le partager. Et on veut donner naissance à ce qu'on appelle l'académie d'agroécologie.
- Eric
Bienvenue dans CapRegen, je suis Eric Duverger, le fondateur de la CEC, une association qui existe pour rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Tout le monde en parle de cette nouvelle économie, qui régénère au lieu d'extraire, mais le défi est immense. Dans cette saison 2 de CapRegen, on va élargir les récits pour aborder de nouveaux modèles d'affaires, pour approfondir sur le social et sur la biodiversité. Bref, plus de régénération. Avec CapRegen, nous donnons la parole à des dirigeants. engagés au cœur de l'action. Bonjour Vincent.
- Vincent
Bonjour Eric.
- Eric
Alors Vincent, je te propose de faire un pacte. Ce pacte, il tient en trois mots. Courage, parce qu'il en faut du courage quand on se lance dans l'aventure de cette nouvelle économie. Authenticité, l'authenticité complète de notre échange. Et le pragmatisme, parce qu'on veut essayer de rendre très concrète cette nouvelle économie. On va essayer de trouver des exemples dans ton entreprise et dans ton expérience. Alors ces trois initiales, courage, authenticité, pragmatisme, ça fait CAP. Alors Vincent, CAP ou pas CAP ?
- Vincent
CAP.
- Eric
Je te présente rapidement. Vincent, tu es diplômé des arts et métiers. Après plusieurs années passées dans le monde du conseil d'industrie, tu as rejoint le groupe Rocher en 2006. Tu as occupé différentes fonctions, notamment dans les achats, la supply chain. Et puis tu es parti aux Etats-Unis, 2018, pendant six années, en Californie pour t'occuper d'une nouvelle marque. Tu as été nommé en 2023 directeur des opérations du groupe et tu as intégré le COMEX du groupe Rocher à ce moment-là. Et tu es aussi un alumni du parcours de la CEC Ouest 2024-2025. Donc merci beaucoup d'être avec nous. Alors Vincent, j'ai envie de te poser une première question pour se lancer. Est-ce que tu peux nous dire un lieu de nature où tu aimes te ressourcer ?
- Vincent
En tant que breton, j'aurais pu te parler de la mer parce qu'on a passé pas mal de temps avec ma famille et des copains sur des bateaux à sillonner les côtes bretonnes. Mais j'ai surtout envie de te parler des grands espaces. Je pense que c'est ça que j'aime bien aujourd'hui. C'est les grands espaces, notamment que j'ai découvert au travers d'une traversée des Etats-Unis qu'on a fait à vélo avec des copains en 2022. On est parti de la côte ouest, le Pacifique, pour rejoindre l'Atlantique sur la côte est. Et là, évidemment, on a traversé les déserts, les montagnes, les plaines. Et je trouve que ce sont des environnements qui invitent à l'humilité et puis aussi une énorme ouverture sur leur champ des possibles. On se sent tout petit et à la fois capable de tout. Et j'ai trouvé ça fabuleux. Voilà, c'est des endroits qui me ressourcent, qui m'inspirent et qui me font beaucoup de bien.
- Eric
Alors, merci de nous partager ça. C'est vrai que ça donne envie de faire un épisode spécial sur cette épopée de traversée des États-Unis. Mais on va aller sur ton aventure presque entrepreneuriale, en tout cas celle du groupe Yves Rocher. Est-ce que déjà, tu peux nous... parler de cette entreprise, nous la présenter, ce qui est important, peut-être quelques chiffres clés, et puis ensuite on va aller un petit peu plus dans le vif du sujet.
- Vincent
Donc le groupe Rocher, c'est une entreprise qui a un peu plus de 65 ans, qui s'est créée en 59, créée par monsieur Yves Rocher. C'est une entreprise qui est toujours familiale, et puis cette entreprise, elle est devenue entreprise à mission en 2019, et sa mission c'est de reconnecter les gens avec la nature. Ça vous donne un peu le cadre et l'environnement dans lequel on évolue. C'est un petit peu moins de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Et récemment, il y a eu un recentrage autour vraiment de leur cœur de métier, de notre cœur de métier qui est la cosmétique. Et on garde 4 marques phares que sont Yves Rocher, Sabone, Dr Perico et Arbonne, la marque américaine pour laquelle je suis allé vivre quelques années aux Etats-Unis.
- Eric
Et peut-être pour aller tout de suite dans la singularité de ce groupe, Ce rapport à la nature, au territoire, à la Bretagne, est-ce que tu peux nous parler un peu des origines ?
- Vincent
Il est extrêmement fort évidemment, puisque le groupe est né à la Gacilly, qui est le village natal de M. Yves Rocher. Et la particularité du groupe, c'est qu'il est né en fait, M. Rocher à l'époque, dans les années 50, voyait l'exode rural. Et les gens quittaient le village pour aller chercher de l'emploi dans les villes. Et il a voulu se battre contre ça. Et en parallèle de ça, il avait un amour viscéral pour la nature, pour la forêt. Il a eu quelques problèmes de santé, il s'y retrouvait bien dans les forêts et il avait dit le végétal sera aussi la solution pour éviter l'exode rural et rendre mon territoire prospère. Donc il a fait une sorte de promesse à son territoire qui est écrite comme ça, c'est je fais la promesse de rendre la Gacilly prospère. 65 ans plus tard, cette promesse est toujours vivante et réussie. Et donc c'est vraiment comme ça que le groupe est né, c'était d'abord sur une vision du territoire. une vision écosystémique du territoire, déjà qui était un acte extrêmement pionnier pour l'époque.
- Eric
Pour qu'on comprenne bien d'où tu parles, toi, ta fonction dans ce groupe-là, au cœur du réacteur, est-ce que tu peux nous en parler un petit peu plus ?
- Vincent
Moi, je m'occupe des opérations et on a à l'intérieur de Groupe Rocher, les deux milliards dont je parlais, on a une entreprise qui s'appelle Groupe Rocher Opérations. Et c'est à ce titre-là que j'ai participé à la CEC avec Marion, qui était ma planète championne, que je salue. Et en fait, elle n'a voulu vraiment se concentrer sur ce périmètre-là. Et donc, c'est là où vous verrez sur la feuille de marque. Évidemment, on a nos clients que j'ai cités tout à l'heure, comme la marque que tout le monde connaît, Yves Rocher. Mais là, on s'est vraiment positionnés en tant qu'industriel. Et donc, dans ce périmètre de groupe Rocher opération, on va y retrouver les fonctions d'achat, donc les sourcings, les filières végétales, la distribution, la production. On a aussi l'univers... des champs que l'on cultive à la Gacilly, dans lesquels on va venir faire pousser des fleurs que l'on va transformer, qu'on va inclure dans nos formulations. Et on a voulu vraiment se concentrer sur ce territoire gacillien dans la construction de cette feuille de route CEC.
- Eric
Une question peut-être aussi sur le secteur de la cosmétique. Ce secteur-là, il représente une grosse partie de l'économie française et des exportations. Quelle est la part d'exportation que vous faites aujourd'hui ?
- Vincent
Aujourd'hui, je vais déjà démarrer pour vous dire qu'on a à peu près 95% de nos produits qui sont fabriqués en Bretagne. Donc voilà, on est très local dans notre approche du territoire. Et ensuite, on va avoir un chiffre d'affaires France qui va se situer autour d'une grosse trentaine de pourcents. Et après le reste, on va se retrouver plutôt sur l'Europe, puis après l'exportation. Et notamment, après, on a notre marque américaine qui distribue beaucoup au Nord-Amérique.
- Eric
Ok, donc c'est quand même un gros enjeu pour le territoire en termes d'emploi, localisés en France et aussi d'exportation de notre savoir-faire en cosmétique vers d'autres pays du monde.
- Vincent
On fait partie des gros opérateurs économiques du Morbihan, là où on a nos sites en Bretagne, mais bien évidemment aussi en France, les 650 magasins Yves Rocher qui sont localisés dans 650 villes en France.
- Eric
Est-ce que tu peux nous dire comment vous êtes embarqué, pourquoi vous êtes embarqué dans l'aventure CEC, dans le parcours de l'Ouest ?
- Vincent
Alors on a eu pas mal d'échanges en interne et puis on s'est dit qu'effectivement le territoire des opérations, donc Groupe Rocher Opérations, était vraiment le bon périmètre pour s'engager dans la CEC. Et on y est allé aussi parce qu'on a toujours eu des ambitions RSE assez fortes et avec la volonté de faire toujours un peu mieux. Donc c'est un peu avec cet état à l'esprit qu'on a voulu rejoindre la CEC. Et c'est là où j'ai découvert moi aussi une ambition bien plus forte qui était le régénératif. Et j'imagine qu'on va y venir, mais ça a été aussi un petit peu le déclic et un peu une claque, si on peut dire, de oui, on fait beaucoup de choses bien. J'y suis allé en disant on veut faire encore mieux. Et en fait, on s'est rendu compte que c'était tout sauf suffisant et qu'il fallait vraiment changer de paradigme et changer de braquet.
- Eric
Effectivement, la CEC, elle existe pour ça. Et c'est vrai que c'est chouette de voir des entreprises très engagées dans la RSE, entreprises à mission qui sont quelque part un peu des exemples se rendre compte que le changement de paradigme, il est exigeant et qu'il faut envisager aussi des actions encore plus radicales et aussi une vision encore plus ambitieuse. Toi, à titre personnel, dans ce parcours CEC, quels ont été les moments forts ? Tu as déjà prononcé le mot de déclic ou de claque, mais finalement, des moments qui t'ont marqué, toi personnellement, dans cette aventure ?
- Vincent
Alors, il y a évidemment la première session, je m'en rappelle, c'était à Saint-Malo. Dans la même journée, on a eu un grand soleil, on a eu de la neige, on avait une vraie belle illustration d'une certaine forme de dérèglement climatique. Évidemment, avec des intervenantes très haut niveau et une matière qui était très puissante. Donc, ça me marque. Mais si je retiens deux éléments qui vraiment, moi, continuent de me nourrir, ça a été cette notion de travail entre robustesse et performance avec Olivier Hamann, qui a été extrêmement éclairant. et un vecteur de mise en mouvement très fort pour moi. C'est-à-dire qu'on touchait du doigt vraiment la notion de pérennisation des modèles d'affaires. Et puis un autre élément qui a pour moi éclairé beaucoup de choses dans le chemin, qui est arrivé un petit peu plus tard dans les sessions, qui a été la notion des trois horizons et qui a débloqué beaucoup de choses, qui m'a fait passer un moment d'un grand questionnement où on a l'impression d'être devant un vide abyssal. On se dit, on ne sait pas comment on va faire. Et ça... Ça nous a donné avec Marion un certain nombre de clés pour commencer à structurer notre feuille de route et quelque part dessiner le chemin qu'on avait envie d'emprunter.
- Eric
C'est vrai que cette notion de robustesse, ça fait du bien aussi à beaucoup d'entrepreneurs de travailler sur cette notion-là, peut-être sur les trois horizons. Est-ce que tu peux juste, pour les personnes qui ne connaissent pas cette stratégie des trois horizons, peut-être nous la décrire en quelques mots ?
- Vincent
En quelques mots c'est, avant de viser un état final, un état idéal, l'économie régénérative, les trois horizons sont trois horizons qui vont venir se tuiler dans le temps, avec un premier horizon qui est vraiment l'horizon du gestionnaire, on a un business actuel qu'on va commencer à faire évoluer, l'évolution de ce qui existe aujourd'hui, puis ça enchaîne avec un deuxième horizon, donc ça se recouvre dans le temps. qui est vraiment l'horizon pour moi de l'entrepreneur. Là, on va tenter des choses, on va être un peu dans l'expérimentation. Est-ce qu'il y a des modèles d'affaires un peu différents que l'on peut tester ? Alors, version très américaine du test and learn pour moi, avec cette expérience aussi californienne. Et puis, le dernier horizon qui est vraiment l'horizon du visionnaire, où c'est là où on construit quelque chose qui est vraiment la cible régénérative. Et en fait, ce mélange et cet entremêlage de ces trois horizons rendent les choses quelque part digestes. Et on arrive beaucoup plus facilement à le traduire dans une feuille de route. Moi, ça a été très éclairant pour moi.
- Eric
Et juste pour compléter, aussi l'exercice, cet exercice des trois horizons permet de penser loin, donc d'être visionnaire, mais aussi de voir comment on peut ramener du futur lointain dans le présent pour commencer à se transformer et se rendre compte qu'en fait, les germes, les graines de cet horizon lointain, c'est dès maintenant qu'il faut commencer à les faire exister.
- Vincent
Complètement. Complètement. Et effectivement, on a déjà quelques graines régénératives qu'on a activées et aussi avec cette notion des trois horizons en tête.
- Eric
Alors, parlons maintenant de ce que tout le monde attend, la feuille de route. Elle est très chouette cette feuille de route, elle est disponible sur le site de la CEC. Peut-être il y a plusieurs leviers, selon toi les leviers peut-être les plus puissants, les plus marquants que tu voudrais mettre en avant ?
- Vincent
On a un peu structuré notre feuille de route justement autour de ces trois horizons-là dont on vient de parler. Le premier, il est autour des opérations qui existent. Donc on est à la base des industriels, on fabrique des produits cosmétiques pour les marques du groupe et d'ailleurs pour d'autres marques aussi. Et dans cette approche au départ gestionnaire, on s'était dit, on a déjà une politique RSE établie où on a minimisé nos impacts. On a notamment, là, on termine un projet qui s'appelait la Gacilly Territoire Bas Carbone, où on a réduit de 75% nos émissions carbone. Donc ça, c'est déjà, on est très fiers de ça, on est contents de l'avoir fait. Et dans notre feuille de route, il y en a dit, il faut qu'on continue à aller beaucoup plus loin. Et on s'est dit, atteignons les seuils incompressibles. Et c'est là qu'on veut aller. Donc la feuille de route, c'était celle-ci. On l'a un peu fait évoluer avec Marion et avec le comité de direction, on a envie d'aller encore un peu plus loin, de pousser le curseur et d'aller vers ce qu'on appelle, alors moi j'ai beaucoup aimé cette image-là et qui a résonné chez moi, c'est l'usine forêt. Et finalement c'est de passer ce cap-là, pas simplement s'arrêter au seuil incompressible, qui est déjà un beau challenge, mais d'aller plus loin et d'aller vers l'usine forêt. Qu'est-ce qu'il y a derrière ce concept très poétique de l'usine forêt ? Et on est en train de vraiment travailler très activement sur ce sujet-là. C'est d'aller se dire que... Il faut que nos sites industriels, basés en Bretagne, s'ils n'avaient pas été là, il y aurait eu de la forêt à la place. Et cette forêt-là, elle rend des services écosystémiques. Et donc aujourd'hui, on a nos sites industriels. Comment est-ce qu'on fait pour se benchmarker par rapport à ce qu'aurait fait la nature ? Et comment est-ce qu'on fait pour que nos sites industriels arrivent à rendre les mêmes services écosystémiques ? Donc je vais prendre un exemple, c'est sur... le carbone. Donc évidemment, là, j'ai parlé de la Gacilly, territoire bas carbone, on a réduit de 75%. On peut encore faire mieux pour réduire nos impacts. En revanche, si on veut être usine forêt, c'est comment est-ce qu'on fait pour faire comme la forêt, c'est-à-dire être capable de séquestrer du carbone. Et tout ça, ça s'inscrit dans ces cycles que la forêt fait très bien, la datation de la forêt, la régénération de la forêt, la forêt qui prend soin aussi de ses espèces vivantes, aussi donc nos salariés. Donc comment est-ce qu'on fait pour inviter ça ? à l'intérieur de notre écosystème industriel. C'est un sujet qui nous passionne et on travaille déjà dessus. Tu me parlais de pragmatisme tout à l'heure, donc j'y viens parce que là on est encore sur des histoires poétiques. On a un projet qui s'appelle Colibri, qui est la refonte d'un de nos sites logistiques à la Gacilly. C'est le site de e-commerce, quand on envoie à nos clients un carton de e-commerce, c'est là qu'on vient faire les préparations de commandes. Et on a un projet en cours qu'on a validé en fin d'année qui est de revoir nos process. Alors initialement aussi au départ pour réduire les impacts, c'est-à-dire c'est moins 25% de consommation d'électricité pour faire tourner les chaînes. C'est aussi des process beaucoup plus doux pour nos personnes pour éviter les troubles musculo-squelettiques. Et là on embarque complètement la dimension en fait de sites forêts. Et on est en train d'y réfléchir justement de comment est-ce qu'on arrive à faire évoluer ce site-là pour qu'il commence à intégrer les fameux services écosystémiques dont on parle. On pourrait imaginer que, même si nous sommes en Bretagne, on a quand même des épisodes caniculaires. Parce qu'il fait chaud de temps en temps. Comment est-ce qu'aujourd'hui, c'est un sujet en fait, en plein été, quand on a ces épisodes caniculaires, les conditions de travail sont dégradées. Comment est-ce que la nature, comment est-ce que l'invitation de la nature dans nos sites peuvent nous aider à rafraîchir les sites ? C'est typiquement un service écosystémique qui est aujourd'hui rendu par la forêt. On a tous vécu ça. Je vais reprendre l'image du vélo, mais on roule sur la route, on a très chaud, on traverse une forêt, on a un petit coup de froid, un petit coup de frais. Tout ça, comment est-ce qu'on l'intègre dans la refonte de ce site-là ? Donc, on s'y prépare, d'ores et déjà .
- Eric
Si on va un tout petit peu plus loin sur cette idée de l'usine forêt, comment c'est perçu, reçu par les employés, enfin ceux qui sont justement dans l'usine, sur cette vision ? Est-ce qu'ils y adhèrent et comment toi tu travailles dans cette mission pour faire que ça devienne le projet de ton entité ?
- Vincent
C'est une très bonne question. Il y a un enjeu un peu de timing. On a terminé notre feuille de route en décembre 2025, c'est encore relativement récent. Il n'empêche qu'on a été tellement passionné par ce qu'on a construit et tellement, on va dire, avec une grosse envie de faire bouger les curseurs, dans l'appropriation de cette feuille de route au sein de notre organisation. Alors ça a démarré par des présentations de cette feuille de route à la direction générale du groupe et à notre président, Brice Rocher, avec un support extrêmement actif et un enthousiasme autour de cette feuille de route qui nous a donné encore un peu plus d'énergie. Et puis, on a commencé cette démultiplication-là, c'est-à-dire qu'après, on a fait cette CEC en binôme. Assez vite, on a vu le codire des opérations qui étaient très en questionnement et avec un peu d'envie, mais beaucoup de curiosité. Ils se demandaient qu'est-ce qu'ils sont en train de faire, ces deux-là, sur ce sujet-là. Et donc, on les a aussi formés avec l'aide de la CEC. dans deux jours un peu raccourcis, mais ça leur a permis vraiment d'appréhender un petit peu les concepts et de devenir vraiment en support de cette feuille de route. Et puis on a commencé à la démultiplier. Alors ça va encore prendre beaucoup de temps, mais on a présenté ces concepts-là à la communauté des managers des opérations. Et puis on est allé aussi jusqu'à présenter ces concepts de la feuille de route aux partenaires sociaux. Je ne pourrais pas te dire aujourd'hui que ces concepts d'usine Forest sont encore complètement détaillés, appréhendés par tout le monde. En tout cas, il y a une grosse appétence, parce que cette feuille de route, ce n'est pas un complément de la feuille de route RSE, c'est vraiment une stratégie en tant que telle de la société Groupe Rocher Opération, et que ça, ça donne un futur. Et que quand on la projette comme ça, ça crée beaucoup d'envie. Il y a du flou encore, il va falloir qu'on précise beaucoup de détails et la rendre beaucoup plus... on va dire intelligible pour tout le monde, mais concrètement, avec des jalons, parce que c'est ce qu'on sait faire aux opérations, mais on est dans ce process là, donc on a encore besoin de temps aussi pour embarquer vraiment tout le monde à bord.
- Eric
On va encore aller un petit peu plus loin justement sur ce concept là, parce qu'il est très puissant, très évocateur pour votre secteur, mais aussi je pense pour d'autres industriels, donc cette idée d'usine forêt. Tu nous as donné quelques exemples, comment rendre ça concret à un plus court terme ? Emmène-nous dans l'usine et dis-nous, Est-ce qu'il... peut changer assez vite des marqueurs peut-être de ce concept d'usine forêt ?
- Vincent
Alors si on se met à l'intérieur d'un site, ce qu'on va essayer vraiment de faire par rapport à nos salariés et les gens qui travaillent dans l'entreprise, on a la chance d'être dans un écrin de verdure à la Gacilly. C'est-à-dire que pour aller manger à la cantine, on traverse une bambouseraie, on traverse un jardin botanique. Donc à l'extérieur des sites, on est quand même assez facilement immergé dans la nature. En revanche, quand on travaille pendant 8 heures dans un site, sont des endroits qui sont assez minéraux. Et donc là, on a vraiment envie, en fait, on n'a plus besoin de prouver du bénéfice de la nature quand on est au contact de la nature. C'est un antistress, ça fait baisser le taux de cortisol. Et donc, c'est vraiment d'être capable, par exemple, de se donner des règles qu'on est en train un peu de dire. Je ne dois jamais être à moins de X de quelque chose de végétal. Je dois, quand je travaille en permanence, avoir... de la lumière naturelle parce que c'est nécessaire pour ma bonne santé et pour mon bon fonctionnement. C'est ça qu'on essaye aujourd'hui de traduire dans des genres de guidelines qui nous permettront derrière de démultiplier ça sur l'ensemble des sites. Donc typiquement ça c'est des bénéfices qu'on va pouvoir offrir, je pense à nos salariés. Alors on a déjà des choses, mais on peut imaginer très bien sur un certain nombre de sites de réouvrir des façades pour avoir directement de la vue sur de la nature ou bien de l'embarquer carrément à l'intérieur de sites. Alors, on ne pourrait pas le faire dans des usines de fabrication, pour ceux qui travaillent dans la cosmétique, parce qu'il y a des règles du jeu. Mais en revanche, sur des sites logistiques, on peut très bien le faire. On a des puits de lumière. Demain, on peut inviter du végétal qui, vraiment, est très apaisant aussi, par exemple, pour les salariés.
- Eric
Donc, on irait jusqu'à faire venir la nature à l'intérieur, quand c'est possible, de lumière naturelle, faire venir du naturel au maximum à l'intérieur même de l'usine.
- Vincent
On est en train de refaire quelques bureaux, là, dans le site de la Croix des Archers à La Gacilly. et typiquement déjà on a fait une salle de la CEC, elle est en construction justement pour avoir cette place du village et d'avoir des gens qui puissent dialoguer autour de ça, ça fera partie de l'appropriation. Donc on aura les affiches de Morgan, Morgan qui a fait les dessins, on a aussi été ravis de pouvoir sponsoriser ça, et donc d'avoir celui-là. Et autour de ça, on a les puits de lumière, et les dernières discussions d'il y a quelques semaines, ça veut dire qu'on peut mettre des arbres, on peut mettre des végétaux, et autour de cette place du village, d'avoir carrément du végétal à l'intérieur du site. Donc, on va apprendre aussi. Dans une version un petit peu test and learn, on va apprendre, on va voir comment est-ce que tout ça, ça fonctionne, mais on va pouvoir le faire.
- Eric
Merci beaucoup. On a envie d'aller la voir. La question que j'ai envie de te poser, c'est, c'est pas embêtant pour toi de te dire que tes concurrents, potentiellement, vont pouvoir s'inspirer et faire la même chose. Normalement, en stratégie, on essaie de créer des avantages compétitifs que n'ont pas les autres. Et donc, comment tu ressens ça et comment tu ressens le groupe Yves Rocher dans sa filière ?
- Vincent
Je pense qu'aujourd'hui, il est le temps d'aller vers de la coopération. Et un des axes forts aussi de notre feuille de route, après l'usine Forêt et ces évolutions-là, c'est vraiment quelque chose sur lequel on a mis du temps avec Marion, en tout cas, on a passé beaucoup de temps à réfléchir à ça, c'est qu'aujourd'hui, quand on regarde toute notre chaîne de valeur, La seule exposition de notre chaîne de valeur, à la fin, c'est un produit cosmétique sur une étagère d'un magasin avec son packaging, etc. Mais à l'intérieur de toute cette chaîne de valeur, il y a des savoir-faire, il y a des expertises, il y a des actifs qui permettent de le faire, mais qui sont exclusifs pour nous et nos clients. C'est-à-dire que nos 110 hectares de champs en agriculture, en agro écologie, ils sont rien que pour nous. Et ainsi de suite. Le site où on transforme les fleurs en hydrolat. Quelque part, c'est rien que pour nous et nos clients. Et en fait, là, quand on parle de coopération et quelque part un peu la notion des communs, on a envie d'ouvrir ça. Et dans la feuille de route aussi, c'est d'exposer, en tout cas de partager ces savoir-faire tout au long de la chaîne de la valeur, que ce soit avec des confrères concurrents, on les appelle comme on veut, mais du monde de la cosmétique, ou que ce soit avec d'autres acteurs du territoire. L'impact collectif serait encore plus fort si on est capable d'aller vers ça. On a une initiative, en tout cas un test, qui a été fait avec d'autres marques de la cosmétique aussi sur la partie consigne. C'est-à-dire que quand vous achetez un produit, un pot de crème en verre, une fois que vous l'avez terminé, vous pouvez ramener votre pot de verre dans un magasin Yves Rocher. Et derrière, il y a une boucle de recyclage et on peut la réintroduire. Tout ça, ça serait un peu idiot que tout le monde le fasse. Il peut y avoir quelques acteurs qui se concentrent et on partage ses avoirs-faire. à partir du moment où on est dans un site Petit forêt qui recycle aussi son eau, qui fait ça très proprement, mais pourquoi pas partager ça et pas le garder uniquement pour ça ? Donc en fait, ce partage des communs, c'est un axe aussi très fort de notre feuille de route.
- Eric
Donc là, on est sur l'enjeu de coopération dans la filière. Nous aussi, on y croit très fort à la CEC. D'ailleurs, ça fait partie de notre stratégie d'essayer, pour l'intérêt général, d'activer ces coopérations dans les filières, sur ce territoire, la Gacilly, dans le Morbihan. Est-ce que tu aurais d'autres exemples concrets de coopération avec des acteurs qui sont... Avec qui vous partagez ce territoire ?
- Vincent
Je disais tout à l'heure en introduction qu'en fait, le groupe est né sur une vision du territoire. Et donc, il y a beaucoup d'initiatives. Je ne sais pas si tu es familier avec ça, mais il y a ce qu'on appelle le Festival Photo. C'est 400 000 visiteurs par an. Ça sert à tout l'écosystème. Voilà, c'est donc le groupe y contribue, la ville y contribue, l'ensemble des acteurs du territoire y contribue. Donc, on amène aussi la culture, tout ça. Ça fait partie de la vie de cet écosystème. Mais je vais revenir plus sur mon monde des opérations. Et justement, dans cette évolution d'une feuille de route RSE vers du régénératif, il y a quelques années, on a changé nos chaudières historiquement qui étaient au fioul. Donc ça, c'était il y a une dizaine d'années. On les a passées en biomasse. Donc ça, c'est super, c'est une première étape. C'est-à-dire qu'on réduit notre impact, on réduit nos émissions carbone. Donc on achetait après du bois pour venir nourrir, en tout cas faire tourner, faire fonctionner ces chaudières. Et là... Récemment, on a évolué et on a créé une SIC, les sociétés coopératives. Aujourd'hui, on a une conviction extrêmement forte à la Gacilly depuis toujours, qui est le bienfait des talus pour la biodiversité. Une façon de se dire comment on va motiver la collectivité et le territoire à entretenir ces talus, aujourd'hui, ce qu'on a créé avec ça, c'est qu'on achète du bois de talus qui sont entretenus par les agriculteurs. Donc ça leur fait un revenu, ça leur donne un intérêt à entretenir les talus, ça vient faire un impact positif sur la biodiversité, et nous on consomme ce bois-là dans nos biomasses. Typiquement là, on touche du doigt un petit peu le régénératif, on touche du doigt un peu l'écosystème du territoire, une circularité, et ça fonctionne très bien. Alors quand je dis très bien, il y a des allières pour caler tout ça. C'est un sujet, mais en tout cas, voilà, c'est typiquement, on a cette volonté-là d'être un des acteurs du territoire et d'inclure les autres. Un autre élément peut-être que je peux partager, en fait, qui est un élément un peu iconique de notre feuille de route, ça tourne autour de notre savoir-faire du végétal. Ça fait 65 ans qu'on travaille le végétal, on a à peu près un taux de naturalité dans nos produits qui est très fort. Si je prends l'exemple de la marque Rocher, on est supérieur à 90%. On a des experts, on travaille le végétal depuis toujours, le groupe est né sur cette conviction-là, et donc on a des ingénieurs agro-botanistes, on a un savoir-faire. Dans notre jardin botanique, on travaille plus de 5000 références de végétal. On a des graines de tri, on partage plein de choses, et on est convaincus que ce savoir-faire-là, il ne faut pas le garder que pour nous, il faut aussi le partager. Et on veut donner naissance à ce qu'on appelle l'Académie d'agroécologie, le nom évoluera peut-être. mais en tout cas d'être capable de partager ces savoir-faire-là aux gens qui vont vouloir protéger le vivant demain. Donc ça peut très bien être des acteurs du territoire, des agriculteurs, d'autres entreprises qui ont envie d'évoluer vers ça. Et pour le rendre extrêmement pragmatique, on a réussi à libérer un bâtiment aujourd'hui, en se disant que ce bâtiment-là, on aimerait bien que ce soit le premier lieu où cette académie d'agroécologie puisse prendre vie, au milieu des champs. Voilà, donc on a envie de pousser ça très fortement.
- Eric
Je vais faire juste deux échos par rapport à ce que tu viens de dire, puisque c'est assez marquant sur d'autres épisodes de Cap Regen. Le premier, quand tu mentionnes le lien avec les agriculteurs sur les talus autour de votre site de production, ça fait penser à Sophie d'Expanscience, qui aussi a complètement repensé. Son lien avec les agriculteurs en Eure-et-Loire, très proche de l'usine d'Expanscience. Donc c'est intéressant de voir qu'il y a eu cette prise de conscience et de se reconnecter avec la biomasse proche du site de production. Et puis sur l'école d'agroécologie, ça fait penser à Anne-Catherine, la dirigeante d'Easycash. Easycash est très forte sur la seconde main. Ils ont créé l'école de la seconde main aussi pour transmettre leur savoir-faire. Donc merci pour ces exemples qui résonnent avec d'autres feuilles de route. Peut-être justement c'est le bon moment pour te poser sans doute la question la plus difficile de ce podcast, qui est si tu avais à décrire une économie régénérative à une enfant de 10 ou 12 ans, et avec quelques mots les plus simples possibles, comment tu décrirais cette nouvelle économie ?
- Vincent
Elle est très difficile cette question, et je t'avoue que moi-même à titre personnel, j'ai mis du temps en fait à vraiment comprendre ce que ça voulait dire et comment la traduire. J'aurais tendance à le dire de la façon suivante, une économie générative, c'est une économie qui permet aux vivants de vivre, de se régénérer et d'être heureux. Quelque chose qui n'abîme pas, mais quelque chose qui soigne, quelque chose qui est capable de durer dans le temps et quelque chose qui n'est pas éphémère. Et aujourd'hui, c'est vraiment ce qu'on cherche à faire, c'est-à-dire d'avoir une économie sur notre territoire de la Gassili qui va être suffisamment... protectrice du vivant pour qu'on puisse envisager le futur extrêmement sereinement.
- Eric
Merci et peut-être pour reboucler un peu avec ce que tu disais au démarrage, si tu étais là face à Yves Rocher, le fondateur, par rapport à cette feuille de route, quelle résonance il peut y avoir avec le projet de départ ?
- Vincent
Je vais essayer d'être extrêmement modeste sur le sujet parce que M. Rocher était extrêmement inspirant et... et sa vision est toujours encore d'actualité, cette vision du territoire et de la végétalité était incroyable. Si on avait l'occasion d'en discuter, je pense que peut-être que l'on dirait que sa promesse était de rendre la Gacilly prospère. La nôtre, quand je dis nous, c'est la collectivité aujourd'hui du groupe et des opérations, c'est d'y faire prospérer le vivant. J'ai envie qu'on ait cette continuité-là. Je pense qu'il serait d'accord avec ça, je ne peux pas parler en son nom, mais je pense qu'il en serait d'accord. Mais c'est bien une continuité, en fait. Ce qu'on cherche à faire avec cette feuille de route-là, c'est vraiment ce qui nous a nourris, c'est de se dire, il y a eu un modèle, qui est le modèle qu'on a connu sur les 65 dernières années, qui a mis du temps aussi à se construire, qui a rendu la Gacilly prospère. On sait très bien qu'avec les limites planétaires, ce modèle-là, si je reprends les mots d'Olivier Hamant, il y a un risque de robustesse et de pérennisation aussi autour de ça. Et donc, on n'a pas le choix que de se réinventer. C'est aussi ça qui met en mouvement. Et donc, demain, en changeant, en faisant évoluer vers l'usine forêt, en ouvrant nos savoir-faire, nos expertises, en allant vers du serviciel type école d'agroécologie, on offre aussi un futur pour continuer à faire prospérer la Gacilly. Et avec, évidemment, le vivant qui s'y porte très bien.
- Eric
Merci beaucoup. on va... Simplement te remercier Vincent pour ton courage dans toutes ces décisions et ces actions, ces innovations aussi que tu tentes. On a sorti de passage américain de tenter des choses. Pour l'authenticité de cet échange, de ton engagement et puis le pragmatisme puisqu'on allait comprendre comment concrétiser les leviers et faire que le rêve du long terme puisse venir exister concrètement. dans le très court terme de tes équipes. Donc voilà, courage, authenticité, pragmatisme. La promesse est tenue, en route pour le Cap Regen.
- Vincent
Je voulais te remercier aussi pour cette initiative. Merci pour la CEC et puis merci à l'ensemble des personnes qui nous ont accompagnés dans ce parcours. On a rencontré des gens incroyables, des gens passionnés, des gens talentueux. Et tout ça, c'est ça aussi qui nous fait monter à bord et qui nous donne cette énergie pour pousser.
- Eric
J'espère que cet épisode vous a inspiré. Si c'est le cas, vous pouvez nous aider en laissant un avis sur votre plateforme d'écoute et en partageant l'épisode autour de vous. Vous contribuerez ainsi à rendre irrésistible la bascule vers l'économie régénérative. Merci.