Julien CrosCarnet de bord du Mediatrainer, une série de podcasts pour parler de la communication et de la prise de parole médiatique à travers le regard d'un Mediatrainer, pour partager analyse, réflexion et éléments de méthode. Il y a des mots qui paraissent inattaquables. L'intérêt général, le bon sens, la vérité. Mais quand tout le monde s'y réfugie en même temps, ils s'effondrent sous leur propre poids. Ces derniers mois, au cœur de la crise politique, on a beaucoup entendu parler de l'intérêt général qui doit primer, qu'il suffirait que les bonnes volontés s'unissent pour apaiser les choses. Et pourtant, même avec la convocation de ce qui se veut paraître comme une évidence, rien ne s'apaise. Peut-être parce que ces mots, censés rassembler, masquent en fait ce sur quoi on ne s'accorde plus. Dans cet épisode, j'ai envie de partager à la fois mon regard de médiatraineur, comme d'habitude, et celui plus humble d'un nouvel élève car c'est bien connu, il ne faut jamais cesser d'apprendre. Après l'épisode précédent, consacré à l'héritage de Jacques Pilon, qui s'approchait déjà des fonctions du langage, je voulais poursuivre cette exploration en tentant de lier pratiques de la communication et visions plus philosophiques. Si je vous parle du poids des mots, c'est aussi parce que j'ai commencé à suivre le séminaire d'Alda Marie à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et à l'Institut Jean-Nico à Normale-Sup. Alda Marie est linguiste et sémanticienne. Elle travaille sur la manière dont la langue formalise nos affirmations, nos croyances. nos rapports au vrai et au possible. Pour le moment, je tente surtout de rattraper les bases théoriques, et j'admets volontiers n'être qu'un béossien à la matière. Mais même si, à ce stade, il n'a été question que des fondements de la linguistique, quelque chose résonne déjà. Rien qu'en posant les bases, on comprend à quel point l'affirmation publique ou médiatique reste fragile, même lorsqu'elle se part de certitude. Je serais presque tenté de dire « surtout quand elle se part de certitude » . Parce que dire « c'est vrai, c'est évident, c'est certain, il faut » Ce n'est jamais neutre. C'est toujours déjà une manière de fermer le jeu, de marquer une position, parfois même de masquer un doute. Et je me dis, si cette simple mise en perspective linguistique permet déjà de voir autrement les discours qui nous entourent, alors le champ de réflexion est immense. Et je compte bien prolonger cette exploration au fil du séminaire et en partager les échos ici, dans ce podcast. Prenons donc cette expression qu'on adore brandir, l'intérêt général. Tout le monde le revendique, personne ne s'y oppose, et pourtant, rien n'est plus conflictuel. Chacun y projette sa propre définition du bien commun. Le résultat, c'est une illusion d'accord, un consensus d'apparence qui dissimule des clivages fondamentaux. On croit parler d'un même intérêt général, alors qu'on ne partage que le mot, pas le sens. Et c'est là que les discours se délitent. Le langage donne l'impression d'unité, alors qu'il ne fait qu'entretenir le malentendu. Concrètement, Si on projette cette idée dans le cadre actuel des débats politiques, on oublie que ce sur quoi se fondent les clivages, ce sont précisément les choix et les modalités de gestion de cet intérêt général. Autrement dit, on est tous d'accord sur la nécessité de défendre l'intérêt général, mais pas sur ce qui fonde l'action politique, c'est-à-dire ses modalités. J'irai même plus loin pour clarifier mon propos. Même les plus radicaux du spectre parlementaire défendent une forme d'intérêt général à un bout ou à un autre de leur discours. Lorsque des acteurs politiques totalement opposés sur le plan idéologique emploient peu ou prou le même mot, c'est que ce mot a été vidé de sa substance, de sa signification réelle. Je retrouve ce phénomène dans mes terrains d'observation habituels, l'entreprise, le syndicalisme, la communication publique. Les mots qu'on y emploie, par exemple valeur, sens, semblent aller de soi, mais plus ils paraissent consensuels, plus ils deviennent insaisissables. Appliqués au monde de l'entreprise, à titre d'exemple, ce sont les fameux mots-valises, ceux qu'on entend partout jusqu'à épuisement. La liste est longue, dynamique, innovant, bienveillant, résilient, inspirant. Autant de mots qui finissent par flotter dans le vide sans plus jamais rencontrer le réel. Ils peuvent évidemment installer une rondeur, avoir une dimension positive, parfois utile, et parfois anesthésiante. Dans mon travail de médiatraineur, j'ai souvent affaire à ces mots-valises. Celles et ceux qui doivent les utiliser rechignent à le faire, mais craignent d'en sortir. Non pas par manque d'audace, mais parce que dès qu'on gratte la surface de ces coquilles, on voit toutes les ambiguïtés, les limites et parfois les contresens qu'elles induisent. Mon travail consiste alors à remettre un peu de friction là-dedans, simplement parce qu'un mot valise, c'est d'abord un mot de fuite. Redonner aux mots leur poids, leur résistance, leur part de réel, c'est susciter plus de confiance, même si ça génère parfois plus de remous. La naphtaline, c'est efficace dans les armoires à linge, pas dans les discours. Pour en revenir à ce séminaire de linguistique, ce que je retiens pour l'instant, c'est avant tout une mise en perspective. La vérité n'existe jamais hors contexte. Il n'y a pas de vrai qui puisse s'imposer sans dire dans quel monde possible il s'applique, pour reprendre cette formule de monde possible introduite par le logicien Saul Kripke et développée sur le terrain linguistique par Angelica Kratzer. L'idée, c'est que nos affirmations n'existent jamais dans l'absolu, mais toujours dans un univers de conditions. Faire comme si ces conditions étaient les mêmes pour tous, dans toutes les circonstances, c'est vider un mot de sa substance. C'est ce qui transforme un terme signifiant en mot-valise, un mot qui paraît plein, mais qui ne contient plus rien. À force de bâtir des discours sur des mots vidés de sens, on finit par produire du vide. Et c'est là que le rôle du médiatraineur prend tout son sens. Pour peu qu'il considère son rôle comme ayant une dimension, sinon politique, du moins éthique, sa tâche consiste à mettre les mots-valises à l'amende. à les forcer à redevenir signifiants. Je ne vais pas me perdre ici dans un grand discours sur le sens qu'il faudrait redonner aux choses, ce serait un peu trop ambitieux, mais pour celles et ceux qui parlent, qui s'expriment en public ou dans les médias, lutter contre l'insignifiance du langage contemporain, c'est déjà un combat salutaire. Je l'ai souvent constaté, et je pense que beaucoup d'entre vous l'ont ressenti aussi. Se sentir cantonné à un langage vide, à devoir utiliser des mots-valises, par conformisme ou par peur d'aller au-delà. C'est d'abord une expérience profondément démoralisante. Elle affaiblit la parole, elle rétrécit la pensée, et paradoxalement, elle rend moins performant sur le plan rhétorique. Vous comprenez donc pourquoi je fais ce lien entre un séminaire de linguistique et mon travail de médiatraineur. Vouloir une approche concrète est très bien, mais à force de bâtir des discours sur du sable, on ne peut pas s'étonner que la parole, et la confiance, se disloquent. La théorie, qu'elle soit philosophique, linguistique ou même psychanalytique, reste un outil précieux. pour réinvestir le terrain rhétorique et ne pas laisser le langage devenir totalement hors-relien. Alors je poursuivrai ces réflexions au fil du séminaire et j'essaierai d'en tirer des ponts concrets avec mon travail sur la parole publique. Ce n'est pas un exercice de vulgarisation, loin de là, mais plutôt une tentative de comprendre, de l'intérieur j'allais dire, comment se construit l'autorité d'une parole. La force d'un propos ne peut se réduire à l'affirmative qu'on veut donner à voir. Et c'est sans doute là l'un des paradoxes de notre époque. A force d'affirmer des évidences, on suscite de la méfiance. Les discours politiques, comme manageriaux, sont parfois tellement affirmatifs, tellement dénués de toute nuance modale, qu'ils en deviennent suspects et finissent par produire les effets qu'ils prétendent combattre. Lorsqu'on prend la parole sur des sujets sensibles, en entreprise ou dans le champ politique, il serait parfois utile de dire « peut-être » et d'accepter que le doute ou l'hypothétique puissent parfois générer plus d'adhésion. C'était Carnet de bord du Mediatrainer. Je vous donne rendez-vous très bientôt pour continuer à parler du discours et du langage qui le façonne.