- Speaker #0
Bonjour, bienvenue chez Cerveau Puissant, un podcast né d'une intuition. Rien ne commence jamais comme on l'imagine. Ni par une réussite, ni même par une décision, mais plus souvent par une faille. Et aussi, et heureusement, des prises de conscience qui transforment. Ici, les trajectoires de nos invités ne sont pas là pour nous impressionner, non pas du tout. Elles sont là pour comprendre et pour se rappeler surtout que tout peut se transformer, que tout peut toujours tout changer. Alors c'est une silhouette qu'on n'oublie pas, toute vêtue de blanc, la peau tannée par le soleil de ses origines de Fès, ses origines natales marocaines, les cheveux toujours tirés, le sourire malgré la tristesse, parfois qui toque au cœur. Perla Servan-Schreiber elle est... autrice, cuisinière, grand-mère, tisseuse de liens, magique aussi. Et on a la chance, ce matin, d'être avec elle. Merci beaucoup de nous recevoir chez toi.
- Speaker #1
Merci à toi. Merci Elsa.
- Speaker #0
Et on se tutoie, parce qu'en fait, on se connaît depuis très longtemps.
- Speaker #1
Je t'ai vu naître.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. Donc c'est très émouvant pour moi d'être ici. Et on se voit aussi pour ce livre, Vivre après toi. que tu as écrit, qui est sorti aux éditions Flammarion. Et alors, je me posais une question, parce que le titre, c'est « Vivre après toi » , et je me demandais pourquoi il n'y avait pas « Vivre sans toi » .
- Speaker #1
C'était mon premier titre.
- Speaker #0
Ah, c'est vrai ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Mon premier titre, c'était « Vivre sans toi » . Et un titre, c'est toujours vraiment une épreuve.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #1
Vraiment une épreuve. Et en fait, ce que je... voulait dire dans le titre, c'est vivre sans toi, mais toujours avec toi, pour signifier cette présence qui a été pour moi une totale surprise. Je n'avais pas lu encore des choses là-dessus, personne ne m'avait raconté ça. Et je voulais déjà, d'ores et déjà, dans le titre, signifier cette double. place que j'occupais désormais aujourd'hui. Puis, après des échanges avec mon éditeur, on est arrivé à ce titre-là, qui est probablement, comme tous les titres courts, plus puissant qu'un titre à deux lignes.
- Speaker #0
En fait, ce dont on parle, pour qu'on comprenne mieux, c'est que ce livre, c'est un journal de bord que tu as tenu pendant deux ans. juste après le décès de ton mari, Jean-Lézard d'Anchrébert, et plein de mots comme ça écrits. Alors, tu ne l'as pas sorti tout de suite, tu le sors maintenant. Qu'est-ce qui a fait que tout d'un coup, tu as décidé de le sortir après ? Qu'est-ce qui a fait que tu as voulu justement en parler ?
- Speaker #1
D'abord, le temps qui a passé et qui fait que tout de même, on se transforme après la mort. de quelqu'un de si essentiel. Quoi qu'on fasse, le temps est à l'œuvre. Pas du tout pour réduire un chagrin. Aucunement pour nous remettre dans une vie telle qu'elle était. Mais c'est une vie différente, aujourd'hui. En revanche, avec le temps, le fait qu'un éditeur ait qui a eu vraiment les mots qu'il fallait pour me convaincre, et eu la gentillesse de venir me solliciter, je me suis dit, j'essaye.
- Speaker #0
C'est Guillaume Robert ?
- Speaker #1
C'est Guillaume Robert, de chez Flammarion. Et réellement, cet homme a trouvé les mots, je crois qu'il l'a fait spontanément, ce n'était pas du tout une… C'était pas intéressant. Non, pas du tout, pas du tout. C'était pas une manière. Et puis, peut-être aussi que c'était le moment, peut-être aussi, parce que ça m'a traversé l'esprit, que ça pourrait éventuellement me faire du bien, puisque je ne savais plus ce qu'il fallait faire pour me faire du bien. Et je me suis dit, pourquoi pas ? Et puis, ce qui a été déterminant, outre le tempérament, bien sûr, et voilà, là. Voilà la manière dont Guillaume a eu la gentillesse de m'aborder. C'est, je me dis toujours, avant de publier quoi que ce soit, et si ça pourrait rendre service à une seule personne. Et là, ça déclenche mon envie de publier.
- Speaker #0
Bien sûr. Quand on est arrivé, enfin quand je suis arrivé, avant qu'on s'installe, tu as dit quelque chose de très important. Tu as dit tout de suite, d'emblée, on était dans ta cuisine et tu as dit « Je ne suis pas pour le suicide, mais la vie est trop longue. »
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
J'avais envie, j'aurais pu commencer l'interview comme ça, parce que c'était très fort. Vous nous avez commencé sur le premier livre pour qu'on comprenne mieux, mais tu as dit cette phrase. Et je me suis dit, c'est drôle, parce que quand on parle de Perla Savant-Schreiber, quand on parle de toi, on parle toujours de ton sourire, qui est là, qui est toujours présent. Qui est sincère. Et qui est sûrement sincère. Mais dans le livre, à plusieurs reprises, tu dis aussi que la vie est trop longue. Et dans ta cuisine. Aujourd'hui, tu me l'as aussi dit.
- Speaker #1
Oui. Alors, je suis profondément sincère quand je dis ça. Je n'ai aucun goût pour le suicide. Mais aucun. Je veux dire, je ne suis pas en train de dire « je vais mettre fin à ma vie » . Aucunement. En partant, lui, il a d'une certaine façon mis fin à ce que j'appelais réellement ma vie. Aujourd'hui, je me débrouille. J'ai ce tempérament que tu as eu la gentillesse de rappeler au tout début dans l'introduction. Je suis née joyeuse. Et c'est une chance exceptionnelle. Ça fait que 50% de l'affaire. Ce que j'appelle vraiment vivre, c'est vivre en aimant quelqu'un, en le manifestant du matin au soir, en étant deux. Aujourd'hui, je ne suis plus deux. J'ai la chance d'être très entourée de gens magnifiques, de ma famille, mes petits-enfants, mes amis. C'est plus qu'il n'en faut, c'est plus que ce que quiconque pourrait souhaiter. Je sais apprécier ça, mais ça ne s'appelle quand même pas pour moi vivre.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Il y a une chose aussi que tu as édite et je cherche ma phrase parce que je l'ai trouvée complètement folle. Tu as dit, peut-être que je me trompe, je ne m'en souviens pas, je l'ai entendu, « Grâce à la solitude, j'ai rencontré mon âme. Une fois que je l'ai rencontrée, elle ne m'a plus quittée. » Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?
- Speaker #1
Je crois que ça fait longtemps que j'ai rencontré mon âme. D'abord, par ma culture orientale, l'âme a toujours été assez présente. Aussi bien dans les paroles, je veux dire, on parle de l'âme. dans ma famille, dans cette culture. J'observe qu'en arrivant à Paris, moi je suis arrivée, j'avais 23 ans à Paris, et puis je suis de culture française aussi, bien qu'ayant vécu au Maroc, l'âme n'existe pas, pas du tout. Or, elle occupe une place chez moi importante, et bien entendu avec l'âge, de plus en plus importante.
- Speaker #0
Que la solitude t'a permis de rencontrer ta femme. Oui, bien sûr. Et alors, comment on rencontre son âme ? Comment ça se passe ?
- Speaker #1
Apprendre à vivre en très bonne entente avec soi-même et seul. La solitude fait peur à beaucoup de gens, comme tu sais. Pour moi, non seulement elle ne me fait pas peur, mais j'ai besoin d'alterner des moments de rencontre, comme j'ai la chance de pouvoir en avoir, et des... moment de solitude. J'ai autant besoin de la solitude que d'être entourée. Et quand je suis seule,
- Speaker #0
là,
- Speaker #1
la présence de l'âme se révèle. Et elle est très réconfortante.
- Speaker #0
Elle se révèle comment ?
- Speaker #1
Elle se révèle parce que c'est une solitude où je ne ressens plus de manque.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #1
C'est une solitude... qui remplit ma vie, mon âme, j'allais dire, et mon espace.
- Speaker #0
C'est-ci dit, la solitude, tu l'as en fait aussi beaucoup aimée avant de rencontrer Jean-Louis parce que tu voulais être seule.
- Speaker #1
Et j'ai toujours été seule, même avec Jean-Louis.
- Speaker #0
Oui, tu as toujours voulu garder ça. On est indépendants, c'était très important pour moi. Très important pour moi. Et nous avons, je crois... que si notre couple a été aussi harmonieux,
- Speaker #1
aussi solide, aussi solaire aussi pendant 34 ans. C'est aussi parce que c'était la rencontre entre deux solitaires. Et au fond, quand je réfléchis à l'organisation d'une journée, et pourtant on a travaillé ensemble en plus, quand je réfléchis à l'organisation d'une journée, quand Jean-Louis était là, nous avons la chance d'avoir suffisamment d'espace dans nos espaces de vie, que ce soit nos bureaux ou notre appartement à Paris, pour que chacun... et son bureau. Et ça, c'est une recommandation que je ne saurais vraiment cesser de répéter pour, on me demande toujours comment faire pour qu'un amour soit durable. Alors, je n'ai pas de recette, même si je suis une dame de recettes, par ailleurs, je n'ai pas de recette aucune. Mais je sais et c'est Virginia Woolf qui l'a dit la première, que une chambre à soi, c'est ce qu'il y a de plus fondamental. Quelle que soit la dimension de votre espace de vie, appelez-le un bureau, une chambre, je ne sais quoi, peu importe. Un espace où vous pouvez être seul, même s'il fait trois mètres carrés, c'est indispensable pour qu'à un moment donné, dans ce même espace de vie, on se retrouve. Parce que pendant quelques heures, on se sera séparés.
- Speaker #0
Oui, très important, bien sûr.
- Speaker #1
Donc, je crois que ça, c'est un des secrets. Je ne parle pas simplement de la capacité à aimer qui n'est pas donnée à tout un chacun. J'ai la chance, elle m'a été donnée. Donc, j'ai encore beaucoup de gens à aimer aujourd'hui.
- Speaker #0
Mais c'est justement cette capacité d'aimer, qu'est-ce qui a fait ? Parce qu'au départ... Alors, tu l'as déjà raconté, mais j'aime bien cette image de toi aussi, de cette femme qui ne voulait pas d'enfant, de cette femme… Parce qu'il y a quand même un fil conducteur, je me suis racontée, qu'il y avait un fil conducteur dans ta vie, qui était évidemment le sourire, l'indépendance, que tout ça est né de ta maman, puisque ta maman, il y a six enfants, tu es la cinquième. Ta maman, elle aurait aimé être indépendante.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et elle n'avait pas les moyens. Elle a été mariée à 14 ans, très jeune. Donc, elle était dans sa vie comme ça, coincée. Donc, très jeune, toi, tu as compris que tu voulais cette indépendance-là. Et tu as aussi compris très jeune que tu avais besoin de cette liberté. Tu me dis si je me trompe. Non,
- Speaker #1
non. C'est totalement vrai.
- Speaker #0
Et tu dis qu'en fait, ta liberté, c'est de la joie aussi. C'est ça ? Oui.
- Speaker #1
Tu sais, quand on a la chance d'être capable de ressentir de la joie, toutes les circonstances de la vie vous tendent des occasions pour la ressentir et pour la vivre. C'est comme une personne, si tu ne l'as encore jamais rencontrée, tu ne peux pas la reconnaître. Mais une fois que tu l'as rencontrée, il t'est donné de pouvoir la reconnaître à tout instant. C'est pareil pour une émotion ou pour un trait de tempérament. Moi, la joie, je sais la reconnaître.
- Speaker #0
Et alors justement, comme on parlait de l'amour, cette joie, cette liberté que tu sais reconnaître, quand tu as rencontré Jean-Louis, tu as reconnu l'amour ?
- Speaker #1
Pas du tout. Pas du tout, alors.
- Speaker #0
L'amour, c'est aussi,
- Speaker #1
c'est encore la chose la plus complexe de la Terre. D'ailleurs, on n'en a pas fait le tour et on n'en fera pas le tour. Et on écrira encore beaucoup de choses là-dessus. Je n'ai jamais été en quête d'amour. Je ne me souviens pas d'avoir été en quête d'un amoureux. C'est probablement une très grande chance, puisque, si je puis dire, ces rencontres se sont faites sans les attendre. Je ne crois pas qu'on attende d'ailleurs.
- Speaker #0
Enfin, moi j'attends un peu.
- Speaker #1
Oui, mais ce n'est pas en attendant que ça vient.
- Speaker #0
Non, mais c'est vrai.
- Speaker #1
C'est vrai que...
- Speaker #0
Je vais arrêter d'attendre.
- Speaker #1
On peut très bien attendre, mais c'est vrai que ça te surprendra. Voilà, ça te surprendra. Mais ce qui est important, c'est d'avoir cette disponibilité intérieure pour que le jour où ça passe devant toi, tu ne le rates pas. Ça, je crois que c'est vrai. Donc, je n'étais en quête de rien. J'étais en quête d'un financier pour me financer un projet de magazine. C'est comme ça que je l'ai rencontré. Et d'autres choses se sont révélées. Dans ces quelques rendez-vous de travail que nous avons eus avant, et qui sont venus titiller chez moi ce pourquoi je ne me savais pas prête. Voilà, c'est vraiment ça. Or, une vraie rencontre, ça ne veut pas dire que les rencontres amoureuses que j'ai faites avant n'étaient pas vraies, elles étaient vraies. C'est très compliqué les mots dans ce domaine, c'est très glissant. J'ai envie de dire, on peut se casser la gueule très facilement. Il est vrai que ce que j'ai reconnu au bout d'un certain nombre de rencontres avec Jean-Louis, ce que j'ai reconnu chez lui, c'est une atmosphère, comment dire, de confiance absolument totale. En tout cas, c'est ce mot-là qui me vient quand j'essaie d'évoquer les premiers... les premières rencontres avec Jean-Louis. C'est vraiment ça qui me vient.
- Speaker #0
Tu le décris, tu dis petit homme mince, chic, classique, raide de côté et un gros nez.
- Speaker #1
Oui. C'était très étonnant parce que la première impression que tu as quand tu rencontres quelqu'un, peu importe, un homme, une femme, les proportions de l'environnement comptent, même si tu ne sais pas dire que ça compte. Mais évidemment. Quand tu arrives dans un très grand bureau, il était grand son bureau, très grand bureau, et il se tenait debout pour m'accueillir au milieu de ce très grand bureau, il apparaissait petit. Il n'était pas bien grand, mais il était de taille moyenne, un peu comme moi, de taille moyenne pour un homme. Mais c'est vrai qu'au milieu de ce grand bureau qui était assez zen, j'ai trouvé que ce monsieur était très petit, et de fait, il a un gros nez, il avait un gros nez, c'est comme ça.
- Speaker #0
Et qu'est-ce qui a basculé ? Qu'est-ce qui a fait que tout d'un coup, tu t'es dit, je vais y aller ?
- Speaker #1
D'abord, il avait un sourire irrésistible. Et ce n'est pas à toi que je dirais combien le sourire raconte sur une personne. C'est quand même exceptionnel, ce que ça peut raconter sur une personne. Il avait ce sourire tout à fait exceptionnel. Il avait une politesse. Je suis très sensible à la politesse. C'est peut-être mon âge quand même, bientôt 83 ans, je suis très sensible à la politesse.
- Speaker #0
Et puis,
- Speaker #1
il avait curieusement une manière de patience, alors que c'est profondément un impatient.
- Speaker #0
Mais oui.
- Speaker #1
Profondément un impatient. Il savait dépasser cette impatience parce que ça n'était pas la bonne stratégie. Alors ceci, plus ceci, plus ceci, et bien voilà. Ça a donné l'amour. Et voilà.
- Speaker #0
Ça a donné 34 ans.
- Speaker #1
Ça a donné vraiment une très, très, très, très jolie vie. Il y a eu des moments compliqués comme toutes les vies, bien sûr, mais une très jolie vie.
- Speaker #0
Et quand tu dis que tu as voulu écrire ce livre, Vivre après toi, rien que pour aider une personne, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que toi... tu es passée par plein d'étapes qui t'ont aidée. Qu'est-ce que ça t'a apporté finalement ce deuil ?
- Speaker #1
Ça apporte d'abord une sidération. Sidération alors qu'il a été malade, que c'était la Covid, que voilà, tous les feux rouges étaient allumés. Il était à l'hôpital. Enfin, je veux dire, il fallait être aussi imbécile que moi pour ne pas voir qu'il allait mourir. rien vu, strictement rien vu. Et bien sûr, je ne voulais pas boire, c'est clair. Je ne voulais pas boire. J'étais couchée sur lui, vraiment dans ce lit avec ces barreaux que je détestais et qu'on n'avait pas le droit de bouger. Et où il était là, posé, et j'étais couchée sur lui et je l'embrassais partout, jusqu'à ce que le médecin vienne poser sa main sur mon épaule et me dire « c'est fini » . Je l'ai regardée. Comme j'ai toujours été une petite fille très obéissante, je me suis levée et je suis restée debout là. J'ai eu plein de réflexes à ce moment-là, de lire une prière, de lui mettre sa plus belle symphonie qu'il adorait et le quatuor de béton. J'étais comme un automate qui faisait des choses. mais qui n'avait absolument pas imprimé qu'il était là et qu'il était mort. Pas du tout. Donc, j'ai mis des jours et des jours. Et pourtant, il y a eu l'enterrement. L'enterrement a été vraiment un moment, forcément, de prise de conscience de la mort. Quand vous voyez effectivement ce cercueil descendre et les choses se refermer. Je n'avais pas de doute qu'il était mort. Mais pour moi, il n'était pas mort. Je ne sais pas comment dire les choses autrement. Je suis désolée de ce charabia.
- Speaker #0
Non, non.
- Speaker #1
Mais je suis restée dans ce charabia un certain temps, jusqu'à ce, comme je le raconte, jusqu'à ce que le livre de Delphine Horvilleur soit sorti, qui s'appelle « Vivre avec nos morts » . Ça faisait deux mois après la mort de Jean-Louis que je l'ai lu et qu'elle, Rabine, racontait, disait que les fantômes, eh bien, ça existe. Ça veut dire que nos morts restent avec nous, ils réapparaissent. Donc d'abord, j'ai été rassurée sur ma santé mentale, parce que c'était quand même quelque chose qui était extrêmement troublant pour moi. Et j'ai été très entourée, réellement, pas réellement, très entourée. Tout en étant dans cette profonde solitude que chacun connaît, même quand on est entouré.
- Speaker #0
Quand tu dis que tu as été rassurée par ta santé mentale, c'est parce qu'en fait, quand tu parles de cher Abia, c'est parce que toi, tu le voyais. Même s'il est mort, en fait, et tu le vois. Bien sûr qu'il est là. Est-ce qu'il est là pendant qu'on se parle ? Oui, je crois. Oui,
- Speaker #1
il passe.
- Speaker #0
Mais quand je le vois,
- Speaker #1
je lève toujours la tête. Parce qu'il est toujours... Il vole au-dessus de moi. Oui,
- Speaker #0
c'est ça. Et alors, tu racontes qu'un jour, tu es... Tu l'as vu comme un ange de Chagall. Oui. J'adore cette image.
- Speaker #1
Oui, absolument. C'est exactement le plafond de l'opéra, un des personnages du plafond de l'opéra.
- Speaker #0
Et il est comme ça. Il est resté comme ça.
- Speaker #1
Et il est heureux. Il est content. Il est très content. Et il est surtout libre, parce que la maladie qu'il a eue, c'est une maladie qui a atteint son équilibre. Et il n'était plus du tout autonome. Voilà, donc il fallait que... Et j'étais contente. d'être là. J'ai toujours été là et j'étais contente d'être là en toutes circonstances avec lui. On se débrouillait pour que même les pires moments on puisse éclater de rire ensemble. Mais incontestablement il avait perdu son autonomie et ce personnage de Chagall, il est libre, joyeux et en couleur.
- Speaker #0
Alors mais comment on fait alors quand on est dans la vie, comme tu es dans la vie, pour vivre avec un maître ? qui est là, autour de soi. Comment tu fais ?
- Speaker #1
Comme toute chose, l'acceptation. Il n'y a rien d'autre dans la vie. Si je me bats contre une image que moi-même je fabrique, parce qu'évidemment, personne ne l'a fabriquée pour moi, tu fais comment pour te battre contre ce que tu es ? Tu t'acceptes et les choses deviennent autres. Donc, je ne suis pas seule, il est là. Mais je suis seule. C'est comme ça. Pourquoi tu dis que la vie est trop longue ? Parce que ne pas toucher sa peau, ne pas entendre sa voix, ne pas dialoguer avec lui pour savoir ce que je dois faire. Ce n'est pas une vie, ça. Non. C'est une survie. Je pense que vraiment, j'ai une vie enviable pour beaucoup. beaucoup, beaucoup de personnes et je le reconnais très humblement. Et je ne me plains pas. J'essaye d'expliquer tout cet ensemble de paradoxes qui font que ma vie est ainsi aujourd'hui. Elle est dans tous, au milieu de tous ces paradoxes. On se débrouille pour que même les pires moments on puisse éclater de rire ensemble.
- Speaker #0
Tu dis aussi dans ton livre Déjà dans la quatrième de couverture, le dernier mot c'est « je suis un peu perdue » .
- Speaker #1
Je suis perdue. Alors je donne l'impression de quelqu'un de très organisé.
- Speaker #0
C'est ça, exactement.
- Speaker #1
Je suis.
- Speaker #0
J'étais très étonnée parce que je me suis dit finalement, quand on te voit dans les interviews, on te voit faire, tu reçois tes petits-enfants, tu sors tes livres. Mais en fait, est-ce que tout ça, ce n'est pas un masque ?
- Speaker #1
Non, pas du tout. Ce n'est pas un masque. C'est un profond paradoxe.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. C'est toujours cette histoire de paradoxe.
- Speaker #1
Profond, vraiment profond. On peut être avec et être sans. Mais c'est une chance pour moi d'avoir ce tempérament et de ne pas peser sur les autres qui m'entourent et qui me font l'amitié de m'entourer, de ne pas peser sur eux avec des larmes ou des plaintes. Je m'en voudrais de ça. Je ne suis pas en train de me plaindre là. Je suis en train... d'expliquer la complexité d'une existence.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce que tu pourrais dire aux personnes qui traversent ? Justement, qu'est-ce que tu avais envie de leur faire comprendre dans ce livre aux personnes qui traversent ce que tu traverses ?
- Speaker #1
Ce que je veux, c'est juste témoigner.
- Speaker #0
Après,
- Speaker #1
chacun prend dans ce livre. D'ailleurs, chacun prend dans... On le voit bien quand on prend un livre en bas. On y trouve ce qu'on y met, pas seulement ce que l'auteur dit. Et c'est la magie de la lecture. Et vraiment, comment essayer de convaincre ceux qui ne lisent plus, qui ne lisent pas ou qui ne lisent pas assez, de se priver de ces moments merveilleux, aussi bien de bonheur. vraiment de bonheur que de grande complexité. La lecture, elle vous met face à la complexité humaine. Et je ne peux rien dire de plus ni de moins que ça. Toi,
- Speaker #0
tu lis beaucoup ? Tu lis beaucoup ?
- Speaker #1
Oui, pas assez. Parce que je lis très lentement, malheureusement.
- Speaker #0
Mais tu as toujours un livre, un petit livre dans ton sac ?
- Speaker #1
Ah oui, dans mon sac, toujours un petit livre. Et ma table de chevet, c'est insupportable, elle croule.
- Speaker #0
Et par exemple, moi aussi j'ai toujours un petit livre dans mon sac, c'est comme un ami, c'est comme un support. Mais toi, c'est quoi par exemple ton livre dans ton sac ?
- Speaker #1
Là, en ce moment, j'alterne entre deux livres. C'est Mozart et la pluie de Bobin. Et l'autre livre, c'est, vous voyez, même le titre de quatre lettres, je ne sais pas le dire, c'est Rilke. Une vie, c'est l'idée que chaque jour est une vie en soi. Chaque jour voit naître une vie. Il le dit mieux que moi et en quatre mots, mais me voilà incapable de redire ces quatre mots.
- Speaker #0
Alors, je vais te rassurer tout de suite, moi je suis en pleine ménopause et donc moi je perds mes mots aussi. En fait, finalement, qu'est-ce que ça veut dire de perdre ses mots ?
- Speaker #1
C'est très handicapant.
- Speaker #0
Oui, c'est handicapant.
- Speaker #1
C'est pas pratique. Voilà, alors c'est peut-être pas grave, je ne sais pas, mais ça n'est pas pratique du tout, réellement, pas du tout, du tout.
- Speaker #0
Qu'est-ce que tu voudrais, si tu pouvais lui parler à Jean-Louis, ton mari, qu'est-ce que tu lui dirais ?
- Speaker #1
Je lui parle tout le temps.
- Speaker #0
Tu lui parles tout le temps.
- Speaker #1
Je lui parle tout le temps,
- Speaker #0
mais je le questionne,
- Speaker #1
je le questionne parce que c'est très difficile pour moi de prendre certitude. décision sans savoir quoi, sans qu'il me donne lui-même son impression. Est-ce qu'il répond ? Non, non, non, non, il ne répond pas du tout, pas du tout. Non parce que quand même il est bon que je sache qu'il n'est plus là quand même. Voilà, je ne suis pas dans une illusion. Je me débrouille avec cette étrange réalité de sa présence. Et c'est pourquoi je construis moi-même cette explication, entre guillemets, qui ne convainc personne et pas même moi. Mais c'est un fait.
- Speaker #0
Tu mets des photos et tu vis entourée de ces photos.
- Speaker #1
Ah oui, moi j'ai besoin de ces photos. Il y en a partout là-bas, j'ai un arbre à photos. j'ai des photos, j'ai besoin de son sourire. C'est vraiment indispensable. Ça fait le mal à personne. Alors, je n'ai pas imaginé que cinq ans et demi après, j'en aurais autant besoin, mais rien ne change.
- Speaker #0
Rien ne change cinq ans et demi après ?
- Speaker #1
Non, rien ne change.
- Speaker #0
Et la douleur est toujours la même ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et le manque est toujours le même ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Encore plus ?
- Speaker #1
Non. Non, ça dépend des moments. C'est très fluctuant, le manque. Le monde est très fluctuant, mais rien ne change, mais la vie avance et surtout le temps passe.
- Speaker #0
un peu lentement à mon goût, mais il passe.
- Speaker #1
Et alors, toujours cette histoire d'un peu lentement.
- Speaker #0
Mais oui, c'est toujours un peu lentement. Pourtant, j'essaye de faire des choses. Voilà, je m'agite. Mais qu'est-ce que vous voulez ? C'est ma conviction profonde. Mais je crois l'avoir écrit aussi. Je ne fais pas partie des gens qui aiment la vie. C'est curieux pour une personne joyeuse. Mais oui. C'est-à-dire qu'en gros, quand on a une ambition, quand on a un but, quand on a envie de devenir ceci ou cela dans l'existence, ou d'écrire un jour ceci ou cela, je n'ai pas du tout ce genre d'objectif, de propos. Moi, je veux juste pouvoir faire en sorte que chaque jour qui se lève puisse se terminer. sans que je sois malade, sans que je sois à la charge de quiconque. Et si je peux aller comme ça, plus longtemps que je ne le souhaiterais. Mais si je peux rester autonome, ce sera déjà une très, très, très grande chance.
- Speaker #1
Oui, c'est ça la peur. La peur, c'est de ne plus être autonome. Bien sûr,
- Speaker #0
bien sûr. La peur, c'est de ne plus être autonome.
- Speaker #1
Il y a d'autres choses aussi dans ce livre. Tu dis aussi que le monde devient fou. À un moment, tu dis ça.
- Speaker #0
Oui, mais ça, ça fait partie de la vieillesse. Quand on ne comprend plus le monde qui vous entoure. Il faut dire que là, quand même, c'est costaud. Je veux dire, les transformations qu'ont opérées d'ailleurs les réseaux sociaux. Moi, je ne sais pas ce que c'est. J'ai la chance de ne pas y aller, même si j'y suis. Je suis sur Instagram.
- Speaker #1
Et tu ne rigores pas.
- Speaker #0
J'ai la chance d'avoir une personne magnifique à mes côtés qui fait très bien ça et que ça amuse de faire. Je suis ravie de lui donner l'occasion de s'amuser.
- Speaker #1
Mais toi, ça ne t'intéresse pas ?
- Speaker #0
Pas du tout. À chaque fois que je lui dis « mais quand j'y vais, j'appuie sur quel petit machin bitogno » , je me trompe toujours de sur quoi j'appuie. Je suis assez imbécile de ce point de vue-là.
- Speaker #1
Parce que pourtant, tu es très curieuse. Tu as toujours été très curieuse de tout. Alors, oui, c'est très curieux.
- Speaker #0
J'hésite à dire oui. Bien sûr, parce que je vais toujours dans des tas de... Je suis, j'ai cette curiosité. Bien sûr. OK. Une curiosité d'ailleurs assez artistique et humaine. Oui. Voilà, j'aime rencontrer des gens. J'aime rencontrer des gens différents, puis j'aime aller voir ce qui est, voilà, la création de gens qui ont la chance de pouvoir créer véritablement des choses. Donc, il y a de la curiosité chez moi. Mais en même temps, je peux vivre seule dans mon coin.
- Speaker #1
Et les réseaux sociaux, ça ne t'intéresse pas du tout ?
- Speaker #0
Non, mais ces réseaux sociaux, ils ont donné accès à la parole à quiconque. On ne se rend pas compte. mais avec un micro. Parce que tout le monde a toujours eu droit, et aura, j'espère, droit à la parole. On s'est suffisamment battus pour ça, bien sûr. Mais l'idée de pouvoir parler à la Terre entière, gratuitement, sans aucun contrôle. Aucun. Alors, on peut considérer que c'est un immense progrès, et ça peut aussi l'être. mais c'est aussi la fin totale de toute hiérarchie sociale, c'est-à-dire de ceux à qui on peut accorder un poids à ce qu'ils disent. Parce que dire n'importe quoi, ça n'est pas prendre la parole. Donc nous sommes dans un monde de cacophonie, d'où il peut aussi sortir. des choses formidables grâce à ces personnes qui peuvent prendre la parole, mais les proportions ne sont pas là. Et nous avons aujourd'hui, je regardais ce matin, le nombre de personnes qui vont se présenter à l'élection du président de la République, ou en tout cas qui le... qui l'envisage. Je suis quand même sidéré. Je suis sidéré. Alors après, on va dire, mais c'est la liberté, mais c'est le... Très bien, très bien. Je crois que nous sommes dans un monde assez dangereux, sous couvert de liberté.
- Speaker #1
Alors justement, quand tu parles d'un monde dangereux, dans ce livre, tu parles aussi des femmes, du viol, du féminisme.
- Speaker #0
Ben oui, je veux dire, je revendique. Je revendique d'avoir été féministe au moment où j'ai pu l'être, dans les années 70, étant donné mon âge. Mais tout évolue, y compris la définition du féminisme. Tout évolue et encore une fois, c'est une bonne chose que ça évolue. Il faut juste prendre garde que... ce féminisme ne devienne pas une forme de revanche sur les hommes de la part des femmes. Et si je dis ça, c'est simplement parce que je mets la relation entre un homme et une femme, ou entre deux, la relation amoureuse, entre un homme et une femme, ou entre deux femmes, bien sûr, ou entre deux hommes, au-dessus de tout. Au-dessus de tout. tout et qu'elle doit se faire, bien sûr, dans le désir des deux et jamais dans la violence de rien.
- Speaker #1
Je me demandais, c'est une question complètement naïve, mais je me demandais pourquoi tu es toujours habillée en blanc ?
- Speaker #0
Alors écoute, ça peut peut-être être notre dernière question puisque je sens qu'on est au bout de notre entretien. pour lequel je te remercie. Moi, désormais, je vis sans pourquoi. Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Je ne sais pas pourquoi je suis habillée en blanc. D'accord. Je ne sais pas pourquoi je suis encore là aujourd'hui. Je ne sais pas pourquoi... Les choses les plus essentielles de la vie. Je ne sais pas pourquoi Jean-Louis est mort pendant la Covid. Il y a beaucoup de gens. Beaucoup d'autres qui sont morts, bien sûr, mais heureusement, il y en a beaucoup d'autres qui ne sont pas morts de ça. Autrement dit, je suis arrivée à un moment de ma vie et peut-être que c'est la sagesse ou peut-être que c'est ma limite intellectuelle. Je vis sans pourquoi. Donc comme ça ? Oui. Juste comme ça ? C'est assez joli aussi de vivre sans pourquoi. Je vis sans pourquoi et ça n'est pas très simple de l'atteindre. Parce que le pourquoi n'est pas totalement satisfaisant. Essayer de répondre pourquoi Jean-Louis est mort, parce qu'on doit tous mourir, tout simplement. Bon, mais ça on le sait, à la naissance, on fait semblant de l'oublier, et puis surtout on fait semblant d'être immortel. On fait des projets.
- Speaker #1
Mais toi, tu n'as pas peur de la mort. Tu dis que tu étais une amie de la mort.
- Speaker #0
Oui, je n'ai absolument pas peur de mourir. On verra bien le jour où elle sera là. Ça, je ne sais pas. Mais non, pas du tout. Je n'ai pas du tout peur de la mort. Je le dois probablement à ma culture orientale. Ici, c'est une catastrophe. Dans la culture dite occidentale, la relation à la mort est quand même... Enfin, elle est devenue comme ça. Je veux dire, je ne sais plus qui me disait l'autre jour, bientôt, les corbillards seront habillés en taxi pour ne pas qu'on signifie que la mort est en train de passer dans l'avenue untel. C'est étrange, hein ? C'est très étrange. Comment on en arrive là ? Je ne sais pas, mais on y est. La mort fait peur, peut-être. En fait, c'est la vie qui devrait faire peur. Toi, tu es la vie. Oui, c'est vrai. Oui,
- Speaker #1
c'est vrai. Moi, j'ai assez peur de la vie, mais toi, tu n'as jamais eu peur de la vie, j'ai l'impression.
- Speaker #0
Non, mais elle est plutôt aimable avec moi. Je dois reconnaître quand même tout au long. Bien sûr que j'ai perdu des gens chers. En l'occurrence, on se rend compte pour parler de la mort de Jean-Louis. Non,
- Speaker #1
pas juste pour parler de toi.
- Speaker #0
Pour parler de moi, très bien. Mais voilà, bien sûr qu'à 83 ans, j'ai perdu des gens extrêmement chers. extrêmement chers. Mais on se rend compte qu'on s'organise et que s'ils sont dans nos cœurs ou même parfois s'ils nous apparaissent, eh bien, on poursuit notre route, bien sûr.
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu voudrais dire comme dernier mot ?
- Speaker #0
N'hésitez pas à aimer et à profiter de ceux qui sont là. Les jours sont comptés pour cette plénitude qui ne peut plus être atteinte une fois qu'ils ne sont plus là. C'est fini. Mais c'est autre chose.
- Speaker #1
Moi, je te remercie beaucoup.
- Speaker #0
Merci à toi. Merci pour cette douceur aussi. Merci à toi.
- Speaker #1
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