- Speaker #0
Bienvenue chez Cerveau Puissant, le podcast des phrases qui réveillent, un espace où l'on parle de ce qui façonne une vie, des peurs qu'on dépasse, des mots qui sauvent, des chocs qui révèlent, des valeurs qui tiennent debout. Chaque semaine, je vais chercher la phrase fondatrice d'une personnalité, une phrase qui a construit, brisé, transformé ou sauvé. Parce que certaines paroles deviennent des boussoles, parce que tout commence par une prise de conscience, parce que chacun porte en lui une lumière en attente. Et j'ai la chance d'être soutenue pour ce podcast par l'agence de communication Surf. Aujourd'hui, je reçois Karine Dijoux. Il y a des personnes qui enseignent, puis il y a celles qui éveillent. Karine fait partie de celles qui éveillent. Professeure de lettres classiques, elle pourrait se contenter de transmettre des règles, des déclinaisons, des subtilités grammaticales que beaucoup redoutent. Mais elle fait exactement l'inverse. Elle ouvre, elle relie, elle révèle. Car chez elle, la langue française n'est pas un système figé. C'est une respiration, un territoire d'exploration, où chaque mot devient une nuance. Une précision, presque une promesse. À travers son travail, elle nous rappelle quelque chose d'essentiel que nous avons peut-être laissé s'effacer. Les mots ne sont pas accessoires. Ils structurent notre pensée. Ils dessinent nos émotions. Ils conditionnent notre manière d'aimer, de comprendre, de nous relier aux autres. Sur son compte Instagram, des parenthèses élémentaires, suivi par une communauté fidèle, elle a réussi un tour de force rare. Réconcilier exigence et plaisir. Elle prend ce qui... pour beaucoup, a été synonyme de rigidité ou d'ennui. Il en a fait un jeu, presque une joie. Elle nous apprend sans jamais nous rabaisser. Elle corrige sans jamais humilier. Elle élève sans jamais écraser. Son livre, Le français avec style, ce qui inscrit dans cette même démarche. On y découvre une langue qui respire, qui évolue, qui dialogue avec son époque. Une langue qui ne se fiche pas dans la nostalgie mais qui avance en gardant intacte sa richesse. Et puis, derrière cette femme de transmission, il y a un parcours. Une enfance marquée très tôt par une perte, une absence qui bouleverse et qui façonne, une vie de mère aussi, dense, vivante, exigeante, et une découverte plus tardive d'un HPI, dont on va parler tout à l'heure, qui vient éclairer autrement une trajectoire, un rapport au monde, et cette intensité qui la décrit. Ce qui me touche profondément chez Karine, c'est cette capacité à tenir ensemble des choses que l'on oppose souvent. La rigueur et la douceur, l'exigence et la bienveillance, la précision et la liberté. Et peut-être même mieux vivre, parce qu'au fond, choisir ses mots, c'est choisir sa manière d'être au monde. Karine, je suis ravie de t'avoir parmi nous aujourd'hui.
- Speaker #1
Merci beaucoup pour cette très belle introduction.
- Speaker #0
C'est dur de te résumer, parce que tu es tellement riche et tu es tellement vivante que c'était dur, mais j'ai essayé de faire de mon mieux.
- Speaker #1
Oui, on voit toutes les facettes qui peuvent me représenter.
- Speaker #0
Tant mieux. Alors chez C'est Vau-Puissant, on commence toujours de la même manière, par une phrase, une citation qui te tient à cœur et qui définit qui tu es.
- Speaker #1
Ça va être un proverbe latin. Ciné, soleil, ciléo. J'adore cette allitération, donc cette répétition du son S. Et c'est en réalité une phrase qu'on voyait sur les cadrans solaires à Rome. Sans soleil, je suis silencieux. Et je me rends compte de plus en plus que je suis très sensible à la météo et au soleil. Et dès qu'il y a du soleil, dès que les températures sont plus clémentes, j'arrive à être beaucoup plus épanouie, plus ouverte d'esprit, de cœur, d'émotion. Et ça me fait penser aussi, j'ai travaillé dans un collège à Boulogne et au moment de ma mutation, je me souviens d'une dame qui aidait les élèves en difficulté qui m'avait dit « il n'y aura plus de soleil au collège » . Et souvent, ce côté solaire m'était attribué et j'étais stupéfaite parce que moi j'étais plutôt du genre à vouloir être discrète, à être dans l'ombre et à chaque fois c'était un terme qui revenait et qui me réjouissait.
- Speaker #0
Merci pour cette saison que pour le coup je n'avais jamais entendue. Et elle est effectivement très, très belle. Merci pour ce partage. Avec plaisir. Alors, est-ce que tu peux nous expliquer un peu ton parcours et pourquoi tu as cette fascination pour la langue française ?
- Speaker #1
Ça date de l'enfance. J'ai toujours vu ma mère en train de lire et j'avais envie de l'imiter. Donc, je me souviens toute petite, avant de savoir lire, je faisais semblant de connaître les lettres. Donc, je prenais le journal de mes grands-parents et je faisais semblant de lire des articles de journaux. J'étais très convaincue, j'avais déjà beaucoup d'imagination. Et je me revois une fois où je m'étais dit, là, je suis sûre qu'ils vont me croire. J'ai lu tout un article que j'ai inventé et ma mère m'a dit « mais Karine, c'est pas du tout ça » . Et j'étais très déçue parce que je pensais qu'avec la force de mon imagination, ça allait passer. Et ensuite, à force de l'avoir lire, j'ai fini par lire en même temps que tout le monde, pas non plus en avance, rien du tout. Et j'ai réussi à plonger dans la littérature jeunesse très tôt. Je me revois au supermarché en train de choisir plein de livres jeunesse. J'ai connu, de mon temps, c'était la bibliothèque rose, la bibliothèque verte, etc. Et surtout, ce qui m'a marquée, c'était quand j'étais en CE2. Une institutrice nous avait demandé d'écrire sur un papier. les mots qu'on trouvait les plus jolis. Et j'avais adoré l'exercice parce que je trouvais ça réconfortant de se réfugier dans l'écriture de ces mots et ensuite il fallait les mettre dans une jolie boîte qu'on avait décorée. Et j'avais trouvé que c'était un des exercices les plus marquants de ma scolarité.
- Speaker #0
D'accord. Donc résultat, à quel moment tu te passionnes des mots et à quel moment tu te dis que tu vas avoir une présence sur les réseaux sociaux parce que c'est vrai que tu as un immense succès ? Ça te vient naturellement ?
- Speaker #1
Alors, la présence sur les réseaux... date de 2011. En réalité, j'ai commencé avec un blog mode et beauté. Donc rien à voir, mais c'est toujours un sujet qui m'intéresse. J'étais enceinte de mon premier enfant et je me suis dit, autant mettre à profit ce temps disponible. Et j'avais une amie avec qui je faisais du troc de vêtements. Déjà à l'époque, j'étais déjà férue de seconde main, qui m'avait dit, écoute, t'as du temps, autant créer un blog. Donc j'ai créé un blog qui s'appelait Une Parenthèse Mode et qui a eu beaucoup de succès. Et à partir de là, j'étais invitée dans de nombreux événements, j'ai rencontré beaucoup de monde. ça me sortait de... De mon côté très introvertie, ça me permettait aussi de m'ouvrir à d'autres choses, d'autres univers. Et en 2020, je me suis lassée de tout ça. En plus, il y avait eu le Covid, évidemment. J'avais accouché une fois de plus. Et je me suis dit, il faut que je passe à autre chose. Il faut que je révèle ce que j'ai au fond de moi, c'est-à-dire ma passion pour la langue française. Et j'ai créé le compte. Je suis passée de une parenthèse mode aux parenthèses élémentaires. Le compte a stagné pendant, je dirais, deux ans, deux ans et demi. Il y avait quand même 30 000 abonnés, ce qui était déjà pas mal. Et puis en 2023, je ne sais pas ce qui s'est passé, enfin si je sais, l'algorithme d'Instagram a décidé de me mettre en avant parce que j'ai fait des vidéos où je me montrais. Jusque-là, ce n'était que des textes. Et là, j'ai décidé de me montrer face à la caméra et d'expliquer mes petites leçons de français.
- Speaker #0
Alors tu as dit que tu étais introvertie. Bon, moi, je rejoins les personnes de Boulogne. Tu es un soleil. En tout cas, ça ne se verra pas en audio, mais ça se verra à l'image. En revanche, tu m'as raconté effectivement cette perte. Quand tu étais jeune, c'est très touchant et c'est peut-être, toi tu dis introvertie, mais on ressent cette fragilité et qui probablement fait ta spécificité. Est-ce que tu peux nous expliquer ce choc que tu as vécu jeune et qui probablement explique beaucoup qui tu es aujourd'hui ?
- Speaker #1
Oui, quelques jours avant mon cinquième anniversaire, mon père est décédé. Il n'est pas décédé d'une longue maladie comme on le dit aujourd'hui, il s'est suicidé. Et c'est vrai que quand quelqu'un se suicide dans une famille, il y a toujours la culpabilité, même quand on a cinq ans. Et ça a été très dur. Mes parents étaient séparés. Ils se sont séparés quand j'avais deux ans. Donc j'avais déjà eu cet événement. Je ne m'en souviens pas très bien. Mon père, je ne le voyais pas beaucoup parce qu'il était trop intelligent pour être heureux. Donc en réalité, ma mère m'a expliqué plus tard qu'il avait été diagnostiqué, à l'époque on disait maniaco-dépressif, donc c'est bipolaire. Il avait un traitement, il était allé voir un psy, mais il n'y avait pas vraiment de suivi. Il ne voyait pas l'intérêt de vivre et il s'est suicidé quand j'avais peu à... peu avant mes 5 ans. Et ça a été évidemment très dur, je ne l'ai pas su tout de suite. Ma mère n'arrivait pas à me le dire. Et comme je ne le voyais plus depuis plusieurs semaines, je le réclamais. Et puis elle a fini par me l'annoncer en me le disant très clairement. J'ai trouvé ça très bien de sa part, elle m'a dit « ton papa est mort » . Plutôt que de prendre des métaphores qui parfois peuvent induire en erreur, j'ai préféré ça, même « décédé » , c'est un euphémisme en réalité, « décédé » , ça vient du latin « decederi » qui veut dire « partir » . Donc là au moins les choses étaient claires. Et je lui ai dit, bah oui, je sais, il s'est fait percuter par un chauffard. Et ça aussi, déjà, c'est fou parce qu'il y avait les mots qui étaient présents. Elle m'a dit, mais elle connaît le mot chauffard à même pas cinq ans. Et je pense que c'était pour me protéger.
- Speaker #0
Et donc, est-ce que tu crois que c'est de là que devient cette importance des mots, cette puissance des mots, cette justesse que tu veux justement pour ne pas... C'est ce que tu dis en fait dans tous tes écrits, c'est que chaque mot a un sens. Et quand on en choisit un plutôt qu'un autre, ça parle aussi, on écoute de nous. Je pense parce que justement, dans un moment aussi dramatique,
- Speaker #1
Le fait qu'elle m'ait dit bien plus tard que ce mot, elle l'avait choisi exprès, ce terme de chauffard, qu'elle m'en ait parlé. Et ce qui est fou, c'est que j'ai vécu longtemps dans l'ignorance, ou en tout cas, je voulais me cacher les choses, parce que c'est seulement à l'adolescence que je me suis rendu compte qu'il n'avait pas eu un accident de voiture. Et c'est intéressant aussi dans mon parcours, parce que je n'ai jamais passé le permis. Et le permis, ça veut dire beaucoup de choses.
- Speaker #0
Bien sûr. Et alors, donc maintenant, tu es maman de quatre enfants.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
On parle beaucoup de transmission chez Servo-Puissant. Alors, est-ce qu'ils sont au courant que leur grand-père est... Est-ce que tu leur en as parlé avec tes mots ?
- Speaker #1
Oui, c'était important pour moi. Dès le début, je leur en ai parlé. Ce qui est bien, c'est que mon oncle, donc le frère de mon père, est toujours vivant. On va le voir à chaque vacances. Et comme ça, quand on va chez mon oncle, la maison est intacte. Et c'est la maison où a vécu mon père jusqu'à la fin. Et donc, il y a des photos de moi petite avec mon père. Ils ont pu voir à quoi il ressemblait. Parce que pour eux, ça fait bizarre de ne pas avoir de grand-père. Donc au moins les choses étaient très claires, on a vu aussi, on est même allé là où il s'est suicidé, donc ça c'était très très dur. Mais au moins les enfants étaient plus grands, mais au moins ils ont vu, ça a été concret et ça a permis de ne pas avoir de choses cachées parce qu'on sait que le transgénérationnel est terrible.
- Speaker #0
Alors comment avec des mots on explique à des enfants la mort ?
- Speaker #1
Moi je l'ai dit très clairement, je l'ai dit qu'il s'était suicidé, j'ai expliqué ce que c'était, que c'était lui qui avait choisi de mourir. Alors après, il y a des réflexions d'enfants qui disent « Ah ben, finalement c'est mieux, c'est lui qui a choisi » . Je dis « Oui, mais c'est pas forcément mieux, parce que ça montrait qu'il y avait un mal-être » . Donc ça a donné lieu à des discussions, et ce que j'adore avec les enfants, c'est que ils disent « D'accord » , et puis hop, ils passent à autre chose.
- Speaker #0
Alors que nous on en fait tout un plat, parce que c'est nous qui avons beaucoup de souffrance et de douleur, mais en fait, une fois que les mots sont dits, beaucoup de choses passent aussi. Merci beaucoup pour ce partage. Est-ce que tu as tes preuves aussi ? Tu as l'impression que ça a façonné ta manière d'enseigner aujourd'hui ?
- Speaker #1
Oui, ça a tout façonné. Évidemment, je dis souvent, c'est ma force et ma faiblesse. Alors, j'en parle peu. Pendant très longtemps, je n'en ai jamais parlé parce que je ne voulais pas montrer de faille. Je voulais me montrer impeccable. Et impeccable, je me souviens, j'en avais parlé à un psy. Je veux toujours être impeccable, bien coiffée, bien maquillée, etc. Et un psy m'avait dit, mais vous savez ce que ça veut dire impeccable ? Je n'avais même pas réfléchi à l'étymologie. Ça veut dire sans péché, donc il y avait un sens religieux. Et en réalité, c'était une façon pour moi de me protéger. Et j'ai cette force au fond de moi. Et quand j'enseigne, ça fait que je ne stresse jamais. Et dans ma vie quotidienne, à chaque fois, je me dis, la vie est un jeu. Quoi qu'il arrive, même dans une situation difficile, c'est rien par rapport à la mort d'un homme. Donc je suis toujours dans cette manière de relativiser qui est assez forte. Et quand je passe dans une émission télé, en direct, je ne suis jamais stressée parce que je me dis tout ce qui m'arrive, c'est du bonus. Je peux mourir demain, je me dis ça à chaque fois que j'ai un événement important pour le savourer et pour me dire il faut relativiser tout ça. Tout ce qui nous arrive, c'est beau et moi j'adore la vie. Mon père avait beaucoup de mal avec la vie, il se sentait très triste et ma mère est pleine de joie, de joie de vivre et elle m'a transmis ça.
- Speaker #0
Merveilleux. Alors tu dis qu'un français connaît entre 3000 et 5000 mots, mais n'en utilise qu'environ 500 au quotidien. Ça ne fait quand même pas beaucoup. Quand on entend ça, c'est vrai qu'on est un peu inquiet. Est-ce que ça veut dire qu'on vit dans une version très réduite de notre propre pensée ? Comment tu expliques ça ?
- Speaker #1
C'est la facilité, c'est-à-dire que c'est beaucoup plus facile d'employer toujours les mêmes termes. Je vois même moi, parfois, je cède à la facilité. Et à chaque fois que j'ai envie de créer une phrase en utilisant « faire » , spontanément, je transforme ma phrase. Là, au lieu de dire « faire une phrase » , j'ai dit « créer une phrase » . Et le verbe « faire » , c'est un verbe très pratique. mais un verbe pour tout qu'on va toujours utiliser. De même, il y a énormément d'adjectifs à notre disposition. Et au lieu d'en employer un qui est très précis, par exemple, c'est captivant, c'est fascinant, etc., on va dire c'est très bien, c'est très intéressant. Eh bien non, je vais essayer d'éliminer très pour trouver un mot plus précis.
- Speaker #0
Alors moi, c'est que c'est très drôle parce que je dis c'est merveilleux, c'est fabuleux, c'est fantastique, mais c'est marrant en nature. Et les gens rigolent. en me disant, arrête avec ton merveilleux, arrête avec ton fantastique et tout. Je me dis, non, c'est fantastique, c'est magnifique. Et j'adore être... Le compliment, je l'aime. Je ne suis pas aussi érudite que toi, mais c'est vrai que tu as raison, les mots ont des impacts. Mais moi, souvent, ce n'est pas qu'on se moque, mais on se dit un peu, merveilleux, merveilleux.
- Speaker #1
Non, mais on sent que c'est sincère. Et en plus, ça me rappelle une réflexion que j'avais faite au sujet du pas mal en français. En France, quand quelque chose est joli, on va dire, ouais, c'est pas mal, ça. un bon devoir, on va dire, c'est pas mal. Alors qu'aux États-Unis, on est dans l'emphase et dans l'enthousiasme. Et je trouve ça, justement, remarquable, génial, exceptionnel, d'utiliser des termes emphatiques, des termes qui montrent l'enthousiasme.
- Speaker #0
Écoute, je vais continuer parce que là, tu m'as motivée. Non, mais ce qui est vrai, c'est qu'en tout cas, même si on se moque un peu de moi, je sens, je suis un peu comme toi, moi, cette notion de soleil et de lumière. Et c'est vrai qu'avec un regard, un sourire et des mots, on peut changer. la stature de quelqu'un ou le côté un peu fermé. Et c'est important de ne pas oublier ça. Est-ce que tu as l'impression aussi que ce vocabulaire réduit, c'est lié à une époque qui va trop vite ? Est-ce que tu ressens aussi ? C'est possible.
- Speaker #1
On ne veut plus de silence aujourd'hui. Quand on a besoin de réfléchir, j'ai déjà fait une émission radio où j'avais besoin de réfléchir pour trouver le bon mot, pour créer ma syntaxe, avoir une belle réflexion et on m'a interrompue en me disant « Ah ben voilà, elle ne sait pas répondre celle-là. » Et je me dis, c'est terrible parce que justement, avoir un petit peu de silence, c'est merveilleux. Récemment, j'ai fait un tournage aussi où le cadreur m'avait dit, je vais enlever le moindre silence. Je trouve que les silences ponctus permettent d'assimiler ce qu'on vient d'entendre et sont très précieux.
- Speaker #0
Surtout chez Sao Puissant, souvent, comme là, tu viens de faire, on fait des confidences. On a des moments aussi qui sont vraiment des partages de vie. Et c'est vrai qu'il y a des silences et c'est aussi très beau. Il y a plein de choses qui se passent dans un silence. N'oublions pas de... poser aussi nos mots et de poser nos silences. Oui. Est-ce qu'il y a des mots que tu trouves injustement oubliés ? Tous les mots qui sont un peu désuets.
- Speaker #1
Les mots qu'utilisait Emmanuel Macron dans ses discours, ils sont souvent moqués, mais moi je les trouve savoureux quand il utilise le mot... Alors bon, carabistouille, c'est quand même un peu...
- Speaker #0
Carabistouille, nous l'employons, moi j'ai mis trois ans, mais la journée, génial ! Arrête de faire des carabistouilles, ça c'est des carabistouilles, je trouve ça génial !
- Speaker #1
Mais oui, il est amusant, il exprime très bien ce qu'il représente. Il y a le mot palimpseste aussi. Un palimpseste, c'est un mot rare et précis qui désigne un texte qui a été réécrit sur un autre. On réutilise un manuscrit. Et je trouve ça très beau, c'est pour montrer qu'en surimpression, il y a eu d'autres textes, et pour montrer la profondeur d'un écrit. Il y a tous ces mots un peu... Par exemple, le mot brimborion, que j'avais découvert chez Bernard Pivot, qui désigne un petit rien, un petit machin. Ça, la seule personne à qui j'ai demandé la définition et qui a su répondre en me disant « Bah évidemment, c'était Jean-Marie Roire de l'Académie française, à côté de qui je dédicassais à une fois » , c'est le seul qui a su me répondre. Et je trouve ça génial de voir qu'on peut encore transmettre ça, parce que... J'adore faire adopter des mots à mes élèves. Et il y avait le mot billevesé. J'adore le mot billevesé qui se dit uniquement au pluriel et ça désigne des sottises. J'avais même écrit le mot sur un de mes suites. Un jour, lors d'un événement, on pouvait personnaliser les vêtements. Et j'avais mon suite billevesé. Et les élèves, il y en avait beaucoup qui avaient adopté des mots. C'était des élèves de sixième. Ils étaient tout fiers d'avoir chacun un mot qu'ils allaient transmettre aux autres.
- Speaker #0
Merveilleux. Qu'est-ce que tu as de merveilleux ? C'est d'un mot de texte presque. Donc toi, tu utilises souvent des mots rares, presque poétiques. Est-ce que tu as l'impression que ça change ta manière de penser par rapport aux autres ?
- Speaker #1
Oui, mais je m'adapte à mon auditoire.
- Speaker #0
Je fais vraiment attention.
- Speaker #1
Je me faisais la réflexion ce matin, on ne dit pas « je ne sais pas » . Ou alors les étrangers le disent parce qu'ils ont un côté très orthodoxe, ils respectent les règles de français. Mais quand on dit « je ne sais pas » , ce n'est pas grave. Moi, la première, à mes enfants, je dis « non, mais ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, je ne sais pas » . Et en réalité, il faut aussi adapter à la situation dans laquelle on est, adapter aux personnes qu'on a en face. Et si je commence à avoir un vocabulaire extrêmement précis, avec une syntaxe parfaite, on va se dire « non mais celle-là, elle est pédante » . Et c'est vrai aussi que j'adore le respect des règles, mais je vais m'adapter. Là, j'étais tombée sur une publication aujourd'hui, avec quelqu'un qui disait « on dit pas, je sais pas justement, on dit… » Je n'ai pas d'avis à ce sujet. Mais non, parce que ça n'a pas le même sens. Alors certes, ça paraît plus précieux, mais ça n'a pas le même sens. Et il y a aussi beaucoup de gens qui disent que c'est du mépris de classe que de juger ceux qui n'ont pas forcément les bons codes. Donc je m'adapte. Je vais éviter de faire des erreurs. Évidemment, j'ai un côté un peu exemplaire à tenir. De même que je prône le goût de la lecture, je vais essayer de lire dans les transports pour montrer l'exemple. Donc je vais essayer d'avoir des phrases correctes. Mais quand je suis chez moi, j'ai un vocabulaire bien plus relâché.
- Speaker #0
Tu nous rassures. Alors on le voit, tu parles de suradaptation, on voit que tu as une intelligence évidemment émotionnelle et surtout une curiosité incroyable. Tu t'es rendu compte tardivement que ça venait d'un HPI ? Comment tu as accepté ? On parle beaucoup aujourd'hui des neuroatypiques. Comment tu as pris cette nouvelle ? Est-ce que ça a été une libération pour toi ? Est-ce que ça t'a paru évident ?
- Speaker #1
J'ai eu beaucoup de mal à l'accepter. En réalité, il y a plusieurs psys qui me suivaient sur Instagram et il y a eu une... période où j'avais fait des stories un peu plus personnelles. On me disait, mais quand on voit ton sens de la justice, quand on voit à quel point la moindre injustice te rend folle, il y avait beaucoup de détails comme ça, on m'a dit, tu dois être HPI. Et j'ai ri en disant, c'est pas possible parce qu'en tant qu'enseignante, j'ai souvent eu des parents qui me disaient, mon fils, il est comme ça parce qu'il est HPI. Non, il est juste pénible. Et je n'avais pas décelé en plus de potentiel de compréhension ni rien. C'était juste une excuse. Et je me disais, je ne correspond pas du tout à cette définition-là. Et finalement, à force d'avoir beaucoup de personnes qui me l'ont dit, je me suis dit, je ferais peut-être que je fasse le test. Et j'y suis allée, j'avais 40 ans déjà. Et j'avais peur, parce que j'ai le côté bonne élève. Donc je me suis dit, mais qu'est-ce que je fais ? C'est quand même de l'argent. C'était quasiment 300 euros. C'était une psy reconnue, etc. J'y vais, je sors quasiment en pleurs, en disant à mon mari, je viens de dépenser 300 euros. Je pense que j'aurai 90 de QI. Et la psy m'avait tout de suite dit, ça, c'est pas possible, vous avez fait des études supérieures. J'ai fait Hippocagne et Cagne, donc l'équivalent de Mathsup, MathsP en littéraire. Vous avez un concours, vous avez un CAPES de lettres classiques, c'est pas possible. Je disais, non, mais je suis complètement nulle. Donc, je suis sortie mortifiée en me disant, mais pourquoi j'ai fait ça ? Et je voyais bien que pendant le test, j'avais des bonnes réponses. Par exemple, les mathématiques, j'ai fait un blocage dessus. Je me demande si c'est pas lié à mon père aussi, parce qu'à un moment, il a été prof de maths.
- Speaker #0
Moi, j'allais dire que c'était assez évident. Oui, mais... qui en est, justement parce qu'il était trop intelligent, il a voulu partir parce que je pense qu'il avait une compréhension et une sensibilité, donc c'était assez naturel finalement. Et je me considérais que tu étais aussi...
- Speaker #1
Oui. Je pense que c'est lié à lui parce que ma mère a été prof de français, lui était prof de maths et elle me disait toujours quand il regardait des chiffres et des lettres, il arrivait à trouver des calculs tout de suite. Et moi, quand j'ai fait ce test de QI, le vocabulaire, je me souviens, je suis sortie, j'ai appelé ma mère aussi. Je lui ai dit mais c'était beaucoup trop facile. Elle me dit mais c'était facile pour toi Karine, mais ce n'est pas facile pour d'autres. Et les maths, j'avais des réponses qui me tombaient toutes seules. Et à un moment, je me suis auto-sabotée et j'ai vu mon petit cerveau qui disait non, Karine, ce n'est pas possible que tu répondes correctement. D'où est-ce que tu sors les réponses ? Donc j'ai vu le processus d'autosabotage qui est aussi caractéristique des HPI.
- Speaker #0
Et donc quand on t'annonce que tu es HPI, c'est une libération pour toi ?
- Speaker #1
Oui, vraiment une énorme surprise. Et bien sûr, j'ai le syndrome de l'imposteur et je me suis dit, c'est juste qu'elle a voulu être gentille envers moi. Et elle a un petit peu falsifié le score, ce n'est pas possible. Ce qui m'a marquée, donc je ne vais pas un QI exceptionnel, c'est 131, mais c'est au-dessus de 130. Mais en revanche, en vocabulaire, ça m'a donné confiance. Parce que j'avais 145 dans tout ce qui est le langage. tout ce qui est langage. Et elle, elle m'a dit vous devriez écrire des livres. Et jusque-là, je m'étais toujours refusé ça et depuis, j'ai écrit six livres.
- Speaker #0
Ouais, donc en fait, c'était vraiment une libération de le tabard. Alors, résultat, c'est assez héréditaire. Tu es maman de quatre enfants et en fait, tu as découvert évidemment que tes quatre enfants sont également HPI et probablement ton mari également qui ne l'a pas encore totalement avoué, mais toi, en tout cas, c'est ce que tu ressens. Vous êtes une famille d'HPI.
- Speaker #1
Je pense qu'ils le sont. Je n'ai pas envie de leur faire passer de test parce qu'ils ne sont pas mal à l'aise. Et puis, ce n'est pas une pathologie, c'est juste un trait un peu différent. Ils ont des facilités. Ils ont aussi, je vois mon fils aîné, il est exactement comme moi, c'est-à-dire partisan du moindre effort. Donc jusque-là, ça va encore. Il est en troisième, il arrive comme ça à passer entre les gouttes, mais je sais que plus tard, il aura besoin de travailler. Et ma fille, c'est pareil. J'ai vu à la remise des bulletins, on me dit qu'elle comprend très vite. Il y a des signes comme ça qui me l'indiquent. Il y a aussi cette très grande sensibilité, puisque je suis hypersensible. Ça, je l'avais découvert avant le HPI. Et ça, ça m'a fait un bien fou de le savoir. Parce que ce qui me dérange dans le côté HPI, c'est que ça peut être associé à quelque chose de prétentieux. Et même moi, quand j'entends des gens qui disent « je suis HPI » , je dis « c'est bon, t'es intelligent, arrête de te mettre en avant » . Donc même moi, je ne suis pas forcément à l'aise quand j'entends ça. Et c'est la raison pour laquelle j'en parle très peu. Par exemple, mes élèves, je les ai sensibilisés au HPI, à l'hypersensibilité, en leur lisant le début d'un livre à ce sujet. Mais je n'ai jamais dit que je l'étais.
- Speaker #0
D'accord. C'est quoi le livre que tu leur as fait lire ?
- Speaker #1
Là, en l'occurrence, c'était l'hypersensibilité. C'était le livre de Maurice Barthélémy, où il témoigne de son hypersensibilité, heureux comme un hypersensible. Et une fois j'avais aussi lu un livre sur les HPI, je crois que c'était Trop intelligent pour être heureux, sauf que ça s'est retourné contre moi, parce que j'avais juste lu Linky Pete, j'ai dit quelques phrases, donc Linky Pete le début du livre, et puis j'ai juste dit aux élèves, vous savez il y a des traits de caractères, et là il y a plusieurs élèves qui se sont interrogés, et puis il y a une élève qui avait vraiment tous les traits Et j'ai dit peut-être qu'elle l'est, je n'en sais rien. Et ensuite, les parents ont voulu me voir. La mère était psy. Elle m'a dit vous avez dit que ma fille est HPI, mais je ne veux pas qu'elle le sache et tout ça. Donc, je me suis dit, je n'aborde plus le sujet parce que c'est pour que ce soit aussi délicat. Alors,
- Speaker #0
il y a une très bonne nouvelle. Tu dois probablement déjà être au courant. C'est que c'est vrai que tout ce qui est HPI, TDAH, soit les parents prétendent que les enfants le sont pour justifier, soit on en a honte. Souvent d'ailleurs, l'enfant ne le vit pas forcément toujours très bien, un peu comme une différence. La bonne nouvelle, c'est qu'avec l'IA. Il y a pas mal de métiers qui sont menacés. Enfin, moi, je ne pense pas forcément que l'IA soit une énorme menace, mais c'est un point de vue personnel. Je pense qu'il faut qu'on s'adapte. En revanche, il y a une case de gens qui va vivre assez heureux, c'est les neuroatypiques. Les neuroatypiques, comme ils ont une suradaptabilité, une intelligence émotionnelle, dans les prochaines années, ça va être un terrain de jeu pour eux, très intéressant. Donc, ça va être enfin une nouvelle ère, une révolution. Donc je crois que... j'espère que dans les prochaines années, on va plus assumer, on va plus aussi pousser les enfants à développer cette sensibilité qui est extraordinaire, excellente, et on va effectivement arrêter de dire on l'est, on l'est pas, voilà, pour tirer des cartes du jeu, mais juste peut-être pour vivre aussi dans un temps qui évolue très très vite. Et ce qui est vrai, c'est que les neuroatypiques, ils ont cette capacité d'être curieux, de savoir rebondir, et comme ils sont habitués à être un peu, c'est un peu le saumon qui remonte dans le sens inverse du courant. En fait, des situations comme en ce moment, où c'est plus compliqué, où il y a des vraies choses qui se passent, beaucoup de mouvements, ils se sentent moins perturbés que des gens qui ont été habitués à quelque chose de plus classique.
- Speaker #1
Oui, ça me rassure beaucoup parce que j'utilise évidemment l'intelligence artificielle, je m'intéresse à tout ça, j'en ai parlé aux élèves et j'ai un élève qui est d'ailleurs très très malin. et j'ai senti, lui il est certainement HPI, il se cache sous l'allure du cancre, alors qu'en réalité ça va très vite dans son cerveau, il m'a dit « Madame, vous nous parlez de l'intelligence artificielle, mais vous ne devriez pas. » J'ai dit « Écoutez, c'est un outil qui est à votre disposition, je sais que vous allez l'utiliser, autant le faire intelligemment. » Donc je vous dis lesquels sont plus efficaces quand on cherche un sujet de français, comment l'utiliser en gardant son libre-arbitre et surtout son sens critique, parce que c'est ça, c'est le regard critique. Et là, je vois bien que... il faut vivre avec ces outils. Et donc moi, je suis hyper heureuse d'utiliser l'intelligence artificielle pour aller plus vite. Et je me rends compte que ça me libère du temps pour autre chose, pour créer encore plus. Donc pour l'instant,
- Speaker #0
je suis... Pour tout ce qui est entrepreneur et neurotypique, c'est vrai que c'est un outil extraordinaire. Et si toi, en plus, tu peux nous mettre les bons mots pour nous alimenter le vocabulaire qui parfois tourne un peu en rond, on est ravis. Il faut que tu continues à écrire sur ce LGBT, ça nous sert à tous. Est-ce que tu as un mot Qui peut changer une relation, désamorcer un conflit ou même transformer une trajectoire de vie. Des petits mots comme ça à nous pour changer une situation qui nous dérange.
- Speaker #1
C'est pas facile, c'est plutôt une attitude. Quand il y a un conflit qui s'instaure, ça j'ai beaucoup de mal moi avec les conflits. Je me rends compte que je les fuis mais c'est terrible. Et je suis souvent victime de conflits qui ont été instaurés à mon encontre ou de stigmatisation, de rejet. Tout à l'heure, j'entendais parler de vengeance et parfois je peux comprendre ce besoin parce que plus d'une fois, je me suis sentie mise à l'écart et j'ai beaucoup de mal à gérer les conflits. Donc un mot qui permet d'apaiser, pas forcément un mot précis, mais c'est juste que le fait d'avoir tout un panel de mots à notre disposition, ça aide. Il y a aussi la solution toute simple qui est très connue, le « tu, tu » , ma mère me l'avait toujours dit, c'est-à-dire lui dire « tu m'as fait ça, tu as dit ça » . On va dire « j'ai ressenti les choses comme ça » . Il me semble que, et c'est vrai que mine de rien, ça désamorce énormément, de même que dans les échanges professionnels, dans les mails, pour ne pas dire courriel, parce que j'essaie de le dire courriel, mais je n'arrive pas à utiliser ce terme qui est très joli, mais je dis mail. Et dans les mails, par exemple, le « sauf erreur de ma part » , c'est typiquement passif-agressif. C'est « je sais très bien que je n'ai pas fait d'erreur, mais je pointe la tienne » . Et à chaque fois, on me dit « mais quand vous dites qu'il ne faut pas utiliser « sauf erreur de ma part » , mais que peut-on utiliser ? » Je dis « il me semble que » . Vous n'avez pas mis la pièce jointe. c'est tout de suite moins agressif. Donc il y a aussi des tournures de phrases à employer. Après, ce n'est pas moi qui prescris, qui proscris non plus, mais j'aime bien donner des aides, des astuces, parce que parfois, on croit bien faire, comme avec le merci d'avance ou merci par avance, que j'employais tout le temps. Moi, j'écrivais un mail, je disais merci d'avance. Je me disais, bon, comme ça, j'ai déjà dit merci. Et en réalité, non. Ça peut être vécu comme une injonction et on a l'impression qu'on nous donne un ordre. On ne doit pas remercier à l'avance.
- Speaker #0
C'est acté, c'est bon.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Alors, il y a un autre truc que tu as dit, le bien-avou.
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
c'est quoi le truc sur le bien-avou, Furita ? J'arrête de dire bien-avou depuis que je suis au téléphone, mais est-ce que tu peux nous expliquer ?
- Speaker #1
Alors déjà, c'était très personnel. Le bien-avou m'a toujours mise mal à l'aise. La première fois où je l'ai entendu employé, c'était par un garçon qui était extrêmement obséquieux et faux. Il mentait tout le temps. Donc déjà, il y avait ça. Et puis, je me suis posé des questions et j'ai cherché un petit peu. En réalité, bien à vous, c'est une formule servile. C'est servile qui vient du latin servus, l'esclave. On se met au service d'eux. Et c'était plutôt dans l'amour courtois. Par exemple, quand on fait la cour à quelqu'un, quand on dit bien à vous, ça veut dire je suis entièrement à vous. Et il y a cette espèce de mise comme ça, mise sur un piédestal de l'autre, pourquoi pas, mais qu'on oublie. Parce que moi, plusieurs personnes m'ont dit, quand je dis bien à vous, ça veut dire je vous souhaite du bien. Je dis, ça ne veut rien dire. Non, ce n'est pas du tout ça. Si ce serait bien pour vous, je voudrais du bien qui vous arrive, mais bien à vous, ça veut dire je suis entièrement votre, je suis votre dévoué. Et ça ne correspond pas à la situation d'échange dans un mail. Donc je préfère le cordialement, même si beaucoup de personnes ne l'aiment pas. Mais pour moi, elle est plus neutre. C'est vrai que ça vient du latin cor cordis, qui veut dire le cœur. Mais je trouve que c'est dit avec le cœur. C'est poli, c'est élégant. En revanche, le bien cordialement est souvent employé par des gens qui sont un peu énervés, qui vont mettre bien cordialement. Donc il faut voir toutes ces nuances. Et puis, ce n'est pas du tout fixe, parce qu'il y a des gens qui vont l'employer en étant très sincère, en disant bien à vous, je trouve que c'est joli, ça instaure un rapport plus intime avec l'autre. Et d'autres qui vont le mettre quand ils sont très énervés.
- Speaker #0
Merci pour l'essayer. J'avoue, moi, je vais arrêter de dire bien à vous. Je ne suis pas non plus dévouée, corps et âme à chaque fois que j'écris un mail. Et est-ce qu'il y a un mot qui abîme beaucoup ? Un ou des mots où il faut faire attention de ne pas trop les employer parce que c'est piquant ?
- Speaker #1
Alors, des mots qui font mal ? Je pense que c'est des mots acerbes. Acerbe, ça vient du latin hacker qui veut dire piquant, pointu. C'est quand on va pointer le défaut de l'autre. Alors déjà, toutes les remarques physiques, moi ça me rend complètement folle parce qu'on sait à quel point ça peut nous marquer. Quand j'entends un élève, et je l'entends moins, je suis contente parce que je vois que la société évolue. Il y a beaucoup moins de remarques sur le physique alors qu'il y a encore 15-20 ans, ça fait 25 ans que j'enseigne donc j'ai beaucoup d'expérience. Je voyais tout le temps des remarques sur « t'es grosse » , etc. La grossophobie, la maigreur.
- Speaker #0
Et ce sont des choses qui marquent à vie. Moi, je me revois quand j'étais au collège, un garçon, donc j'étais évidemment complètement, je voulais être toute discrète, j'étais mal dans ma peau parce que j'étais très mince, voire maigre. Un garçon me dit « Tiens Karine, je suis tiens, il veut me parler. » Je me retourne, il me dit « Sac d'os » . Mais ce sac d'os m'a marqué à vie. Je me suis dit « Mais quelle méchanceté ! » Et le pire, c'est que je crois un peu au karma, l'année d'après, il a été couvert de boutons et les élèves l'appelaient la fée Carabosse. Donc je me suis dit « Bon, je ne vais pas me réjouir parce que le pauvre, c'est quand même méchant. » Mais finalement... Je trouve que toutes ces remarques, aussi bien sur un trait de caractère que sur le physique, ça peut être terrible.
- Speaker #1
Alors tu écris depuis que, enfin, ça t'a libéré la parole et les mots depuis qu'on t'a diagnostiqué à FMI. Est-ce que tu peux nous expliquer à quel point c'est important d'écrire ? Est-ce que ça crée aussi, c'est presque, ça peut nous guérir l'écriture ?
- Speaker #0
Oui, l'écriture est thérapeutique et d'ailleurs souvent on dit bien, les gens heureux n'ont pas d'histoire dans le sens où quand tout va très très bien. On n'a pas forcément envie d'écrire, mais c'est aussi paradoxal parce que moi je me sens épanouie dans ma vie malgré tout ce qui s'est passé, malgré les drames. Je me sens équilibrée et comme j'ai cette espèce de paix intérieure, de sérénité, c'est propice à l'écriture. En l'occurrence, je n'écris pas de roman, même si j'en ai écrit un mais qui n'a jamais été publié. J'écris sur la langue française et ce que j'aime c'est créer, mais créer concret de ses mains. Tout à l'heure j'étais à un atelier aquarelle, j'avais envie de peindre, je me suis dit il faut que je me remette à la peinture. et concret grâce à l'intellect. Et je trouve que c'est vraiment une immense satisfaction parce que ça reste et on transmet aux autres. Moi, j'ai toujours ce souci de transmission. Je ne veux surtout pas que ce soit un livre à ma gloire, un livre en disant « regardez comme je m'exprime bien, et puis bon, je vous donne quelques astuces, mais franchement, je parlerai mieux que vous » . Ce qui peut être un petit peu perçu, les académiciens sont un peu perçus comme ça, dans le sens où ça semble inaccessible. Moi, ce que je veux, c'est que mes ouvrages soient très accessibles, sans jugement. Et j'ai été reçue dans une émission où je disais, je parlais du langage des jeunes, qui était souvent galvaudé, qui est modifié par mauvaise compréhension, par des tournures phonétiques qui évoluent. Et à un moment, on me demande si j'enlève des points. Et je dis non, en l'occurrence, dans une rédaction, je ne vais pas enlever un point parce que le mot est malmené et je suis bienveillante. Et ce terme bienveillant, on voit que c'est un mot qui pique, justement. C'est un mot qu'on ne peut plus employer. Parce que tout le monde dit, sous couvert de bienveillance, on va tout accepter. Donc il y a beaucoup de débats à ce sujet. Mais moi, bienveillante, c'est juste que je veux le bien de mes élèves. Et je ne vais pas commencer à leur mettre des zéros partout parce qu'ils ont modifié des mots. Je note de manière juste, correcte, rigoureuse. Et ce que j'aime, c'est, je me souviens, un de mes tout premiers postes. J'avais entendu les élèves devant la salle, ceux qui sortaient. Il y avait les autres qui attendaient. Ils ont dit, elle est comment ? Ils ont dit, elle est gentille, mais sévère. Et je me suis dit, mais c'est exactement ce que je veux être. Gentille, mais sévère,
- Speaker #1
quasiment. Oui. Génial. Alors, sur l'éducation. Je suis un peu obligée de te poser la question, moi je suis maman de deux enfants, ils sont, en tout cas mon fils, assez atypiques, de par notre histoire aussi d'abord, et ensuite par une personnalité avec une énergie débordante. Est-ce que tu n'as pas le sentiment, sans vouloir évidemment, on a quand même la chance d'avoir une éducation gratuite, il faut quand même bien le rappeler, donc on a une chance extraordinaire en France, qui est loin d'être donnée à tout le monde, tu n'as pas le sentiment que l'éducation à la française, il y a quand même deux, trois trucs à revoir ?
- Speaker #0
Si, c'est certain. Du point de vue de l'éducation nationale, il y a beaucoup de dysfonctionnements. À chaque fois, on me demande comment ça se fait que l'orthographe soit autant mise à mal. C'est indéniable que l'orthographe est beaucoup moins maîtrisée qu'autrefois. Je dis tout simplement du point de vue pédagogique. Avant, j'ai connu 6-7 heures de français par semaine. Actuellement, j'ai 4 heures. Et 4 heures, même pas complètes, parce que le temps de faire l'appel, etc., ce n'est pas du tout 4 heures par semaine. Il suffit qu'il y ait des jours fériés, etc., je n'ai plus rien. Donc déjà, c'est difficile de tout enseigner. Et puis le système scolaire, du point de vue des horaires, je milite, et j'ai eu une formation là-dessus avec un neuropsychologue qui nous expliquait ça, je milite pour les cours qui commencent plus tard pour les collégiens. Les collégiens ne sont pas faits pour se lever à 7h du matin et avoir des cours à 7h55 comme c'est le cas pour mes enfants. Je vois, ils n'arrivent pas à se lever et c'est normal. Ils ont une amplitude d'horaire folle, puisqu'ils commencent à 7h55, ils finissent à 17h30. Je vois le lundi mon fils à 8h de cours, il rentre lessivé et c'est vrai qu'on ne peut pas... pas avoir une attention constante. J'aime beaucoup le système allemand où on a cours le matin et cours de sport l'après-midi. Je trouve ça génial.
- Speaker #1
Oui, et puis surtout, ce qui est vrai, c'est qu'on leur apprend, mais on ne leur apprend pas à se connaître.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
À aussi réfléchir à ce qu'ils... En fait, ils sont un peu dans la roue du hamster. Beaucoup trop tôt, et souvent, ça fait des enfants qui, à 20 ans, 25 ans, 30 ans, se mettent dans une quête de développement personnel, alors que le développement personnel, on devrait leur apprendre. Dès l'école, moi, j'habilite beaucoup aussi pour la méditation qui prend 10 minutes. Ce n'est pas grand-chose. Alors, je dis que c'est très controversé. L'éducation n'a pas encore envie de le mettre en place. Mais j'en ai discuté avec beaucoup de philosophes. Mais ce serait vraiment important. Voilà, il y a aussi l'IA et puis il y a aussi la compréhension de soi, la colère, l'énervement, ce qui se passe dans la cour de récré. Et donc, on ne leur laisse pas trop exprimer leurs émotions. Et c'est vrai que c'est quand même aussi assez important. C'est l'avenir de notre pays.
- Speaker #0
Oui, ce serait remarquable. Et j'aimerais bien aussi qu'il y ait des choses plus concrètes. Par exemple, moi, j'aurais adoré avoir des cours de couture, des cours de tricot, des choses où on va créer, justement, même de bricolage. Et après, on voit des gens qui, à la quarantaine, se passionnent pour le jardinage, pour les activités, comme ça, une espèce de méditation créative. Ce serait génial qu'on ait ça aussi dès l'école.
- Speaker #1
Merci en tout cas de nous partager tes tips sur l'éducation. Si tu as un mot pour te décrire, lequel emploierais-tu ?
- Speaker #0
Réfléchis, parce que c'est le mot que j'ai eu le plus dans mes bulletins scolaires et je ne le comprenais pas. Il y avait toujours écrit élève rigoureuse et réfléchie. Et j'étais un peu vexée parce que je me suis dit, je ne comprends pas. Et c'est parce que c'est vrai qu'avant de parler, j'ai besoin de réfléchir. Avant d'agir, j'ai besoin de réfléchir. Ça peut aller très vite. Mais je vois ce côté réfléchi, c'est hop, on se repenche sur soi-même, on a une pensée très élaborée et je trouve que ça me ressemble bien.
- Speaker #1
Merci pour cette réflexion ensemble réfléchie. Est-ce que tu as pour terminer l'erreur que font le plus souvent les Français et que tu aimerais corriger avec nous aujourd'hui ?
- Speaker #0
Je ne vais pas me faire beaucoup d'amis, surtout dans le milieu du podcast, mais c'est « je vous partage » qui est incorrect. Il faut dire « je partage avec vous » .
- Speaker #1
Très bien. Alors, attends, la phrase, je ne l'ai pas, je vous partage ?
- Speaker #0
Je vous partage une information, je vous partage l'épisode du jour, mais je pense vraiment que d'ici un ou deux ans, ça va entrer dans les dictionnaires parce que c'est très rare d'entendre la formule correcte. Je partage avec vous, ça date de 2020 au moment du Covid avec les écrans, la langue va à l'économie. Donc, on veut parler plus vite et on dit je te partage mon écran au lieu de dire je partage mon écran avec toi.
- Speaker #1
Ah oui, d'accord. Ok, merci mille fois pour ce tips et merci pour cette conversation passionnante. J'espère que tu reviendras bientôt nous voir chez Cerveau Puissant.
- Speaker #0
Avec plaisir, j'ai adoré.
- Speaker #1
Merci Karine.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
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