Didier JuganNous avons trois communications sur les ossuaires de Bretagne. A la différence des deux autres communications de la session, qui embrassent l'ensemble des ossuaires bretons, je vais me concentrer sur deux ossuaires particuliers, Ploudiry et la Roche-Maurice, et même plus spécifiquement sur une des sculptures particulières de leur façade. L'ossuaire de Ploudiry, appelée aussi Chapelle Saint-Joseph, patron de la Bonne Mort, a été édifiée en 1635. Et ruiné en 1700, il a été reconstruit en 1713, puis déplacé et rétabli à l'identique en 1731. Ce qui va nous intéresser, c'est le bandeau mouluré à cinq coffrages qui se trouve sur la gauche au-dessus des grandes ouvertures. On y voit quatre personnages et la mort. Il semble que ces sculptures soient de l'époque de la construction initiale, donc du XVIIe siècle. L'identification des personnages a suscité de nombreux débats. Du fait du matériau, car la sculpture sur pierre est plus imprécise que la peinture, on peut interpréter à tort les personnages, en raison de l'absence de texte documentaire, et surtout par le manque de compréhension du rôle joué par chacun de ceux-ci. Aujourd'hui, on s'accorde sur leur identité. Je voudrais d'ailleurs remercier Jean-Yves Cordier, avec qui j'avais débattu il y a quelques années et qui m'avait éclairé sur l'identité de certains personnages sur lesquels je me fourvoyais. Avec un sens de lecture de la droite vers la gauche, on peut reconnaître un roi qui tient un sceptre, un juriste, une femme, un laboureur et la mort. Parmi les incertitudes qui m'avaient traversé un temps, le juriste que dans un premier temps j'avais assimilé à un ecclésiastique du fait de sa calotte et la femme que j'avais prise à tort également pour un juriste, avec un justaucorps resserré à la taille. Certains ont vu dans l'homme à la bêche un fossoyeur mais l'hypothèse fait long feu. Pour avoir une compréhension du sujet, s'arrêter aux cinq personnages dans les structures carrées est insuffisant : il faut y associer le personnage du fronton triangulaire au dessus de la porte. C'est saint Pierre, patron de l'église de Ploudiry, qui tient la clé du paradis. Il est coiffé de la tiare papale et c'est par cette fonction de pape qu'il devient le premier personnage des états de la société. On a donc en tête la fonction cléricale, c'est-à-dire le pouvoir spirituel avec le pape, puis le pouvoir temporel avec le roi, puis ensuite le pouvoir judiciaire avec le juriste, et enfin la fonction laborieuse avec le paysan. Je passe volontairement sur le rôle de la femme dont je parlerai un peu plus tard. On pourrait y voir une prise en compte timide de la moitié du monde, mais c'est plus compliqué que ça. On a donc ici une représentation de la société du XVIIe siècle dans son ensemble. Pour valider cette interprétation, je m'appuierai sur deux exemples autour du XVIe siècle qui reprennent les quatre fonctions qui structurent la société, ce que j'appellerai désormais les états de la société ou les états du monde. Ces exemples présentent l'avantage d'être accompagnés d'inscriptions qui facilitent la compréhension du message. Tout d'abord, un tableau de la fin du XVe siècle, disparu aujourd'hui, mais qui a été décrit au XIXe siècle par Eustache-Yacinthe Langlois. Il l'a eu sous les yeux et l'a reproduit en dessin dans son livre sur les « Danses des Morts ». Dans un ordre hiérarchique un peu perturbé, on y voit un empereur qui, comme il est écrit, « combat pour tous », pour tous les quatre, c'est la fonction militaire ; un paysan, « je laboure pour tous les quatre » ; un moine, qui « prie pour les quatre » ; un juriste qui « procure pour les quatre », et enfin la mort qui les emportera tous. Un deuxième exemple se situe sur la croix de cimetière de Neuvy-Sautour dans l’Yonne. Cette croix de 8 mètres de haut, en pierre polychrome, a été sculptée en 1514 pour une chapelle du cimetière et est aujourd'hui conservée dans l'église Saint-Symphorien de la ville. Le socle qui a disparu représentait une éducation de la Vierge par sainte Anne. Puis, visible sur la photo, dans le bas de la colonne, un Christ de douleur avec quelques textes au même niveau. L'un de ces textes précise que, en l'an 1514, le 25e jour d'août, le frère Jean de Chauvigny, prêtre, prieur et curé de Neuvy, a donné cette croix en l'honneur de la Passion du Christ. Continuons la description de la belle croix. En partie médiane sont représentées, au pied de la croix, la Vierge et saint Jean, puis, au-dessus, les états du monde entourent la colonne. Et au-dessus encore, la crucifixion, surmontée d'un pélican qui s'ouvre le ventre pour nourrir ses petits, une figure christique bien connue. Ce sont bien sûr les états de la société qui nous intéressent. On y voit quatre personnages. dont la tête est un crâne, une manière de montrer que la mort les prend tous. Les personnages sont nommés par un phylactère sous le socle des sculptures et ils tiennent en main un deuxième phylactère où apparaît leur fonction. Le premier personnage est le pape qui dit : « Je prie pour ces trois ». Puis le roi : « Je défends ces trois ». L'avocat « Je conseille ces trois ». Le laboureur « Je nourris ces trois ». Que la mort emporte les trois est en quelque sorte marquée sur leur visage. Si au XVIe siècle, on a ajouté la fonction judiciaire, c'est-à-dire la noblesse de robe, qui prend de l'importance pour régler les conflits inévitables, il n'en a pas toujours été ainsi. Le schéma de base médiéval de la société correspond aux trois ordres tels que Georges Duby les a bien décrits. Ceux qui prient, « oratores », groupes constitués par le clergé ; ceux qui se battent, « bellatores », groupe constitué par la chevalerie et la noblesse ; ceux qui travaillent, « laboratores », les paysans. C'est un équilibre considéré comme harmonieux au XIIIe siècle, mais qui, au fil des temps, sera de plus en plus contesté. On se souvient des caricatures de la Révolution française où le paysan courbé à l'horizontale porte, assis sur son dos, la noblesse et le clergé et déclare J'aimerais bien que ces choses-là finissent On a au XVe siècle cette même représentation des trois couches de la société, un ordonnancement accepté, mais dans lequel la notion d'égalité des destins est représentée par la mort, maîtresse du monde, qui est ici, dans cette miniature du livre des Bonnes Heures de Jacques Legrand, en position centrale, et vise par trois flèches les trois états de la société. A noter la complexité sociologique de ce qui sera appelé le tiers-état, composé de paysans, mais également de bourgeois. La miniature date de 1467 et a été attribuée par Ilona Hans-Collas au maître des chroniques de Pise. Un autre exemple dans un vitrail, un rondel flamand conservé au Cloister Museum de New York, daté entre 1510 et 1520, montre une mort survenue par les airs qui attaquent le pape d'une flèche dans le dos, alors qu'un prince, effrayé, se met à genoux en position de prière et qu'un berger laboureur stupéfait voit son troupeau subitement décimé. Par une représentation simplifiée et presque allégorique de la société et par le mouvement aérien de celle qui s'invite dans le monde, on veut montrer l'imprévisibilité de la survenue de la mort et la nécessité d'y songer à tout moment. Quand seulement trois États du monde sont représentés, parfois un quatrième personnage joue un rôle fédérateur de la société. Dans une gravure du XVIe siècle, c'est l'Empereur, en proclamant « Je vous maintiens tous » qui est le garant des institutions, alors que la fonction guerrière, qui lui est traditionnellement dévolue, est déléguée à un chevalier : « Je vous défends tous ». Le pape absout tout le monde. Les trois personnages sont assis à une table qui est supportée par le troisième état, deux laboureurs qui les nourrissent tous. Bien sûr, c'est la mort qui supervise l'ensemble : « Je vous prends tous ». L'état de soumission des deux serfs, même s'il n'avait pas le même impact d'injustice sociale qu'il a de nos jours, est bien loin de l'enluminure du XIIIe siècle d'équilibre des États. C'est la mort qui désormais joue le rôle régulateur. On se souvient des triomphes de la mort italien à Palerme ou à Santa Croce de Florence, où les indigents supplient la faucheuse qui les ignore et va attaquer la bonne société insouciante, celle qui s'adonne à la musique. La danse macabre des Saints Innocents par le dialogue entre le mort et le laboureur vient atténuer cependant le désir supposé des couches laborieuses de vouloir en finir. Le laboureur déclare : « La mort j'ai souhaité souvent, mais volontiers je la fuis ». Si le pivot de la société est parfois le pouvoir du roi ou de l'empereur, c'est plus souvent l'église qui remplit ce rôle. Tout dépend bien sûr de qui parle. Joachim Du Bellay avec le « Discours des quatre estats du royaume de France », justifie cette organisation de la société, je cite : « Comme de quatre humeurs le corps est composé / Et comme en quatre parts le monde est divisé / on répartit la société en quatre États / En populaire tourbe, / Qui courbe le dos à cause du travail » – ce sont les laborieux –, « En la noblesse née aux guerres et aux combats, / En la justice qui éteint les procès et les débats » – la fonction judiciaire –, « Et l'État le plus apte à les lier tous les quatre, / D'une sainte musique et en parfaite harmonie », bien sûr l'Église. Le clergé est donc vu ici comme le lien fédérateur de toute la société. Ce discours n'est pas très loin de l'esprit du concepteur de l'ossuaire de Ploudiry, où le représentant du clergé est un saint, un des plus prestigieux, et positionné à une place d'honneur. Et dans cet enclos paroissial, dans un milieu religieux, l'Église a toute vocation à diriger le monde. Le message est clair, le souci de la mort, qui peut intervenir n'importe quand, doit être présent à l'esprit de chacun et à tout moment de la vie dans la perspective du salut éternel. Venons-en à La Roche-Maurice. La petite ville est à 6 km de Ploudiry. C'est une trêve de Ploudiry. La notion de trêve en Bretagne désigne une succursale de la paroisse. Elle est desservie par un vicaire qui dépend du recteur de la paroisse-mère. La Roche-Maurice possède un enclos paroissial avec un ossaire de 1639, classé monument historique en 1916 comme Ploudiry. La façade a une structure symétrique de part et d'autre d'un portail central au fronton triangulaire, avec une partie supérieure aveugle, une partie médiane avec dix ouvertures qui sont séparées par des colonnettes. Mais c'est en structure basse, dans la partie gauche de l'édifice, qu'on retrouve les cinq états et la mort. La Roche-Maurice étant une trêve de Ploudiry, il est logique qu'on retrouve les mêmes personnages représentant les états de la société dans le même ordre hiérarchique, et quatre ans après la réalisation de Ploudiry. La même lecture se fait de droite à gauche. La grande différence, c'est que le pape, représentant l'Église, est anonyme et n'a pas une position dominante, car le patron de l'Église de la Roche-Maurice n'est pas Saint-Pierre, mais Saint-Yves. Il y a comme une banalisation du clergé, certes en tête des États, mais au même niveau que les autres. On peut supposer qu'à la place de la lacune se trouvait un représentant de la noblesse d'épée, un roi ou un chevalier. Puis viennent le magistrat qui tient un document enroulé, la femme avec un bouquet de fleurs et avec les cheveux longs qui la rend plus féminine qu'à Ploudiry et donc plus reconnaissable. Et enfin, le laboureur avec une bêche. Au-dessus d'un bénitier, la mort sur la gauche est un peu surélevée pour montrer qu'elle les domine tous. Elle darde sa flèche pointée vers les états et une inscription en français sous son torse précise : « Je vous tue tous ». Preuve qu'on est bien dans l'esprit des gravures qui ont servi à mon interprétation. Revenons à la façade principale de l'ossuaire pour parler du fronton triangulaire au-dessus de la porte et de la frise en partie droite. L'inscription sous le fronton triangulaire nous donne la date de construction, 1639, mais surtout fait allusion au jugement particulier ou jugement de l'âme, le jugement que chacun subit à sa mort selon la doctrine catholique. On y lit : « Songe à mon jugement, ce sera aussi le tien. Pour moi c'est aujourd'hui, demain ce sera toi ». C'est donc le mort qui parle et qui dit à celui qui regarde « Bientôt c'est ton tour ». Une autre manière d'exprimer que la mort va frapper tout le monde, d'impliquer celui qui comprend les images et le texte. Avec en plus le jugement qui accompagnera la mort pour une des destinations eschatologiques que va prendre l'âme : l'enfer, le purgatoire ou le paradis. Des cinq panneaux du sous-bassement de la partie droite, il semble bien que les trois carrés du centre représentent le jugement de Saint-Yves, entre le pauvre et le riche. Ce n'est pas étonnant puisque Saint-Yves est le patron de l'église de Poudiry. Mais le jugement juste du saint sur terre renvoie au jugement de l'âme qui figure sous le fronton de la porte. Mais je voudrais revenir sur un point qui n'a pas été traité. Quel rôle joue la femme dans la série des états ? Dans les gravures que l'on a vues jusqu'à présent, où chacun définit sa fonction dans un phylactère, la femme n'est pas présente. Et de ce fait, son rôle social est plutôt occulté. Par une logique élémentaire, elle a bien sûr sa place si on veut que tous ceux ou celles qui passent devant l'ossuaire se sentent concernés par le message, prennent conscience que la mort arrive brutalement et se tiennent prêts pour le jugement. En reprenant la démarche qui a été suivie jusqu'à présent, de quel matériel dispose-t-on ? Je n'ai rien trouvé en France et il faut s'intéresser aux gravures hors de l'hexagone pour avoir des structures de société complètement conformes à celles de nos deux ossuaires et qui permettent d'avancer les hypothèses. C'est tout d'abord une gravure anglaise réalisée vers 1580 à la British Library qui introduit une femme dans la série des états. Le texte précise que c'est une femme légère, une prostituée, « the harlot », qui attire tous les hommes et affirme fièrement qu'elle va tous les vaincre : « I vanquish you fower », « Je vous vaincs tous les quatre ». Les autres personnages ont des fonctions tout à fait classiques : l'évêque, « I pray for you fower », « Je prie pour vous quatre » ; le roi, « I defend you fower », « Je vous défends tous les quatre » ; l'avocat, « I help you for your rights », « Je vous aide pour vos droits » ; le paysan, « I feed you fower », « Je vous nourris tous les quatre » ; La mort radicale, « I kill you all », « Je vous tue tous ». On apprend dans le texte sous l'image que la femme de petite vertu est en fait la reine. Elle est d'ailleurs hiérarchiquement en troisième position après le roi. On a donc ici plutôt un pamphlet politique contre Élisabeth Ire, reine d'Angleterre en 1580, même si elle n'a pas été vraiment mariée, mais le roi existe ; le roi fait appel à une généralité, mais la vision de la reine un peu comme une putain est vraisemblablement liée à la personnalité d'Elisabeth Ire pour celui qui a voulu faire ce pamphlet. On est donc assez loin de l'esprit de nos ossuaires. Un deuxième exemple, hollandais celui-là, dans un « Miroir de la jeunesse » daté de 1610 – qui commence par : « Dans ce miroir, la sotte jeunesse apprendra avec joie… », ce qui donne le ton d'un ouvrage très moralisant –, une gravure attribuée à Zacharias Heine, avec des textes en allemand et en latin, représentent les mêmes cinq états de la société avec un religieux, « je prie pour vous tous », un soldat, « je me bats pour vous tous », un avocat, « je lis pour vous tous », un travailleur, « je vous honore tous », une femme, « je vous séduis tous », la mort, « je vous tue tous ». C'est ici aussi le rapport à la séduction qui définit la fonction sociale de la femme. Le texte en latin, sous la gravure, renforce l'inutilité du monde : « Les armes » – je cite –, « les armes, les prières, les talents de la langue, les terres ensemencées et les yeux de la jeune fille, la mort les emporte tous ». La même gravure est utilisée dans un livre d'emblèmes avec des textes plus développés donnant plus de sens encore à la vanité du monde. Je cite : « Bien que l'un prie, que l'autre se batte assidûment pour vous, que le troisième parle pour vous, que le quatrième vous nourrisse gracieusement et que la cinquième présente son corps nu à même la peau, malgré cela, tout est vanité. La fin est la mort amère, le réconfort est dans la souffrance ». Nous n'avons pas les sermons qui étaient prononcés dans l'église de La Roche-Maurice au XVIIe siècle, mais certainement le ton devait être assez proche. Peut-être un idéal de souffrance sur terre pour garantir le salut éternel et sûrement un mépris du monde. Les états de la société, loin de représenter comme à leur origine une société idéale, devaient symboliser, comme dans les danses macabres, un monde honni qui s'accroche à son pouvoir et ne prépare pas sa mort. La femme qui tient un bouquet de fleurs joue un rôle de révélateur de la vanité du monde. Pour le concepteur du programme, la femme n'existe que par sa beauté, comme les fleurs qu'elle tient en main et qui vont un jour se fâner. Loin d'être une spécificité bretonne, la figure de la mort, l'Ankou, qui s'attaque à tous les états du monde, se retrouve dans toute l'iconographie chrétienne européenne de la même époque. Une question demeure : qui était le commanditaire des sculptures ? On ne peut pas répondre à cette question, simplement avancer les hypothèses. Une étude récente de Catherine Pichot, dans le dernier numéro de La SAHIV, sur un document contemporain de nos ossuaires, écrit par le capucin Balthazar de Bellême sur la généalogie des mille premiers religieux capucins, montre quelques analogies entre la pensée capucine et ce qui a inspiré les deux ossuaires. Sur la mort, dans un phylactère capucin, on trouve écrit : « Quand je pense à la mort et aux comptes effroyables qu'il me faut rendre à Dieu, Je méprise de cœur les charges, les honneurs, l'utile et le délectable pour paraître assuré au jour de la terreur. Aux contemplateurs de la mort, les épines ne font pas peur ». Un autre texte, dans le même livre, sur la haine de la femme, je cite : « Que voit-on dans cette belle femme qu'une marchandise fardée et un fumier très puant couvert de neige ? ». Il montre ensuite que, sous les jupes, ce ne sont que des intestins et des boyaux. Et il termine, je cite : « Jetez les yeux sur ceux de la pimpante qui vous charme, et sur des lèvres de corail, vous verrez tout cela, avec ses gorges d'ivoire, en un instant flétries comme une fleur, et les vers grouillés là-dessus aussitôt que la mort y aura passé ». Les deux ossuaires sont très proches des deux couvents capucins de Brest et de Landerneau. Y a-t-il eu une influence de la pensée capucine ? L'argument est ténu, les archives ne nous permettent pas d'affirmer quoi que ce soit, mais plutôt de fouiller cette piste plus sérieusement pour un complément d'étude. Je vous remercie pour votre attention.