- Speaker #0
Enquête d'accord, l'art de communiquer est être en lien. Quand l'objectif se pose sur nos aînés, comme se poseraient les yeux d'une petite fille sur sa grand-mère. Dans cet épisode, je rencontre Fautilde, photographe, Mathilde de son prénom, et la photographie transforme notre regard sur le temps qui passe. Je vous souhaite une excellente écoute. Bonjour Mathilde !
- Speaker #1
Bonjour Imane !
- Speaker #0
Quel bonheur de se retrouver en plein chaud, oui, dans cet endroit un peu ombragé pour parler d'un sujet super important qui te tient à cœur particulièrement et qui m'intéresse beaucoup beaucoup, qui est le grand âge. Et aujourd'hui, on prend un petit temps de méditation, on prend le temps de respirer et de méditer autour de la notion de bien-vivir. Alors... J'ai regardé un petit peu à partir de tes références, parce que tu en as quelques-unes. Une en particulier, je crois que c'est Michel Billet dans un livre qui s'appelle « Vieillir et rester jeune » . Quel paradoxe ! Incroyable ! Et ce qu'il décrit, c'est quelque chose d'assez particulier. C'est qu'il y a une injonction sociale qu'il appelle la douce tyrannie, celle de bien vieillir. Tu me diras ce que tu en penses tout à l'heure. C'est une construction sociale qui associe et les recommandations d'ordre santé publique et également tout un tas d'injonctions sociales, comme je disais, autour de la performance, de l'autonomie, de la minceur, de l'activité. Au fait, il faut que les bons vieux, parce qu'au final, il y a une hiérarchie, les bons vieux, ce sont ceux qui ont tout ça et ceux qui ne répondent pas. pas aux critères, ce n'est pas les bons, c'est les mauvais. Et donc, la vieillesse, en sorte, c'est quelque chose qu'on n'a pas envie de regarder dans les yeux, qu'on n'a pas envie de voir. On a envie et on dit qu'on l'accepte socialement, c'est-à-dire les vieux, on les aime, nos grands-parents, tout ça, mais attention, il ne faut pas qu'on voit les rides de près, il ne faut pas qu'on voit le manque d'autonomie, il ne faut pas qu'on voit toutes les choses qui peuvent aller avec l'âge qui avance. Et toi, Mathilde, tu viens nous chercher et nous prendre par la main pour nous emmener voir et regarder en face cette avancée dans l'âge pour qu'on la regarde autrement, comme si on en avait peur et qu'on avait besoin que quelqu'un nous rassure sur ce qui se passe, quelque chose qu'on a mis de côté et qu'on n'a plus... très, très envie de voir dans les yeux parce que probablement qu'elle nous renvoie à notre finitude. Et ça, on a peur de voir. Mathilde Parquet, nom de scène, Faut-il-de ?
- Speaker #1
Tout à fait, Faut-il-de pour photo et Mathilde, puisque je suis photographe. Et comme tu l'as doucement dessiné, je suis spécialisée dans l'avancée en âge. Et en moyenne, les personnes que je photographie ont minimum 80 ans. Donc, photographie dans le grand âge et plein de choses dans l'introduction que tu viens de faire. Je ne sais pas si c'est temps de rassurer que de montrer tout ce que peut être et ne pas être la vieillesse. Moi, j'aime bien aussi dire que je veux montrer que ce n'est ni blanc ni noir, mais de mettre en lumière toute la diversité du vieillir comme la diversité de la vie à tout âge.
- Speaker #0
Donc, tu ne le diras pas, tu es spécialiste photographe du grand âge. et du bien vieillir. Ça te convient, ça, comme définition ?
- Speaker #1
Du coup, je préférerais le mieux vieillir parce que, comme tu l'as dit, et aussi comme l'a dit le sociologue Michel Billet, c'est un peu la tyrannie du bien vieillir. C'est une nouvelle injonction qui nous poursuit toute notre vie. Au début, il faut être jeune, il faut faire du sport, il faut être mince, il faut être une bonne épouse, une bonne mère. Et puis, jusqu'au bout, en plus, il faudrait bien vieillir. Donc, moi, je préfère le mieux vieillir puisque ça insiste... de plus sur, je trouve, le caractère de vie. Comment, en fait, à tout âge, on a envie de peut-être mieux se sentir, être plus heureux, mais pas être dans le bien qui veut dire une injonction bien mal. Donc voilà, mieux vieillir, ça me convient parfaitement.
- Speaker #0
N'hésitera pas à me rattraper si jamais je dis bien vieillir, parce que ça sort plus spontanément que mieux vieillir, je ferai vraiment attention. Alors, on parle de photographier aujourd'hui, ça s'entend pas là dans un podcast audio. On fera de notre mieux pour essayer vraiment de représenter ton travail, qui est un travail à l'image, un travail visuel, dans l'intérêt du grand âge. Et on va essayer de le transcrire quand même à travers la voix et de notre échange. Le challenge est accepté.
- Speaker #1
Je peux commencer très rapidement par dire trois ou quatre mots sur ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Moi, c'est un travail plutôt en couleurs. Parce que je trouve que le grand âge est trop relégué au noir et blanc, au côté un petit peu passéiste. Voilà, c'était mieux avant, c'était du noir et blanc. Je ne fais pas de portrait où on voit que les rides. Donc voilà, moi, c'est plutôt de la couleur, des scènes de vie. où je me mets à hauteur des personnes que je photographie et je suis pleinement dans la vie et dans le moment que l'on passe ensemble. Et vraiment, j'essaye de plus d'être d'égal à égal, parce que c'est aussi ce qui nourrit mon travail et ma démarche, c'est que moi, j'ai déjà conscience d'être la vieille de demain. Et que là, aujourd'hui, on est toutes les deux. Je pense que tu as quelques années plus que moi, donc tu es déjà vieille par rapport à moi. Et comme moi, j'étais vieille par rapport à la personne qui nous a accueillis. Et que là, c'est aussi quelque chose de relatif. Et voilà, on est tous le vieux de quelqu'un. ayons-le en tête et en fait, ça nous concerne tous. C'est aussi ça mon message.
- Speaker #0
Eh bien, dans ta bouche, je ne le prends pas mal. En d'autres circonstances, je ne sais pas. Écoute, tu es lauréate en 2025 de la puissance du lien et ça, ça me parle. Tu ne le diras pas aussi, tu es titré meilleur portraitiste 2023 et 2025. Quelle consécration, incroyable et un parcours qui ne date pas depuis... toujours, mais il y a probablement un fil rouge qui est la photo depuis toujours. Tu veux bien me raconter ?
- Speaker #1
Bien sûr. Donc moi, la photo, ça a toujours été ma passion depuis mon enfance. C'est mon parrain qui m'avait offert un appareil photo pour mes 10-12 ans. Et c'est à un moment de mon adolescence que j'ai commencé à faire beaucoup de portraits, tout de suite tourner vers l'humain. Je n'ai jamais bien aimé les photos de paysages ou de cailloux, de macro-photos, de fleurs. Et puis, ben, J'ai eu la chance, je ne sais pas comment faut dire, d'avoir des capacités à l'école, d'être très scolaire, de bien savoir rentrer dans le moule. Et du coup, mes parents qui parlaient de leur propre peur m'ont dit, ce n'est pas un vrai métier la photographie, fais des études et tu verras plus tard. Donc, j'ai pu faire des études plutôt littéraires. J'ai fait prépa littéraire et ensuite un master de géographie, donc très sciences sociales, qui m'a déjà donné ce goût un peu de la sociologie, de voir comment la société nous catégorise. organise un peu selon des modes de pensée la société. J'ai ensuite complètement fait autre chose puisque j'ai été conductrice de travaux sur des chantiers. Donc, rien à voir. Mais ça m'a donné cette méthode de la rigueur, de la planification, de la gestion de projet. Et à un moment, je n'avais plus assez de sens dans ce travail-là. J'ai pu faire une pause et en me posant, j'avais dans un coin de la tête la photo et dans un coin de la tête la vieillesse. Mais je me disais, je n'ai pas de diplôme médico-social, moi, je ne peux rien faire pour les vieux. Et c'est en lisant ce livre de Michel Billet, La tyrannie du bien vieillir, que je me suis dit, il faut que je puisse faire quelque chose avec les deux. Et c'est là que je me suis dit, je vais faire se rencontrer les deux. Et pourquoi la vieillesse avait toujours été dans un coin de ma tête ? C'est que j'ai eu deux grands-mères très différentes l'une de l'autre, qu'on ne pouvait pas mettre sous la même étiquette de mamie, tellement à part la décennie de leur naissance, elles n'avaient pas grand-chose en commun. Mon père était... et fils unique et à accompagner ses parents dans leur avancée en âge et pour lui la vieillesse c'est un naufrage pour citer De Gaulle et donc je me suis dit si c'est ça l'horizon de vie parce qu'a priori si je continue de grandir c'est quand même de vieillir, ça ne va pas être très réjouissant du coup peut-être qu'il faut que j'aille expérimenter par moi-même, partager avec les personnes qui eux vivent actuellement le vieillissement, qu'est-ce qu'il en est vraiment pour que moi je me suis fait je puisse me faire mon propre avis et pas en rester là sur le truc de mon père la vieillesse est un naufrage et en plus de ça sur la question de l'âge et pas tellement de la vieillesse j'ai jamais eu l'impression d'avoir le bon âge au bon moment et ça c'est une question qui m'a taraudé depuis vraiment mon enfance et voilà comment aussi selon l'âge il y aurait des comportements adaptés ou non adaptés et comment notre âge devrait diriger certaines décisions de notre vie ou pas et donc c'est tout ce petit cocktail là qui a fait que voilà je me suis lancée il y a un peu plus de 5 ans maintenant que 5 ans ?
- Speaker #0
que 5 ans et déjà 5 ans parce que quand je vois tous les projets que tu as réalisés c'est quand même impressionnant en 5 ans ben ouais mais une fois que j'ai eu je me suis vraiment sentie alignée et c'était vraiment,
- Speaker #1
maintenant c'est devenu un projet de vie dans lequel je me suis sentie très alignée, très engagée et en fait quand on est engagée et alignée avec ce qu'on fait ça donne une énergie assez incroyable et qui a été hyper moteur. Après, c'est des rencontres et les projets, il en aiguille.
- Speaker #0
Un tempérament engagé de toute façon, même avant ça ? Oui,
- Speaker #1
bien sûr. Moi, quand j'étais petite, j'étais maire du conseil municipal d'enfants de mon village. Après, j'étais assez engagée dans l'associatif, plutôt dans la défense de l'environnement. Et voilà, le civisme et la citoyenneté m'ont toujours intéressée. Et je pense qu'on retrouve une partie de ça dans mon projet aujourd'hui, même si aujourd'hui, c'est aussi pour gagner ma vie. mon métier, mais je suis pleinement alignée avec ce que je fais. Oui, ce n'est pas antinomique. Non, ce n'est pas antinomique du tout. Et c'est même, comme je disais, ça donne de bonnes ondes et de l'énergie pour des fois déplacer des montagnes. Puisque quand je me suis lancée, c'était juste après le scandale Orpea. Ah,
- Speaker #0
ça c'est le contexte. Il y a cinq ans, oui, tout à fait, effectivement.
- Speaker #1
Et donc, quand je me suis dit, je vais aller faire des photos en Ehpad, au début, on disait, oh là là, est-ce que c'est encore un ou une journaliste qui va nous chercher les petites poux ? Bien que le scandale Orpea et les faux soyeurs étaient, je pense, essentiels, nécessaires. Et je recommande vraiment l'enquête et le livre qui est très bien écrit, très documenté, une enquête journalistique hors normes. Mais voilà, pour le contexte du moment, je me suis lancée.
- Speaker #0
Oui. Alors, au début, ça a commencé directement avec les EHPAD ou est-ce que tu as fait un travail artistique avant d'engager vraiment un projet entrepreneurial ? Est-ce qu'il y a eu l'artistique d'abord ou le travail tout de suite ?
- Speaker #1
Eh bien, ça, je crois que je ne l'ai encore jamais raconté, mais quand j'ai eu cette idée vraiment de coupler photo et vieillesse, je suis retournée chez mes parents dans mon village où j'ai grandi et j'ai appelé toutes les personnes âgées que je connaissais du village. qui n'étaient pas mes grands-parents, qui étaient des gens que j'avais pu côtoyer quand j'étais enfant, qui étaient engagés, qu'on voyait dans les fêtes du village, dans les associations. Et je leur ai dit « Bonjour, c'est Mathilde, vous vous souvenez de moi ? » « Écoutez, j'ai un projet photo et je voudrais faire des photos de personnes âgées. Est-ce que je peux venir ? » Et on passe un moment et je fais des portraits de vous. Et donc, ça a été mes premiers modèles. Et ça m'a permis un peu de sentir comment ils se sentaient face à l'objectif, moi, comment je pouvais mettre à l'aise, qu'est-ce que j'avais envie de capter. Quelles histoires, quelles problématiques de vie arrivaient ? Donc, il y a vraiment eu ça qui était plutôt un travail personnel. Et en parallèle de ça, mais ça, depuis que je fais des photos, j'ai quand même énormément pris mes grand-mères en photo, dont une, ma mamie Marie-Jo, qui, elle, est un peu ma muse, qui est très excentrique, extravagante. Et elle, elle m'a toujours inspirée. Donc, il y avait aussi ce travail de fond. Et une fois que j'ai testé aussi avec d'autres personnes, parce que quand c'est la famille, on se dit que ce n'est pas la vraie vie, ou voilà, ce sera différent avec potentiellement des clients ou des modèles. Et une fois que j'avais un peu aussi ces premières photos pour faire un premier portfolio, j'ai pu ensuite commencer à me diriger vers les EHPAD, puisque je me disais, comment accéder quelque part à des personnes âgées ? Et a priori, dans les EHPAD, il y a beaucoup de personnes âgées. Et puis, ça a été une rencontre déterminante, une rencontre avec Laetitia, une animatrice. génial, avec qui on a pu tisser un projet qui avait du sens pour montrer tout le caractère du lieu de vie et pas juste un lieu de soins, qui mêlait les familles, les soignants et les résidents. Et ça m'a permis de passer presque 15 jours en immersion. Et ça a été une expérience vraiment déterminante pour comprendre comment ça fonctionne, quelles sont les préoccupations de chacun, quels sont les enjeux des cadres de santé, des animateurs, des aides-soignantes. mais aussi des résidents, ceux qui viennent d'arriver, ceux qui sont là depuis cinq ans, les familles, et de saisir un peu toute cette matière, ce sensible, très riche, émotionnellement parlant, et encore tout le spectre que je te disais, des gens heureux, des gens malheureux, des gens en fait, à 10h, ça va super bien, et à 20h le soir, c'est la cata. Et du coup, ça m'a vraiment nourrie pour ensuite construire un peu un propos. J'espère saisir et retranscrire le plus justement possible toute l'authenticité d'un lieu de vie, de la vieillesse, du monde soignant, de l'accompagnement.
- Speaker #0
Est-ce que tu peux me rappeler juste ce premier EHPAD, il se situait où exactement ?
- Speaker #1
Il se situait à Chambéry.
- Speaker #0
D'accord. Il y a combien de résidents dans cette maison d'accueil de personnes âgées ?
- Speaker #1
Alors là, les pas dont je parle, parle de mémoire, il y avait deux services de 40 personnes, dont une unité de vie fermée, une unité de vie protégée pour des personnes atteintes de maladies apparentées Alzheimer. Donc une expérience aussi particulière, puisque c'était la première fois pour moi et j'étais... Il y a plein de vies, quoi. Vraiment.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui a fait que cette institution a accepté de te laisser la place pendant deux semaines pour les rencontrer, rencontrer les résidents ? Quel était le projet ? Il y a eu un projet initialement ? Qu'est-ce qui a été établi avant de démarrer ?
- Speaker #1
Comme je le disais, on était au sortir du Covid et de l'affaire Ortea. Et donc, il y avait un besoin de mieux se connaître, refaire confiance. Et le projet, ça a été de dire, on va se servir des photos pour faire du lien entre ces différentes personnes qui vivent et qui gravitent autour de ce lieu. Et donc, Qu'est-ce qu'un lieu de vie ? Qu'est-ce qu'un EHPAD ? Est-ce que... Voilà. Et donc, c'est de juxtaposer ces différentes tranches de vie, ces différentes perceptions pour en faire une exposition où les photos deviendraient support à échange, à discussion, à questionnement, à se dire comment on peut mieux faire les choses. Est-ce qu'on peut faire les choses différemment ? Qu'est-ce qui est important pour moi mais qu'est-ce qui n'est pas important pour toi ? Et donc, de retracer en 20 images. un lieu de vie en Ehpad. Et ça, ça a beaucoup plu parce que les photos deviennent vraiment une excuse et un prétexte à faire du lien. Et aussi, pour les soignants, elles ont pu voir tout le travail incroyable qu'elles faisaient parce que souvent, les soignants n'ont pas conscience où elles voient tout ce qui ne va pas parce qu'il y a plein de choses qui ne vont pas au niveau des conditions de travail et tout. Mais elles ne voient pas qu'en fait, quand elles sont près du résident, elles sont 100% dans le moment. Et c'est dans des gestes, c'est dans des regards que tout se joue et tout fait la différence. Donc ça, ça veut dire... était très fort pour mettre en valeur les équipes. Ce à quoi des familles, on leur ont fait des compliments assez incroyables. Ça a fait pleurer les filles. J'ai vraiment assisté à des choses très belles, très profondes. Et puis l'animatrice dont je parle, après s'est saisie de cette exposition, de ces tableaux, pour la faire tourner dans Chambéry. Il y a eu plus de dix lieux d'exposition différents, grand public. C'est allé dans deux écoles primaires. On a fait une fiche d'activité où les enfants... devaient se plonger dans l'exposition grâce à ce petit questionnaire, devaient eux et elles aussi réagir. Et j'ai en mémoire le témoignage d'un petit garçon, je pense qu'il doit y avoir une dizaine d'années, parce que dans cette exposition photo, je vais décrire une image. Je suis en... en contre-plongée et on voit un peu une cadre de santé qui s'arrache les cheveux sur un planning. Je vois l'image, je vois la photo. La tête dans les bras, avec ses plannings, une tasse de café, voilà. Et ce petit garçon dit elle a l'air d'être vraiment compliquée et tout. Est-ce que moi, il y a quelque chose que je peux faire pour elle ? Et de me dire, waouh, cette empathie. Et en fait, quand la soignante a su ça, elle était émue. Et en fait, c'était aussi un message d'espoir. C'était très fort et ça a pu faire réagir différents publics de différentes manières. Et c'était assez incroyable.
- Speaker #0
Je suis toute excitée parce que tu me parles de plusieurs choses à la fois. Donc, au fait, il y a déjà le premier contact parce que je me dis dans la vie de résident, qu'est-ce que c'est incroyable d'avoir ce projet-là, d'avoir quelqu'un qui porte un regard sur eux déjà. Ensuite, je pense à ces soignants. qui ont une réputation qui a traîné partout et qui a été malmenée du fait de tout ce que tu as raconté. Autant on a applaudi les soignants au temps du Covid, dans les EHPAD, ça n'a pas été forcément le cas. Et avec tout ce qui est passé, tous les événements qui ont été en lumière et médiatisés, au final, ils ont été souvent montrés du doigt. Pour finir, il y a aussi les familles dont la confiance a complètement chuté vis-à-vis des institutions de façon générale parce que tout le monde a été mis dans le même panier. Et pour finir, tu as parlé de la transmission transgénérationnelle et la représentation du travail de ces institutions dans leur localité et dans leur région. Est-ce qu'on peut revenir sur l'instant où tu es venu ? et que tu es arrivé auprès de ces résidents. Moi, il m'intéresse énormément ce moment. Comment tu as été reçu ? Qu'est-ce que c'est qu'une séance entre Fautilde et ces personnes qui vont te faire confiance ? Parce qu'il faut faire confiance pour se laisser prendre en photo. Qu'est-ce que ça représentait pour eux, leur estime de soi, leur image, tout ça, tout ça ?
- Speaker #1
Merci. Je peux parler des projets que je fais auprès des résidents, pas seulement du projet que j'ai évoqué à Chambéry, mais maintenant de manière générale. Par exemple, j'amène un studio photo, vraiment comme chez le photographe, avec différents fonds de couleurs, mes flashs, mes lumières, un peu comme dans ce studio d'enregistrement où on est. Généralement, on a mon défini, une thématique à ce projet. Parfois, c'est juste des super jolies photos et des jolis portraits, mais souvent, il y a un sens quand même derrière. Je commence par me mettre à niveau et leur expliquer quelle est la démarche, pourquoi je trouve que c'est important qu'on voit des personnes âgées en photo et pourquoi ce n'est pas important qu'il n'y ait que des photographes de grossesse et de bébés. Et voilà, d'expliquer la démarche, de dire, juste expliquer. Si moi, je te demande à te prendre en photo, je t'expliquerai pourquoi faire. Et généralement, il y a des gens qui ne veulent pas, il y a des résidents qui ne veulent pas, mais comme à tout âge, c'est totalement normal. Et sinon, les autres, ils me font confiance, ils se prêtent au jeu. Parfois, il y a beaucoup de rire, de sourire, de dire « Oh là là, mais moi, je n'ai jamais fait ça de ma vie. Oh là là, mais je ne m'imaginais pas qu'à 90 ans, j'allais être la star. » Ils sont toujours curieux parce qu'à ce moment-là, ils ne voient pas encore le résultat. Il faut attendre quelques semaines pour se découvrir lors du vernissage. Et c'est aussi lors du vernissage de l'exposition photo qu'ils entendent les commentaires. des soignants, des familles, des autres résidents, où là, ils se disent « Ah oui, en fait, waouh, je suis comme ça. » Et comme souvent, c'est des photos où on a personnalisé, parfois avec un petit accessoire, un décor sur quelque chose qu'ils aiment et qu'ils les définissent, ils sont aussi ravis d'être photographiés dans leur unicité, dans leur différence, et ce qui fait que ce n'est pas juste Madame la résidente, mais Madame Dupont. qui n'est pas du tout pareil que Monsieur Laporte, etc. Et donc, j'ai plutôt des bons retours. Et pour les familles, c'est aussi souvent assez extraordinaire parce qu'ils disent, oh là là, on va avoir un beau souvenir de notre papa, de notre maman. Ça change des photos que nous, on fait rapidement au bout d'un coin de table ou en selfie. Et voilà, il y a tout ce travail de mise en lumière, de jeu de lumière, de gestuelle. De aussi, en fait, s'il vous plaît, Madame, c'est la photo, on se redresse, hop, un petit peu plus le menton là. et de les guider comme ça, ça les met normalement en valeur et ils sont assez contents.
- Speaker #0
Est-ce que toi, ce que tu recherches, c'est exprimer une singularité au-delà de l'âge ? C'est ça ton rôle ?
- Speaker #1
Alors moi, je préfère dire que dans une personne âgée, je veux montrer la personne avant son âge. Et donc, ça recoupe un peu ce que tu dis, sa singularité.
- Speaker #0
OK. Et alors, quand j'ai vu des portraits... ou qui sont marrants, qui sont rigolos, ou ils prennent des accessoires, ou ils se déguisent, c'est parce qu'eux, ils ont envie d'exprimer ce côté joyeux d'eux-mêmes et ce côté vivant ? Ou est-ce que c'est à ta demande ?
- Speaker #1
Il y a vraiment des projets, par exemple, un projet qui s'appelle « Ce qui me met en joie » ou un projet qui s'appelle « Qui a dit qu'on ne rêvait plus en Ehpad » où là, chaque personne a décidé elle-même Merci. en fait, quel est son projet, quel est son rêve, quelle est sa passion ? Et une fois que moi, j'ai eu accès à ce thème, je vais chercher quelques accessoires. Parfois, c'est des objets qui viennent, qu'elle a encore dans sa chambre ou que la famille ramène. Donc là, la semaine dernière, j'étais en Haute-Savoie dans un Ehpad et il y avait beaucoup d'anciens fromagers, fromagères, un monsieur qui était laitier, qui allait chercher, qui faisait les camions de lait et tout. Et donc, ils ont fait des photos, ils ont ramené les anciens pot de lait, le tablier, les moules à beurre et tout. Et donc, ça, c'est eux qui ont tout ramené et ils vont être ravis parce que c'est ce qui les fait vibrer encore aujourd'hui, même s'ils ne pratiquent plus. Donc, c'est vraiment là, c'est les gens qui ont décidé ça. On parle beaucoup de l'autodétermination. C'est un peu le jargon technique, que ce soit dans le milieu du handicap ou du grand âge, mais que les personnes puissent décider d'elles-mêmes. Et ça rentre tout à fait dans ce cadre-là. Et je pense à un autre projet que tu as peut-être pu voir où là, tu parles plus de déguisement, de fun, de coloré. Oui. où là, j'ai fait pas mal de projets de calendrier, des calendriers photos pour l'EHPAD, et où c'est les résidents qui ont choisi 12 thèmes pour les 12 mois de l'année. Par exemple, à l'automne, ça va être les récoltes pour faire le vin dans les vignobles. Les vendanges. Voilà, les vendanges. l'été ça va être les vacances etc et donc là ça va être les soignants les familles qui vont ramener plein d'accessoires et donc là le but c'est de faire des photos ensemble fun où on sort du lien soigné-soignant où on passe un moment rigolo ensemble et là ça fait des photos un petit peu plus décalées dans ce cadre là oui
- Speaker #0
ça permet de sortir de toutes les images qu'on a toutes faites qui sont le plus souvent anglo-saxon d'ailleurs Oui,
- Speaker #1
et donc ça, tu fais écho à tout ce qui est banque d'images, illustration et communication, où là, c'est vrai qu'il y a quand même un gros, gros déficit en France d'images authentiques et réelles, et où on n'a que des faux vieux, où tu as des personnes qui sont soi-disant utilisées ou doivent représenter des octogénères. En fait, ils ont eux-mêmes 60 ans et ce n'est pas du tout crédible. Où on reconnaît un peu les intérieurs Ikea. Et en fait, moi, je connais très peu de... de personnes chez qui c'est comme ça.
- Speaker #0
Ou alors, tu as une personne de 60 ans avec des cheveux bien blancs. Oui,
- Speaker #1
ils n'ont que les cheveux blancs, des sourires Colgate, des lunettes, alors qu'en fait, moi, en Ehpad, il y a plein de personnes qui n'ont pas forcément les cheveux blancs. Il y en a qui choisissent de se les teindre et c'est OK. Et en fait, il y a des gens qui vont être en déambulateur, des gens qui marchent sans, des personnes plutôt rondes, des tout fins. Il y a toute une diversité, mais vraiment, encore une fois, comme dans la vraie vie. Comme dans la vraie soutage. Voilà, c'est ça. Comme ce que tu dois voir en consultation.
- Speaker #0
Exactement. Il y en a pour tous les goûts. C'est ça. Et donc, je disais, l'autre intérêt, c'était par rapport à ce lien qui se crée, qui est souvent difficile à avoir dans des institutions où il manque de temps, où les tâches sont répétitives, où on a souvent peu d'occasions. Je sais qu'il y a des animateurs, mais on a souvent... peu l'occasion de trouver un prétexte pour parler de certains sujets. Tu as parlé là de l'estime de soi, peut-être c'est l'occasion de parler de l'image et de s'accepter en tant que personne âgée. Tu as parlé du rêve. Est-ce qu'il y a d'autres sujets qui sont un petit peu plus difficiles qu'on peut à l'occasion aborder, notamment avec les soignants et avec les familles ?
- Speaker #1
Oui, là je pense... à un projet réalisé cette année en 2026 dans trois EHPAD d'ISER. sur le deuil des personnes âgées. C'est un projet qu'on a intitulé « Le deuil n'a pas d'âge » et qui a été réalisé en partenariat avec une accompagnante professionnelle du deuil, Séverine Luceci, où on a été recueillir la parole de neuf résidents qui ont connu des deuils plus ou moins récents, plus ou moins lointains, d'un frère décédé, d'une compagne, d'un ami, d'une autre résidente. Et j'ai transformé chaque... témoignages en un triptyque photographique. Donc, ça veut dire trois photos. La première photo représente la relation que la personne avait eue avec cette personne. Donc, par exemple, je pense au témoignage d'une dame qui nous parle de son frère qu'elle a perdu il y a seulement deux ans. Le frère avait 92 ans et elle, elle a 94 ans et qui était pompier. Donc, voilà, j'ai fait une photo où elle tient un casque de pompier. La seconde photo, c'est le moment où Merci. la personne a appris le décès, la mort, quand on est vraiment dans le dur. Donc, par exemple, pour cette dame-là, elle nous a dit « Moi, au moment des obsèques, j'étais dans le flou, je ne me souviens de rien. » Alors qu'elle n'a pas du tout de troubles cognitifs, ni rien. Et donc là, j'ai fait une photo qui n'est pas, la mise au point n'est pas faite. Elle est toute floue, avec un visage gros plan, mais toute floue. Et la troisième photo, c'est l'après. Comment je fais pour vivre avec cette perte, avec tout l'amour que j'ai encore pour lui ou elle. Et donc là, cette dame qui est d'origine italienne, on l'a pris en photo avec un petit cœur italien où elle l'a contre sa poitrine avec un sourire parce que c'est la présence de sa famille et notamment de ses neveux, nièces, mais aussi de ses propres enfants, qui la réconforte et qui lui fait dire, maintenant, moi, je suis prête à rejoindre mon frère quand ce sera le moment pour moi. Même si je lui avais dit, hé, petit frère, tu ne me passes pas devant, tu me laisses y aller en premier, on s'y tire. Voilà. Et Cette exposition, elle tourne dans les trois EHPAD. Moi, personnellement, je trouve que les personnes qui sont les plus touchées, ça a été les soignants. De dire, ah ouais, mais quel parcours de vie, quelle résilience. Ah, mais je n'imaginais pas ça. Et en plus, le deuil, ça touche tout le monde. Et ma collègue, accompagnante du deuil, a organisé des cafés papotes autour de l'exposition. Et il y a des membres du personnel qui sont venus et qui ont eux-mêmes déposé des choses, qui ont fait part. d'un deuil récent. Et en fait, là, les gens, les résidents et les soignants se sont retrouvés, mais hors de toute case, hors de tout rôle, catégorie, juste dans la communauté un petit peu des endeuillés et quelque chose d'humain qui les rapproche. Et donc, ça a été vraiment un projet très, très fort. Et moi, je pense qu'il n'y a pas de sujet tabou qu'on peut parler de tout. Et surtout, en fait, c'est de redonner la voix aux personnes, redonner l'image à ceux et celles qu'on voit moins. Moi, je ne veux pas parler à la place des gens. Et en fait, quand on crée des dispositifs où on laisse la place de s'exprimer, ça peut fonctionner.
- Speaker #0
Alors déjà, c'est important qu'on puisse parler de ça. C'est un sujet tellement important parce qu'on a l'impression qu'avec l'âge qui avance, il y a plus de personnes qu'on voit partir avant nous. Et au final, comme si c'était quelque chose qui faisait moins mal comparé à quand on est plus jeune. Alors que c'est complètement faux.
- Speaker #1
Oui, complètement. Le projet initial, c'était de dire, parce que moi, j'ai entendu en EHPAD, j'ai entendu en EHPAD et ailleurs, où on dit, « Ah bah, Marcel, aujourd'hui, t'as quoi ? C'est pas belote, c'est enterrement ? »
- Speaker #0
En fait, non, l'enterrement, ce n'est pas une activité réacréative comme une autre, sous prétexte qu'on a 85 ans. Non, ça, ce n'est pas OK. En EHPAD, j'avais déjà entendu une dame, donc une résidente, qui a perdu une petite fille d'un cancer. Et elle se dit, en fait, ce n'est pas normal que ce soit ma petite fille qui soit partie, alors que moi, à bientôt 100 ans, je suis encore là. Et en fait, la soignante en face, elle disait, non, mais ça, il ne faut plus y penser. C'est du passé. On n'en parle plus. Parce qu'elle était sûrement très mal à l'aise. face à ça. Mais en fait, d'en parler, souvent, des gens en ont besoin et ça ne nourrit pas des idées mortifères et tout. C'est venu de ces constats terrains que non, en fait, de mourir et d'assister à des pertes de plus en plus fréquentes quand on avance en âge, ce n'est pas moins douloureux. Et aussi,
- Speaker #1
je pense aux soignants qui sont confrontés à tous ces départs de leurs résidents. est un sujet qui est extrêmement pénible. Et comme il y a beaucoup de tabous, on n'en parle pas. C'est comme s'il y avait quelque chose de tacite et de non-dit entre les résidents et les soignants,
- Speaker #0
alors que l'image, la photo, ce sujet et cet outil qui est là pour créer l'espace pour discuter de ces choses-là, et ouvertement en fait. Complètement. Et à la suite de cette exposition sur le deuil, il va y avoir un temps de travail pour les soignants. où la question, ça va être comment on peut mieux accompagner les deuils que l'on vit avec nos résidents et comment nous, on peut mieux, qu'est-ce qu'on peut faire de plus, de mieux pour nous-mêmes être plus à l'aise et créer des conditions qui nous conviennent mieux sur ce sujet-là. Et moi, j'ai la chance, comme je me déplace partout en France pour mon travail, de voir plein d'initiatives dans différents EHPAD. Et il y a déjà des EHPAD qui mettent à disposition des espaces où on peut se recueillir, où on peut aller voir le défunt, où on peut laisser un mot dans un cahier qui ensuite... remis à la famille, certains peuvent aller aux funérailles et donc il y a déjà des choses très bien qui existent dans les EHPAD en France.
- Speaker #1
Il n'y a pas pire que le Nandi, je pense.
- Speaker #0
Complètement, et ça sur tout type de sujet. C'est comme dans les EHPAD où en fait, aucun EHPAD n'est irréprochable, mais la grande qualité, ça va être la transparence et quand une équipe peut reconnaître, bah oui. Là, il s'est passé un truc qui n'aurait pas dû se passer. Là, ce n'était pas normal, mais on en tire les conséquences. On va les assumer et on est avec vous, famille et résident. Plutôt que de dire non, non, non, je ne comprends pas. Non, bien sûr.
- Speaker #1
Ça s'appelle la culture juste dans les facteurs humains. Voilà. Et alors, je vois cette photo qui va sortir des EHPAD, des institutions pour aller retrouver les familles. Et ça, ça me paraît juste incroyable parce que ce sont des endroits. où même si elles ont le droit de visite, même si elles accompagnent, on sait qu'il y a des familles qui habitent loin pour beaucoup, qui ont une partie de vrai et beaucoup d'imaginaire qu'on construit et beaucoup de crainte. Et là, la photo permet de sortir cette expérience-là de la maison de soins ou de l'EHPAD vers les familles. Et ça, ça a beaucoup de valeur.
- Speaker #0
Ça a de la valeur pour ceux et celles. qui mettent de l'importance. Moi, vraiment, mon but, ce n'est pas de dire qu'il faut absolument que vous gardez le portrait de votre proche âgé. Parce que pour certains, c'est trop, trop difficile de voir la différence entre ce qu'est la personne maintenant, à quel point elle a été transformée, peut-être par une pathologie, avec le souvenir qu'ils ont de leur maman ou de leur papa. Et ça, vraiment, je l'accepte totalement et je le comprends totalement. Vraiment, il n'y a pas de débat là-dessus. Mais pour celles et ceux... pour qui les photos, c'est important, qui veulent transmettre une jolie photo de leur grand-mère à leurs enfants qui sont bébés, par exemple, pour plus tard, et bien ça, ils sont ravis. Et aussi, parfois, je fais des photos de famille où, pour celles et ceux qui viennent, l'expérience est assez incroyable. Et cette semaine, j'étais très, très émue parce que j'ai appris le décès d'un monsieur que j'avais photographié lors d'une petite immersion dans un service de gériatrie. à l'hôpital, au CHU de Tours, où j'avais vraiment saisi un moment d'intensité entre sa fille et son papa. Et ce monsieur, qui s'appelait Jean, est décédé. Et la fille avec qui je suis encore en contact de temps en temps m'a écrit pour m'informer de ce décès et de me dire que dans le cercueil de son papa, sous ses bras, elle a glissé la photo que j'ai faite d'elle et son papa. Et vraiment, là, ça m'a... Et moi, à ce jour, c'est une des photos... dont je suis la plus fière parce que pour moi, elle représente vraiment l'amour et l'intensité qu'on peut avoir pour un proche, quel qu'il soit. Et ça, c'était assez incroyable. Et donc moi, à chaque fois, mes photos m'émeuvent. La scène que je suis en train de prendre, moi-même, je suis là, émue. et ensuite qu'elle puisse émouvoir quelqu'un, je me dis en fait, là, j'ai fait mon travail. Oui,
- Speaker #1
alors ça, c'est le plus beau de ce qu'on peut faire. Un artiste, quand il est ému de quelque chose et que sa création arrive jusqu'aux autres et qu'elle fait le même effet. Ah bah oui, mon travail est fait. Le contrat est réussi. Voilà. Donc, on peut parler des autres aspects. de ton travail et de tes propositions. On a vu les EHPAD, on a vu les portraits dans les établissements de soins. Il y a aussi ton travail que tu proposes aussi à tout un tas d'entreprises qui pourraient bénéficier d'une image qui soit plus singulière, plus alignée à leurs valeurs. Dans la silver economy, qui c'est qui peut faire affaire à toi et appeler à toi, Mathilde ?
- Speaker #0
Et bien on cite. toutes les entreprises ou les services, que ce soit des objets ou vraiment des services, je pense aussi les aides à la personne, qui gravitent autour des personnes âgées, mais aussi des proches aidants, et qui se disent, ben voilà, mais en fait, comment j'illustre mes photos ? Je cherche une photo, par exemple, d'une personne en train de s'alimenter, je fais quelque chose sur l'alimentation, et en fait, sur les banques d'images, ça n'existe pas. Et comment je peux... parler à des gens pour qu'ils s'identifient à mon projet, qu'ils me fassent confiance si, en fait, je mets des photos d'Américains. Donc, voilà, on ne peut pas parler d'un contexte très précis avec des photos de gens qui viennent de l'autre bout du monde. Et ça peut être vraiment très varié, service à domicile, domotique, présence verte, il y a plein, plein, plein de pans. Et puis aussi, J'ai fait un reportage récemment pour WeeVee, qui est une entreprise qui aide les animateurs d'EHPAD à être plus efficaces ou que ce soit moins lourd, ce travail d'animation en EHPAD, en mettant plein de services, d'objets. Et ils voulaient aussi, pareil, des vraies photos de vrais gens pour parler à leurs vrais clients et pour faciliter l'identification des clients derrière.
- Speaker #1
Tu es en train de me dire, est-ce que tu... pense qu'il y a une valeur ajoutée à la photo comparée à notre art ?
- Speaker #0
Alors moi, ce que je pense, oui, c'est que la photo c'est un médium et un art qui est très très accessible. Tout le monde connaît la photo. C'est quelque chose qui est assez immédiat. Moi, je suis vraiment dans une photo quasi documentaire, très humaine, très réaliste. Je ne fais pas une photo qu'on pourrait qualifier de perché ou de très abstraite. Donc, la photo est connue de tous. Et c'est aussi pour ça que ça relie les générations. Par exemple, je fais un petit écart par rapport au sujet sur lequel on était, mais je coordonne et j'anime des projets entre lycéens et résidences seniors où je vais un peu briefer les lycéennes, c'est souvent des filles, sur comment on fait un bon portrait, c'est quoi le B à bas de la photo, comment on met à l'aise quelqu'un. Et ensuite, elles vont dans la résidence senior voisine Merci. traverse la rue, et les résidents volontaires se prêtent au jeu à se faire photographier. Et du coup, il y a des échanges qui se créent entre le lycée et la résidence senior qui ne se connaissaient pas, qui ne se parlaient pas. Ils sont ravis, les résidents, d'avoir de la jeunesse qui vient à eux, d'être sous le feu des projecteurs. Et souvent, les jeunes se disent, mais comment on parle à des personnes âgées ? Parce que souvent, leurs propres grands-parents ne sont pas aussi âgés que des non-ingénieurs. Oui. Et du coup, là, elles ont une excuse pour rentrer en contact avec. Et en plus, c'est avec leur smartphone. Donc en plus, moi, je leur donne des compétences sur comment faire des jolies photos avec leur smartphone. Après cette séance photo, je fais imprimer les portraits que les lycéennes ont réalisés. Il y a un vernissage soit au lycée, donc là, c'est les personnes âgées qui viennent. Et il y a aussi un échange des jeux, des brises glaces. Et en fait, là aussi, c'est incroyable ce que permet la photo.
- Speaker #1
Et ça, c'est-à-dire que c'est direct, clair, net ? Tout le monde comprend, quel que soit l'âge. Alors qu'un autre art, si on faisait de l'art abstrait,
- Speaker #0
ce ne serait peut-être pas accessible à tous. Après, il en faut aussi pour tous les goûts. Il y a aussi des personnes en EHPAD ou des personnes âgées aussi à domicile qui sont très esthètes et qui adorent l'art et qui acquittent des ateliers de la sculpture, du collage, du dessin. Ça peut aussi complètement correspondre. et là encore une fois c'est être force de proposition de ne pas imposer puis les gens peuvent venir piocher
- Speaker #1
Mais n'empêche que je ne vois pas un art abstrait relier aussi facilement les générations des lycéens et des non-ingénieurs.
- Speaker #0
Il faut beaucoup de pédagogie.
- Speaker #1
Donc, ça me semble juste incroyable qu'aussi facilement un outil puisse faire le lien entre toutes ces générations-là et faire sortir les résidents de l'EHPAD pour aller au lycée et vice-versa, ça me semble juste incroyable.
- Speaker #0
Il faut que le séquençage soit bien pensé, qu'il y ait des consignes strictes. Il y a quand même du travail derrière. Évidemment. Mais non, je suis d'accord avec toi, je te rejoins. La photo, c'est vraiment quelque chose qui parle au plus grand nombre.
- Speaker #1
C'est incroyable. Est-ce qu'on peut maintenant parler de tes portraits, de tes photos favorites ? Est-ce qu'on peut partager avec les auditeurs, même si on est avec la voix, quelques portraits ? Moi, j'en ai plusieurs en tête. Est-ce que toi, tu as une idée de ta photo favorite ?
- Speaker #0
Ma photo favorite ? J'aime bien dire que c'est la photo que je prendrai demain. Je ne veux pas que rester enterrinée sur une photo déjà faite. Je veux me laisser tout le champ des possibles. Mais sinon, j'ai dans mon cœur un portrait que j'ai fait de ma grand-mère il y a, je pense, 15 ou 20 ans. où elle a ses cheveux longs, magnifiques, très simples, très sobles, le regard vers mon objectif. Et celui-là, il m'émeut encore, il est en grand dans mon bureau et c'est un des portraits fondateurs qui fait aussi écho à ma grand-mère qui m'a tant inspirée. Sinon, pour continuer avec ma grand-mère, il y a une photo que j'aime beaucoup, que j'ai faite d'elle, mais du coup, là plus sur sa fin de vie, où elle est assise sur un banc et en face d'elle, il y a un jeune homme. qui est assis dans un fauteuil roulant. Et en fait, on ne sait pas s'ils ont échangé de place, si c'est de base le jeune homme qui est en fauteuil. Et en tout cas, ils sont en train de se regarder et on sent qu'ils sont en train d'avoir une conversation profonde et animée. Et j'aime bien que les deux générations sont à égalité, à la même hauteur, en train d'échanger. Et voilà, cette photo, elle m'émeut beaucoup parce que... C'est ce que j'espère d'une société plus inclusive où on peut discuter, on peut créer les conditions de rencontre entre les générations. Et puis peut-être à côté des photos qu'on vient de décrire, partager des projets photos dont les restitutions m'ont beaucoup marquée. Ça va être tous les expositions photos ou des collages photos de rue, mais qu'on a pu faire sur l'espace public. Et de remettre en lumière... les personnes âgées dans l'espace public, leur redonner une place dans la société. Et donc là, par exemple, pour un centre social en Morienne, des grands portraits colorés où il y a une émotion différente par portrait sur les grilles d'une école dans la rue principale, ça, c'était très fort. Je pense aussi à un projet fait à Bordeaux, dans le centre-ville de Bordeaux, avec un EHPAD, où... On a découpé, on a fait imprimer en grand format les portraits des résidents, que les résidents ont découpés et qu'on a été encollés dans la rue. J'ai vu. Ouais, sur les murs. Et du coup, les résidents étaient genre, mais on a le droit de faire ça ? Ils étaient très excités de faire aussi quelque chose qu'ils n'ont, pour la plupart, jamais fait de leur vie. Et comme c'était dans la rue, en fait, il y a des jeunes qui s'arrêtaient. On a fini sur Instagram en disant, mais vous avez vu les vieux, qu'est-ce qu'ils font ? Ils font des trucs de jeunes. Et voilà, et c'était aussi, la directrice ensuite a reçu par mail des messages de passants qui prenaient le temps d'aller taper l'adresse de l'EHPAD, envoyer le mail et tout, pour dire, mais merci en fait, ça nous change, on marche dans cette rue et ça nous égait le quotidien. Merci, quoi. Et donc moi, j'aime bien tous ces projets qui sortent un petit peu de l'ordinaire et qui remettent les vieux sur la place du village ou dans la rue, dans l'espace public. Là aussi, je me dis, j'ai fait mon travail.
- Speaker #1
Oui, tellement. tellement joliment d'ailleurs. Moi, il y a une photo que j'aime beaucoup que je t'ai montrée. C'était la... J'allais dire la jeune femme. Mais pour de vrai, j'allais dire la jeune femme parce qu'au fait, elle a un sourire intemporel. Donc, c'est une femme âgée qui savoure une tasse de thé. Elle est habillée en rouge ou en rose. Un sourire, mais lumineux. Un regard et les marques du temps sur son visage qui racontent sa vie entière. Et c'est... C'était une photo empreinte de grande douceur, un simple instant de calme. Tu vois, il n'y avait rien de particulier. Et ça s'est transformé en un moment de présence et de grande humanité. Je l'adore. C'était mon portrait sourire qui me donne de la joie au cœur.
- Speaker #0
et je peux juste te dire dans quel contexte ça a été prise c'est une photo que j'ai réalisée pour Bistroberta d'Antoine Gérard et juste un très rapide mot Bistroberta ils aident ils accompagnent les EHPAD à installer des bistros dans les EHPAD donc à remettre de la vie aussi dans les EHPAD et ils m'ont confié la mise à jour de leur photothèque pour aussi parce que ça n'existe pas va chercher Bistro EHPAD sur une banque d'images américaine ça n'existe pas C'est dans ce cadre-là qu'on a fait cette photo-là, Bistroberta dans un EHPAD de Lyon.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a des projets dont tu voudrais parler, dont tu n'as pas parlé ? Et puis surtout, après, j'ai envie de connaître tes rêves.
- Speaker #0
Oula ! Non, écoute, là, on a beaucoup parlé de mes projets tournés vers les personnes âgées, mais j'ai aussi une petite chronique que je fais sur LinkedIn qui s'appelle « L'histoire derrière le portrait » . et où je mets en lumière plein de personnes de tout âge, de tout horizon, qui s'engagent à leur manière pour un mieux vieillir en France, que ce soit à titre professionnel, bénévole, citoyen, artistique. Et avec ça, j'espère pouvoir montrer, alors c'est très ambitieux à tous les Français, qu'en fait, on n'a pas besoin d'être spécialiste, gériatre, ou d'avoir un diplôme médico-social. pour faire quelque chose pour une société plus inclusive pour tous les âges. Et moi, ça me réconforte, ça me donne beaucoup d'espoir de voir qu'en fait, il y a plein de compétences ou de champs. En fait, vous pouvez trouver avec vous, qu'est-ce qui vous fait vibrer vos passions, vos diplômes, une manière de vous engager, de faire quelque chose pour qu'on vieillisse mieux en France.
- Speaker #1
Donne-moi des exemples.
- Speaker #0
Oh bah ! Du concret ! Il y a des gens, on va dire des gens... un peu connus. Par exemple, je pense au médecin ingériêtre Bertrand Fougère où hier j'ai fait le portrait d'Astah Mouchnik qui est directrice d'un service d'aide à domicile à Paris. Mais je pense aussi à Héloïse qui est chargée de prévention santé et qui, dans les territoires, organise des ateliers de prévention pour les plus de 60 ans qui fait un travail extraordinaire. Je pense aussi à une aide à domicile. Je pense aussi à... à une autrice comédienne qui fait des spectacles pour parler de la maladie d'Alzheimer autrement et qu'on puisse en rire mais sensibiliser.
- Speaker #1
Comment sont représentés les portraits de l'histoire derrière le portrait ?
- Speaker #0
Du coup, mon process de travail sur ça, c'est que je fais un entretien avec la personne, un interview sur son parcours. Ce qui m'intéresse vraiment, ce n'est pas faire la promotion de son activité, c'est qu'est-ce qui l'a motivée, comment elle en est arrivée à ce qu'elle fait aujourd'hui pour le mieux vieillir en France. et grâce à cet échange, ça va me donner un petit peu d'inspiration, des idées et je fais aussi en fonction du lieu dans lequel on se trouve. Souvent, ça peut être un lieu symbolique, là où tout a commencé ou son nouveau bureau qui symbolise 10-15 ans de trajectoire et puis je vais voir si on met quelques petits accessoires, comment on fait un clin d'œil et ensuite, une fois que j'ai ce portrait, moi dans mon article, je partage le parcours de la personne et je fais le lien avec comment j'ai construit la photo, pourquoi j'ai fait ce choix de cadrage, cette choix de composition, pourquoi il y a ça. Peut-être la dominante des couleurs va avoir une signification. Et donc, je décorticote un peu, je détricote et je vous donne un peu accès aux coulisses de la photo dans, moi, ma manière de penser en tant que photographe portraitiste.
- Speaker #1
Magnifique, magnifique. Je sens le côté narratif de l'image. J'ai tout le storytelling que peut raconter un simple portrait.
- Speaker #0
J'essaye, j'essaye.
- Speaker #1
Et alors, est-ce que du coup, il y a un peu de narration comme même qui accompagne la photo ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Je pense aux réseaux sociaux, par exemple.
- Speaker #0
Oui, complètement. Et puis même moi, c'est vrai que je ne l'ai pas dit, mais dans les projets photo que je fais, que ce soit pour des campagnes de sensibilisation, des EHPAD, mais aussi des départements, des CCAS, j'écris aussi beaucoup. Je reste une littéraire dans l'âme. J'adore écrire. Et pour moi, il y a vraiment un dispositif qui se complète entre le texte, la légende. et la photo. Ça vient donner plus de contexte, plus de profondeur, je trouve, à la photo, même si on dit qu'une bonne photo vaut mille mots. Mais du coup, grâce aux petits mots que je rajoute, peut-être ça en vaudra deux mille. Mais pour moi, c'est très important de pouvoir donner plus d'accroche pour plus de narration parce que je pense vraiment que c'est quand on raconte des histoires qu'on peut plus toucher les cœurs et en touchant les cœurs, il y aura du changement derrière parce que si on est touché, on se met en action. C'est moi ce que je crois.
- Speaker #1
C'est sûr même. C'est un bon moteur, c'est un bon moteur. Mais non, mais du coup, ça me fait rêver parce que j'ai toujours eu en tête de prendre en photo les gens avec qui je travaille. des brancardiers, des infirmières, des aides-soignantes, que je vois à l'œuvre et dont j'admire profondément l'engagement. Et des fois, je me dis, je me vois rêver à les prendre en photo et les mettre en valeur dans mon établissement. Et on devrait tous faire ça, au fait, essayer d'exposer un peu mieux les forces vives, les forces vives derrière ces métiers, les métiers humains. Et voilà, c'est tout. J'avais envie de dire ça.
- Speaker #0
Tu fais bien parce que c'est en se projetant plus aussi dans ce que vit l'autre, quel est son quotidien, qu'en fait, on réalise plein de choses aussi.
- Speaker #1
Donc, les établissements peuvent te contacter ?
- Speaker #0
Toute personne qui a un projet avec le grand âge, les métiers de l'accompagnement, les proches aidants, des projets de sensibilisation, de communication, peuvent me contacter un peu partout en France.
- Speaker #1
Voilà, donc il y a bien sûr tes compétences techniques, mais c'est surtout ta sensibilité, tes connaissances et toute l'expertise que tu as acquis dans ce domaine-là qui vont faire la différence.
- Speaker #0
La différence d'avoir la bonne posture avec des personnes âgées, parfois des personnes vulnérables quand on est en unité Alzheimer. Et oui, c'est mon expérience. où tous ces récits, tous ces témoignages que j'ai récoltés au fil des années de personnes qui sont dans le dur de les danses, dans le dur de la pathologie, et puis juste dans le vieillissement et la vie, qui font que je différencie et que je suis alignée avec ce que je fais aujourd'hui.
- Speaker #1
Oui, il y a juste une citation qui était importante, et donc du coup, j'ai envie qu'on la cite.
- Speaker #0
Dis-moi.
- Speaker #1
C'est celle d'Agnès Barda qui dit « Il n'y a qu'un seul âge vivant » . Je trouve ça fort, donc impossible de ne pas la citer. Elle te représente.
- Speaker #0
Complètement. Ça serait une super belle conclusion de dire qu'il n'y a qu'un seul âge, vivante, Agnès Varda. Et restons ça, cultivons ça. Et si on fait passer ce message sur le vieillissement, pour reboucler avec ce que tu as dit en introduction, le vieillissement sera sûrement un petit peu plus désirable ou beaucoup moins craint. Et tous les possibles restent ouverts.
- Speaker #1
Merci. infiniment Mathilde Marquet.
- Speaker #0
Merci à toi, Imane, l'artiste, photographe Photilde.
- Speaker #1
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