Speaker #0Du camion, on nous appelle par nos noms, et je me souviens même qu'ils sont incapables de le prononcer. Vrandine, Christophe, ils déforment, forcément, avec leur accent allemand. Alors là, on entre dans le camp d'Arcad Belsen, et on nous met dans une baraque, tous ensemble, il y a des Hollandais, et il y a des enfants. Et ces enfants viennent, ils essaient de parler avec nous, mais c'est pareil, on n'arrive pas à se comprendre. Par contre, quand la soupe est distribuée, nous on la gouge, on trouve ça tellement mauvais qu'on n'en veut pas. On a apporté des vivres dans nos valises. Les enfants, le lendemain, se précipitent et prennent la soupe. Et le lendemain... On a changé d'avis et on la mange la soupe. Là, c'est plus rien d'autre. J'irai à l'appel, on distribuera la soupe. Maman sera nommée chef de baraque par les copines. Je ne sais pas, il y a une autorité, quelque chose qui émane d'elle qui fait qu'elle est toujours nommée chef de baraque, jusqu'au bout. Il y a une chose qui nous surprend, c'est que dans les baraques, il y a des charlis à trois étages, alors que jusque-là en France, on a toujours eu des charlis à deux étages. Ça doit faire environ 70 cm, et là on est deux. Et comme nous, on a droit à un petit bagage, toujours pareil, on met la valise au bout du lit avec les pieds dessus. Et je crois me souvenir qu'on a droit à une couverture pour deux. Au fur et à mesure que les alliés approchent, les Allemands vident les camps. Et les déportés, on les envoie autre part, plus loin de l'endroit où on se bat. Et on les envoie entre autres où ? À Bergen. Donc le camp va devenir trop petit. Je me souviens d'une chose, une fois, de l'autre côté du barbelé, il y a tout un tas de femmes qui viennent d'arriver, et elles ont le crâne rasé, ce que nous on n'a pas. Et elles ont des vêtements à rayures, ce que nous on n'a pas. Et au miracle, il y en a une parmi nous qui reconnaît sa sœur. Et là, je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais la sœur, on a réussi à la faire passer avec nous, à lui enlever son costume à rayures, et lui donner ce qu'on avait. Et elle a réussi à rester avec nous. Le quotidien c'est d'avoir faim de plus en plus. C'est même ce qui va devenir l'unique pensée, avoir faim. Manger, pouvoir manger. Parce qu'évidemment avec l'apport de tous ces gens-là, il y a de moins en moins à manger. Je me souviens que je disais à maman, maman j'ai faim ! Je voulais qu'elle comprenne bien que j'avais faim. Comme si elle n'avait pas compris. Le matin, on avait un jus, c'était fait avec des gulands, je crois. Mais comme c'était tiède, on le prenait parce que ça faisait du bien. À midi, on avait la soupe de rizabaga, de temps en temps, un tout petit morceau de chien, paraît-il. Et puis le soir, on avait de nouveau une soupe, et parfois... Un tout petit morceau de margarine, une toute petite tranche de saucisson, après on n'en aura plus. Le pain, je me souviens que le pain, on le mesure avec un centimètre, et maman le coupe avec un couteau, qu'on appellera le couteau fétiche, parce qu'elle est partie de France avec ce couteau. Et ce couteau, il se trouve au musée du camp de Bergen-Belsen maintenant. Et le pain, on le mesure. Et on a 2 cm de pain par jour, mais plus tard, ça sera 2 cm par semaine, je crois. Quand vous voyez un camp comme Ravennebruck, où il n'y a que des jeunes femmes en pleine force, sans leurs enfants, évidemment qu'elles peuvent s'entraider facilement. Mais nous, ce sont les femmes et les enfants. Il y a moins de solidarité parce que mon enfant n'aborde. Alors il y en a quand même, la preuve c'est que il y a parmi nous des enfants dont la mère n'est pas là. Alors là oui, il y a de la solidarité. Celles qui n'ont pas d'enfant, prennent des enfants qui n'ont pas de mère. Un enfant doit toujours jouer. Avec n'importe quoi, mais il joue. Nous on a des jeux, pas des jeux d'enfants déportés. On compte les morts. Les morts étaient empilés comme des bûches. Alors on les compte. Moi j'en ai 12. Ah, moi j'en ai 15. Donc t'as gagné. T'as joué comme un autre. Faut bien s'amuser. Le premier mort qui m'a marqué, il faut retourner en arrière, c'est à Drancy. C'était un type qui s'était pendu pour ne pas partir en déportation. Et je suis rentré dedans. Là, j'ai vraiment eu un choc. Alors, pour retourner à Bergen, il y avait des morts partout. Ben, Bergen, c'est pas... Il n'y a pas ce qu'il faut, il n'y a qu'un seul four cramatoire. Donc on ne peut pas les brûler tous. Oui, j'étais pas très loin. On le voyait puisque on voyait la charrette aux morts qui transportait les morts jusqu'au four. Et puis on a eu l'épidémie du typhus. Alors là aussi ça fait mourir plein de gens. Alors du coup, ils font creuser des grands trous, des charniers, et là on met les morts dans les charniers. Enfin, il y en a quand même dans le camp et il y en a partout. On les enjambe. C'est une invasion de mort. Gardez cette dignité, je ne peux pas répondre. L'hygiène, je me souviens qu'il y avait des femmes qui souffraient de tout, je pense, et que maman leur disait, perdez votre jus du matin, c'est tiède, et si vous le mettez là, ça vous fera du bien. Elle avait raison, ça leur faisait du bien. On a eu une douche le jour de l'arrivée, ça c'est systématique, ça c'est parce qu'ils avaient peur des microbes, et puis c'est tout. Alors nous, on a eu une douche à la fin de notre incarcération à Bergen, et là on n'a jamais su pourquoi. Et c'est une douche qui s'est passée la nuit. Qu'est-ce que j'ai eu peur ? Là j'étais sûr que c'était la fin. Non, c'était une vraie douche. Vous savez, traverser le camp la nuit, sans savoir où on va, ce qui va vous arriver, on a peur. Alors il y avait des commandos, des commandos pas du tout du tout durs, comme dans les autres camps. Entre autres, il y avait un des commandos de récupération d'uniformes. Quand les soldats allemands avaient été blessés, les uniformes avaient eu du sang, donc on récupérait des morceaux. Il y a eu un commando de récupération de bottes. Ah oui, il y avait aussi un commando de cocons. Il fallait les faire des cocons. Et vous voyez là, l'esprit humain est toujours formidable. Il y avait des femmes qui ont récupéré quelques cocons. Elles en faisaient des petits animaux, des petits colliers. Dommage qu'on n'ait pas gardé tout ça. Bon, maman, je savais bien que ce qui l'a fait tenir, c'était l'idée de papa. Alors ça, elle a toujours pensé à lui. La preuve, c'est que quand elle a eu son tifus, celle qu'elle a cru qu'elle allait mourir, elle m'a dit, si tu ne ressources pas papa, tu lui diras que j'ai tenu que pour lui.