Speaker #0Fragments de pédagogie Épisode 1 L'IA en pédagogie, ce qu'elle déplace dans l'évaluation Quand on parle d'intelligence artificielle en pédagogie, on parle souvent d'outils, de promesses ou de menaces. Mais on parle rarement de ce que ça change très concrètement dans le travail quotidien des enseignants, des formateurs, et notamment dans l'évaluation. Quand j'ai commencé à enseigner, je pensais que les devoirs écrits me permettrait vraiment de voir ce que les étudiants avaient compris, comment ils s'appropriaient à un sujet, où ils en étaient dans leurs réflexions, de mettre en valeur leurs apprentissages, de faire un point sur leur rapport au savoir. Bien sûr, l'évaluation n'a jamais été simple, mais il y avait une forme de contrat implicite. Le texte rendu, c'était leur travail. Imparfait parfois, maladroit souvent, mais identifiable. Alors, oui, parfois j'avais un doute. Je me demandais si l'un des parents n'avait pas mis sa touche personnelle. Mais dans l'ensemble, c'était l'apprenant qui écrivait. Aujourd'hui, ce contrat est fragilisé. Je corrige des devoirs très bien écrits, structurés, argumentés. Mais je ne sais pas toujours bien identifier qui a réellement travaillé. Et le problème, ce n'est pas la triche. Le problème, c'est le doute. Ce flottement permanent au moment de corriger. L'IA ne pose pas un problème technique. Elle pose un problème pédagogique. Elle rend visible quelque chose qui était déjà fragile. Notre manière d'évaluer le travail écrit. Ce qu'elle déplace, ce n'est pas seulement la production du texte, c'est la relation de confiance entre l'enseignant et l'apprenant, entre le formateur et l'apprenant. Corriger devient parfois étrange. Je corrige un texte, mais je ne sais plus ce que j'évalue exactement. Des compétences ? Une compréhension ? Une capacité à bien formuler une consigne dans une IA ? Un prompt ? Alors... J'ai tenté un déplacement pédagogique. À un moment, je me suis demandé s'il était vraiment pertinent de lutter frontalement contre l'IA. Interdire, contrôler, soupçonner, c'est épuisant. Et ça n'apprend pas grand-chose, à vrai dire. Alors j'ai essayé autre chose. Je demande désormais à mes étudiants de passer le sujet dans une IA, de le lire, de lire la réponse produite, puis d'écrire leur propre devoir. Et enfin de comparer. Ce que je leur demande, ce n'est pas d'éviter l'IA. mais de montrer en quoi leurs textes apportent quelque chose de plus. Alors, ce qui change pour les étudiants, et pour moi, eh bien, c'est un renversement. Ce renversement, il change beaucoup de choses. Pour les étudiants, d'abord, ils découvrent que l'IA produit souvent des textes corrects, mais plats. Ou des textes avec hallucinations. Sans point de vue. Sans engagement réel. Et surtout, ils comprennent Ce que veut dire apporter une valeur ajoutée, une nuance, un exemple personnel, une prise de position ? Et pour moi, enseignante, ça change aussi le regard. Je n'évalue plus exactement un texte contre l'IA, j'évalue une capacité à penser avec, et parfois contre, ce qu'elle propose. En conclusion, ce que je propose ici, c'est de replacer l'IA à sa juste place. L'IA n'est ni une solution miracle, ni une menace en soi. Elle devient problématique quand elle est utilisée pour éviter le travail. Mais elle peut devenir un véritable objet pédagogique lorsqu'on l'intègre dans un contrat d'apprentissage, dans LE contrat d'apprentissage que nous avons entre l'apprenant et nous. La vraie question n'est donc pas comment empêcher l'IA, mais comment redonner du sens au travail demandé et à l'évaluation. En réalité, cette démarche que j'ai mise en place ne vise pas à apprendre aux étudiants à mieux utiliser l'intelligence artificielle. Elles visent autre chose. Elles visent à les aider à développer un esprit critique, à comprendre qu'un texte, même bien écrit, n'est jamais neutre. Qu'ils portent toujours des choix, des angles, des limites. En leur demandant de comparer leur production à celle générée par une IA, je ne leur demande pas d'être meilleurs que la machine. Je leur demande d'être conscients de ce qu'ils font quand ils écrivent. Ce que j'évalue finalement, c'est pas... Un usage de l'IA met une capacité à prendre du recul, à questionner une réponse, à reformuler un point de vue. Et peut-être que l'enjeu pédagogique majeur aujourd'hui, ce n'est pas d'apprendre à travailler avec ou sans l'IA, mais d'apprendre à penser face à elle. C'est dans cette perspective que s'inscrit ma démarche pédagogique. Une éducation à l'esprit critique, située, concrète et ancrée.