Speaker #0Fragments de pédagogie, épisode 5. Pourquoi certains cours nous marquent toute notre vie ? Il y a des cours dont je ne me souviens absolument pas. Je sais que j'y étais, je sais que je les ai validés. J'ai probablement pris des notes, lu des textes, passé une évaluation. Mais aujourd'hui, je serais bien incapable de vous dire ce qui s'y est passé. Et puis il y en a d'autres. Des cours dont je me souviens plus de 20 ans après. Pas forcément du contenu. Mais d'une personne, d'une phrase, d'une façon de nous regarder, d'une ambiance, d'un moment, c'est assez étrange finalement. Parce que lorsque nous préparons un cours, nous réfléchissons beaucoup aux objectifs pédagogiques, aux compétences, aux contenus à transmettre. Mais 20 ans plus tard, ce n'est pas forcément de cela dont se souvient l'apprenant. Moi, il y a un cours dont je me souviens particulièrement. Nous sommes en 2002, je viens de rentrer à l'université de Paris VIII. Et c'est un détail important. Je ne suis pas une étudiante qui arrive du lycée, non. Je reprends mes études. Ce qui veut dire que j'ai déjà une vie professionnelle, une expérience, une identité construite ailleurs. Et j'arrive à l'université avec tout ça. Et bien évidemment, avec ma valise de doute. Est-ce que je vais être à ma place ? Est-ce que je vais y arriver ? Et... Comment je vais être évaluée ? Mon premier cours est un EC d'accueil. Et la première enseignante que je rencontre s'appelle Sophie Boniface. Cette rencontre m'a tellement marquée qu'elle est même citée dans ma thèse. Elle nous explique que nous pouvons rendre nos fiches de lecture immédiatement, si elles sont terminées, ou attendre. Et surtout, elle nous dit quelque chose de très simple. Elle les corrigera au fur et à mesure, et elle nous aidera à les améliorer si nécessaire. Voilà. Rien de spectaculaire, et pourtant, plus de 20 ans après, je m'en souviens. Pourquoi ? Parce qu'à ce moment-là, elle ne s'est pas contentée de nous expliquer comment valider un enseignement. Elle nous a rassurées. Elle a transformé l'évaluation en possibilité d'apprendre. Et elle nous a donné le droit de ne pas savoir tout de suite. Et surtout, elle nous a considérées. Par la suite, elle nous a proposé un tour de table. Chacun devait raconter son parcours. Et tout à coup, nos parcours, parfois atypiques, qui pouvaient être vécues comme faiblesse en entrant à l'université, devenaient une richesse pour le groupe. Nos expériences avaient une valeur, nos histoires avaient une valeur, nous avions une valeur. À l'époque, évidemment, je ne me suis pas dit, tiens, je suis en train de vivre un moment pédagogique qui influencera toute ma pratique d'enseignante. On ne vit pas les moments comme ça. On les comprend souvent après. Et c'est précisément ce qui m'a intéressée quelques années plus tard lorsque j'ai travaillé dans ma thèse sur ce que j'appelle les moments pédagogiques. Un moment, ce n'est pas simplement un instant, c'est quelque chose qui prend une épaisseur particulière dans notre histoire. Puis d'autres expériences viennent s'y accrocher. Et un jour, parfois, des années plus tard, nous comprenons. Ah, c'est là, c'est là que quelque chose a commencé. Dans ma tête, j'écris une phrase que je trouve finalement assez juste encore aujourd'hui. Se former, c'est donner forme et signification à ses moments. Et c'est exactement ce qui s'est passé avec ce premier cours. Parce que des années plus tard, lorsque je suis devenue enseignante à mon tour, j'ai compris quelque chose. J'avais repris une partie de la posture de Sophie Boniface. Pas son cours, pas ses fiches de lecture, sa posture. Cette manière de considérer que l'apprenant arrive avec une histoire. Qu'il ne faut pas forcément effacer cette histoire pour apprendre. Qu'on peut au contraire partir d'elle. Et c'est peut-être cela l'explication. Pourquoi certains enseignants restent avec nous toute notre vie. Ils ne nous ont pas seulement transmis quelque chose. Ils ont modifié quelque chose dans notre manière de nous percevoir. Et parfois, dans notre manière d'agir. C'est là que la notion de moment pédagogique devient intéressante. Janus Korchak pensait déjà qu'il existait des moments particuliers féconds dans la relation éducative. Mais ces moments ne se décrètent pas. On ne peut pas écrire dans une fiche de préparation 10h32, moment pédagogique dont l'étudiant se souviendra pendant 20 ans. Évidemment que non. Les moments, le moment, surgit dans la relation, dans un regard, dans une parole, dans une situation parfois minuscule. Et l'enseignant ne sait même pas. nécessairement qu'il vient de produire quelque chose d'important. C'est peut-être même l'apprenant qui, des années plus tard, donnera à cet instant son statut de moment. Et cela change un peu notre manière de penser l'enseignement. Parce que finalement, qu'est-ce que nous transmettons ? Des connaissances bien sûr, des méthodes, des concepts. Mais nous transmettons aussi une manière d'être au savoir, un rapport au savoir. Une manière d'autoriser l'autre, une manière de lui dire, tu peux entrer ici, tu as ta place. Ce que tu as vécu peut devenir une ressource pour penser. Et lorsque je regarde mon propre parcours, je m'aperçois que ce sont souvent ces choses-là qui sont restées. Je me souviens de Sophie Boniface, de Patrice Ville et de ses dispositifs d'autogestion, de Rémi Hesse et de cette relation intellectuelle qui allait progressivement transformer mon rapport à la recherche. Je me souviens de Georges Lapassade. Je me souviens de personnes, de situations, de discussions et tous ces moments passés en dehors des salles de cours, notamment avec les Irréductibles ou encore mon comparse de toujours, Augustin Moutoilet, et beaucoup moins des objectifs pédagogiques qui figuraient probablement sur les maquettes. Ce qui reste finalement, ce sont des traces. Et ces traces continuent parfois à travailler très longtemps en nous. C'est d'ailleurs peut-être pour cela que je me suis intéressée au journal pédagogique. Sûrement même. Parce qu'écrire permet justement de conserver ces petites choses qui deviendront peut-être importantes. Une phrase, une hésitation, une rencontre, une émotion, un moment banal en apparence. Et puis dix ans plus tard, vingt ans plus tard, on relit, on comprend. On comprend que quelque chose s'est joué là, s'est construit. Alors pourquoi certains cours nous restent-ils toute une vie ? Peut-être précisément parce que ce ne sont plus seulement des cours. Ils sont devenus des morceaux de notre histoire. et parfois même des morceaux de nous. Petit clin d'œil à l'interactionnisme symbolique. Et j'aime cette idée. Nous ne savons jamais vraiment ce qu'un apprenant emportera de notre cours. Peut-être un concept, peut-être une méthode, peut-être une phrase que nous avons prononcée sans y penser, ou simplement la sensation pendant quelques minutes d'avoir été regardée autrement. Et vingt ans plus tard, ce sera peut-être encore là. C'est aussi cela pour moi un fragment de pédagogie. Je vous donne rendez-vous dans le prochain épisode. Former des adultes, ce n'est pas remplir des têtes.