Speaker #0Fragments de pédagogie, épisode 3. Trois copies. IA hors notes IA. J'ai relu récemment des copies que mes étudiants m'avaient rendues il y a quelques temps. Et il y a une phrase qui m'est revenue. Une phrase d'Alain Touraine, que j'aime beaucoup. En 78, il disait que le travail critique oblige à préciser le lieu d'où l'on parle. Et en relisant ces copies, je me suis dit, mais c'est exactement ce que je leur demande. Enfin, je ne l'avais pas formulé comme ça, bien évidemment. J'enseigne en troisième année de licence sciences de l'éducation à l'IED de Paris 8. Le cours s'appelle « Technologie et médias pour l'éducation et la formation » . On y parle de l'histoire des technologies éducatives, d'Internet, de multimédia, d'enseignement à distance, mais surtout de ce que les technologies changent dans notre manière d'apprendre et d'enseigner. Et quand l'IA est arrivée, je me suis demandé « qu'est-ce que j'en fais ? » dans mon évaluation. Faire comme si elle n'existait pas, l'interdire, essayer de savoir qui va l'utiliser. Alors bien évidemment qu'il y a des IA qui permettent de tracer, mais elles ne sont pas encore tout à fait stables et en tout cas tout à fait fiables. Et puis, dans l'absolu, j'en avais pas envie en fait. Alors j'ai fait exactement l'inverse. Je les ai obligées à utiliser l'IA. L'idée, c'était de partir de leur autobiographie numérique. Je leur demandais d'abord de raconter leur propre histoire avec le numérique, leurs premiers ordinateurs, Internet, le téléphone, les réseaux sociaux, mais aussi la place prise progressivement par le numérique dans leur scolarité, leurs études, la vie professionnelle, leurs relations avec les autres. Puis, à partir de cette autobiographie, je leur demandais de discuter l'omniprésence du numérique dans la relation éducative. en choisissant les dimensions qui leur semblaient pertinentes, la dimension pédagogique, sociétale, professionnelle, identitaire. Mais ce n'était que la première partie du travail. Ensuite, je leur demandais de prendre exactement cette question, l'omniprésence du numérique dans la relation éducative, et de la poser à une IA. Le but était de conserver sa réponse et de la mettre intégralement en annexe. Puis, ils devaient revenir à leur autobiographie numérique, reprendre leur propre parcours et montrer à travers celui-ci comment le numérique avait effectivement pris place dans leur relation à l'éducation, aux apprentissages, au travail, aux autres. Et enfin, venait la partie qui m'intéresse probablement le plus, la confrontation. Je leur demandais de reprendre la réponse produite par l'IA et de l'analyser. Qu'est-ce qu'elle avait apporté ? Était-elle intéressante ? Complète ? Incomplète ? Quels étaient les avantages de l'IA, ses inconvénients ? Et surtout, je terminais la consigne par cette question. Quelle est votre valeur ajoutée ? A l'époque, c'était cette question qui m'intéressait. Aujourd'hui, je crois que j'en vois une autre derrière elle. Parce que ma manière de penser vient aussi de mon parcours de chercheuse. Mon corpus théorique est très marqué par l'analyse institutionnelle, l'ethnométhodologie, la sociologie. Et finalement, beaucoup des auteurs qui m'ont accompagnée tournent autour... d'une même question. D'où parlons-nous ? Chez Garfinkel, le sens dépend de la situation dans laquelle il est produit. Goffman nous montre combien nous interprétons les situations à travers des cadres. Gérard Altab interroge la place qui est assignée au chercheur dans ce qu'il observe. Bourdieu parle, lui, de réflexivité, de la nécessité d'objectiver sa propre position. Donna Haraway ira jusqu'à contester l'idée même d'un regard qui pourrait venir de nulle part. Les savoirs sont situés. Et puis il y a Touraine, préciser le lieu d'où l'on parle. Et finalement, je crois que c'est exactement ce que je cherche dans une copie. Pas seulement ce que vous savez, mais d'où vous le savez. Comment est-ce que vous entrez dans les processus d'apprentissage ? Et c'est là que mes trois copies deviennent intéressantes. Dans la première, une étudiante décide d'aller plus loin que ma consigne. Elle demande à l'IA des références. Puis elle les vérifie. Et elle écrit qu'elle n'en retrouve que 4 sur les 10 proposés. Quand je relis ça aujourd'hui, je souris. Parce que voilà, elle ne croit pas à la machine. Elle vérifie, elle cherche, elle met en doute. Et là, je la vois. Je vois l'étudiante derrière la réponse. Dans la deuxième copie, je lis autre chose. L'étudiant reconnaît que l'IA a pensé à une dimension qu'il n'avait pas réfléchie. la formation des enseignants en numérique. Donc l'IA lui apporte quelque chose. Mais ensuite il écrit ma valeur ajoutée Et cette phrase pour moi est essentielle, parce qu'il vient de préciser le lieu d'où il parle. Il ne parle pas simplement des élèves, il parle depuis son expérience avec eux. Lya peut parler de pédagogie, elle peut parler des élèves, elle peut même parler de l'expérience. Mais elle n'a jamais été dans cette classe, elle n'a jamais vu cet élève ne pas comprendre. L'IA peut parler de l'expérience, mais lui, il parle depuis l'expérience. Et puis la troisième copie. L'étudiante compare son autobiographie à la réponse de l'IA. Elle reconnaît son efficacité, sa rapidité, sa capacité à rassembler des informations, mais elle trouve aussi sa réponse impersonnelle. Impersonnelle. Ouais. Je trouve ce mot incroyablement intéressant. Parce que son propre texte parle de pédagogie, bien sûr. mais aussi de son identité, de sa vie professionnelle, de la société, de son histoire avec le numérique. Et tout d'un coup, la différence devient visible. Lya peut parler du numérique, elle parle depuis son histoire avec le numérique. Et peut-être que c'est ça, ce que je n'avais pas complètement compris lorsque j'ai imaginé cette évaluation. Je pensais leur demander quelle est votre valeur ajoutée par rapport à Lya. Aujourd'hui, je formulerai peut-être la question autrement. D'où parlez-vous ? Qu'est-ce que votre histoire, votre expérience, votre positionnement vous permettent de voir que l'IA ne voit pas ? Parce qu'un savoir n'est jamais simplement une accumulation d'informations. Il est situé, incarné, mis en relation avec une expérience. Et peut-être que l'arrivée de l'IA nous oblige justement à revenir à cela. Pas à demander aux étudiants de battre l'IA, mais à leur demander de faire... ce que l'IA ne peut pas faire à leur place, se situer. Et finalement, peut-être que c'est cela ce que je recherche derrière une copie. Pas seulement, est-ce que vous avez compris ? Mais aussi, où êtes-vous, vous, dans ce que je suis en train de lire ? Et ça, ça change beaucoup de choses dans ma manière d'évaluer. Dans le quatrième épisode de Fragments de Pédagogie, je vous invite à découvrir ce que pensent les étudiants de l'IA, de l'évaluation, mais aussi de ma façon d'enseigner.