Speaker #0Fragments de pédagogie, épisode 2, évaluer, mais évaluer quoi ? J'enseigne à distance depuis 2006. J'ai commencé en licence sciences de l'éducation, puis en 2009 en licence de psychologie. En 20 ans, enseigner à distance a énormément changé. Au début, la relation avec les apprenants était essentiellement asynchrone. Il y avait les ressources déposées sur la plateforme, les forums, les mails. Et les étudiants travaillaient de leur côté, posaient leurs questions et je leur répondais. Mais nous n'étions pas forcément là au même moment. Et surtout, toute la relation pédagogique passait presque uniquement par l'écrit. On pouvait suivre un étudiant pendant toute une année sans jamais entendre sa voix. Et il pouvait suivre notre enseignement sans jamais vraiment entendre la nôtre. C'était presque une relation comme Celles qu'on peut construire avec un auteur On lit quelqu'un, on apprend à connaître, à reconnaître sa manière de penser à travers ses mots Mais la relation reste sur un fil ténu, le fil de l'écrit Et puis sont arrivés les Ausha, et là, tout le monde était connecté en même temps Parfois plus d'une centaine d'étudiants Il fallait lire, répondre, suivre les échanges, ne perdre personne Pendant une heure, je tapais, À la fin, mes doigts fumaient. Mais quelque chose avait changé. L'écrit devenait conversation. Et puis sont venues les visioconférences. Et là, la relation pédagogique s'est encore transformée. On pouvait enfin se parler, s'entendre, se voir. Et cette évolution me touchait particulièrement. Parce que la question du sens traverse depuis longtemps mon travail. Le sens comme direction. Le sens herméneutique. la compréhension, mais aussi les sens au pluriel, voir, entendre, percevoir. Dans mon travail autour du journal, je revenais souvent sur cette question. Comment faire entrer les sens dans une expérience d'apprentissage ? Comment raconter ce que l'on voit, ce que l'on entend, ce que l'on ressent ? Et avec les visioconférences, quelque chose devenait possible. Les sens commençaient à se reconnecter, une voix. Une intonation, une hésitation, un sourire, un silence. Tout cela entrait enfin dans la relation pédagogique. Et cela me faisait penser à une phrase de Janus Korchak. La fièvre, l'atout. Les vomissements sont pour le médecin ce que le sourire, la larme, les joues rouges sont pour l'éducateur. Il n'y a pas de symptômes sans signification. Ce que Janus Korchak nous rappelle, C'est que dans la relation pédagogique, il n'y a pas seulement les mots, il y a aussi les signes. Tout ce que nous percevons de l'autre. Et pendant longtemps, à distance, une partie de ces signes nous échappait. La visioconférence a changé cela. La relation s'est épaissie. L'apprenant n'était plus seulement un nom au-dessus d'un message sur un forum. Et moi, je n'étais plus seulement celle qui écrivait le cours et qui les évaluait. Nous percevions un peu plus la personne derrière les mots. Et c'est aussi à partir de là que ma manière de penser l'évaluation a évolué. Pendant les visioconférences, j'ai commencé à discuter avec les apprenants de leur modalité d'évaluation. Et ce dispositif, je ne l'ai pas construit seul. Il s'est élaboré progressivement, en partie avec les générations d'apprenants qui se sont succédées. Aujourd'hui, ils peuvent choisir entre plusieurs formes de travaux. Un journal, une histoire de vie, un sujet de recherche, une note de lecture, un commentaire de texte, une synthèse. Ou encore un travail autour d'un pédagogue. Il y a un cadre, mais à l'intérieur de ce cadre, il y a du choix. Et ce choix est essentiel pour moi. Quand un apprenant me demande qu'est-ce que je dois choisir, je lui réponds toujours à peu près la même chose. Choisissez quelque chose qui vous intéresse, quelque chose qui vous donne envie, parce que le plaisir et le sens comptent. Mais je leur dis aussi autre chose. Au début du cours, je propose une vidéo autour de la zone de confort. Je leur demande d'essayer d'en sortir. De partir de quelque chose qui leur parle, oui, mais de ne pas rester exactement là où ils sont déjà. D'aller chercher autre chose, une idée, un auteur, une expérience, un point de vue qu'ils ne connaissent pas encore. En résumé, partir de soi, mais aller au-delà de ses propres frontières. C'est finalement cela que j'essaie de provoquer avec l'évaluation. Pas seulement produire un devoir, mais créer un déplacement. faire en sorte qu'à la fin du travail l'apprenant ne soit plus exactement au même endroit qu'au début. Et puis... L'intelligence artificielle générative est arrivée. Et là, quelque chose change encore. Parce que cette fois, la technologie ne transforme plus seulement la manière de communiquer ou d'accéder au savoir. Elle peut entrer directement avec ce que je dois évaluer. Elle peut chercher, organiser, reformuler, argumenter, écrire, se substituer. Et si mon objectif était simplement d'obtenir un devoir bien structuré, ce ne serait finalement pas un problème. Une IA, c'est très bien le faire. Mais ce n'est pas ce que je recherche. Ce que je recherche, c'est le chemin, le déplacement, le sens que l'apprenant a construit. Et une copie me permet-elle encore de le voir ? Ces derniers temps, c'est une question qui est devenue très concrète. Dans l'épisode suivant, je vous propose de regarder trois travaux. Bien évidemment, ils seront anonymisés. Mais en relisant ces trois travaux, une question s'est imposée. Est-ce que l'intelligence artificielle a accompagné le voyage, ou est-ce qu'elle l'a fait à la place de l'apprenant ? C'est de ces trois copies que je vous parlerai dans le prochain fragment de pédagogie.