Jean Van HemelrijckCe qui est bien dans cette présentation c'est que la conférence est donnée donc le travail est fait. C'est un sujet que j'aurais pas dû proposer à... à Sandrine parce qu'en fait il est beaucoup trop vaste pour une modeste conférence d'un psychologue fatigué qui est donc vieux, selon les concepts de Sandrine, puisque malgré mon âge, je suis encore professeur. Je disais beaucoup trop vaste parce que je ne sais pas comment l'appréhender clairement. Il est dans ma vie depuis toujours. Cette question de la désobéissance, elle est dans ma vie depuis toujours à cause de la folie de mes parents. J'adore mes parents, ils m'ont donné beaucoup d'amour, mais ils étaient fous mes parents. Ils étaient rescapés de tout ce que la Seconde Guerre mondiale avait commis comme erreur. Et mes parents, au sortir de la guerre, voulaient que la vie soit ce qu'elle n'avait pas été pendant quelques années pour eux. Donc ils ont mis en scène un rapport au monde qui était fondamentalement farfelu. Mes parents étaient farfelus. Ma mère estimait que la Belgique lui devait... son incarcération dans un camp. Et donc elle avait notamment décidé que, vu que la Belgique était endettée à son égard, elle ne paierait jamais plus le tram, le train ou le bus, estimant que c'était une juste restribution en partie de ce qui lui arrivait. Naturellement l'état belge a dans les trams, les bus et les trains mis des contrôleurs qui régulièrement tombaient sur ma mère et qui après la rencontre avec ma mère entamaient une psychothérapie. post-traumatique. Ma mère avait une poitrine extrêmement abondante qu'elle aimait dévoiler. Avant le push-up, elle avait inventé un système qui consistait à éborgner toute personne dans un rapport de quelques mètres. Et lorsqu'un contrôleur de train venait lui demander son ticket, il lui demandait « Pourquoi vous regardez mes seins ? » . Alors le type disait « Mais non, si, si, j'ai bien vu et comme on sait que les... » « Contrôleurs de train sont des éjaculateurs précoces, c'est dangereux pour vous. » Le type ne savait plus quoi faire ou alors elle disait « Mais au secours, au viol ! Il veut me sauter dessus ! » Donc le type ne savait pas quoi faire et partait en courant. Mon père était bien plus farfelu que ma mère. Et donc j'ai grandi avec ces deux barjots. Mais ces deux barjots voulaient que j'aie une éducation éclectique. Si mon père était communiste et ma mère anarchiste, ils voulaient que j'aie une éducation complexe. Donc je suis flamand. Ils m'avaient mis dans un collège flamand tenu par les frères Barnabé. Les Barnabites, c'est comme ça qu'on les appelle. Ça aide quand on a 4 ans mais après c'est dur. « Considère que les jésuites, c'est des tapettes d'extrême-gauche, donc c'est vous dire la rigueur et la dureté dans laquelle j'ai grandi. » Mon père voulait que j'aie une éducation complexe. Le samedi, quand je rentrais de ma semaine d'internat chez ces tortionnaires catholiques, j'allais aux jeunesses communistes pro-cubaines toute la journée du samedi. Et le dimanche matin, un dimanche sur deux, j'allais à Anvers étudier la Torah, de manière à avoir une connaissance du monde complexe. Ma tête n'était qu'une marmelade. Parce que comment passer des frères Barnabé à Fidel Castro ? À 14 ans, j'avais lu le Capital. J'avais rien compris, mais j'avais lu le Capital. J'étais vraiment soumis à cette folie ambiante qui me plaisait, mais qui me désorientait profondément. Petit garçon, j'avais des problèmes pulmonaires et on m'envoyait chez une tante éloignée qui vivait au fond des Ardennes, de manière à ce que je respite le bon air. pour un peu m'aérer ces poumons fatigués. Et cette grande tante était une bigote absolue. J'y allais l'été, j'y allais l'hiver. Et l'hiver, pour moi, était une période de torture absolue. Le matin, vers 6 heures, elle me réveillait, je mettais une culotte courte et nous partions dans un froid absolu à l'église qui se trouvait dans le village d'à côté, à 4 kilomètres à pied. Nous prenions un petit chemin de campagne. qui était fleurie en été par des genêts. Mais en hiver, la neige se posait sur ces genêts, ses branches obstruaient le passage, et moi, de ma culotte courte, je devais passer le premier, et donc déléger le terrain pour ma tante. Et nous allions à la messe, on arrivait à 6h30. Le prêtre ressemblait à ma tante, c'était des véritables tortionnaires, et je devais m'installer à côté de ma tante, se lever, s'asseoir au gré de... de la messe, et le prêtre m'avait expliqué qu'il y avait des lignes au sol et que mes deux pieds devaient être posés sur les lignes. Et ma grand-mère vérifiait, ma tante pardon, vérifiait quand j'arrivais à l'église que mes deux pieds étaient bien positionnés. Et mon seul jeu durant cette messe qui n'en finissait pas était de légèrement décaler mon pied. Je désobéissais du haut de mes quatre ans, de mes cinq ans, de mes six ans. Je me suis même autorisé une fois à péter, silencieusement, mais néanmoins. Et c'est là que j'ai commencé donc dans cette église à réfléchir la désobéissance. Là je viens de vous définir la désobéissance. Ce n'est pas un acte d'opposition, ce n'est pas un acte d'agression. C'est beaucoup plus compliqué la désobéissance. On confond souvent l'opposition et la désobéissance. La désobéissance c'est ce petit geste de décalage. Mon pied droit qui progressivement s'éloigne de cette ligne et que je décale. Pas de manière outrancière, pas en tapant du pied pour attirer le regard de ma tante en lui disant « je m'oppose à toi » , non. Un geste qui était un tout petit geste de différenciation. La désobéissance c'est cela. Ce n'est pas un acte qui consiste à aller contre, c'est quelque chose que l'on fait avec soi. Quand un enfant vient au monde, son corps ne lui appartient pas. Il est dans la parole et le geste des adultes qui veillent sur lui. C'est très délicat à la conférence parce que je suis ébloui et je ne sais pas du tout si vous dormez ou si vous êtes là. Donc je n'ai pas de visage et c'est très délicat quand on fait une conférence de ne pas avoir un poisson. Ah merci, je vois les visages. Quand vous donnez une conférence, vous cherchez quelqu'un dans la salle qui est votre poisson rouge. Un poisson rouge, c'est... Vous savez qu'en Chine, j'ai vécu un moment là-bas. il y a des tremblements de terre et quand il y a un tremblement de terre on ne sait pas le prévoir sauf que tous les chinois ont un poisson rouge qui se met à tourner comme un fou dans son bocal un petit quart d'heure avant le tremblement de terre ce n'est pas dangereux un tremblement de terre ce qui est dangereux c'est la maison qui est au dessus de vous donc là-bas vous sortez avec votre poisson rouge quand vous donnez une conférence vous cherchez dans la salle quelqu'un qui vous sert de référentiel à un moment vous le voyez baver ou bailler plutôt donc ça veut dire que que vous avez commencé à perdre la salle. C'est plus grave quand vous le voyez bailler et qu'il regarde sa montre, là ça veut dire qu'il s'ennuie. Là où c'est grave, c'est quand il secoue sa montre et qu'il regarde celui du voisin parce qu'il pense vraiment que la sienne est arrêtée tellement c'est long. Donc merci de m'avoir rendu un peu de lumière. Donc la désobéissance est quelque chose qui renvoie à ce moment premier de notre vie où nous venons au monde et nous sommes portés par le geste et la parole de ceux qui veillent sur nous. Ils vont nous appareiller, mais au départ on n'est pas doué. Un enfant quand il naît, il est d'une telle immaturité qu'il ne sait pas s'occuper de lui. On sait très bien qu'épistémologiquement, épigénétiquement, l'enfant naît en grand état d'immaturité parce que la femme et l'homme se sont relevés et que la femme ne peut pas porter en elle un bébé au-delà de 9 mois, il ne passerait plus. Et donc il naît profondément immature, ce qui va lui permettre d'être un être de transmission, on va pouvoir lui raconter des choses, il va devenir un être de culture grâce au fait qu'il va naître dans un univers où on va lui apprendre à parler. Enfance ça veut dire « infants » . qui ne parle pas et dans un premier temps les adultes qui sont autour de lui veillent sur lui, l'habille, le soigne, le nourrisse, l'hydrate et veillent sur lui. Et l'histoire d'un enfant va être cette lente appropriation de son corps dans trois registres différents. Vous savez que nous avons trois formes d'intimité, trois manières de nous différencier de l'environnement. On a une première intimité qu'on connaît tous qui est l'intimité psychique qui consiste à penser à l'intérieur de soi. Quand vous êtes dans les bras de votre compagnon et qu'il vous dit à quoi tu penses, alors que vous êtes en train de penser à la vendeuse que vous avez croisée tout à l'heure, qui vous a séduit et que vous avez envie d'aller la retrouver, vous dites « je pensais au travail » . C'est ce qui permet de mentir. C'est une forme de désobéissance. Première intimité, c'est ce qui se passe à l'intérieur de moi. La deuxième intimité, c'est mon corps. C'est mon corps dans tout ce qu'il est. Et la troisième intimité qui est la plus méconnue, c'est l'intimité comportementale. C'est de faire les choses... à sa manière. Un enfant, quand il vient au monde, n'a aucune intimité. Sa parole, il ne l'a pas puisque le verbe n'est pas son outil. Il a les larmes et les cris pour exprimer son désarroi. Son corps n'est pas animé par son intention mais il est nourri et caressé et cajolé ou autre chose ou maltraité par celui qui s'occupe de lui. Et il ne fait rien à sa manière. Il tente bien sûr par ses cris, ses gestuels, de nous dire des choses. Et l'histoire d'un enfant n'est jamais que la lente appropriation du corps. Cette lente manière de devenir le propriétaire de son corps, de se singulariser. Vous savez quand un enfant met au monde, il y a un paradoxe qui l'accompagne. On va regarder cet enfant et on va lui dire qu'il est banal. La première chose qu'on fait avec un enfant c'est qu'on le banalise. On lui dit je vois bien que tu ressembles à ton père, à ta mère, à ton grand-père. Tu es comme les corbiaux, je vais utiliser ce mot là. puisque je suis invité par madame Corbiot, donc la première fois qu'un enfant Corbiot est né et qu'on a regardé ce petit Corbiot, on a dit tiens bah oui il a les oreilles des Corbiots, il a la manière de bouger les doigts de pied des Corbiots, c'est un Corbiot. Donc il est comme, on le ressemble et on le fait ressembler. Et peu importe cette ressemblance qu'elle soit vraie ou fausse, elle est. On va lui donner un nom de famille, on lui dit que c'est un Corbiot comme tous les Corbiots. Après, on le singularise. On lui dit « Oui, mais tu t'appelles Sandrine » . Et ça, il n'y a qu'une Sandrine. Donc elle est comme et pas comme. Elle ressemble et elle est singulière. C'est le paradoxe de notre arrivée au surterre. Nous sommes des êtres de banalité et d'exception. Et on n'arrive jamais à résoudre ce problème. Nous sommes banals à notre manière. Nous sommes comme tout le monde de manière singulière. Ou nous sommes singuliers comme tout le monde. C'est une phrase paradoxale. comment est-ce qu'on peut être singulier et banal ? Et toute notre vie est une lente promenade entre ces deux extrêmes, où à certains moments on peut s'asseoir dans une salle parmi d'autres et être comme tous les autres participants d'une conférence. Et en même temps, vous avez votre singularité qui ne disparaît pas pour autant et en certains cas vous pouvez vous retrouver dans la position dans laquelle je suis seul face à vous, singulier, dans ce moment de conférence. Mais petit à petit l'enfant... au travers de son évolution, va désobéir. Et par là, s'approprier son corps. Et c'est ça qui est important. La désobéissance est un geste d'appropriation, pas un geste d'opposition. Ne confondez pas. On a beaucoup écrit sur l'enfant qui dit non, qui s'oppose, qui marque sa différence, qui vient se cogner. Bien sûr, c'est important. Ça fait partie du jeu relationnel. Celui-là va convoquer plutôt la déception. Vous savez que s'opposer, c'est se promener du côté de la déception. Si je m'oppose à mon parent, est-ce qu'il va être déçu de moi ? Est-ce qu'il va me décevoir ? Est-ce que je vais me décevoir ? Et donc l'opposition, c'est cette promenade-là. La famille étant cette matrice un peu expérientielle dans laquelle on peut s'opposer sans perdre la relation, dans la majorité des cas. N'oublions pas que, dans ce que je vous ai dit sur l'appareillage du même et du différent, ça n'a rien à voir avec le biologique. Ça a à voir avec le relationnel. Un de mes grands amis est burundais. C'est un Burundais tout couleur. Les Burundais tout couleur, ils sont noirs totalement. J'ai vécu pendant huit ans, j'ai coté avec lui donc je peux vous dire qu'il est noir partout. Les yeux, les mains, le zizi, tout le reste, tout est noir. L'intérieur des mains à Lukaku il a les mains blanches, lui il a les mains noires. C'est un tout couleur qui n'a qu'une couleur. Il est petit, il est calipige et il a épousé une japonaise jaune. qui comme toutes les japonaises joue du violon. Parce qu'on dit toujours que l'accouchement d'un enfant suisse est délicat parce qu'il faut faire passer les skis, que l'accouchement d'une femme hollandaise c'est difficile parce qu'il faut faire passer le vélo, mais l'accouchement d'un japonais est difficile, il ne faut pas passer le violon. Et donc ces deux amis ont voulu faire un bébé et la tuyauterie n'a pas répondu et ils n'ont pas eu de bébé. Ça ne marchait pas. Ils ont fait plein d'examens, tous les deux ils sont un peu défaillants au niveau... de la transmission. Et donc ils ont décidé d'adopter un enfant. Ils ont adopté un petit enfant belge, Roux. C'est mon fiole dont je suis fan. Aujourd'hui il a 14 ans, il est déjà beaucoup plus grand que son père et sa mère. Et il est roux. C'est assez cocasse parce que quand vous mettez un roux au soleil, il devient rouge. Donc il a un papa noir, une maman jaune et lui il est rouge, ça fait drapeau belge. Et ce garçon qui est blanc, roux et rouge, ressemble à son père. La question ne se pose pas. Quand vous les voyez marcher, quand vous les voyez rire, ils sont semblables. Donc la ressemblance n'est absolument pas de l'ordre du génétique. Elle est de l'ordre de relationnel. Nous sommes des êtres qui appartenons à un groupe et par lequel nous allons ressembler, mais par la construction, par la relation, par le lien. Et l'opposition consiste à tester ce lien, à venir le mettre à l'épreuve pour voir si je suis décevant, est-ce que mon parent m'aime encore ? Si mon parent me déçoit, est-ce que je l'aime encore ? Et si je me déçois, est-ce que je m'aime encore ? Cette question-là, c'est la question de l'opposition. La question de la désobéissance, elle est plus subtile. Elle vient dire comment je m'approprie mon corps, comment je deviens moi en quelque sorte. Première désobéissance qu'on connaît, c'est le mensonge bien sûr. Au début un enfant ment très mal, après il se spécialise. Et il devient efficace et on croit les mensonges de nos enfants. Alors, je ne sais pas si je suis dans un endroit où ce genre de choses peuvent être dites, mais le mensonge est très, très, très utile pour le développement psychique d'un enfant. Quand il ment et qu'il y arrive, il fait une expérience qui est extraordinaire. Si vous regardez comment nous faisons avec un enfant, lorsqu'il lui arrive quelque chose, le parent qui est à côté vient auprès de cet enfant et lui dit « Je vais t'expliquer ce qui t'arrive » . Vous avez un enfant de 5 ans qui, durant la nuit, fait un cauchemar. Le parent entend son enfant pleurer, descend auprès de lui et dit à cet enfant « T'es fatigué, t'as passé une après-midi avec ma belle-mère, je comprends. T'as regardé un film quelconque, t'as mal passé la soirée, t'as mangé quelque chose de trop lourd. » Et donc ton cauchemar, il est relié à ça. C'est un acte banal. Mais réfléchissez 30 secondes à la portée de cette banalité. D'abord, on dit à cet enfant « Tu vois, ce qui t'arrive là, c'est ce qui arrive aux hommes. T'es un petit homme parmi les autres. Et les petits hommes, quand ils passent une soirée ou un truc difficile, la nuit est plus difficile. Tous les petits hommes, ils ont ça. T'es un homme parmi les autres. T'es banal. Et ce qui t'arrive là, moi, qui t'aime et qui te connais, je vois à travers toi. Et c'est ça qui t'arrive. » Et l'enfant a l'impression que quelque part, on peut le nommer, on peut lui expliquer, on peut déposer à l'intérieur de lui un appareillage Quand on est un parent banal, on va avec son enfant chez le médecin, on l'accompagne et on dépose des mots. Chaque jour, on l'appareille et il va pouvoir, fort de cela, rencontrer le monde, cogner le monde et se débrouiller dans le monde par l'appareillage qu'il reçoit. Et un jour, il ment et on le croit. Et là, l'expérience de l'enfant est grandiose. Il découvre que ce qui se passe à l'intérieur de lui, l'autre n'y a pas accès. Tout à coup, il peut commencer à penser des choses à l'intérieur de lui et le parent qui est en face de lui n'est pas du tout capable de s'approprier cette idée. Elle est à l'intérieur de lui, fait ses découvertes. Et tout le parcours adolescentaire de l'enfant, de l'adolescent, du jeune adulte va être de désobéir afin de s'approprier son corps. Cette appropriation qui fait que je m'appartiens. C'est bien sûr... très illusoire et un peu romantique. Mais cette idée de nous appartenir est une chose importante qui est mise très à mal aujourd'hui par la modernité, les réseaux sociaux et tout ce que cela peut avoir comme effet désastreux sur cette appartenance parce que, nous y reviendrons, mais la notion d'appartenance à soi, d'avoir l'impression d'avoir une intériorité, d'avoir ses propres idées, d'avoir son propre corps, d'avoir sa manière à soi, de s'occuper de soi et du monde. C'est toute l'histoire de cette appropriation. L'enfant, il se lance dans l'aventure en se disant voilà ça c'est mon idée à moi, c'est ma manière à moi. Et donc on connaît tous ces épisodes où un enfant va vouloir s'habiller à sa manière. On ne doit jamais confier la décoration d'une maison à un jeune enfant parce que c'est toujours catastrophique. Parce qu'il va tenter des choses à sa manière. Ce n'est pas évident, mais donc la désobéissance, c'est ce petit pas de côté que je faisais dans l'Église pour ne pas être complètement emprisé par ces temps de bigotes et ce prêtre maltraitant. Ce qui est une tautologie, vous le savez. Et donc l'idée était de m'approprier par ce petit mouvement du pied l'idée que je n'étais pas totalement à eux, mais un peu à moi. Et ce « un peu à moi » me faisait du bien, me permettait de me sentir dégagé. Alors le mot « dégagé » est un mot qui naturellement convoque la désobéissance. Étymologiquement, « dégagé » , ça veut dire sortir de ses gages. Deuxième élément de la désobéissance, c'est que toute vie est construite sur un paradigme que vous connaissez qui est « je donne, vous m'acceptez et vous me rendez » . Dans une famille, les enfants sont endettés à l'égard de leurs parents. Nous sommes endettés à l'égard de nos parents et nous ne pourrons jamais leur rendre ce qu'ils nous ont donné. Ils nous ont mis au monde et nous sommes engagés. Nous avons des gages, une dette. Alors on va essayer de rembourser cette dette. Et les familles, ce sont des tissus d'endettement très complexes. C'est la deuxième expérience de désobéissance à laquelle j'ai assisté dans ma vie. J'ai un ami d'enfance. On a appris à marcher ensemble. Il s'appelle Joseph. Ce n'est pas sa faute. Alors tout le monde l'appelle Joe, il s'appelle Joseph. Joseph est un garçon que j'adore et que je déteste puisque cet idiot a toujours été premier classe, ce qui fait que je ne l'ai jamais été. Un jour, j'ai eu 100% à l'école et le salaud a fait 101. Donc j'ai toujours été deuxième de classe à cause de Joseph. C'est mon ami de toujours, Joseph. Il est dans ma vie depuis toujours. normalement il devait venir ce soir mais comme je dis que par les lui c'est enfoui c'est le parent de mes enfants c'est un homme absolument adorable et joseph il a toujours fait 100% dans tout quand tu prends un livre de mathématiques vous le mettez en main et vous le rend et le lendemain il fait lintero sans avoir lu il fait 20 sur 20 vous travaillez pendant six mois et vous faites 12 sur 20 joseph est comme ça joseph il est homosexuel on l'a découvert à barcelone à cause de moi j'étais un colloque à barcelone il m'a accompagné et un de mes copains me dit on irait pas voir le quartier gay à barcelone pour ok on est parti voir le quartier gay donc c'est pénible en fait il faut prendre un train pendant 20 minutes enfin c'est long pour aller voir des Des hommes en tenue sexy dans des petites boîtes en verre avec des néons. C'est la même chose qu'à la gare du Nord de Bruxelles, sauf que c'est des hommes avec des tout petits shorts et beaucoup de muscles, même à des endroits où je ne savais pas qu'on pouvait avoir des muscles. Et puis on a fait la rue, on est descendu la rue, puis on est remonté la route, c'est un peu misérable. Mais j'ai bien vu que Joseph n'était pas à l'aise, il n'était pas bien. Et puis le lendemain, il m'a dit « Écoute, je ne suis vraiment pas bien parce qu'au bout de la rue, j'étais en érection. » Et c'est comme ça que Joseph a découvert son... son attirance pour l'homosexualité. Il a un papa notaire Joseph, un grand-père notaire, un arrière-grand-père notaire, un arrière-arrière-grand-père notaire, c'est une maladie sexuellement transmissible. Joseph s'est l'aîné, il devait devenir notaire. Et donc il est rentré à l'université pour faire le droit. Il a mis 9 ans à faire le droit. Je crois que pour finir, il a eu son diplôme parce que l'université ne... pouvaient plus supporter de le voir. Et donc un jour il est rentré chez lui, il a dit à son père « Voilà, j'ai mon diplôme d'avocat, de juriste, mais je ne veux pas faire ça. Je veux être dans le monde de l'hôtellerie. Je veux aller à Lausanne, étudier l'hôtellerie à Lausanne. » Et là, il a réussi l'hôtellerie, la grande hôtellerie. Toujours en étant premier de classe, c'était son habitude. En réussissant brillamment. Et maintenant, Joseph vit à New York. Il vit avec un homme absolument adorable qui travaille à l'Opéra. Et il dirige un des plus grands hôtels de luxe. Quand je vais à Londres, je dors dans une suite. C'était intéressant de voir cet homme qui s'est autorisé à se dégager. À se dégager de l'endettement. Dans sa famille, on ne lui a pas dit « On aimerait » . que tu fasses notaire. Il devait faire notaire, il ne s'appartenait pas. Il appartenait à la famille, au projet familial et on lui avait dit voilà tu es sur terre pour reprendre le notariat de ton père comme ton père a repris le notariat de celui-ci et ainsi de suite. Il ne voulait pas mais il ne pouvait pas. Alors il a fait le droit en souffrant. Je vous dis que je suis une grande connaissance en droit parce que je l'ai fait répéter inlassablement ses cours À certains moments, je crois que c'est moi qui aurais dû passer les examens parce que j'étais plus doué que lui pour ça. Il était prisonnier de cette famille. Et donc la désobéissance est un geste d'appropriation de son corps, mais de sa vie. Ce par quoi on s'autorise à penser par soi-même et à se dégager. Il y a beaucoup de mots qui convoquent une réflexion sur la désobéissance. Après, vous avez devant vous tous les jours... inlassablement ce que le monde a inventé pour réprimer la désobéissance. On a deux modèles très emblématiques. D'un côté, c'est Poutine avec les amputations langagières. Vous savez que dans son pays, on ne peut pas dire guerre. On doit dire opération spéciale. C'est une œuvre qui rappelle peut-être un livre que vous avez lu qui s'appelle... LTI, Lingua Terti Imperi, la langue du Troisième Empire. C'est un linguiste allemand, Victor Klemperer, qui est prisonnier. Il est juif. Il est marié avec une Allemande. Il a abandonné le judaïsme. Il s'est converti au protestantisme. Hitler arrive au pouvoir. Et dans un premier temps, on ne déporte pas les Juifs mariés avec des femmes de sang pur. Il est marié avec une femme allemande qui ne veut pas divorcer malgré les pressions qui sont faites sur elle. Elle reste la femme de son mari, et comme il est marié avec une Allemande de sang pur, on ne peut pas le déporter. Il est professeur de linguistique à l'université de Dresde. Il est reconnu dans le monde entier pour ses travaux. Mais il est bien sûr démis de ses fonctions, et il devient manœuvre dans une usine. Il va vivre deux années entières de souffrance, humiliée, battue par le nazisme. Mais il va tenir en désobéissant. Alors comment il fait ? Il ne fait pas un acte d'opposition, il ne met pas de bombe. Non, il regarde le régime nazi comme un territoire d'expérience et il écrit. Il écrit sur la perversion du langage, il fait son métier de linguiste. Il regarde comment la langue allemande, sous l'emprise du nazisme, se modifie, se pervertit, se corrompt. Et il décrit avec une minutie d'amateur d'insectes, comment chaque mot... devient un mot banni ou un mot autorisé. Il regarde comment le mot héroïsme devient un mot extraordinairement important de la langue allemande, comment le sacrifice devient un mot extraordinairement important, comment la pitié est un mot banni. Il désobéit, il note et sa femme fait passer en douce les notes qu'il a chez un ami sûr. Et à la fin de la guerre quand tout à coup les dernières heures arrivent et qu'il est question de déporter y compris les juifs mariés avec une allemande, sa femme,
Sandrine Corbiauqui est une femme de caractère, lui arrache l'étoile jaune. Elle s'autorise à désobéir au diktat. Et ce livre est absolument époustouflant parce qu'il met en scène ce que j'essaye de vous dire. La désobéissance, c'est ce geste par lequel je m'approprie mon corps, je m'approprie ma pensée, je m'approprie ma gestuelle. Alors, est-ce qu'on est véritablement propriétaire de son corps, de ses gestes et de sa pensée ? Évidemment que c'est une illusion romantique. Mais néanmoins, cette notion... Comment pourrais-je faire un choix si je ne suis pas propriétaire de mon âme, de mon corps et de mon geste ? Ou du moins d'en avoir l'illusion. Donc l'opposition est un acte où je me cogne au monde. Je vais contre le monde. La désobéissance est quelque chose qui nous concerne plus nous-mêmes. Et ça c'est un est extraordinairement important, surtout dans cette modernité. Il y a deux ou trois choses dont je voulais parler pour illustrer ce propos. Le premier, c'est un travail sur ce qu'on appelle l'inouï. Étymologiquement, inouï, ce qui n'est pas entendu. Alors je voudrais faire avec vous une toute petite expérience. Imaginez qu'il est 5 heures du matin. Vous êtes sur la plage, à Ostende ou ailleurs, sur la plage. Le sable est encore légèrement humide de la dernière marée. Vous êtes assis sur ce sable, un peu humide encore. Il ne fait pas encore suffisamment clair que pour que vous puissiez voir la mer... Mais il y a un dessin un peu confus au loin qui apparaît. Vous entendez les vagues qui se fracassent sur le plage, vous entendez le vent, vous entendez les mouettes, vous sentez les embruns. Alors deux solutions s'offrent à vous. Vous pouvez dire c'est la mer, le sable, la plage d'Ostende, les mouettes, le vent. Vous pouvez nommer les choses. En nommant les choses... Vous utilisez un filet pour ne pas être démordé par tout ce qui vous arrive. Les émotions qui pourraient être suscitées, le débordement qui pourrait être suscité, vous vous protégez en nommant les choses. Alors je vais parler comme un psy, en les définissant. Intéressant le mot définition. Dans définir, il y a finir. Vous arrêtez quelque chose. C'est la mer. Vous pourriez décider de ne pas faire cela. Vous pourriez désobéir à ce dictat du Verbe et vous laisser porter par ce que vous ressentez, ce que vous vivez, ce que vous sentez. Vous laissez emporter. C'est dangereux bien sûr. C'est dangereux parce qu'on ne sait pas où ça nous emmène. Quand j'utilise un mot pour nommer une chose, qu'est-ce que je suis en train de faire ? Je suis en train de peut-être utiliser un mot qui va me protéger de ce débordement mais en même temps... Je ne me laisse pas surprendre. Le mot, est-ce que j'utilise comme une bouée pour ne pas tomber ? Comme une balise pour me guider ? Mais est-ce que le mot n'impose pas son thème ? Me dit ce qu'il a envie que je sache et me coupe de ce que peut-être moi je pourrais avoir comme idée ? Le mot est une imposition d'un thème. Ça définit le monde. Ça arrête le monde. Alors je suis psychologue. Mon métier, c'est de rencontrer des gens qui ne vont pas toujours bien. Combien de fois dans mon métier, j'ai été en difficulté avec le fait que l'on nomme les choses. C'est un dépressif, c'est un psychotique, c'est un jeune suicideur. Moi, j'ai grandi en flamand et en anglais. En français, on dit que c'est. Vous avez probablement lu Victor Hugo. Et vous vous souvenez, dans Victor Hugo, il y a ce passage où Jean Valjean marche dans la campagne. Il fait froid, il a faim, il longe le mur d'une propriété, et il y a un arbre dont une branche, un pommier, dépasse le mur. Au bout de ce pommier, il y a trois pommes. Il a faim, Jean Valjean. Il prend les trois pommes, un gendarme le voit, le traite de voleur, il devient un bagnard, et il se retrouve en face de Javert. Javert, c'est l'incarnation du mal pour Victor Hugo. C'est un homme qui définit et qui va dire « bannir un jour, bannir toujours » . Nous sommes assignés à résidence. Et cette assignation à résidence, c'est cet enfermement dans des choses qui sont certaines, prévisibles, anticipables. Les choses sont comme elles sont et resteront comme elles sont. Nous sommes assignés à quelque chose de défini. Le monde de la modernité avec la... Le virtuel nous emmène vers cela, nous emmène vers cela, vers ce que nous serions. Vous savez que les ordinateurs ont une mauvaise mémoire, c'est-à-dire qu'ils n'oublient pas. Avoir une bonne mémoire, c'est oublier. Les ordinateurs n'oublient pas. Je viens de le vivre, adolescent, enfin jeune adulte, quand j'étais à l'université, j'étais dans un groupe d'extrême gauche, de lélinistes, trotskistes, maoïstes. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, mais après avoir été au jeunesse pro-cubaine, la poursuite se faisait. Et j'ai vécu dans cette communauté pendant deux ans. C'est écrit quelque part, c'est bien loin de moi, je ne suis pas devenu un adepte de la N-VA, mais mes idées trots christianinistes, je les ai un peu révisitées. J'ai vieilli, j'ai lu d'autres choses et je me suis promené dans d'autres rivières, mais l'ordinateur se rappelle que j'ai été un leniste réellement. Trotsky, l'inéditiste. Un homme un jour faisant quelque chose va être marqué du seau de l'inoubliable. Il est assigné à résidence. Et c'est ça naturellement l'acte de désobéissance. C'est comment s'éloigner de cette nomination, de cette chose qui nous enferme et qui nous assigne. C'est important vous savez parce qu'en français comme le disait Victor Hugo, si vous faites un mensonge, vous êtes... Un menteur. Si vous faites un vol, vous êtes un menteur. Ce geste devient votre identité. Vous êtes assigné à une identité. Alors aujourd'hui, on voit bien en écoutant l'autre figure de proue de cet extrémisme qui nous arrive, c'est Trump. Trump, il y a trois choses qu'il fait. La première, c'est qu'il ment sans arrêt. Mais peu importe qu'on lui montre qu'il ment, il continue. Et il revendique même que le mensonge fait partie de sa liberté. Il pervertit fondamentalement puisque tout peut être dit et sans contraire. Il a même menti sur la nombre d'étages dans son immeuble à New York. Il va dire des insultes à chaque mot. Hillary Clinton c'est la crapule. La juge qui s'occupe de lui, de son dossier, c'est la vermine. Donc il agresse et il nous montre combien quelque part les choses s'arrêtent. Un tel est et c'est fini. Il ne sera jamais que cela. Vous vous rendez compte la brutalité que cela nous impose ? Faites attention, je vous surveille. Ne faites pas un geste de travers, ce geste va devenir votre identité et vous ne pourrez plus vous en défaire. Et la désobéissance vient de dire, non, non, le monde est complexe. Je ne suis pas que cela. Ce n'est pas parce qu'un jour j'ai volé une pomme que j'ai fait une bêtise que je suis. Et pourtant, dans le travail que je fais, dans le travail de mes collègues psy, combien de fois ne sommes-nous pas assignés à faire cela ? Je ne sais pas si vous vous souvenez de cette gentille madame qui s'appelle Maggie DeBloch, qui a littéralement assassiné les psychologues. Donc, je vous dirai du mal de cette femme. J'ai un petit garçon en thérapie flamand qui fait une phobie et il fait une phobie des hippopotames, ce qui en soi, en Belgique, n'est pas une phobie ennuyeuse. Et il me dit « Attends, moi, je suis flamand, je pourrais tomber sur Maggie LeBloc » . Et donc, Maggie LeBloc a fait énormément de mal aux psys pour une raison relativement simple, c'est qu'elle a introduit… L'obligation de désigner les patients qu'un psy a par le DSM. C'est un livre qui est en fait un recueil d'une multitude de comportements. Et donc, quand vous avez une pathologie quelconque, la dépression par exemple, vous avez 28 comportements décrits. Et le livre dit que si sur les 28, vous en avez 15, alors la personne est dépressive. Et donc c'est une monstruosité qui s'opère aujourd'hui dans tous les hôpitaux. Les patients, s'il est dépressif, on dit qu'il est D27. Il n'est plus dépressif, il est D27. Alors on va dans le DSM et on voit que le D27 c'est dépression. On peut avoir des variations, on peut avoir des dépressions avec des petites variantes hystériques. C'est un D27 plus 14B. Mais vous savez très bien que la dérive est grande parce que dépressif un jour, dépressif toujours. Hystérique un jour, hystérique toujours. C'est totalement oublié que la psychologie c'est pas ça. Quand quelqu'un déprime, c'est qu'il a de bonnes raisons de le faire. Ce n'est pas une identité, c'est un processus. Quand quelqu'un déprime, c'est une réponse intelligente à une souffrance à laquelle il est soumise. Il ne faut pas penser la psychiatrie ou la psychologie avec un référentiel médical. Un médecin essaie de trouver intelligemment la cause de quelque chose qui est en face de lui. Il est à la recherche d'un ou plusieurs éléments pour essayer de comprendre ce qui se passe. Un psy, c'est quelqu'un qui travaille sur le processus. Il ne travaille pas sur l'état. Quand quelqu'un déprime... Il se pose la question quelles sont les bonnes raisons de quelqu'un à déprimer. C'est une ressource, la dépression. Bien sûr, on peut s'y enfermer et on peut en souffrir, mais les hôpitaux psychiatriques sont remplis de personnes qui ne savent pas déprimer. Et donc, ils vont au bout de leur épuisement et ils craquent. La dépression, c'est le corps qui dit stop, plus possible. C'est une ressource, mais c'est un processus, ce n'est pas un état. Comment, en tant que professionnel, désobéir à cela ? Alors, à l'hôpital psychiatrique de Mons, où j'ai travaillé pendant une vingtaine d'années, avec l'ensemble des psychologues, nous avons décidé d'opérer à un axe de désobéissance. Dans le DSM, on ne sait plus à quel numéro on est aujourd'hui, 7 ou 8, pendant de nombreuses années, l'homosexualité est une pathologie psychiatrique. Et puis, devant la pression du monde... Ils ont supprimé l'homosexualité en 1989. Ils ont remplacé par l'hypersexualité sensible. Personne n'a jamais compris ce que c'était. Donc ils ont supprimé et ils ont mis à la place les frotteurs. Donc les frotteurs, c'est les hommes qui vont frotter leurs zizis contre les derrières des madames dans les transports en commun aux heures d'affluence. Je n'ai jamais de ma vie vu un frotteur. J'imagine bien... que quelques hommes doivent profiter de certaines protubérances fessières pour, dans les transports en commun, aux heures d'affluence. Parce que naturellement, si vous êtes seul dans le tram et qu'il vient se frotter contre vous, là c'est vrai, il y a un problème. Et quand il y a beaucoup de monde dans un ascenseur ou dans un tram, vous allez frotter votre zizi, ok, bon, ça doit arriver. Mais je n'ai jamais croisé ça dans la vie. Alors, l'ensemble de mes collègues et moi, pendant deux ans, nous avons hospitalisé à tour de bras des gens à l'hôpital psychiatrique de Mons avec le même symptôme frotteur. Si un jour, un chercheur fait une étude sur la psychopathologie en Belgique, il y aura un pic de psychiatrie étrange. C'est-à-dire que pendant deux ans, l'hôpital psychiatrique de Pumont a été envahi par une épidémie de frotteurs. Il faut savoir que c'est une pathologie masculine, mais la moitié de nos clients étaient des femmes, donc qui prenaient le même plaisir à se frotter, mais ils font un zizi pour se frotter. C'était un peu plus délicat. Une femme peut le faire, mais ça devient un peu complexe. Mais néanmoins, nous avons hospitalisé à tour de bras. Ce qui me rassure un peu, c'est-à-dire qu'au jamais personne de la région wallonne ne s'était mu du fait qu'il y ait tout à coup un pic de frotteurs dans l'hôpital. Parce qu'au fond, personne ne lit ça, mais un jour peut-être, avec l'efficacité du chat de Jipiti, de tout ça, peut-être qu'un jour cela va être comptabilisé. Et peut-être qu'un jour, tout sera dirigé par un ordinateur qui nous dira. C'est le rêve de Maggie LeBloc. Maggie LeBloc, elle a voulu... standardiser la souffrance humaine en disant voilà pour un deuil vous avez droit à sept semaines de dépression. Après c'est fini, si vous êtes encore mal on vous donne des médicaments et vous retournez au travail. Un jour il y a un homme qui a dit le monde est un monde illusoire, l'homme, la connaissance du monde pour un homme est une vaste illusion. L'homme croit que le monde a des saveurs, des couleurs, des... des odeurs, qu'il fait du bruit, qu'il est bon ou mauvais, tout ça n'est qu'illusion. Le monde est fait de formes et de figures, et la seule manière d'appréhender le monde, c'est la géométrie. Le reste est quantité négligeable. Cet homme, c'est Galilée. On se souvient qu'il a dit « mais pourtant elle tourne » , mais avant ça, il a véritablement attaqué la singularité de l'homme. Rejoint en ça par Descartes. Descartes, il regardait le monde en disant « voilà » . Il y a au monde des qualités premières et des qualités secondes. Les qualités premières sont mesurables, les qualités secondes ne sont pas mesurables. Il a laissé dans la langue française un mot important, l'indéchiffrable. L'indéchiffrable, ce qui ne peut pas être chiffré. Vous prenez une feuille de papier, vous en mesurez la hauteur, la largeur et l'épaisseur. Vous pouvez dire qu'elle mesure untel, qu'elle pèse autant et qu'elle a tel concentré de grains. Qualité première pour Descartes, c'est mesurable. Par contre, le plaisir que vous avez de voir ce papier en main, son odeur, sa texture, le plaisir que vous avez de le caresser ou d'écrire sur elle, quantité secondaire... Les qualités secondes ne sont pas chiffrables, elles ne nous intéressent pas. Et Descartes propose une arithmétique du monde où il faut s'écarter des qualités secondes. Vous imaginez ? C'est la perte de la subjectivité, c'est la perte de la singularité. Or le monde vers lequel on a est un monde qui va vers le chiffrable et qui omet l'indéchiffrable. Or moi je suis un psy, modeste psy, qui ne s'intéresse qu'à l'indéchiffrable. Quand quelqu'un vient dans mon bureau et qu'il me pose une question, je n'ai pas de réponse. C'est indéchiffrable. On va chercher ensemble, c'est de comprendre. Mais on n'est pas dans une catégorie, on est dans une errance et dans un processus. Et donc, je crois que la désobéissance, c'est aussi de se rendre compte que quelque part, ce monde dans lequel on nous propose de rentrer est un monde dans lequel le virtuel, qui a plein d'avantages, plein, plein, plein d'avantages... Je rentre du Japon et sans mon téléphone portable, j'y serais probablement encore parce que ça me servait de traducteur et de GPS. C'est merveilleux. Mais en même temps, il y a une expérience singulière que vous pouvez faire. Et je vous invite à faire partie du ticket, c'est compris dans ce que vous avez payé à Sandrine. Il y a un ticket d'avion jusque Venise. Et puis vous allez vous promener à Venise. Vous pouvez le faire de deux manières. Vous pouvez le faire avec un guide en main ou un guide corporel. qui va vous promener dans ce qu'il faut voir à Venise. Et il va vous raconter ce qu'il faut savoir de Venise. Ou bien, vous ne faites pas tout ça, vous partez, vous vous perdez. C'est très facile à Venise de se perdre. Vous vous levez vers 8h et vous retrouverez la sortie vers 20h. Vous aurez croisé mille petites choses. Vous n'aurez pas appris que c'était le roi, tel empereur ou tel musicien qui habitait dans ce palais. et que ce palais a été construit par tel architecte en telle époque. Oui, c'est vrai, vous ne saurez pas tout ça. Mais vous serez sortis de cette assignation à résidence. C'est pour moi le premier axe de réflexion sur la désobéissance. Il en est un deuxième. Bon, je suis psy et philosophe, donc je vais vous ennuyer un peu. Ça s'appelle la décoïncidence. La décoïncidence, c'est un mouvement qui anime les psys un petit peu farfelus, comme moi. La décoïncidence... C'est un truc très complexe. Vous savez que les hommes prêtent une importance considérable à la coïncidence. La coïncidence est ce qui va servir soit à la science, soit à l'idéologie. Vous savez que les hommes ont un problème avec le temps. Nous avons un problème avec le temps. Probablement que vous savez pourquoi il y a sept jours dans une semaine. Ou peut-être pourriez-vous me dire pourquoi le septième et le neuvième ? Pourquoi le huitième et le dixième ? Pourquoi le neuvième et le onzième ? Et pourquoi le dixième et le douzième ? Et pourtant, vous savez, ça fait partie de votre quotidien. Si vous regardez le ciel la nuit, les étoiles, quand on les voit, bougent. Elles bougent toutes. Mais la majorité des étoiles bougent en bloc. Il n'y en a que sept qui bougent singulièrement. Elles ont leur vie à elles. Il y a la Lune, ça a donné lundi. Il y a Mars qui a donné mardi. Il y a Mercure qui a donné mercredi. Il y a Jupiter, Vénus, Saturne, Saturday et le Soleil. Et quand on regarde, ce qui nous intéresse en tant qu'homme, c'est ce qui fait singulier, c'est ce qui fait différence et c'est les 7 jours de la semaine. Pourquoi le 7e et le 9e ? Pourquoi le 8e et tout ça ? Parce que quand vous prenez votre calendrier, janvier, février, mars, avril, mai, juin... Et puis vous rajoutez le 7e mois, le 8e mois, le 9e mois et le 10e mois. Le premier calendrier des hommes c'est janvier, février, mars, avril, mai, juin, septembre, octobre, novembre, décembre. Le 7e, le 8e, le 9e et le 10e. Mais il ne marche pas ce calendrier. Alors on se rend compte qu'il faut faire un aménagement. Les hommes inventent deux mois supplémentaires. Ils rajoutent Jules et Auguste, les deux plus grands empereurs de l'Empire romain. Jules qui a donné juillet, Augustus qui a donné août. Augustus en flamand. Alors c'est les deux plus grands empereurs romains, Jules et Auguste. On ne peut pas les distinguer donc on leur donne à chacun 31. Mais alors il y a trop de jours, alors on prend un peu à février. Pourquoi février ? Parce que dans la Rome antique, les femmes au mois de février ont liberté totale de leur corps. Elles peuvent s'envoyer en l'air avec n'importe qui, leur mari ne peut rien dire. Mais vous savez que dans la Rome antique, la passivité est critiquable. Donc les hommes, on leur donne un petit fouet en papier. Ils peuvent frapper leur femme avec un fouet en papier pour dire qu'ils ne sont pas d'accord. Mais ça sert à rien de frapper si ce n'est qu'on est actif et ce petit foie en papier, ça s'appelle un février. Le mois de février veut dire en latin « petit fouet en papier » . Le temps est une invention des hommes. Les hommes inventent le temps qui passe. Ils ont besoin de cela. C'est une bonne idée. Parce que nous avons un problème ontologique fondamental. Le passé, il est passé. Plus jamais je ne pourrai vivre le moment où Sandrine me présente en disant que je suis vieux. Elle ne pourra plus. La prochaine fois... mal à l'aise et coupable de m'avoir honteusement humilié, elle dira ce jeune garçon va nous donner une conférence. Mais donc ce moment d'humiliation que j'ai vécu, plus jamais je ne pourrai le vivre. Il est par essence même passé. J'espère mettre une douche suffisamment lourde pour qu'elle soit coupable. Donc le passé est par essence même passé. Plus jamais je ne pourrai être dans mon passé comme le futur est par essence même avenir. Donc il n'est pas là. Donc je suis dans mon présent. Ce présent que je n'arrive pas à définir, à nommer. Vous connaissez la phrase de le présent, à l'instant où je vous parle est déjà bien loin de moi. Ou cet autre philosophe Spinoza qui disait lorsque je dis maintenant, au moment où j'arrive au T, le M du début du mot est déjà bien loin. Le temps n'existe pas et pourtant nous allons habiller ce temps. Nous allons lui donner de l'épaisseur. On ne va pas cesser de faire. On va inventer du temps, on va inventer des mots. Le passé, la mémoire, le souvenir, l'oubli, le projet, le futur, l'espoir, l'envie. On va texturer, on va donner de l'épaisseur. Vous connaissez ce proverbe chinois qui dit, vous allez faire en français, qu'une nuit d'amour peut paraître bien courte, à l'instant où on a le doigt coincé dans une portière de voiture qui peut paraître une éternité. Imaginez, vous êtes dans le lit avec votre partenaire amoureux que vous aimez. Vous êtes bien, il fait chaud, c'est chaleureux, c'est sensuel. Et à ce moment-là, vous imaginez le dimanche prochain où vous serez avec la mère de votre partenaire amoureux chez elle, en train de manger alors qu'elle cuisine mal. Un dimanche après-midi chez sa belle-mère ne s'écoule pas de la même manière qu'un moment d'amour. Le temps a une texture. Un lundi matin ne s'écoule pas comme un dimanche après-midi. Le temps a une saveur, une texture. Et les hommes ont inventé, ont inventé des choses. Et notamment la notion de coïncidence. Ça a permis aux hommes d'inventer des mots, destin, fatalité, hasard, malchance. C'est-à-dire de donner du sens au monde, de l'organiser, de le structurer. Et la coïncidence c'est naturellement quelque chose avec lequel les psys tous les jours se cognent. Quand vous avez un homme et une femme qui disent voilà on s'est rencontrés, elle est née le 14 février, moi le 22 juin, vous comprenez, vous dites oui. Vous ne dites pas ça ne veut rien dire. Non, il confère du sens à de l'absurde, comme nous faisons tous. Nous allons habiller ce qui nous arrive en lui donnant du sens. C'est une richesse que l'homme a d'épaissir le temps, de lui donner de la texture. Mais en même temps, il s'enferme parce que combien de mois, combien de fois ces coïncidences, ces fatalités viennent nous enfermer ? C'est mon destin. Un destin, c'est souvent une... chose qui fait qu'on écrit après une histoire qui s'est passée à l'époque où on ne savait pas ce qu'on sait après, mais qu'on lit avec ce qu'on savait après, mais qu'on ne savait pas avant. Ça s'appelle de l'anachronisme. On relit des événements et tout à coup on leur donne une signification. Il faut désobéir à cela. Il faut désobéir à cet enfermement temporel que le temps nous propose. Et c'est ça tout ce mouvement qu'on appelle le mouvement de la décoïncidence. C'est un peu ennuyeux, je vous l'accorde. C'est-à-dire lutter contre les idéologies dominantes qui vont venir nous montrer que ce que l'on croit, on a raison de le penser parce que la répétition vient le montrer comme étant une évidence. Le monde scientifique aime la répétition. La répétition est la preuve que ce qu'ils disent est vrai. Mais nous, alors quand vous avez en face de vous quelqu'un qui vient vous voir et qui dit voilà, j'ai encore vécu ce matin un homme qui vient et qui dit voilà, j'ai été amoureux une première fois, cette femme m'a trompé. J'ai été amoureux une deuxième fois, cette femme m'a trompé. Donc toutes les femmes vont me tromper. Et c'est fait. Emballé, c'est pesé. Cet homme a la certitude que par la répétition de deux tromperies, il ne peut être que trompé. Il y a une situation plus folklorique qui m'arrive pour l'instant. J'ai un couple de musclés qui vient me voir. Monsieur et madame font du crossfit et de la salle pour avoir des muscles. Et ils prennent plein de produits pour avoir du muscle. Et donc, ça leur arrive d'aller dans une salle. Ils vont travailler tel muscle. Ils vont prendre 4 heures ou je ne sais pas combien de temps, tirer sur des poids pour avoir tel muscle. Quand ils viennent en thérapie, chez moi, ils ont des leggings et des vêtements extra-collants et on voit tous les muscles. Même des muscles que je vous ai dit que je ne savais pas qu'on pouvait avoir. Monsieur a un sexe proéminent. Il a au moins 3 paires de chaussettes dans son slip, ce qui lui permet d'avoir un paquet énorme. Il a un collant rose incroyable Non, gris est la partie un peu comme Superman avec un slip au-dessus. Rose pour bien montrer qu'il a un sexe proéminent. Madame, elle a des muscles partout, Elle n'a plus de seins tellement c'est musclé. Et ils font du crossfit 4 heures par jour. J'ai regardé ce que c'était, je ne connaissais pas. Moi, je crois que je pourrais faire 4 minutes par mois. Ils ont vraiment des muscles partout. Et madame, elle est folle de joie dans ce couple. Parce que madame... est l'objet du regard de monsieur. Monsieur la regarde avec une admiration sans borne. Elle est belle, elle est musclée, elle est très musclée. Et puis le hasard de la modernité va déconstruire tout ça. Un jour, madame va par accident sur l'ordinateur de monsieur. Vous savez, les psys étaient très inquiets quand le Viagra est arrivé parce qu'on s'est dit que tous ceux qui ne bandent pas ne vont plus venir en thérapie. Au contraire, ça a augmenté la consultation parce que dire à votre femme, voilà, je ne bande pas parce que je suis vieux, ça va. Mais dire à sa femme, je ne bande plus parce que je ne t'aime plus, je ne te désire plus, c'est beaucoup plus dévastant. Donc le Viagra fonctionne quand il y a du désir. Donc la tuyauterie devrait fonctionner. Donc il y a plus de gens qui viennent en consultation autour du Viagra. C'est la même chose avec l'ordinateur. Parce que dans l'ordinateur, il y a un outil absolument merveilleux qui s'appelle l'historique. Et donc on découvre ce que l'autre a été voir. Et donc madame a découvert que monsieur va voir des sites pornos de BBW. Big beautiful woman. Des grosses madames, toutes grosses, avec des gros seins et plein de graisse et tout qui est mou. Avec des dancing boobs. Donc des seins qui rigue-baggle quand on fait du train ou du vélo. Et pour Fadam, c'est effroyable. C'est effroyable parce qu'elle, elle n'est pas comme ça. Elle est tout le contraire. Et cette femme s'effondre littéralement. Elle s'effondre littéralement parce que madame... Elle a une histoire où elle est invisible. Elle va mettre du temps à me raconter que, dans sa famille d'origine, on regardait son frère, mais pas elle. Elle n'était pas l'objet d'un regard. En classe, elle n'était pas invitée aux anniversaires parce qu'on ne la voyait pas. Elle a un parcours de malamour, cette femme. Elle n'était pas vue, elle n'était pas regardée. Et puis un jour, elle croise un mec avec un gros paquet qui la regarde. Et elle devient... Ce qu'elle imagine être, ce que cet homme veut, une femme musclée avec plein de muscles partout. Et il la regarde et elle constate qu'il va voir des sites pornos où il y a des grosses madames toutes grasses avec plein de cellulite partout. Elle est effondrée et elle vient dans le bureau et elle me dit « c'est mon destin, je suis assigné à n'être qu'une femme qu'on ne regarde pas » . Comment désobéir à cette certitude, à cette idéologie enfermante qui convient avec des mots comme destin ou fatalité ? Je n'ai pas la liberté de faire autrement. La désobéissance c'est là, c'est de s'autoriser, Sandrine le disait avant que je ne parle, oser sortir de cet enfermement. C'est pas facile. Bon, je ne vais pas vous raconter mon métier, c'est pas facile mais c'est lentement. Comme si vous taillez un crayon, vous tournez, vous tournez autour, s'autoriser à faire un pas de côté. Je reviens à mon petit pied de petit garçon dans l'église qui se décalait légèrement de la ligne et ce petit mouvement que personne ne voyait me permettait d'avoir le sentiment de ne pas être aussi menacé que lorsque mon pied était bien droit comme le prêtre l'avait dit. S'autoriser à sortir de la fatalité ou du destin. Oh, c'est puissant la fatalité et le destin. Vous savez que si on dit aux scénaristes d'Hollywood « Écoutez les gars, vous ne faites plus de films sur la vengeance et plus de films sur le destin » , il n'y a plus rien qui sort d'Hollywood. Les deux piliers des films américains, c'est la vengeance et le destin. Je ne peux pas faire autrement, c'est mon destin. Un peu comme si tout était écrit, comme si rien n'était de notre fait, comme si la plume de la vie nous précédait. et que notre chemin n'est qu'un chemin balisé. C'est des fois très puissant, vous savez, j'ai vu un monsieur, il n'y a pas très longtemps, Jaloux, des hommes que sa femme a rencontrés avant qu'ils ne la connaissent. Donc madame, elle a eu quelques amants dans sa vie, puis elle a rencontré monsieur, et monsieur a demandé « Qui as-tu rencontré avant moi ? » Il ne faut jamais répondre à ça. Et donc elle a décrit la hauteur, le poids, la grandeur du zizi, tout. Et monsieur, il a une conception très particulière de la conjugalité, ils étaient faits pour se rencontrer. Donc notion de destin. Donc ça veut dire que toute l'histoire qui précède le moment de la rencontre, c'est leur histoire. Donc monsieur est jaloux de ce qui s'est passé avec d'autres hommes avant lui. Là, je rame. Là, je suis en face du béton et de l'acier. Il faut travailler à la dynamite et au marteau pique. Ce n'est pas évident. C'est quelqu'un qui ne peut pas désobéir de ça. Et en fait, derrière, il y a une immense inquiétude. Car si le monde n'est pas écrit, mon geste... repose sur moi. Parce que comme le disait Sandrine, si j'ose, je prends un risque. Parce que naturellement, la désobéissance, c'est un risque. Si je fais un choix, il ne sera peut-être pas le bon. Je vais peut-être me tromper. Est-ce qu'on peut se tromper ? Est-ce qu'on peut se planter ? Est-ce qu'on peut commettre des erreurs ? À certains moments, c'est extrêmement enfermant. Ça, c'est ce qu'on a trahi, la décoïncidence. C'est-à-dire s'interroger sur... Tous ces concepts qui sont un peu de la psychologie de Ciné-Revue. Il faut lire Ciné-Revue, c'est une revue intellectuelle de gauche qui est très intéressante, dans laquelle on nous affiche toute une série de choses. Et notamment, Ciné-Revue accorde une importance cruciale à une émission intellectuelle qui passe à la télévision qui s'appelle « Mariés au premier regard » . Si vous n'avez pas regardé, vous devez regarder 20 minutes. Après, ça devient dangereux et toxique. commencent à devenir un peu plus cons qu'avant. Il y a des psychologues, donc des corrompus, qui soutiennent une hypothèse absolument maladresse, terrifiante. Ils font des assortiments de compatibilité. Donc ils prennent un mec, ils le mesurent, ils prennent une nana, ils la mesurent, et puis ils mesurent le degré de compatibilité. Donc la nana, elle aime bien les frites, le monsieur, il aime bien les frites, ils sont compatibles au niveau des frites. On mesure la compatibilité et puis on a un pourcentage de compatibilité qui est basé sur la ressemblance. Alors regardez vos partenaires amoureux. Est-ce que vous avez choisi un partenaire amoureux uniquement par ça ? Et donc ils entrent dans une pièce et en 23 secondes, madame, elle doit décider si oui ou non elle va épouser ce mec. On lui a dit il y a 84% de compatibilité, donc il a une gueule de con, mais il y a quand même 84% de compatibilité, donc je vais dire oui. C'est une aberration langagière qui parle de la coïncidence. On est fait pour se rencontrer. C'est absurde. 99% des couples sont construits sur de l'absurde. Ma voiture tombe en panne. J'ouvre le capot. Moi et les moteurs, c'est une aventure assez particulière. J'y connais rien. J'ouvre le capot parce qu'il faut quand même que je regarde. Et je vois un truc qui est bizarre, donc j'essaye de le trifouiller. Je me mets plein de graisse sur la main. J'essaye de faire démarrer, naturellement, ça ne marche pas. Donc il y a un tram, je cours dans le tram, les mains pleines de graisse. Je rentre dans le tram, il faut payer le bonhomme, le conducteur. Et j'ai mes mains pleines de graisse, donc si je prends les 20 balles que j'ai en pot, je vais m'en mettre plein. Il y a une nana assise là, très sympa. Elle sourit, elle me voit avec mes deux mains. pleine de graisse. Et je vais, je lui dis, Madame, est-ce que vous pourriez m'aider ? J'ai 20 balles dans la poche, est-ce que vous pourriez les prendre et payer pour moi ? Alors elle sourit, elle met une main très agréable dans ma poche, elle prend les 20 balles, elle va payer, elle me met les monnaies dans la poche. Et puis elle me dit, je vais vous aider. Et elle me donne un mouchoir et je nettoie mes doigts. Voilà, je vis avec cette femme depuis 40 ans, 41 ans. Si j'accepte marier du premier regard, c'était écrit. Donc il y a un accord entre Citroën et ma femme pour tomber en panne à l'horaire de 9h52, au moment où le tram 92 passe, et entre la stime et ma femme pour qu'elle soit assise au premier rang et qu'elle soit d'accord. C'est naturellement grotesque. Alors je ne me suis naturellement pas laissé faire. J'ai dit à cette femme, écoutez... En deux gestes, vous m'avez paru être absolument merveilleux. D'abord, vous vous occupez de mon pognon. Et ensuite, vous allez dans les endroits de mon anatomie qui me plaisent. Est-ce que je peux vous offrir un verre ? Elle m'a dit « Oui, mais vous payez le verre. » Je dis « Oui, mais vous irez chercher l'argent dans ma poche. » Et on a commencé à inventer notre couple. L'après-midi, on va prendre un verre. Et il y a un bonhomme qui arrive, qui sort de nulle part. Un abo, un mètre dix. Je ne sais pas qui c'est. Ma femme, non. Elle m'a dit qu'elle ne savait pas. Je m'en fous, c'est peut-être faux. Et il vient vers ma femme et il dit « Espèce d'imbécile ! » Alors moi je suis en train de draguer, donc là il m'offre une opportunité, j'attrape. Je prends aucun risque de secouer un peu. Et je lui dis, un béfil, ça s'écrit avec un C, espèce de faunard. Et ça fait mourir de rire ma femme. C'est pas terrible, mais j'ai rien trouvé de mieux sur le moment. J'ignore qu'à ce moment-là, je signe un contrat. Je signe un contrat dans lequel il est marqué, je te protégerai et je te ferai rire. Donc là, je suis en train d'habiller mon couple, de le construire, de l'inventer. Mais ça n'a aucune réalité tangible. C'est une construction. Alors naturellement, de temps en temps, ma femme me dit, bon, souviens-toi, quelques années plus tard, on a des enfants, on va au Sénégal dans un club. Et donc, vous savez, dans les clubs, il y a 200 lits et 40 places à la piscine. Donc vous devez à la 5h du matin, avec votre serviette de bain, marquer les sièges que vous vous appropriez. Moi, j'ai horreur de me retrouver comme ça, sur un fauteuil assigné. Ma femme aime bien se faire bronzer, les enfants aussi. Mes filles adorent se faire bronzer l'intérieur du nez. Je n'ai jamais compris comment on y arrive, mais enfin bon. Et donc, à 5h du mat', muni de serviettes de bain, avec le numéro de ma chambre, je vais bloquer deux sièges. Et ma femme part avec mes enfants à la piscine, et moi, je me vais promener. Et je reviens 3h plus tard. Ma femme n'est pas sur les sièges que j'ai retenus pour elle. Et elle boude. Elle est de l'autre côté. Et elle boude. Et elle m'engueule. Elle me dit, l'autre connasse, là, elle m'a agressé parce que j'étais sur son siège. Et t'étais pas là. J'ai rompu le contrat, quoi. Je l'ai pas protégé. Bien sûr qu'on donne à notre... J'ai eu la chance, quelque temps plus tard, elle était enceinte dans une fille de Mr Cash et il y a un monsieur qui a voulu passer devant elle. Je suis vite arrivé, je l'ai poussé, j'ai dit ça va aller espèce de faunard. Et ma femme a compris, j'ai récupéré la sauce, j'ai retrouvé mon métier de protecteur. On habille nos histoires, on leur donne des histoires, mais on sait que ce sont des histoires inventées. On n'est pas sur des mots comme la vérité, le hasard ou le destin. On doit se méfier de ces mots-là parce qu'ils nous enferment. Et derrière il y a un mot qu'on connaît, que vous connaissez bien sûr, c'est l'idéologie. L'idéologie elle est basée sur la certitude que ce que je dis est vrai. Et d'ailleurs, par la preuve, il y a telle chose et telle chose et telle chose qui sont passées, c'est la preuve. Nous ne sommes pas soumis à ce diktat. Nous devons désobéir à ça, inlassablement, inlassablement, inlassablement. Et une troisième chose, et puis je vais rester parce que je suis en dehors de mes... J'ai encore cinq minutes ? Cinq minutes. Il y a une troisième question que vous devez vous poser. La première, c'est naturellement cette question de la décomincidence. La deuxième, c'est la question de la nomination des choses. Mais il y a une question. On pourrait croire que le monde est divisé en deux catégories d'êtres. D'un côté, les enracinés, et de l'autre côté, les aériens. Un peu comme s'il y avait des êtres faits du sol sur lequel ils se déplacent. Ils sont chez eux, à leur place, ils sont faits de la terre sur laquelle ils posent leurs pieds. Et d'autres, au contraire, seraient plutôt comme des poussés par le vent allant d'arbre en arbre. Il y aurait d'un côté les sédentaires et d'un autre côté les nomades. C'est naturellement faux. Nous sommes par essence même des êtres en mouvement. La nature profonde de l'être humain est d'être en mouvement, même si nos mouvements sont extrêmement discrets, voire on peut être immobile et le mouvement n'est qu'intérieur. En arrivant tout à l'heure dans la salle, J'ai croisé quelqu'un que je connais pour avoir travaillé un petit peu avec elle, et qui est une malade de la forêt. Elle va se promener dans les forêts, au hasard des... Vous verriez ses cuisses, c'est du... Et elle marche, elle marche, elle marche, au hasard de la promenade. C'est une nomade. Nous sommes tous des nomades. C'est fondamental. Or, de plus en plus, la société dans laquelle nous sommes veut nous assigner à résidence, nous installer quelque part, nous dire... ça c'est ta place Alors de temps en temps, cette place, elle nous contient plus qu'elle ne nous convient. Est-ce qu'on peut s'autoriser à changer de place ? Notre vie n'est jamais qu'une promenade où on va d'escale en escale, d'un chemin qui va d'un endroit à un autre, pour des raisons sociales, géographiques, politiques, psychologiques. Nous sommes des êtres en mouvement. La désobéissance, c'est de maintenir ce mouvement. Regardez notre société comme elle essaye. de lutter contre cela, de lutter contre cette liberté du mouvement. J'ai un copain avec qui j'ai travaillé à l'hôpital. On s'est disputé un jour, c'est une longue histoire. Nous étions tous les deux fonctionnaires dans un hôpital. J'ai été pris en faute à cet hôpital et j'en ai profité pour donner ma démission. La faute, elle a été... dénoncés par ce collègue. Nous étions psychologues tous les deux, dans un bureau face à face. Nous étions tous les matins, du lundi au vendredi, face à face. Et un jour, cet homme m'a trahi, pour des raisons triviales. Et donc, plutôt que de très orgueilleux que je suis, ça je le reconnais, plutôt que d'assumer la faute commise, la faute c'était que le directeur de l'hôpital, un psychiatre qui dirigeait l'hôpital, arrivait le matin en même temps que moi. Ce n'est pas très honorable ce que je vais vous dire, je vous préviens. Alors il parquait sa voiture sur un parking à l'extérieur de l'hôpital. Il montait dans la mienne. Avec ma voiture, on rentrait de l'hôpital. Tous les deux, on pointait. Et puis, nous traversions le parc de l'hôpital. Et par une petite route, petite porte discrète, nous sortions de l'hôpital. On montait dans sa voiture. Il m'emmenait à un endroit où je travaillais. Et lui, il allait voir sa maîtresse. Une fois par semaine, j'avais donc un double salaire. Tout en étant payé par l'hôpital, je volais deux heures à l'hôpital et lui allait voir sa maîtresse. Mais pas bien, je vous l'accorde. Et donc l'autre con, mon collègue de face, il m'a dénoncé. Il m'a dénoncé pour ça, pour une question de bureau, pour vouloir un bureau. Et pour être sûr de l'avoir, il fallait me mettre sur la touche. Voilà. Et moi, orgueilleux, quand on m'a dit « Vous avez un blâme » , j'ai démissionné. Je me suis autorisé à... désobéir à cela. Mon collègue d'en face avait un problème de chaussettes. Il puait des pieds, mais très fort. Pendant de nombreuses années, je ne prenais pas le douche le matin pour aller au travail. Je prenais une douche le soir en rentrant du travail parce que j'avais l'impression de sentir les pieds. C'est très difficile de dire à un collègue « tu pues » . Et donc, pendant de nombreuses années, j'ai subi cette odeur plantaire. Alors, on nous a donné un nouveau bureau dans lequel il y avait un chauffage, un convecteur. Vous savez, ces chauffages qui font que soit vous avez très chaud et vous transpirez, soit vous avez froid. Et quand on pue des pieds, la chaleur, c'est terrible. Ça augmentait en puissance. Donc j'ai fini par me résoudre à lui dire tu pues des pieds. Avec beaucoup de délicatesse, beaucoup d'empathie, je lui ai dit que j'avais un problème. Et donc, il a fini par écouter ma chose. Il m'a regueulé en me disant, tu aurais pu me le dire plus tôt. Il est allé voir, je crois que ça s'appelle un podologue, qui lui a mis des semelles en charbon de bois. Et ma vie a changé. Tout à coup, ça sentait tous les produits que j'avais mis dans le bureau pour que ça sente moins mauvais. Ça sentait le sapin, la rose, tout ça. Et donc, j'ai été viré. Enfin, je suis parti, humilié. Et j'ai fait ma vie. J'ai été en nomade que je suis, d'hôpitaux en hôpitaux. La carrière que j'ai eue, le chemin qui a été le mien, ça a été une opportunité pour moi. Ma carrière a pris une autre tournure, peu importe. Toujours est-il que du haut de nos 65 ans, nous avions le même âge, lui et moi. Les jeunes psychologues de l'hôpital m'ont convié à une conférence pour sa mise à la retraite. Ils organisaient une journée d'études. qu'il me construisait à son insu. Il se fait qu'en tant que psychologue, j'ai un nom un tout petit peu connu parmi les psys, et donc il voulait m'inviter. Il m'a dit, de quoi vous voulez parler ? Je lui ai dit, écoutez, je voudrais donner une conférence sur le rock, notamment sur un groupe de rock français qui s'appelle les chaussettes sales. Ce n'est pas vrai, ça s'appelle les chaussettes noires. Et donc, je suis parti. Je me suis imaginé, petite vengeance idiote. Un jour, il a vu le programme, quelques semaines avant sa retraite. C'est un spécialiste de la maladie d'Alzheimer. Il a vu plein de bonhommes qui venaient parler de son expertise professionnelle. Les dernières conférences du jour, les chaussettes sales, Jean-Vané Mollerec. La journée a été pénible parce que je ne m'intéresse absolument pas à la maladie d'Alzheimer. Et c'était les conférenciers qui parlaient beaucoup de la maladie d'Alzheimer. On s'est salué distraitement de loin. Et moi, durant toute la journée, je me suis dit, est-ce que je balance ou est-ce que je ne balance pas ? J'avais envie. J'avais vraiment envie de profiter de cette tribune pour dire tout le mépris que j'avais pour cet homme. Mais je trouvais qu'il ne fallait pas instrumentaliser la salle et que si j'avais à dire des choses, c'était à lui et pas à lui au travers d'une salle. Donc je me situe, j'ai fait une conférence sur le rock français. Il aimait bien le rock. J'ai fait une conférence sur le rock. Il aime bien le rock aussi. Puis la conférence est terminée, les gens sont partis et on s'est retrouvés à deux. Et j'avais en face de moi un homme qui a le même âge que moi. Mais il y avait deux choses qui m'ont terrifié. D'abord, il avait une Toyota beige. Je ne sais pas, ça m'a donné un sentiment de vieillesse. Je ne connaissais pas encore Sandrine Corbiot à l'époque, donc je ne savais pas que j'étais vieux moi-même. Donc cette Toyota beige. Et puis il m'a dit, il est 6h30, je vais rentrer, il fait tard. 6h30, il fait tard. Ça m'a vraiment terrifié. J'étais en face d'un vieil homme. Il est resté toute sa vie assigné. à psychologue fonctionnaire de l'hôpital. J'étais en face d'un vieil homme et il m'a dit, tu sais, je regrette beaucoup ce que je t'ai fait et je n'ai pas assez désobéi dans ma vie. Et j'avais la confirmation, j'étais en face d'un homme qui avait le même âge arithmétique que moi. J'étais en face d'un homme qui était effrayé, qui avait peur et qui s'était replié progressivement dans une zone de repli à l'abri du monde. Alors pour moi, la désobéissance, c'est ça. C'est ce pas de côté qu'on peut faire pour s'approprier son corps. C'est ce pas de côté qui fait que l'on se pose la question « comment est-ce que je suis en train de penser ? » . C'est ce pas de côté qui s'interroge sur la place qu'on occupe, sur le fait du mouvement. C'est ce pas de côté qui fait quelque part que le monde est une surprise à chaque jour et non pas la répétition à la sable du même qui me met à l'abri de la surprise. Je vous remercie de m'avoir écouté.