- Speaker #0
Cet épisode de Langue à Langue est un hors-série enregistré en octobre 2025 lors de la Journée Mondiale de la Traduction, un événement co-organisé par la SFT, la TESS et la TLF. Bonne écoute ! Langue à langue. Bonjour à toutes et tous. Je suis Margot Grellier. J'ai créé le podcast Langue à langue. C'est un podcast lancé il y a un peu plus d'un an, dans lequel j'interview des traducteurs et des traductrices de langues différentes. pour faire avec eux le tour des langues et des littératures du monde. Et donc, on s'interroge dans ce podcast sur ce qui se joue dans le passage d'une langue à l'autre et ce que les langues nous racontent de cultures différentes. Et on découvre aussi dans chaque épisode un auteur ou une autrice et un de ses textes qui nous est lu en VO et en VF, puis commenté par son traducteur ou sa traductrice. Voilà, et donc aujourd'hui, il s'agit d'une rencontre un peu hors-série de langue à langue avec le traducteur Gérard Medal. Bonjour Gérard.
- Speaker #1
Bonjour, parmi vous. Bonjour à tous.
- Speaker #0
Donc Gérard, vous êtes le traducteur, on pourrait dire, attitré de Salman Rushdie depuis 2008. Oui, absolument. Et donc vous avez traduit de lui déjà cinq romans, un recueil d'essais et deux récits autobiographiques, au moins.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Puisque j'ai classé le couteau dans la catégorie récits autobiographiques, et donc, par exemple, dernièrement, en 2023, la Cité de la Victoire, et en 2024, le couteau. On aura l'occasion d'en reparler. Est-ce que, peut-être pour commencer, vous pouvez nous raconter un petit peu comment vous êtes devenu traducteur, puisque c'est un parcours assez atypique ?
- Speaker #1
Alors, Cyril, par l'aide d'un traducteur hors normes, je ne sais pas si je suis hors normes, mais c'est vrai que dans ma génération, J'ai pratiqué la traduction d'une manière qui n'est peut-être pas la manière habituelle maintenant, parce que le métier s'est beaucoup professionnalisé, ce qui est une chance, je pense, et ce qui est une bonne chose, mais à l'époque où moi j'ai commencé à traduire, c'était encore très souvent de l'ordre du hobby. C'était un petit peu un violon d'ingres, on traduisait parce qu'on avait l'amour de la traduction, mais pas forcément de formation pour être traducteur. Moi je suis... parfois un peu désolé et un peu... un peu embarrassé quand je me retrouve dans des tables rondes avec des traducteurs qui ne sont pas de ma génération, je veux dire des traducteurs actuels, et quand on leur demande qu'est-ce qu'ils ont comme diplôme, ils sont bardés de diplômes de traductologie, de choses comme ça. Moi, je n'ai aucun diplôme en matière de traduction. Simplement, il se trouve que j'ai été journaliste littéraire pendant un certain nombre d'années. Donc j'ai travaillé à l'époque à l'État. à Libération, et puis ensuite au monde des livres. Et quand on est journaliste littéraire, évidemment, on connaît très bien le milieu de l'édition française. Donc je savais, je ne dis pas que j'avais mes entrées, mais je savais éventuellement quel éditeur pourrait être intéressé par tel ou tel auteur étranger. Je ne lisais pas beaucoup la littérature étrangère, parce que quand vous êtes journaliste, ce qui détermine la parution d'un article sur un livre, c'est sa traduction en français. Vous n'allez pas faire un article, ça n'arrive pas. parfois, mais c'est très rare, sur un livre dans la langue originale, sauf si c'est un événement particulier. Donc, je lisais les livres en français et j'avais déjà du mal à en venir à bout, parce que la production est quand même très abondante et c'est un travail à plein temps, c'est peu de le dire. Donc, aller chercher des littératures dans la langue originale, d'abord, il faut être capable de la lire. Il n'y a pas tant de six langues que je suis capable de lire dans la... dans le texte, si j'ose dire. Au moins en anglais. En anglais, ça allait, oui, en italien aussi. Mais pour le reste, même la littérature anglaise, je n'étais pas au courant des nouveautés de la littérature anglaise. Puisque, simplement, je me contentais d'attendre qu'il soit traduit pour en parler. Et puis, j'avais un ami qui était... Lui, angliciste, professeur d'anglais, formateur d'enseignants, etc. Et qui, comme les bons professeurs, lisait beaucoup pour se tenir au courant, etc. Donc il lisait... Il était beaucoup plus au courant que moi des parutions en matière de littérature anglo-saxonne. Et un jour, il me passe un livre, qui était un recueil de nouvelles d'un écrivain irlandais, et il me dit, dis-moi ce que tu en penses, je trouve ça bien, mais lis-le. Je lis le livre et je le trouve vraiment formidable. Et je me dis, c'est quand même extraordinaire. Voilà un livre qui vient de paraître, qui n'a pas été acheté par aucun éditeur français, Alors que c'est... C'est un livre formidable. C'était un recueil de nouvelles qui s'appelait Les bons chrétiens. Enfin, on l'a traduit pour le terme des bons chrétiens. C'était True Believers en anglais. Et qui était un livre d'un écrivain irlandais qui s'appelle Joseph O'Connor. Et Joseph O'Connor, la famille O'Connor était un peu connue puisqu'il avait une sœur qui s'appelait Chanel O'Connor, etc. Enfin, voilà. Et ce Joseph O'Connor avait publié... C'était son premier livre, pratiquement. J'ai trouvé ça éblouissant. Et je me suis dit, ici, quand même, pas briser. que ce livre ne soit pas traduit. La traduction m'intéressait un peu, ça m'interpellait un peu, j'avais fait pour le plaisir intellectuel, mais comme on fait des mots croisés, j'avais fait des traductions que j'avais laissées dans un tiroir et dont je n'avais jamais parlé à personne. Mais là, je me dis quand même, c'est extraordinaire, il faut le traduire. Or, je dois dire que dans ma situation, c'était très facile de trouver un éditeur. Parce que le problème, quand on découvre un livre qu'on a envie de traduire, ben oui, mais il faut trouver un éditeur qui soit soit prêt à signer le contrat derrière. Parce que j'ai connu des cas où les traducteurs se lançaient comme ça, par enthousiasme, dans la traduction d'un livre, et je ne conseillerais pas ce système parce que c'est quand même assez dangereux. Il peut y avoir quelqu'un d'autre qui le traduit pendant ce temps-là sans que vous le sachiez. Donc j'arrive à convaincre un éditeur, en l'occurrence c'était les éditions Phoebus. Grâce à vos contacts de journalistes. Oui, je connaissais bien les catalogues des maisons d'édition. mais c'est les éditeurs personnellement, donc c'était relativement facile. Et puis après, je me suis dit, mais c'est quand même pas très sympa que je m'approprie une traduction que je n'ai pas découverte. Parce que l'auteur, ce n'est pas moi qui l'ai découvert. C'est le copain angliciste qui l'a découvert. Donc je me suis dit, après tout, il est angliciste, il n'a jamais fait de traduction, mais moi non plus. Donc faisons-le tous les deux. J'avais souvent vu des traductions qui étaient signées de deux noms. Donc je me dis, ça doit se faire assez couramment. On va le faire tous les deux. Et donc je propose à l'éditeur que... face à la traduction au commun. Il accepte, sauf que ce que je n'avais pas du tout compris, et ça je l'ai compris par la suite, c'est que quand une traduction est signée de deux noms, c'est qu'en général on a affaire à un couple, c'est-à-dire des gens, mari et femme, ou n'importe, mais en tout cas qui vivent sous le même toit, qui ont le même emploi du temps, qui ont les mêmes préoccupations. Alors, l'ami en question était donc prof d'anglais, il habite en grande banlieue du côté de Rambouillet. Moi j'étais journaliste, on avait j'habite dans le centre-ville, dans le cinquième, on n'avait pas du tout ni les mêmes horaires, ni les mêmes emplois du temps, donc c'était une galère, je ne vous dis pas. Il nous est arrivé très très rarement de pouvoir travailler ensemble, à la même table, sur la traduction. Je dois dire que la rare fois où ça s'est produit, c'est un exercice formidable. C'est formidable de traduire à deux, parce qu'à chaque fois qu'une difficulté se présente, il y a plusieurs solutions, vous n'avez pas les mêmes. même solution qui se présente. Et là, s'en suit un débat, et c'est un exercice extrêmement gratifiant. Mais c'est un luxe. Il faudrait pouvoir le faire avec quelqu'un qui est le même emploi du temps, qui soit là-bas face au marché.
- Speaker #0
C'est déjà un point très atypique au sein de votre parcours atypique. C'est déjà un point atypique de commencer par la structure.
- Speaker #1
On a travaillé beaucoup séparément, et puis on confrontait notre travail après, et puis on polissait tout ça. Mais on n'a pas beaucoup travaillé. Mais, curieusement, le livre a plutôt bien marché. Donc l'éditeur était tellement content, parce que c'est un recueil de nouvelles, vous savez que les nouvelles, ça a plutôt de mauvaise réputation dans l'édition française. Donc le livre a bien marché, et l'éditeur a acheté tous les droits de suite des livres d'O'Connor. Donc on a traduit 5 livres d'O'Connor ensemble. Donc ça, c'était quand même assez chouette. On a pas mal galéré, parce qu'on prenait souvent du retard, parce qu'on n'arrivait pas à se concerter, enfin bon, bref. Mais je suis assez content de cette traduction, parce que c'était quand même un cas un peu idéal, dans lequel on avait choisi le... l'auteur qu'on traduisait. C'est très différent de travailler sur commande. Si on vous dit, vous ne pouvez pas traduire un tel, un tel, pourquoi pas, ça peut être très bien. Mais là, c'est nous qui l'avions imposé et qui l'avons, d'une certaine manière, fait connaître au public français. Et du coup, on a noué des liens avec O'Connor, on est devenus amis, etc. Tout ça a été très bien. Et puis après, c'est l'engrenage. Tout bête. C'est-à-dire que quand votre nom apparaît sur une traduction, Les éditeurs ont tendance à dire, ah bah tiens, oui, pourquoi pas, on va vous proposer ceci, cela, puis petit à petit, je vais commencer à faire des traductions. Un beau jour, un éditeur... J'ai traduit beaucoup de choses, des livres pas du tout connus, des romans policiers, des choses, enfin, toutes sortes de choses, parfois de très bons livres et avec beaucoup de plaisir. C'est pas du tout une question de hiérarchie que je suis en train de faire. Et un jour on m'a demandé... de traduire le dernier livre de Norman Mailer. Norman Mailer, sur la fin de sa vie, avait décidé de publier une grande trilogie romanesque. Alors qu'il n'avait pas écrit depuis 20 ans et qu'il était déjà relativement âgé, il a écrit un premier volume. Alors, il faut préciser quand même, Norman Mailer avait choisi pour thème, comme personnage romanesque, Hitler. Vous imaginez Norman Mailer sur Hitler ? C'était calculé. chose qui risquait d'être un peu spectaculaire. Il écrit le premier volume, l'enfance Hitler, que je traduis. Et puis, je ne sais pas si c'est la traduction qui l'a tué quand il a lu le livre, etc. Mais enfin, il est mort juste après le premier volume. Donc, il n'y a jamais eu ni le deuxième ni le troisième volume, malheureusement. J'espère que ce n'est pas de ma faute. Mais en Du coup, le livre n'a eu aucun succès parce qu'on n'a pas très bien Il a compris quel était son propos. Ce qui aurait été intéressant, c'est de voir l'âge adulte d'Hitler sous la plume de Norman Miller. Là, ça aurait été quelque chose. Et il avait ça en tête. Mais il est mort avant, malheureusement. Mais le livre est très étonnant. Ça s'appelle Un château en forêt. Et c'est un truc très, très bizarre. Parce qu'en plus, il s'est bien informé, semble-t-il. Enfin, bref, j'étais en plein milieu de cette traduction lorsque l'éditeur de Phébus me dit, ah ben, il y a un nouvel O'Connor qui arrive. Il faudrait que vous vous y mettiez. Dieu. Oui, mais pas tout de suite. Là, je suis occupé. Il me dit, votre collègue, est-ce qu'il ne pourrait pas le faire ? Mon collègue ne voulait pas le faire tout seul non plus. Donc du coup, on a dû, à contre-coeur, abandonner Joseph O'Connor, avec qui on est resté en très bon terme, par ailleurs, mais on ne pouvait pas être partout. Et donc, je me suis retrouvé embringué, comme ça, dans une espèce de voie que je n'avais pas vraiment choisie. Disons que ça a pris plus d'importance que je n'avais imaginé au départ. bien portant, mais c'est un éditeur qui a fait un travail extraordinaire. Il était, pour vous donner un exemple, juste une anecdote, lorsqu'il a acheté les droits du Norman Mailer, Norman Mailer a écrit son livre. Il l'a envoyé à son éditeur américain, ce qui est normal, et il l'a envoyé à son éditeur français, ce qui est moins normal. C'était une politesse, mais il n'était pas obligé de le faire. Et l'éditeur français, Yvan Nabocco, Nabokov a lu attentivement le livre et a fait toutes sortes de remarques. Et Norman Miller a intégré toutes les remarques de Nabokov dans son livre. Ça veut dire deux choses. Ça veut dire que l'éditeur américain n'avait pas vraiment fait son travail, d'une part. Et ça veut dire aussi qu'il y avait une confiance énorme entre Norman Miller et Nabokov. Mais c'était vrai de tout le monde, de toute la littérature américaine, il les connaissait comme... des amis et il était et il avait leur confiance totale et donc à un moment il était il était le l'éditeur de salman rushdie pour des raisons que je ne sais pas très bien parce que ça m'a nourri des traduits par un très grand traducteur qui s'appelle jean-guille ouano qui a fait un travail formidable depuis le premier depuis le verset satanique et c'est un type non seulement seulement qui a fait un travail formidable. mais qui a pris des risques, parce qu'il a connu la période chaude de la fatwa, etc. Et donc, pour des raisons que j'ignore, il a été écarté de la traduction de Salman Rushdie, ou il ne le voulait plus beaucoup, je ne sais plus très bien. En tout cas, on m'a proposé de le faire. Nabokov a insisté pour que je devienne le traducteur de Rejdi. Et personne n'était d'accord dans la maison. Parce que, comme je vous l'ai dit, je suis une espèce d'amateur. On ne confie pas Salman Rushdie à un franc-tireur, comme ça c'est pas... Et donc, on m'a demandé, ce qui m'a beaucoup vexé, je peux dire, on m'a demandé de faire un essai de traduction. Alors que j'avais déjà traduit au moins une dizaine de livres chez eux. C'était un peu vexant, mais je l'ai fait. Et donc, finalement, je suis devenu comme ça traducteur de Rushdie. Et même, je dis au départ, je pense qu'on lui a parlé, il n'a pas demandé son avis. Il ne me connaissait pas. On s'était croisés. En tant que journaliste, je l'avais croisé comme ça, mais il a dû croiser tellement de monde qu'il ne s'en souvenait sûrement pas. Et il était probablement... Ce n'est pas lui qui a pris la décision. Il était peut-être un peu circonspect au départ. Et puis, avec le temps, on a noué une relation de confiance et d'amitié.
- Speaker #0
Quand vous commencez, en 2008, à le traduire, vous ne le connaissiez pas personnellement. Ça ne s'est pas fait par... parce que vous vous connaissiez. Et donc, quel lien, aujourd'hui, humain, vous avez avec lui ?
- Speaker #1
Ça a mis longtemps à se faire, parce que maintenant, ça fait 15 ans qu'on se connaît. Alors maintenant, à chaque fois qu'il parle de son traducteur, il nous présente comme un vieux couple, mais c'est un peu le cas. Parce qu'on finit par avoir une relation très intime avec l'auteur. Quand on traduit... un auteur très régulièrement, qu'on connaît presque sa façon de penser, sa façon de réagir, son imaginaire. On devient une espèce de personnage très... Je ne sais pas si on peut parler d'amitié, si on peut parler, mais il y a une relation très forte qui se noue. Alors au début, il a été... Bon, je vais vous raconter l'anecdote, mais que ça ne sorte pas d'ici, parce que sinon... Il se trouve que j'anime beaucoup de rencontres à droite, à gauche, dans des salons du livre, dans des choses comme ça. Il y a une époque, maintenant cette fête du livre a disparu, mais... mais il y avait une fête du livre à Aix-en-Provence qui s'appelait « Les Écritures croisées » et où étaient invités généralement des prix Nobel, il y a eu Vargas Llosa, il y a eu Gunther Grass, il y a eu Ekenzaburo, il y a eu Philippe Roth, etc. qui n'était pas un Nobel, mais qui était un écrivain notoire, disons. Et un beau jour, c'est Salman Rushdie qui est invité. Alors c'est moi qui anime ces rencontres. Il se trouve que le hasard fait que ma première traduction d'un roman de Rushdie paraissait pile au moment de cette fête du livre. Et on n'en avait pas parlé au cours de la traduction, on ne s'était pas vus, on n'avait eu aucun contact. Donc on arrive tous les deux à Aix-en-Provence. Ça a commencé un jeudi, ça se terminait un dimanche. On passe toutes ces journées ensemble. On mange à la même table, on loge dans le même hôtel. Quand on n'est pas à l'hôtel ou au restaurant, on est dans des tables rondes en train de discuter, etc. Et à aucun moment, il ne fait allusion à la traduction. Vous imaginez, comme je me décomposais dans mon coin, j'étais vraiment dans mes petits souliers, Et personne ne voyait... ne le savait, évidemment, je ne m'étais pas vanté de la situation. Donc il y avait que ma femme, qui était au courant, qui voyait bien à quel point je me ratatinais de jour en jour, en me disant, il a dû détester cette traduction, sinon il m'aurait au moins dit un mot, il m'aurait dit, ah, vous êtes mon nouveau traducteur, j'en sais rien, il aurait dit quelque chose. Rien. Arrive la fin de la fête, le dimanche, et le dimanche, la fête se terminait par une lecture. Donc Salman Rushdie lisait un chapitre de son livre, c'était l'Enchantresse de Florence, à l'époque. il lisait un chapitre de son livre en anglais et Denis Ponalides était chargé de lire en français donc ma traduction et je ne connaissais absolument pas Ponalides, je ne l'avais jamais rencontré c'est un type qui doit avoir un sixième sens il est extrêmement malin mais lui avait compris ce qui se passait je ne sais pas comment il a fait parce que vous imaginez bien que moi je faisais profil bord j'ai rien dit à personne, et lui avait compris, et il a décidé de piéger Rushdie, de le mettre en difficulté, donc vous imaginez, Podalides termine sa lecture, tout le monde applaudit, c'est la fin de la fête du livre, tout le monde est content, et Podalides vient me voir, il s'arrange pour que Rushdie soit juste à côté. Et il me dit, Gérard, il faut que je te dise un truc. On ne se connaissait pas. Ta traduction est formidable. Ta traduction est formidable. Et nous, les acteurs, je sais ce que je dis, parce que quand on lit un texte à haute voix, on sait si ça tient la route ou pas. Et ça, c'était vraiment très bien. Et alors, à ce moment-là, je dis, oui, à propos, je voulais vous remercier. Je lui ai dit, bonsoir. Vous imaginez un petit peu. Cela dit, il n'a rien fait pour... pour changer de produit. Le conducteur, par exemple, il aurait pu, après tout. Il n'a rien fait, il a laissé les choses se faire. Et c'est peut-être au bout de deux livres ou trois livres, c'est plus à un moment, on se retrouve dans à peu près la même situation, au théâtre de l'Est parisien, il y avait une espèce de rencontre avec Wajdi Mouahad, on se retrouve là. Et à la sortie, Wajdi me prend un par et me dit, écoutez. Il faut que je vous dise une chose. Je croyais être capable de juger d'une traduction. Parce qu'il parle un peu français, il comprend assez bien le français, il ne maîtrise pas bien l'oral mais il le comprend assez bien. Donc je pensais que j'étais capable de juger de la traduction. la qualité de traduction, et je m'aperçois que non, ce n'est pas le cas. Donc le dernier livre que vous avez traduit, je l'ai fait lire à des amis complètement bilingues, qui l'ont lu en version originale, qui l'ont lu dans votre traduction, qui me disent que c'est impeccable, et donc je vous fais... totalement confiance. Ce qui était élégant de sa part. Et petit à petit, c'est noué une relation vraiment de confiance. Il a même été très très généreux, parce que normalement, les auteurs n'ont pas forcément... J'imagine qu'un auteur, comme Rujdi, il a des traducteurs, d'abord dans toutes les langues européennes, et dans un certain nombre de langues extra-européennes. Il ne connaît pas évidemment ses traducteurs personnellement, dans la plupart des cas. Et il se soucie vraiment... À un moment, il est passé de plomb chez Actes Sud. Tout simplement parce qu'Ivan Nabokov était vieillissant, n'était plus vraiment aux manettes, et Rushdie, lui, ce qu'il voulait avoir comme éditeur, c'est Nabokov. Dans la mesure où Nabokov n'était plus capable d'assumer ce travail, il a décidé de changer de maison. Pourquoi est-il allé chez Actes Sud ? Parce que Paul Auster, qui était un ami proche de Rushdie, était chez Actes Sud. Donc il lui a dit, viens chez Actes Sud, ça suffit comme ça, je pense. Bien que tu... dessus, dès qu'un nouveau livre s'est présenté, a demandé à un traducteur maison, sans m'en parler, ce que j'ai trouvé moyen, sans en parler à Rujdi, de traduire mes livres. Traducteur beaucoup plus connu que moi. Peu importe, je ne citerai pas l'heure. Et au bout de quelques semaines, peut-être de quelques mois, Rujdi s'est trouvé au courant. Il a dit, ah non, ça ne peut pas se passer comme ça. Non. Moi, je garde mon traducteur. et donc ça c'était extrêmement élégant parce que s'il ne l'avait pas fait moi de toute façon j'étais au courant de rien ça me passait sous le nez et puis l'histoire se terminait là donc il a fait ça mais il a été beaucoup plus loin que ça Je ne voudrais pas dire du mal des gens, mais bon, tant pis, j'ai commencé. Paul Auster, qui est quelqu'un que j'admire comme auteur...
- Speaker #0
Que vous avez d'ailleurs traduit, je crois. Et oui,
- Speaker #1
il n'était pas quelqu'un de très facile. En particulier, ses relations avec ses traducteurs étaient un peu compliquées. D'abord parce qu'il parlait français, lui, carrément très bien, que quand il a vécu en France, il gagnait sa vie en étant traducteur. C'est-à-dire qu'il a traduit la poésie française. en anglais. Il a fait une espèce d'anthologie de poésie française à destination du public américain. Donc, ça veut dire qu'il sait ce que c'est, la traduction. Mais il a des espèces de fantasmes. D'abord, il rêvait d'être traduit uniquement par les femmes. C'est possible par ses maîtresses. Là, je lui ai expliqué qu'il y avait un problème, je ne pouvais rien pour lui. Mais il avait un très gros livre de plus de 1000 pages qu'il avait donné à son éditeur français. donc Actes Sud, en disant « mais je ne veux pas que ce soit le traducteur habituel, qui est Pierre Furlan, qui est traducteur excellent, on ne peut pas rêver mieux en littérature américaine, c'est le meilleur traducteur qui soit » . qui, contrairement à moi, en plus, a vécu aux États-Unis. Donc, il sait parfaitement... Enfin, je veux dire, c'est un traducteur. C'est le traducteur de Russell Banks. C'est une merveille. Quand on a Pierre Furlan comme traducteur, on ne va surtout pas chercher ailleurs. Mais Paul Auster faisait la fine bouche. Ça n'allait pas. Bon. Ça ne lui allait pas. Il voulait un autre traducteur. Ça embêtait tout le monde. Chez Actes Sud, on s'arrachait les cheveux en se disant, mais qu'est-ce qu'il va nous faire ? Il voulait que ce soit... Françoise Dyssen qui le traduit. François XVI lui dit « écoute, je dirige une maison » . C'est l'époque où elle était sur le point de devenir ministre de la Culture. Elle avait vraiment d'autres choses à fouetter que de traduire un livre de mille pages de Paul Auster. Non, parce que sa mère avait déjà été la traductrice de Paul Auster. Christine Leboeuf avait été pendant très longtemps la traductrice de Paul Auster. Et Paul Auster, à un moment, a décidé « oh non, mais qu'est-ce que c'est que cette vieille dame ? Elle ne comprend rien. » Christine Leboeuf est une excellente traductrice. Et a continué à traduire la femme de Paul Auster, d'ailleurs. Mais Paul Auster, lui, trouvait qu'elle était vraiment un peu obsolète. Bref, Rushdie finit par dire à Paul Auster, « Écoute, si tu veux changer de traducteur, prends le mien. » Et donc, je me suis retrouvé à traduire Paul Auster. Mais pour un seul livre, puisque, évidemment, ça ne risquait pas de devenir une... C'était
- Speaker #0
4-3-2-1, en 2018. Oui, c'est ça.
- Speaker #1
Mais c'est un très beau livre, d'ailleurs. C'est un livre très intéressant. Sauf qu'évidemment, Paul Auster, il avait cette façon de se mêler de la traduction. Je comprends en même temps qu'un auteur ait envie de superviser une traduction. Surtout quand il maîtrise la langue. Sauf que lui voulait vraiment, à la virgule près, faire tout ce qu'il entendait faire. Donc à un moment, le livre fait mille pages. Si on continue comme ça, il va falloir deux ans pour publier le livre. Donc là, ce n'est pas possible. vous arrêtez ou on... où on ne publie pas le livre. Oui,
- Speaker #0
c'est ce que j'ai beaucoup entendu pendant mes entretiens avec des traducteurs et des traductrices, c'est que le rapport aux auteurs et aux autrices est vraiment à chaque fois très différent. Il y a des auteurs qui sont plutôt interventionnistes et qui veulent vraiment avoir un droit de regard sur leur traduction, et d'autres qui ne veulent plus entendre parler de l'œuvre une fois qu'elle a été publiée, etc. Et Salman Rushdie,
- Speaker #1
il est plutôt comment ? Il est un peu entre les deux, parce que Salman Rushdie, j'ai mis longtemps à comprendre euh... Moi, je ne lui posais aucune question quand je faisais une traduction. Ça paraît présomptueux, mais comment dire ?
- Speaker #0
Tu ne veux pas déranger aussi ?
- Speaker #1
Non, ce n'est pas une question de déranger. Je veux dire que quand un traducteur se heurte à une difficulté, vous le savez, puisque je pense qu'il y a beaucoup de traducteurs, de traductrices parmi vous, vous savez bien que la difficulté, c'est la langue d'arrivée, ce n'est pas la langue source. C'est la langue d'arrivée, véritablement. Et là... L'auteur ne peut pas vous aider, parce que c'est votre problème à vous, c'est le problème de la langue d'arrivée qui se pose. Je vais prendre un exemple très simple, c'est celui que je prends tout le temps, mais il est très simple. J'avais traduit un livre pour enfants qui s'appelle Luca ou le feu de la vie, un livre de Rujdi. Et Rujdi a une tendance qui est terrible pour les traducteurs, c'est de faire des jeux de mots sans arrêt, de faire de l'humour, de faire de l'esprit, alors ça. Qu'est-ce que c'est difficile à traduire ? Et donc à un moment dans le livre, il y a un petit garçon qui se trouve dans la situation de Deep. Vous voyez, il arrive sur un chemin dans la montagne. Il y a un vieux sage qui est là et qui lui pose des énigmes. Et il doit répondre aux énigmes pour avoir le droit de franchir cette espèce de cap, en quelque sorte. Et alors les énigmes, il se défoule, il invente les devinettes les plus tordues qu'il soit. et à un moment le vieux sage demande au petit garçon que mangent les monstres marins ? Et la réponse, en anglais, c'est fish and chips. Mais avec un S, ça chips. Alors vous faites quoi dans ce cas-là ? Vous mettez une note, genre jeu de mots intraduisible, vous ne pouvez pas traduire ça. Mais est-ce que l'auteur peut vous aider ? Bien sûr que non. Il ne peut rien pour vous, là. C'est votre problème. Vous êtes confronté à un truc. Alors j'ai choisi la solution la plus fainéante en quelque sorte, c'est-à-dire que je n'ai pas du tout traduit. J'ai mis fish and chips, j'ai mis la réponse en anglais avec un S à chips, en me disant, ceux qui comprendront, ils vont se marrer, ceux qui comprendront... on parle pas, bah tant pis, c'est comme ça, c'est une traduction, on perd toujours un peu quelque chose. Mais vous comprenez ce que je veux dire, c'est-à-dire que c'est vraiment la langue d'arrivée qui pose problème. Donc pendant très longtemps, moi je ne posais aucune question à Salman Rushdie. Et puis après, j'ai compris que ça le vexait un peu, qu'il aurait aimé être un peu associé à des petites questions, des petites... Parce qu'on peut poser des questions à l'auteur s'il y a un problème de civilisation, une allusion qu'on n'a pas comprise. Mais sur un problème purement linguistique, il ne peut pas tellement vous aider, en définitive. Donc, j'ai pris l'habitude, à chaque fois que je termine une traduction, je fais une grande liste de questions. Je connais la réponse d'à peu près 80% des questions, mais je les envoie quand même à Rujdi, et il est très content. Et donc, il me répond très gentiment, d'ailleurs, et avec une rapidité, je veux dire, dans la journée, quasiment, j'ai la réponse de Rujdi, je fais attention quand même au décalage horaire, je n'en vois pas ma réponse. à trois heures du matin, mais il me répond. Et donc, c'est assez gratifiant. Et j'ai été très touché, parce que quand il a publié le couteau, moi, je suis resté très longtemps sans avoir de ses nouvelles, parce que je n'ai pas le téléphone de sa femme ou de ses enfants ou de ses jeuners que c'est coordonné à lui. Or lui n'était pas du tout en état de répondre à aucun courrier. Donc je continuais à envoyer des mails de temps en temps, etc. Et tout ça restait sans réponse. Et puis un beau jour, il a été suffisamment rétabli pour pouvoir me répondre. Et alors à ce moment-là, j'ai bien compris que ça lui faisait extrêmement plaisir d'avoir ces échanges, parce qu'il n'était pas capable de se remettre encore à l'écriture. avoir une activité un peu paralittéraire, disons. C'était quelque chose qui lui convenait bien et qui lui plaisait beaucoup. Et là, par contre, on a eu énormément d'échanges. Sur le couteau, on a vraiment correspondu pendant trois mois, on envoyait des mails sans arrêt. Et j'ai compris que ce n'était pas du tout... Moi, ça me faisait plaisir, parce que, disons que, comme tout le monde, j'ai eu tellement peur pour lui que j'étais content de voir qu'il était suffisamment rétabli pour pouvoir avoir une activité un peu... normal, mais surtout j'ai compris que c'était pas tellement pour avoir des réponses à mes questions, c'était surtout pour entretenir une forme de conversation.
- Speaker #0
Et d'un point de vue, parce que là vous nous avez parlé aussi un peu du lien humain, mais d'un point de vue métier, est-ce que ça change quelque chose de traduire quelqu'un qui est aussi connu, par exemple, en termes de contraintes, sur le temps qu'on vous donne pour traduire ses livres ? Oui,
- Speaker #1
ça change des choses. Et il y a quelque chose de très injuste quand on est traducteur littéraire, c'est que le traducteur est vraiment tributaire de la notoriété de l'auteur. Moi, quand je traduisais Joseph O'Connor, tout le monde se disait « Oh oui, Medall, il s'amuse, il a un violon dingue, il traduit comme ça un petit écrivain irlandais. » C'est aussi difficile de traduire O'Connor que de traduire Rosti, et ça demande autant de boulot. Mais ça n'apporte pas la même notoriété. À partir du moment où j'ai commencé à traduire Hachdi, je suis devenu un traducteur. C'est aussi injuste que ça, parce que j'aurais pu traduire des auteurs complètement inconnus, et je serais resté moi aussi complètement inconnu. connue, mais là, tout à coup, je suis devenu le traducteur de Salman Rushdie. Ce qui fait une espèce de, je dirais presque de carte de visite, mais je n'ai rien fait pour ça. C'est ni plus compliqué, ni plus facile de traduire Rushdie. En même temps, c'est vrai... vrai que je suis... J'ai le sentiment d'avoir une espèce de... Pas de responsabilité, mais je pense que c'est quelqu'un qui a été tellement... Tout le monde connaît le nom de Rosti. Même les gens qui ne l'ont pas lu. On a tellement parlé de lui, de la fatwa, l'histoire de l'attentat dans le comté de New York, etc. Mais les gens qui l'ont vraiment lu et qui l'apprécient, ils sont beaucoup moins nombreux quand même. Et moi, j'ai vraiment l'impression que c'est un auteur important. Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour en parler, puisque maintenant mon jugement est un peu biaisé par le fait que je vis tellement dans son univers, dans son imaginaire, que forcément j'y adhère vraiment. Mais je trouve que c'est important, parce que c'est un auteur qui réfléchit quand même. Comment je pourrais dire ça ? Il se présente comme une espèce de conteur. Il raconte des histoires. Les contes, on sait bien que ça n'a pas une grande importance. C'est bon pour les enfants, les contes. Or, lui, ce qu'il écrit, c'est des espèces de contes pour adultes, qui sont souvent un peu bizarres, un peu déjantés, qui surprennent un petit peu, mais en même temps, qui obéissent à la vraie fonction du conte, c'est-à-dire à faire réfléchir aux questions fondamentales. Et ça, je trouve que c'est un auteur extrêmement important. De ce point de vue-là, je trouve que c'est un auteur extrêmement important. Alors après, est-ce que ça change ? Oui, par exemple, pour la traduction du couteau, ça a été compliqué, parce que c'était entouré de tellement de précautions. Là, c'était de la folie furieuse. Parce que, par exemple, l'agent m'a envoyé le fichier du texte, mais je ne pouvais... Je pouvais le lire sur un ordinateur, mais je n'avais pas le droit de l'imprimer. De toute façon, il était bloqué de toute façon, je ne pouvais pas l'imprimer. Je veux dire, c'est commode. Parce que moi, je suis de la vieille école, je ne travaille pas à la plume d'oie, mais quand même... Donc il fallait que j'ai deux ordinateurs. Il fallait que j'ai un ordinateur sur lequel s'affichait le texte en anglais et un ordinateur sur lequel je tapais la traduction. Déjà, c'est commode. Commode. Et puis ensuite, à chaque fois que je devais me connecter pour avoir le texte, il fallait que j'envoie un message à l'agent, qu'on m'envoie un mot de passe qui était valable dix minutes, et que je tape le mot de passe pour... Et si jamais je me plantais, ce qui m'arrivait de temps en temps, évidemment, il fallait que je recommence toute la procédure, il fallait que je redemande un mot de passe.
- Speaker #0
Et ça c'était vraiment spécifique au couteau ? Oui c'était pour le couteau,
- Speaker #1
mais alors c'était complètement aberrant parce qu'on m'avait, par exemple, j'étais obligé de signer des clauses de confidentialité, etc. J'avais surtout pas le droit de parler du livre, je n'avais surtout pas le droit... de traduire en dehors de chez moi, je les déplace quand même pas mal par le train, donc je me dis dans le train je peux toujours travailler un petit peu, je n'avais surtout pas le droit d'utiliser mon ordinateur dans les transports en commun, parce qu'on pouvait pirater, c'était pas le secret de la bombe atomique non plus, c'était des questions commerciales, parce qu'il n'y avait pas de révélation de quoi que ce soit, Il parlait simplement. L'éditeur était tellement excité par l'idée que le livre allait marcher. marcher formidablement, qu'il ne fallait surtout pas dévoiler. C'est comme les sorties des Astérix. Il ne faut surtout pas en parler avant, parce que sinon, ça compromettrait la carrière commerciale.
- Speaker #0
Et donc, vous le disiez, quand on parle de Salman Rushdie, déjà, le nom est ultra connu, et notamment, et d'ailleurs, il le regrette, il le dit dans le couteau. En fait, mon nom, malheureusement, est plus associé à la fatwa qui a été déclarée contre moi en 1989, plutôt qu'à mes livres, ou en tout cas à l'entièreté de mes livres. Et vraiment, ça, c'est quelque chose qu'il le regrette. Mais c'est vrai qu'on est un peu obligé d'en parler aussi, parce qu'il est devenu tellement le symbole de cette liberté d'expression aussi. Vous, en 2008, quand vous commencez à le traduire, ça fait près de 20 ans que la fatwa a été lancée. est-ce que vous vous êtes posé Comme votre prédécesseur, Jean-Guy Loineau, décrire son pseudo, vous vous êtes posé la question ou pas ?
- Speaker #1
Écoutez, je dois être un peu naïf, mais je ne me suis même pas posé la question, parce que c'était 20 ans après quand même. C'était 19 ans après exactement. Et c'était l'époque en plus où Rougedie faisait tellement d'efforts lui-même pour essayer d'échapper à cette vie de clandestinité dont il ne pouvait plus, il ne supportait plus ça de changer d'identité, de déménager sans arrêt, etc. Donc c'est une des raisons pour lesquelles il est parti aux États-Unis. pour pouvoir vivre un petit peu sans aucune protection. Donc moi, je n'ai absolument pas imaginé. Et encore, franchement, ce n'est pas du courage, ce n'est pas de la bravoure de ma part, mais franchement, je ne vois pas qu'est-ce que ça pourrait... On est tous, malheureusement, en danger, rien qu'en se promenant dans la rue. Vous pouvez avoir un cinglé qui vous saute de... dessus tout à coup. Donc, je n'ai pas vraiment imaginé. Alors, c'est vrai que quelquefois, je prenais un petit minimum de précautions. À une époque, j'allais tous les ans animer des rencontres au salon du livre de Beyrouth. selon lui, francophone à Beyrouth. Donc là, quand même, je demandais aux organisateurs qu'aucune mention ne soit faite dans la petite brochure de présentation du fait que j'étais le traducteur de Rushdie. Parce que là, ce n'est pas la peine non plus de tenter des verges pour se faire battre. Parce qu'on connaît la puissance du Hezbollah au Liban, etc. Puis d'ailleurs, l'agresseur de Rushdie aux États-Unis était un type qui avait commencé par faire son stage dans le Hezbollah libanais avant de revenir aux États-Unis. Parce qu'en fait,
- Speaker #0
Il faut quand même rappeler que le traducteur japonais de Rougini, en 1996, a été assassiné. Oui,
- Speaker #1
mais c'était au moment des versets sataniques. Je considérais, un peu à tort ou à raison, puisqu'il y a eu cet attentat aux États-Unis il n'y a pas si longtemps. Mais le type était complètement cinglé, l'agresseur. Qui a agressé Rougini n'a jamais lu une ligne de Rougini, je suppose. comme l'ayatollah romani n'avait pas lu les versets septembre alors évidemment c'est pas un raisonnement qui vous protège mais non puis encore une fois là encore ça paraît peut-être un peu présomptueux de dire ça mais je suis plutôt content et plutôt fier de traduire ce que je dis je trouve que d'une certaine manière c'est faire oeuvre utile parce que non seulement c'est un écrivain que j'admire mais c'est un écrivain qu'on a essayé d'étouffer on a essayé de lui couper la parole Alors je trouve que c'est important de faire entendre sa voix. Et de ce point de vue-là, modestement, je trouve que le rôle de traducteur n'est pas si mal quand même. Je n'ai pas de raison de m'en vanter, mais je n'ai pas de raison d'en avoir honte non plus. Je n'ai pas de raison de me cacher en disant que je vais prendre un pseudonyme ou quoi que ce soit.
- Speaker #0
Et depuis 2022, et l'attaque au couteau de Salman Rushdie, est-ce qu'on vous a proposé une protection particulière ?
- Speaker #1
Non. Je n'ai jamais demandé, jamais proposé. Alors, il y a eu quand même un truc... Il y a un truc qui m'a un peu étonné. L'année dernière, il y a une fête du livre qui se passe à Saint-Nazaire au mois de novembre. Et ils avaient décidé non pas d'inviter Salman Rushdie parce qu'ils savaient bien qu'il ne pourrait pas venir, mais de faire une interview en ma présence, en vidéoconférence. Et puis tout à coup, un mec qui me téléphone en disant « Je suis M. Machin. » Je suis des renseignements territoriaux, je ne sais pas ce que c'est. Et donc après, j'ai vu que pendant la fête du livre, où Rajudin n'était pas présent, puisque c'était uniquement par vidéoconférence, la salle était truffée quand même d'agents civils, je ne sais pas trop quoi. Ils faisaient leur boulot, je n'en sais rien, c'est peut-être normal, mais je ne voyais pas très bien en quoi ça présentait un risque quelconque.
- Speaker #0
Mais quand on a préparé cette... interview, vous m'avez aussi parlé de quelque chose qui vous énerve aussi, c'est le traitement médiatique et la forme de sensationnalisme qu'il y a aussi quand on vous interview.
- Speaker #1
J'ai eu la surprise d'avoir une demande d'interview. C'était un journaliste du monde, on peut en dire les choses franchement. C'était le magazine M, le supplément hebdomadaire du monde. Il voulait savoir en gros qu'est-ce que c'était de traduire Salmane. Moi je dis pourquoi pas. je peux bien répondre aux questions comme je le fais là, maintenant. Sauf qu'après, je vois le titre, déjà, qui change un peu les choses. C'est peut-être pas lui qui l'avait choisi, hein. Le dangereux métier de traduire Salman Rushdie. Le dangereux métier... c'est plutôt attirer l'attention sur soi c'est pas la peine de jouer avec le feu et puis après je vois que ce même type fait une interview de l'éditeur norvégien de Rajdi lequel éditeur norvégien s'est fait flinguer au moment des versets sataniques il vit toujours mais avec quelques balles dans la peau quand même donc je me dis c'est une espèce de recherche de la sensation comme ça. ça m'intéresse pas du tout alors là pour le coup ça présente un certain danger de jouer avec ce genre de choses et d'autre part c'est pas ça qui m'intéresse c'est la traduction littéraire d'un auteur que j'affectionne particulièrement et que je pense être un grand écrivain et traduire après le livre que
- Speaker #0
Salman Rushdie a publié juste après Donc juste juste après son attaque au couteau, est sortie La Cité de la Victoire, mais qui était déjà à paraître.
- Speaker #1
Absolument.
- Speaker #0
Et donc, sa première œuvre post-attaque, ça a été ce récit, qui est un récit autobiographique, mais d'une certaine manière également romanesque, très réfléchi sur la forme, etc. Mais où il raconte vraiment, de manière extrêmement détaillée et poignante, ce qui lui est arrivé. Wouh ! comme expérience de traduction, de plonger entre guillemets sans l'avoir demandé, dans les détails de ça, qu'est-ce que ça a été ?
- Speaker #1
Écoutez, moi, j'ai vraiment eu peur pour lui après l'attentat. J'étais convaincu, et je pense qu'on était nombreux dans ce cas-là, qu'il ne pouvait pas y survivre. Il s'est pris 15 coups de couteau quand même, et son fils lui faisait remarquer que généralement un seul coup de couteau suffisait à venir à bout de la victime. Là il s'est pris 15, 15 coups de couteau dans le visage, dans la gorge... la poitrine, c'est un homme de... Il avait quel âge à l'époque ? 75 ? 75, 76 ans, je ne sais plus. C'est quand même... Il a eu du mal à s'en remettre. Et moi, j'étais vraiment... Je trouvais ça tellement injuste, tellement... absurde en plus que j'ai été content quand il a pu publier le couteau et quand on a commencé à avoir des contacts un petit peu normaux j'étais extrêmement content alors en même temps c'est vrai que le livre est un peu cru dans les détails c'est tout le parcours médical qu'il a subi mais en même temps il le fait avec il le fait avec humour il le fait avec il y a un détail qui m'avait toujours beaucoup fait sourire. Vous savez qu'il est agressé, il est quasiment subclaquant, tout le monde pense qu'il va y rester, et on l'évacue par hélicoptère dans l'hôpital le plus proche. Et lui prétend qu'il n'a jamais totalement perdu conscience pendant toute l'affaire. Conscience un peu modifiée probablement, mais bon. Et puis à un moment, on va l'embarquer dans l'hélicoptère, et c'est un petit hélicoptère, et qui a une charge... pondéral limité, enfin je veux dire, il a un poids limite, on ne peut pas charger l'imprimeur. Et donc, on lui demande son poids. Et tout à coup, il est en train de crever, là. Tout le monde pense qu'il est mort, qu'il ne va pas s'en tirer. Et il s'est un peu laissé aller les dernières années, il s'est un peu enveloppé, il a un peu pris du poids, et il dit, oh non, je ne peux pas dire mon poids devant tout le monde. Alors que ça n'a plus aucun... Il y a Pas aucun enjeu, quoi, c'est pas... Et donc ça, c'est des trucs rigolos, où à un moment, quand les types se précipitent pour... On essaye d'arrêter les hémorragies, etc., et puis à un moment, quelqu'un décide de découper ses vêtements. pour pouvoir accéder au plaid, ou je ne sais pas trop quoi, et il dit, mon costume Armani. Alors, il semblerait que ce soit quelque chose d'assez courant en même temps. C'est-à-dire que quand on est dans une situation absolument tragique, même à la limite de mourir, on est pris par des préoccupations. l'esprit diverge vers des préoccupations complètement secondaires et qui n'ont absolument aucune importance de savoir s'il a les clés dans sa poche droite ou sa carte bleue ça n'a plus aucune importance de toute façon mais c'est assez amusant et oui c'est assez le livre est assez amusant et puis en même temps il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans ce livre c'est que il... Il réaffirme ses convictions d'une manière très claire, ses convictions laïques, ses convictions par rapport à la religion, par rapport au fanatisme, etc. Et ça, c'est assez réconfortant. Depuis 1989,
- Speaker #0
J'ai toujours été gênée par les nombreux autres rugis qui circulent dans le monde. Moi aussi, je suis à la fois Salmane et Rushdie. Il y a le Rushdie démoniaque, inventé, je dois le dire, par les musulmans. C'est ce Rushdie-là que le A croyait vouloir tuer. Il y a le Rushdie arrogant, égocentrique, inventé à l'époque par les tabloïds britanniques. Celui-là, apparemment, a l'air de se faire plus discret. Il y a le Rushdie fêtard, et à présent, après le 12 août, There is the good Rushdie, with a more sympathetic image, the quasi-martyr, the symbol of freedom of expression. But even this one has points in common with all the bad Rushdies. He has very little to do with the Salman who is at home, the husband of his wife, the father of his sons, the friend of his friends, to try to overcome what happened to him, to try again to write his books. And all of them distract the attention of the books themselves. In a certain way, they make the reading of the books superfluous. And this is, in my opinion, the most serious damage I have suffered, both before August 12th and because of August 12th. I have become a funny bird, famous not so much for my books as for the tribulations of my existence. The right answer to the question « How will it affect your writing? » is Cela va affecter la façon dont mon écriture est lue, ou pas lue, ou les deux à la fois.
- Speaker #1
C'est malheureusement très juste et... The fact that the knife, for example, is practically the book of Rushdie that was the most successful... but incomparably compared to the other books, compared to his novels, for example. It's a very important book, I don't say anything wrong, but it's not Rushdie's most literary book. It's a book that's a bit factual, in a certain way, and next to that, his novels... We'd have to believe that it's a bestseller, Salman Rushdie. The name is very well known. When a book appears... There's a reader who's relatively important but it's not exactly a best-seller.
- Speaker #0
And when you say that translating Rushdie is doing useful work, can you develop a little bit what you hear from there?
- Speaker #1
Once again, I think he's someone we tried to silence. We tried to silence him. The story of the fatwa was that, the death sentence. It could have, even psychologically, I would say, tarnished his inspiration. Or he would have... he could have become an author who only speaks of what happened to him. It's a strong temptation, he says it, by the way, he says he vaguely had this temptation. He still lived extraordinary adventures. There was room for more volumes. He didn't do it at all. On the contrary, he remained on his own fiction. The knife is special. After what he lived, we understand that he needed to write this book. But he came back to fiction right after. I think he's someone we tried to silence. It was more useful than making him hear his voice. Yes.
- Speaker #0
So both from a point of view precisely for his message of expression, of freedom of expression, etc. And then, perhaps also, without a doubt, thanks to his literary qualities, and to share himself as a storyteller, and so to share his accounts too, it's his uniqueness.
- Speaker #1
I don't stop looking back. I obviously think back to his books. I've obviously read a lot of them, including the books that I haven't translated. And I see things again, in the light of what he writes, for example. Now, I understand things. He claims that he is completely wrong all the time, that when you ask him what is going to happen, etc., he is always next to the plate. It's not true, in the end. He talks about things... There is a reflection, for example, on language. It's someone who is very fond of language. For a translator, it's obviously very important. He is very fond of language, and he thinks that the evil we do to a language, that is to say, not only the lie, but everything that is fake news, the n'importe quoi, etc., it's something very serious, because... How to say... The language is like a kind of skin, like a protective organ. If you let it go in pieces, if you do anything about it, you go towards all the drift, in a way. There is in his work... his last book, a novel on it too, but he is a true defender of the language, not of an academic language, since we know that he made his first books famous at the beginning, it was an Indian who wrote in English, it was not an Englishman from Oxford. And that was precisely his strength, it was to somehow tame this language of the colonizer. and to do something special about it. But language is a very important concern. And then, even the... Even the political vision, I don't know. When we read the Golden House, for example, we say to ourselves, it's not possible, it was written there. He talks about Trump, it was written there, now. And no, he talks about future developments, in a way, but in fact he is very much at the heart of the political situation, of the general situation, in a way. Yes,
- Speaker #0
there is this lucidity that also transpires in his writings. It's also a work with a lot of humor, very erudite. Yes,
- Speaker #1
absolutely. It's very erudite and full of humor. And so,
- Speaker #0
you just brought up a new work that will soon be released in the United States, which is part of a collection, which is his next work, after Le Couteau. And that you are translating, I believe.
- Speaker #1
Or that you have just finished translating. It's called... I finished... Yes, I had a deadline. You know, we always have, when we are translating, we have a deadline. My deadline was October 15th. So, you see, it wasn't long ago. It was ten days ago. So, mission accomplished. I had three months. Yes, I managed to do it. I had three months to do it. Which was not very easy. Because I have to tell you that that during the summer I had a few other ideas in mind. I wanted to take advantage of the holidays. I didn't want to stay every day in the translation. But whatever, it was done. And now the editor says, yes, it's good, very good, bravo, we'll be able to publish it next year, in June. I said, in June? It was a pity that I was all giving in. I have three months to do the translation and you take eight or nine months to make the book.
- Speaker #0
I find it amazing, to... This date of publication, I know that generally for great authors, translations can be tried to be published simultaneously. Yes, but I think that,
- Speaker #1
I don't know, there may be reasons, the editor may have particular reasons to have his calendar, obviously he has his own reasons, but at the same time I think he knows well that it is a book. ...which will not have the same success as Le Couteau. It's a very literary book, it's a collection of news... Yes,
- Speaker #0
it's especially the genre of the news that is less taken...
- Speaker #1
So the genre of the news, in addition, is a genre, yes, which is not very, very taken in France, I don't know why. because the Anglo-Saxons... France is a country of passing words, I don't know. But the New... I'm not sure the public is so reluctant. The editors are reluctant. But it's not the public. I don't want to praise the New, but for young readers, it's much simpler. Don't ask a 14-year-old boy to join the Great War. for example, it's sure he'll have a hard time telling me or in the search for lost time. But if you give him some news, it's a good way to... I was a teacher, that's why I can say that, in an earlier existence. And the New, I find it very pleasant, there are some magnificent things in it. The first book I translated, the book of Connor, which I was alluding to earlier, was a collection of New, and it was dazzling. In a collection of New, at the same time, there are necessarily things that we like more than others. than others. So there are things sometimes we don't like all the news also. But there are a few that are ... And I was very impressed, for example, in the case of O'Connor, he had published this collection of news and each of these news had been a kind of germ of all the novels he had written afterwards. It's curious, as if he had had a kind of embryo, like that he had not written a first novel where he would have wanted to put a lot of things, She wrote some news. and each of these news was different. It has become the germ of...
- Speaker #0
It is the sign that the news is a shorter form, but another way of digging into the themes.
- Speaker #1
And there, he publishes and welcomes the news. Yes, I can tell you a few words. Yes, yes, tell us.
- Speaker #0
So it's called The Eleventh Hour.
- Speaker #1
Yes, it's The Eleventh Hour, translated by the eleventh hour, which is not very complicated. I think that there should not be too much discussion on the title. There are others, on the other hand, on which I had problems. So these are news... It's more of a sequel. Because these are news that are answered and that follow a thread. These five stories, there is one that is a little bit apart, but these five stories are stories that happen in well-defined, well-delimited frames. For example, there is one that happens in India. There are two that take place in India, one in Bombay, in the neighborhood where Salman Rushdie lived, and precisely in Salman Rushdie's home. So you see, the autobiographical thread, he doesn't do autobiography at all, but obviously when you know it, he says it in the news. If you don't know it, he says it anyway, you don't need to know the biography of Simon Ruggie to know it. So, inevitably, there are very strong links with his biography. of autobiography. Then there is a news that is really quite surprising too, which takes place in Cambridge. Cambridge where he did all his studies, where he was very unhappy by the way, because an Indian landed in Cambridge, it was the METEC, basically. You imagine, the students of Cambridge, it's still a bit, it's the top of the basket, it's a bit like the fine flower of the English intelligentsia, he landed is in there a little bit like a piece reported he was not he was not very very happy and therefore therefore there is a whole news that is happening in Cambridge and then there is a news that is happening in the United States that is to say that it is exactly his route so there are very very very strong links with his with his own story and I think that This book has touched me a lot because, once again, we are the same age, so we have the same concerns, even if I have not lived a life as dynamic as his. He asks himself a lot of questions, especially after what he lived. He saw death very closely. These are news that always revolve around disappearances, death. These are not necessarily sad things. because as we know his sense of humor, he is constantly... And it's very... it's quite funny, and it's very... It's related to his own history, it's related to general history, it's also related to the reflection on science.
- Speaker #0
The day Junior fell down began like any other day. The explosion of heat rippling the air, the trumpeting sunlight, the traffic's tidal surges, the prayer chants in the distance, the cheap film music rising up from the floor below, the pelvic thrusts of an item number dancing across a neighbor's TV, a child's cry, a mother's rebuke. Unexplained laughter, scarlet expectorations, bicycles, the newly plaited hair of schoolgirls, the smell of strong coffee, a green wing flashing in the tree. Senior and junior, two very old men, opened their eyes in their bedrooms on the fourth floor of a sea-green building on a leafy lane, just out of sight of Elliot's Beach, where that evening, The young would congregate, as they always did, to perform the rites of youth, not far from the village of the fisher folk, who had no time for such frivolity. The poor were Puritans by night and day. As for the old, they had rites of their own, and did not need to wait for evening. With the sun stabbing at them through their window blinds, the two old men struggled to their feet and lurched out onto their adjacent verandas, emerging at the same moment, like characters in an ancient tale. trapped in fateful coincidences, unable to escape the consequences of chance. Almost at once, they began to speak. Their words were not new. These were ritual speeches, obeysenses to the new day, offered in call-and-response formats, like the rhythmic dialogues or duels of the virtuosi of Carnatic music during the annual December festival. Be thankful we are men of the South, said Junior, stretching and yawning. Southerners are we, in the South of our city, in the South of our country, in the South of our continent. God be praised, we are warm, slow and sensual guys, not like the cold fishes of the North. Senior, scratching first his belly and then the back of his neck, contradicted him at once. In the first place, he said, The South is a fiction, existing only because men have agreed to call it that. Suppose men had imagined the Earth the other way up, we would be the northerners then. The universe does not understand up and down, neither does a dog. To a dog there is no North and South. And in the second place, you're not that warmer character, and a woman would laugh to hear you call yourself sensual. But you're slow, that is beyond a doubt. This was how they were. They fought, going at each other like ancient wrestlers whose left feet were tied together at the ankles. The rope that bound them so tightly was their name. By a curious chance, which they had come to think of as destiny, or as they more often called it, a curse, they shared a name. A long name like so many names of the South. A name... neither of them cared to speak. By banishing the name, by reducing it to its initial letter, V, they made the rope invisible, which did not mean it did not exist. They echoed each other in other ways. Their voices were high. They were of similarly wiry build and medium height. They were both nearsighted. and after lifetimes of priding themselves on the quality of their teeth, they had both surrendered to the humiliating inevitability of dentures. But it was the unused name, that symmetrical V, the name that could not be spoken, that had joined them together for decades. The two old men did not share a birthday, however. One was 17 days older than the other. That must have been how Senior and Junior got started, even though the nicknames had been in use for so long that nobody could now remember who originally thought them up. V Senior and Junior, they had become. Junior V and Senior V, forevermore, quarreling to the death. They were 81 years old. If old age was thought of as an evening, ending in midnight oblivion, They were well into the eleventh hour. You look terrible, Junior told Senior as he did every morning. You look like a man who is only waiting to die. Senior, nodding gravely and also speaking in accordance with their private tradition, responded, That is better than looking as you do, like a man who is still waiting to live. Le jour où Junior disparu commença comme tous les autres. La chaleur qui explose en créant des ondes dans l'air, l'éclat tonitruant du soleil, les déferlements de la circulation, des psaumes au loin, la musique de films minables qui montent de l'étage inférieur, les déhanchements érotiques d'une star de cinéma sur la télé d'un voisin, un enfant qui pleure, une mère qui gronde, un éclat de rire inexpliqué, Des crachats écarlates, des vélos, les nattes qu'on vient de faire aux écolières, l'odeur d'un café serré, une aile verte qui scintille dans un arbre. Senior et junior, deux hommes très âgés. ouvrirent les yeux dans leur chambre au quatrième étage d'un immeuble vert océan d'une petite rue verdoyante, juste à l'écart d'Elliott's Beach, où ce soir-là, les jeunes devaient se rassembler selon leur habitude pour accomplir les rites de la jeunesse. Pas très loin du village des pêcheurs qui n'avaient guère le temps pour de telles frivolités. Les pauvres étaient puritains, de jour comme de nuit. Quant aux vieux, ils avaient leurs propres rites. and didn't need to wait for the night to fall. The sun hit them violently through the stores when they stooped painfully on their feet and won by chiseling their half-closed terrace, emerging at the same moment characters from an ancient history, prisoners of coincidences of fate, unable to escape the consequences of chance. They almost immediately took the word. Leurs propos n'avaient rien d'original, c'était des discours rituels, des hommages aux jours nouveaux qui se présentaient sous la forme de questions-réponses à la manière des dialogues rythmés ou des duels des virtuoses de la musique carnatique lors du festival annuel de décembre. « Ah, nous avons de la chance d'être des gens du Sud », dit Junior en s'étirant et baillant. « Nous sommes du Sud, nous vivons au Sud de notre ville, située au Sud de notre pays, qui se trouve au Sud de notre continent. Dieu soit loué ! » We are warm, slow and sensual guys, not like those cold fish of the North. Señor, scratching first the belly, then the neck, immediately started to contradict him. First, he said, the South is a fiction, which exists only because men have agreed to call it that. Suppose they imagined the Earth in the other direction. We would then be people of the North. The universe does not understand the top and the bottom, not more than a dog. For a dog, there is no north or south. And secondly, we don't have the temperament so hot as that. And a woman would laugh well when she heard you call yourself sensual. But for what it is to be slow, kill them without any doubt. They were like that. They were fighting, attacking each other, like these ancient fighters, attached together by the left foot at the level of the ankle. The rope that tied them so strongly, it was their name. Par un curieux hasard, où ils en étaient venus à voir la main du destin, ou que plus généralement ils qualifiaient de malédiction, ils portaient le même nom. Un nom très long, comme beaucoup de noms du Sud. Un nom que ni l'un ni l'autre n'avaient envie de prononcer. En bannissant leur nom, en le réduisant à son initial, V, ils avaient rendu la corde invisible, ce qui ne voulait pas dire qu'elle n'existait pas. Ils avaient d'autres points communs. La voix au perché, The same filiform constitution and the average size. They both had a low view. And after spending their lives bragging about the quality of their dentition, they had to resolve each other to the humiliating need of a dentist. But it was the unused name, this symmetrical V, the name that we could not pronounce, that has been so strongly linked to them for decades. The two old men, however, n'avaient pas en commun leur anniversaire. L'un avait 17 jours de plus que l'autre. De là, sans doute, l'origine de cette histoire de « senior » et de « junior », même si les surnoms étaient en usage depuis si longtemps que personne ne se rappelait qui les avait imaginés au départ. Ils étaient devenus « V. Senior » et « Junior » et resteraient « V. Junior » et « V. Senior » à jamais, occupés à se disputer à mort. Ils avaient 81 ans. If the Great Age can be considered as a twilight that ends at midnight, they had made it to their eleventh hour. « You have a horrible mine, » says Junior to Senior, like every morning. « You look like a man who only waits for death. » Senior, hooking his head with a serious air and following, too, their personal tradition, replied, « It's better than having your mine, the one of a man who is still waiting to live. »
- Speaker #1
The eleventh hour, you would have understood, is not very joyful. It's the beginning of the end. It's almost midnight, they are 81 years old, it's 11 o'clock, it won't take long. And indeed, one of them will disappear and the other will realize that it was a little bit his kind of brother, his alter ego, because they have nothing to parent. So you will see, it's a beautiful book because I would even say... For someone who would never read Salman Rushdie, it would be a very bad introduction, in the end. First of all, because these are relatively short texts, so they're not long stories like, I don't know, La Maison Golden or... The book about the midnight mills.
- Speaker #0
The midnight children.
- Speaker #1
Or the midnight children. And then, it's really good, because it's both a reflection on life, on death, but in a way, quite an easy start, quite pleasant. I'm a party member, of course. I can't say that it's objective when I talk about Rushdie.
- Speaker #0
Well, thank you very much, Gérard, for this whole interview, which was really fascinating, to know a little more about Salman Rushdie's position as a translator.
- Speaker #1
Thank you very much. Well, anyway, thank you Rushdie.
- Speaker #0
Thank you for listening to this episode. If you liked it, I'm counting on you to leave a little comment, subscribe to the podcast and rate it 5 stars, all that on your favorite listening platform. And you can follow Langue à Langue on Facebook or Instagram for more and more backstage and reflections around translation. See you soon