- Speaker #0
Salut, c'est Margot Grellier. Ça fait un an et demi qu'avec le podcast Langue à Langue, je vous emmène à la découverte des langues et des littératures du monde, grâce aux merveilleux passeurs que sont les traducteurs et traductrices littéraires. Depuis quelques temps, j'ai aussi envie de vous proposer, à côté de ces longs entretiens, un autre type d'épisode, plus court et plus ancré dans l'actualité littéraire. pour vous faire découvrir de nouvelles parutions étrangères traduites en français à travers les mots et la vision particulière de leurs traducteurs. Ça vous dit ? Alors c'est parti ! Voici le premier épisode des lectures étrangères de langue à langue. J'espère que ça vous plaira !
- Speaker #1
les Lectures Étrangères de Langue à Langue.
- Speaker #0
Et pour le premier épisode de ce nouveau format, je reçois la traductrice du polonais Lydia Walerizak qui signe la traduction d'un magnifique premier roman paru en janvier 2026 aux éditions Noir sur Blanc, Vorace de Małgorzata Lebda. Bonjour Lydia.
- Speaker #2
Bonjour Margot et merci d'ouvrir cet espace de discussion autour de Ausha.
- Speaker #0
Alors dans Ausha, la narratrice dont on sait finalement peu de choses si ce n'est qu'elle est poétesse, revient dans la maison où elle a grandi, dans une région montagneuse au sud de la Pologne, pour s'occuper de sa grand-mère, atteinte d'un cancer. Commence alors pour elle un quotidien coupé du monde, laver, nourrir, soigner, tenir compagnie à la malade confinée dans la maison, tandis que la vie dehors continue avec les travaux de la ferme dont s'occupe le grand-père et l'activité ininterrompue d'un abattoir voisin. sorte de verru dans le paysage, comme un mâle qui rongerait à la fois la nature environnante et les habitants. Vorace, c'est en effet à la fois un roman sur la vie qui s'achève et une déclaration d'amour aux vivants et à nos liens intimes. Il faut souligner aussi que l'autrice Maogor Jatalepda est déjà connue en Pologne pour son travail de poétesse et de photographe. Et justement, Lydia, on retrouve bien cette sensibilité artistique, cette attention... à l'image dans son premier roman.
- Speaker #2
On sent bien évidemment la plume de la poétesse. Dans cet ouvrage, on sent cette sensibilité particulière. Il y a une musicalité quand on lit ce texte, on la ressent aussi beaucoup. Il y a des rimes internes, il y a tout un rythme, il y a une structure qui est très travaillée. Et en fait, ce qui a été perturbant pour moi, je dois l'avouer, à la première lecture de ce roman, quand on m'en a proposé la traduction, c'est que j'ai ressenti le besoin irrépressible d'écrire la traduction à la main. En fait, le texte est tellement puissant, je ne sais pas, il y a quelque chose qui s'est passé en moi. Il fallait que je choisisse un beau cahier avec un beau papier, que je prenne une belle plume et que je couche sur le papier un Un premier objet, mais déjà très élaboré, après qu'il ait déjà mûri un peu en moi. Et comme si, en fait, ce texte était quelque chose de sacré, qui ne pouvait pas passer par la froideur d'un ordinateur, mais qu'il fallait aussi passer par ces sens-là. Et en 18 ans de carrière, je pense que c'est la première fois que je ressentais ça, en tout cas avec une telle force. Donc je pense vraiment qu'il y a quelque chose de... de très poétique dans ce roman, en tout cas qui m'a profondément émue et touchée.
- Speaker #0
Et vous qui avez beaucoup traduit en littérature jeunesse, est-ce que vous avez retrouvé dans la musicalité des phrases, dans le souffle poétique de ce roman, quelque chose qu'on peut aussi retrouver dans des albums pour enfants, par exemple ?
- Speaker #2
Oui, c'est très intéressant cette comparaison. C'est vrai que je traduis de la littérature générale, mais je fais énormément de jeunesse, de littérature jeunesse, parce que j'adore ça. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, traduire de la jeunesse n'est pas si évident. Parfois, il n'y a qu'une seule phrase par page, mais c'est justement là que tout se joue. En fait, il faut une grande vigilance aux mots que l'on va choisir et aussi, il faut faire en sorte que ces mots s'articulent en un tout harmonieux, parce que les albums jeunesse sont destinés à être lus à voix haute. Je crois que mon travail pour vos races a été semblable, c'est-à-dire qu'il fallait une vigilance accrue à chaque mot, parce que le texte paraît simple, les phrases sont courtes, le vocabulaire n'est pas si recherché que ça. Ce sont des choses simples qui sont évoquées avec des mots simples, mais très profonds, qui résonnent de manière très profonde en nous. Mais la simplicité de vos races n'est qu'apparente. Et il fallait justement être très, très vigilant à ce que l'autrice voulait dire derrière tout ça. Il fallait choisir ses mots en conséquence, c'est-à-dire qu'ils aient une résonance à la fois phonétique, mais aussi sémantique. Et donc, voilà, c'était un travail qui, oui, à certains égards... On peut se comparer à une traduction en littérature jeunesse par cette musicalité, cette vivilence au mot. Et d'ailleurs, cette vivilence m'a amené à une discussion assez intéressante avec Maugorata Labda. À un moment donné, elle parle de la Baltique. La Baltique, ce sont des parents éloignés qui vivent non loin de la Baltique, et c'est pour ça qu'elle les appelle ainsi. Mais cette famille éloignée, après... des années et des années de silence à l'annonce de la maladie de la grand-mère vient lui rendre visite. Elle a soif de voir cette mourante. C'est ainsi en tout cas que le considère la narratrice et la narratrice en colère décrit ces personnes comme des personnes « chudées » , « maigres » en polonais. Elle emploie donc un adjectif plutôt péjoratif. Et à un autre moment, vers la fin du roman que je ne dévoilerai pas, pas, elle parle à nouveau de corps, mais cette fois-ci « ch'topoué » , mince. Donc la connotation négative a disparu. Et moi qui étais sensible justement à cette structure très travaillée, à ces refrains qui reviennent par moments, je me suis dit « tiens, est-ce que là, c'est quelque chose de voulu, ou est-ce que ça a été modifié peut-être dans le travail de correction au niveau de la maison d'édition ? » Et donc, je lui ai posé la question et Mahogja Taleb m'a répondu qu'elle n'avait pas fait attention à cette distinction et que donc inconsciemment, son regard avait évolué avec le récit. Et alors là, elle m'a témoigné une confiance énorme parce qu'elle m'a demandé si j'estimais juste de rétablir l'harmonie, de choisir un adjectif et de le... de l'appliquer aux endroits où il figurait. Et moi, j'ai trouvé ça tellement intéressant dans le processus d'écriture que j'ai dit « Mais non, on garde comme ça ! » C'est tellement vivant aussi cette écriture qui évolue en fait, notre regard qui évolue avec l'écriture et nos sentiments.
- Speaker #0
C'est très beau. Alors, on l'a dit, le récit se situe dans un village polonais où la vie est plus ou moins rythmée par le cycle des saisons et par le travail agricole. et où il y a une proximité très forte entre les humains, les animaux et la nature. Et il me semble, Lydia, que vos propres grands-parents étaient fermiers en Pologne. Alors, vous avez retrouvé dans le décor rural de ce roman des sensations familières ?
- Speaker #2
Ah oui, c'était très troublant d'ailleurs, à quel point les mots résonnaient en moi et suscitaient des souvenirs. Parce que ça fait, moi, ressurgir des souvenirs d'enfance. quand j'étais... enfant et jusqu'à l'âge de 20 ans à peu près, j'ai passé tous mes étés chez mes grands-parents, à la campagne, dans une région, c'est la région des monts de la Sainte-Croix, les plus anciennes montagnes d'Europe, et qui n'est d'ailleurs pas très éloignée de l'endroit où se déroulent vos races. Et ça a été pour moi tout un espace de liberté et d'expérience sensorielle. parce que je passais mes journées dehors, à marcher pieds nus dans l'herbe ou la terre sablonneuse, je grappais aux arbres pour cueillir des cerises, j'aidais aussi mes grands-parents aux travaux de la ferme, donc j'allais désherber les champs de fraises, je m'occupais des vaches, je les amenais au pré. Donc il y a beaucoup de choses que Margo Jatalepda évoque dans ce roman que j'ai vécu, la rugosité de l'écorce des arbres contre la peau. quand on grimpe aux arbres et qu'on est juste en short, le museau luisant des vaches, moi aussi j'ai capté leur souffle, j'ai été impressionnée par leur capacité phénoménale à vider une bassine en trois aspirations, j'ai caressé le duvet des poussins, il y a plein de choses comme ça qui m'ont aussitôt fait ressurgir toutes ces expériences. Et puis sans parler de mes grands-parents, où là aussi il y a des images qui ont été très fortes, comme ma grand-mère avec les lunettes de mon grand-père, sa longue et fine tresque, ma grand-mère, elle, nouée en chignon, et puis mon rapport à mon grand-père, qui lui aussi était plutôt taiseux, mais profondément bon. Donc, ça en était même troublant à quel point je revivais des choses, que finalement, ce livre parlait aussi de mon intimité. Et je remercie mon éditeur, David Bosque, d'avoir eu cette intuition de me confier cette traduction.
- Speaker #0
Alors, j'aimerais, si vous voulez bien, qu'on plonge un peu dans cette langue et que vous nous lisiez le passage que vous avez choisi. C'est un des rares passages du roman où on entend la voix du grand-père. Il vient de réintroduire un essaim d'abeille dans une ruche que la reine a quittée et il pense à sa femme, donc la grand-mère malade. On écoute « Woras » de Małgorzata Lebda, en polonais puis en français, traduit par vous, Lydia Waleryszak.
- Speaker #3
et a indiqué la partie orientale. Elle a dit que j'allais fermer les yeux. J'ai fermé. Et elle a commencé à décrire toute la ville. Le maison après le maison. Le café, le château, les bâtiments, les lieux où se trouvaient les plus beaux rizs. Tout ce que la Ausha recouvert. Elle disait que sous les couches, on pouvait tout voir. Et au final, elle disait qu'il n'y avait pas à y retourner. Qu'il n'y avait pas de place où elle vivait. Qu'elle voulait construire quelque chose qui s'appelle comme ça. Elle a demandé que je la prenne. Je l'ai prise parce que je la voulais. Et elle était belle. Mais maintenant... Je vois qu'elle est venu me suivre parce qu'elle n'avait rien et qu'elle n'a rien perdu. Et elle a encore pris ses enfants. Parfois je pense que c'est toi qui la gardes dans la vie. Et les oiseaux, et elles.
- Speaker #2
Un jour, c'était avant nos fiançailles, elle m'a conduit jusqu'au lac et m'a montré la partie située à l'est. Elle m'a demandé de fermer les yeux, alors j'ai fermé les yeux. Et elle s'est mise à décrire son village, maison après maison, le magasin, l'église, les bosquets, les endroits où poussaient les plus beaux lactaires. Tout ce que l'eau avait recouvert. Elle parlait si bien qu'on voyait tous les paupières fermées. À la fin, elle m'a dit qu'elle n'avait plus d'endroit où aller, qu'elle ne se sentait pas chez elle, là où elle avait dû emménager, qu'elle voulait construire un nouveau foyer. Elle m'a demandé de la prendre avec moi. Je l'ai prise parce qu'elle le voulait et qu'elle était belle. Mais j'ai compris aujourd'hui qu'elle est restée avec moi parce qu'elle ne possédait rien. Et elle repart les mains toutes aussi vides. En plus, le sort a voulu qu'elle enterre ses propres enfants. Parfois, je me dis que c'est toi qui la maintiens encore en vie. Et puis, les oiseaux aussi. J'en tremble parce que ça m'émeut. C'est fou l'amour qui transpire de ce témoignage. Ce grand-père qui parle si peu, mais quand il prend la parole, c'est tellement profond et beau. C'est touchant.
- Speaker #0
Peut-être pour conclure et pour plonger un peu plus au cœur de votre métier de traductrice, Est-ce qu'il y a des défis particuliers que vous avez rencontrés à la traduction de ce roman ?
- Speaker #2
Margo Jataleb, dans son écriture poétique, emploie des termes de façon assez particulière. C'est l'exemple de Vilgoch, qui signifie « humidité » . Et cette Vilgoch, « humidité » , se retrouve aussi bien dans le ventre des vaches que dans le lit de la rivière. Elle naît dans la forêt où elle se déploie. et s'étend jusqu'au village et pénétrer dans les maisons. Alors c'est un choix tout à fait subjectif et peut-être contestable, mais le terme « humilité » ne me satisfaisait pas. J'avais besoin de trouver quelque chose de plus mystérieux peut-être, qui ferait référence à une entité, et donc j'ai choisi l'humide. en m'inspirant peut-être inconsciemment des principes actifs d'Aristote. Mais voilà, il fallait aussi un emploi poétique des mots et je sais que l'humide peut être employée ainsi en poésie. Il y a eu d'autres choses aussi, des expressions imagées, comme « lebra calorifero » . Maogorata lebra personnifie beaucoup la nature, les objets, la maison. Et là... il s'agit en fait des radiateurs que le grand-père va faire installer pour réchauffer justement cette maison malade. Donc, littéralement, ça veut dire les côtes des radiateurs. L'allusion passe très naturellement en polonais parce qu'il s'agit de ces gros radiateurs en fonte. Et l'image est très bonne parce qu'on voit justement ces côtes saillantes. En polonais, on appelle ça un calorifer zéberkowy. Zébra, zéberkowy, c'est la même racine. Donc, c'est quelque chose de tout à fait coulant et compréhensible, en fait, pour le lectorat polonais. En français, je me suis dit, bon, les côtes des radiateurs, comme ça, directement, c'est peut-être un peu trop abrupt. Nous, on appelle ça, en français, des radiateurs à colonne. Alors, il me fallait un élément organique. La colonne, ça peut fonctionner aussi, comme colonne vertébrale, par exemple. Sauf que le nombre me posait problème. Parce que si un être vivant peut avoir plusieurs côtes, généralement, quand il en est doté, il n'a qu'une seule colonne vertébrale. Donc, je me dis, non, là, ça n'ira pas. Et en plus, j'aimais beaucoup cette image de côte, parce qu'elle est très parlante, très évocatrice. Donc en fait là il a fallu... structurer finalement la traduction pour introduire progressivement cette image et qu'elle devienne naturelle. Alors, la première occurrence de ces côtes, elle est dans le début du roman. Je lis la phrase « M'en je t'ai je n'y estare que ça douze-noix chandoshé ni viel kier j'abra kaloreferouf productivoske » littéralement « Des hommes de Stadesat déposent dans le vestibule les grosses côtes des radiateurs de production italienne. » Donc voilà, j'avais peur, comme je vous le disais, que ce soit un peu trop abrupt et peut-être pas assez compréhensible, puisque nous, nous parlons de radiateurs à colonne. Alors j'ai opté pour « Des hommes de Stadesat déposent dans le vestibule de gros radiateurs en fonte fabriqués en Italie, dont les colonnes saillantes sont comme autant de côtes. » Et donc ensuite, je vais filer un peu la métaphore et pour finalement retomber sur mes pieds, et utiliser côte de radiateur. Donc il y aura par exemple, « De ses yeux, la nuit observe la scène qui se déroule à l'intérieur de notre maison, une maison que d'ici quelques temps, grand-père fera barder de bois blanc et équiper de radiateur aux côtes saillantes. » Un peu plus loin, on a Le matin même, grand-père a déposséré les côtes des radiateurs qu'il a aidés à entreposer dans le vestibule il y a de longs mois. Ou encore, grand-père nourrit les ventres profonds de nos vaches, puis il nourrit le grand ventre de la chaudière et par là même, les côtes des radiateurs enfin installées. Si le subterfuge passe en français, c'est tant mieux. Mais vraiment, j'avais besoin que ce soit coulant, que ce soit naturel et que ça ne heurte pas à la lecture pour se rapprocher un peu de ce que ça peut provoquer chez le lecteur apollonais. Il ne fallait pas qu'il y ait quelque chose qui casse le rythme.
- Speaker #0
Ausha. premier roman de Małgorzata Lebda, traduit par Lydia Waleryszak, vient de paraître aux éditions Noir sur Blanc. Une invitation poétique et puissante à renouer avec la nature et avec les êtres qui nous sont chers. Merci beaucoup Lydia d'avoir accepté mon invitation pour ce premier épisode des Lectures étrangères de Langue à Langue.
- Speaker #2
Un grand merci à vous Margot et bonne lecture à toutes et tous.
- Speaker #0
Merci à Nathan Luyer de la Cabine Rouge pour le montage, mixage et la voix off. et à Studio Pile, toujours, pour l'identité sonore et graphique. Et puis, merci à vous pour votre fidélité. D'ici le prochain épisode, vous pouvez retrouver Langue à Langue sur les réseaux sociaux. Et bien sûr, n'oubliez pas de vous abonner au podcast sur les plateformes d'écoute. À bientôt !