- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode des lectures étrangères de Langue à Langue, un format plus court pour explorer l'actualité littéraire avec les traducteurs et traductrices. Je suis Margot Grélier et aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Olivier Lanuzel pour évoquer sa traduction du « Collectionneur de serpents » , un recueil de nouvelles de l'écrivain croate Jorica Pavicic, paru en mai 2023, aux éditions à Gulot.
- Speaker #1
Les lectures étrangères de langue à langue.
- Speaker #0
Alors, je sais ce que vous vous dites. 2023, on n'est plus vraiment dans l'actualité littéraire. Eh bien, détrompez-vous parce qu'en réalité, il y a bien une actualité là-dessous. En novembre 2025, s'est tenue la première édition d'un tout jeune prix littéraire, le Prix Net pour Nouvelles étrangères traduites, créé par l'association Tout Court pour visibiliser le format de la nouvelle et la littérature traduite. Et le premier lauréat de ce prix, je vous le donne en mille, c'est Le Collectionneur de serpents de Yuritsa Pavlichich, traduit par Olivier Lanuzel. Moi, rien ne me met plus en joie que la création d'un prix qui célèbre à la fois la traduction et les nouvelles. Les nouvelles, c'est un format que j'aime énormément parce que ce sont souvent des petits bijoux d'écriture, finement ciselés ou l'attachement aux détails, et tout sauve dérisoire et vient au contraire nous raconter quelque chose de profondément humain et universel. Malheureusement, en France, ce genre peine à trouver sa place, en librairie, dans les médias ou entre les mains des lecteurs et des lectrices. Et c'est pour ça que je suis vraiment heureuse de recevoir Olivier dans cet épisode. pour parler de nouvelles et de ce prix. Bonjour Olivier.
- Speaker #2
Bonjour, Margot.
- Speaker #0
Alors ce qui est marquant dans le fait que le collectionneur de serpents reçoive ce prix, c'est que vous, c'est précisément par les nouvelles que vous avez connu cet auteur, Jurica Pavicic, et c'est aussi par cet auteur que vous avez réussi à percer, entre guillemets, dans la traduction littéraire.
- Speaker #2
Ce qui est arrivé avec Pavicic, c'est assez rigolo, c'est qu'en gros, je suis tombé sur ces nouvelles, elles m'ont plu, je me suis dit ça vraiment c'est quelque chose. J'ai voulu les traduire tout de suite et j'en ai traduit trois que j'ai envoyées à des maisons d'édition. J'ai eu très peu de réponses, enfin j'ai pratiquement pas eu de réponses, j'ai dû envoyer une trentaine à une trentaine de maisons d'édition. Et même j'ai eu une ou deux réponses qui m'ont dit les nouvelles ça n'intéresse pas, ça ne nous intéresse pas. Et donc j'ai rangé ça dans ma besace. Et alors ce qui est arrivé avec Agulot, c'est qu'Agulot voulait un auteur croate dans son catalogue. Ils avaient publié pas mal de littérature d'Europe de l'Est, mais ils n'avaient pas d'auteurs croates. Ils se sont adressés à l'Institut culturel croate en France et on leur a dit, intéressez-vous à Pavicic. Et donc, Nadej Agulo a contacté Pavicic et c'est Pavicic qui a dit, j'ai mon traducteur. Et donc, c'est lui qui m'a mis le pied à l'étrier. Et donc, on a commencé par deux romans et ça a plu et ça a eu des prix. Et donc, ça a permis de... Ça a inscrit... pas vite chitche, et ça m'a inscrit aussi dans le fait que je continue à traduire.
- Speaker #0
Et donc, c'est après le succès de ces deux premiers romans que vous vous êtes attaqué aux nouvelles. Alors justement, présentez-nous ce recueil, Le collectionneur de serpents.
- Speaker #2
Donc ce sont cinq nouvelles qu'on a piochées dans deux recueils. Il y a un recueil qui est paru en 2008 et un autre en 2013. Et donc on a sélectionné cinq nouvelles, parce que c'est dans un format, chez Agulo, un format court, il faut que ce soit au moins de 200 pages. Et ça a une spécificité, c'est que ça se situe vraiment dans une décennie précise, c'est celle qui va en gros de 91, le début de la guerre en Croatie et l'éclatement de la Yougoslavie, jusqu'au début des années 2000. C'est vraiment une décennie marquée par la guerre et par les conséquences immédiates, qui sont le rapport à la violence, à la guerre, la manière dont ça impacte la vie des gens, et aussi le bouleversement au niveau de la société, c'est-à-dire le lâcher du communisme, la transition assez brutale vers le capitalisme, et plus tard, disons au milieu de la... décennie 2000, donc ça commence à pointer le bout de son nez dans les nouvelles, mais pas encore si présent que ça, c'est l'arrivée du tourisme de masse, qui va remplacer l'industrie morte.
- Speaker #0
Et pour vous, c'est vrai qu'elles sont toutes reliées, les cinq nouvelles, par un contexte à la fois temporel, géographique et sociopolitique. Et est-ce qu'au-delà de ça, vous voyez d'autres liens qui se tissent dans le recueil, à travers les thématiques, l'écriture aussi ?
- Speaker #2
Il y a quelque chose de très spécifique à Pavicic, c'est qu'il nous attache vraiment... Pour moi, c'est un page-turner. On commence à lire un truc, il faut qu'on tourne la page, et on ne peut pas s'arrêter. Et il nous attache de plusieurs manières. Il nous attache d'abord parce qu'en gros, on suit toujours un ou deux personnages. Donc on s'attache, c'est comme dans une série. D'ailleurs, Pavicic, il vient du cinéma, du monde du cinéma. Il a écrit des scénarios, il était critique de cinéma. Et donc on voit qu'il y a une écriture scénaristique. Et donc, on suit un personnage, on est vraiment juste derrière son épaule, on le suit dans ses faits et ses gestes, et on voit tout à travers la perception de ces personnages-là. On n'est jamais loin au-dessus, on est vraiment accroché à lui. Donc, on est vraiment au quotidien avec des gens ordinaires. Ce ne sont pas des héros, ce ne sont pas des gens qui sortent de l'ordinaire, c'est vous, c'est moi. C'est vraiment ce qui lui arrive au personnage. Ça pourrait nous arriver si on était dans ce contexte, si on était confronté à ce qui arrive, c'est-à-dire la guerre, la perte d'un emploi, le fait de devoir vendre peut-être une maison parce que les parents sont morts, donc il faut partager avec les frères et les sœurs. Il y a plein d'éléments comme ça qui font qu'on se sent vraiment confronté à une histoire. universel qui nous touche, mais qui s'inscrit dans un contexte très particulier, très précis. Ce qui est bien avec ces cinq nouvelles, c'est que, en gros, plein d'éléments de la société croate, l'évolution de la société croate, ils les disséminent à travers les nouvelles. Par exemple, la première nouvelle, c'est clairement la guerre, les dilemmes qui sont posés à tout un chacun au moment où on est confronté à la violence, est-ce qu'on doit l'exercer soi-même ? Voilà La deuxième nouvelle, il y a des éléments historiques. Donc ça renvoie effectivement à un appartement qui a été réquisitionné en 1945. Parce qu'au moment de la reconstruction de Split, il fallait loger les ouvriers qui venaient de loin pour reconstruire le pays. Donc on les logeait dans les appartements des bourgeois. Donc on réquisitionnait des chambres, etc. Donc il y a un contexte historique qui rappelle ce que c'était que... le socialisme et ce que ça a pu générer parfois de choses douloureuses pour certaines personnes. Mais dedans, il y a aussi la place de la religion clairement qui revient, parce que avec la fin du socialisme et avec la guerre, il y a un retour vers le religieux qui est très net et dont on n'est pas encore sortis. L'Église joue encore un rôle politique très important en Croatie. Il y a la question de la troisième nouvelle, c'était les deux frères. Là, c'est pareil, il y a les traumatismes que la guerre peut engendrer chez certaines personnes et aussi le rapport à la violence, parce que la guerre, ça génère de la violence et ça génère de la violence dans les comportements, au sein des familles, des comportements machistes qui peuvent plus se réveiller. Parce que du temps du socialisme, il y avait quand même, même si c'est compliqué, on est dans une société patriarcale méditerranéenne, il y avait quand même une aspiration à une égalité entre les hommes et les femmes. Les femmes travaillaient, il y avait le droit à l'avortement, etc. qui a été remis plus ou moins en cause avec le changement dans les années 90. Donc il y a des thématiques comme ça qui disséminent et qui permettent de parler de l'évolution de la société croate, mais toujours à hauteur de gens, à hauteur des individus. On n'est jamais détaché, il n'y a pas de discours. C'est vraiment comment ces changements, ces modifications impactent la vie des gens au quotidien. Je me trouve sur la rive et je regarde vers le sol. Je regarde vers la Bosnie, je regarde le sol effondré, le sol froid et les villes qui se trouvent au bord de la côte. De loin, je sens le son du circulaire qui tue les graines. Je mange une bouteille de vin sucré qui est très sucré, sucré et mauvais, comme le vin de mon père. Je me trouve sur la verandille, je sentais un sombre sombre et je me dis, je pense à ce qu'il pouvait être autrement. Il pouvait, que mon frère Frané, Djavok, ne le porte pas. Je me tiens sous la treille et je regarde devant moi. Je contemple les montagnes du côté de la Bosnie, la campagne fanée et transie, et la ville d'Imotski qui s'étend au fond de la vallée. On entend au loin le bruit d'une scie circulaire qui coupe du bois sec. J'ai dans une main un verre du vin de mon père, il est sucré et mauvais, couleur de rue, comme l'a toujours été son vin. Je suis sur la terrasse, je respire la bora, le crépuscule, et je pense... Je me dis que les choses auraient pu se passer autrement. Elles auraient pu, si je n'avais pas eu mon frère, Franné, qu'il aille au diable.
- Speaker #0
Vous venez de nous lire un extrait qui se situe au tout début, pratiquement les premières lignes de la troisième nouvelle du recueil, La patrouille sur la route. Dans cette nouvelle, on suit deux frères que tout oppose. L'un est policier, c'est de son point de vue qu'est racontée la nouvelle, et l'autre est un petit voyou qui va progressivement s'enfoncer à la fois dans des affaires de banditisme et dans une violence qui déchire leur famille.
- Speaker #2
Il y a eu... Un papier qui est apparu, je ne sais plus si c'est sur Mediapart ou le Courrier des Balkans, signé de Jean-Arnaud Derain, un journaliste spécialisé sur les Balkans, pour parler des violences conjugales et des féminicides dans les Balkans. Pour faire comprendre le poids de la société patriarcale dans les Balkans, il a cité un extrait de cette nouvelle. parce qu'en gros, il a estimé peut-être que 20 lignes d'une nouvelle, ça en disait beaucoup sur l'ensemble de la société.
- Speaker #0
Et est-ce que maintenant, vous pourriez nous faire entrer concrètement dans les défis que vous a posé la traduction de ce recueil de nouvelles ?
- Speaker #2
Je pense qu'il y a deux, trois choses qu'il faut garder en tête quand on traduit Pavlicic. D'abord, c'est rester le plus plat possible, ne pas faire dans la joliesse, dans la jolie phrase. Il est plat. Il n'y a pas d'effet, c'est vraiment pas un styliste comme on peut l'imaginer. Il y a des longues phrases, c'est vraiment des phrases très plates. Je ne sais pas combien il y a de mots de vocabulaire là-dedans, mais en gros, s'il y a 400 mots, c'est le bout du monde. Il va, il regarde, il mange, il boit, elle prend. C'est vraiment du très concret. Il faut le respecter. Il y a beaucoup de répétitions. Il fait beaucoup de répétitions. Alors ça, c'est un vrai problème. Parce que le français et le croate n'ont pas le même rapport à la répétition. Le français a horreur de la répétition. Donc il faut savoir en enlever un petit peu, pour ne pas alourdir le texte, et savoir en même temps ne pas chercher à chaque fois les synonymes, etc. Donc c'est une économie assez délicate. La répétition a un rôle parce que, comme on suit le... protagoniste, le personnage, on fonctionne tous par répétition. C'est-à-dire qu'on pense à quelque chose et puis ça nous revient. Donc, il faut être conscient que si il y a cette répétition-là, souvent, elle a une fonction. Après, parfois, j'en enlève parce que quand j'ai trois fois le verbe parler d'affilée en deux phrases, il y a des fois où ça n'a pas de fonction. Je sens qu'il n'y a pas de fonction. C'est simplement qu'en croate, la répétition ne... Souvent, on ne gêne pas. Il y a sept contraintes. Une contrainte qui est complètement différente, c'est la question du dalmat, du parler régional. Pavlicic écrit en dalmat. Donc c'est un croate truffé de mots italiens, parce que la Dalmatie a été pendant très longtemps sous domination vénitienne, et donc il y a beaucoup de mots italiens, d'origine italienne. Même pour un croate de Zagreb, parfois il y a des mots qu'on ne connaît pas. qui ne sont pas dans les dictionnaires, qu'on ne trouvera pas dans les dictionnaires. Pour trouver la signification, il m'a fallu creuser sur Internet, dans les lexiques que chacun fait, de parler de son village, etc. Donc c'est comme ça que je me suis constitué moi-même des dictionnaires de Splitois, de Dalmat, ou de parler de Chibénique, parce qu'on ne les trouve pas dans les dictionnaires courants. Alors la question c'était de savoir qu'est-ce que j'en fais. Évidemment en français on n'a pas cette richesse des parlés régionaux. Et il n'y avait pas à mon avis un enjeu, c'est-à-dire que Pavlitschik il écrit en dalmat. Il n'y a pas de confrontation entre un langage croate standard et un croate dalmat. Lui il écrit dans sa langue, sa langue c'est le dalmat. J'aurais pu aussi bien dire traduit du dalmat et on ne se serait pas posé la question. En revanche, il fallait donner ce goût de la Méditerranée. Ça, c'est clair. Du fait qu'il y a ces mots italiens, même pour un habitant de Zagreb, ça sonne la Méditerranée. On entend la Méditerranée. C'est surtout dans les dialogues que ça se posait. Donc j'ai mis de temps en temps des mots que j'ai sortis de Marseille, de la région. Un petit, c'est un minot. Je n'ai pas fait des gains pour dire personne, il ne faut pas exagérer, mais il y avait des mots. Alors ça, c'était pas trop dans les nouvelles, mais dans un roman, par exemple, qui s'appelait La femme du deuxième étage. À un moment, la belle-mère, elle traite sa belle-fille de strata. Et donc, c'est dans aucun dictionnaire. J'ai beau chercher. Et en fait, en cherchant l'étymologie, le mot, il y a un mot à Marseille, c'est exactement la même chose, c'est une estrasse. Et une estrasse, c'est une serpillière, en gros. Donc, c'est la Ouassing dans le Nord, et c'est la serpillière. Et en fait, on dit ça pour une femme qui est mal fagotée, qui est mal habillée, c'est une estrasse. Et en dalmat, un spitz, etc. Donc, ça s'imposait, même si le lecteur parisien, il ne sait pas ce que c'est qu'une estrasse, je m'en fous. C'est vraiment là... Il y a quelques mots comme ça, où il a fallu se creuser pour trouver l'étymologie et voir qu'il y avait des correspondances avec notre univers méditerranéen en France. Notamment tout ce qui est les poissons, il ne faut pas se planter, il ne faut pas parler de loups, il ne faut pas parler de barres. Il y a aussi un mot qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires, qui est « mandrach » . J'ai cherché, c'est un petit port de pêche. C'est vraiment un petit port où les petits bateaux vont s'abriter. Il n'y a pas de grands bateaux qui peuvent rentrer. Je ne voulais pas mettre à chaque fois « petit port » , « petit port de pêche » pour un mot, c'est « mandrach » . Et en cherchant, en fouillant, je... pense avoir trouvé une étymologie commune qui n'est pas attestée par les dictionnaires mais je pense que on va faire l'école. C'est le mot madrague, en français. Qui est vraiment... En français, si on cherche dans les dictionnaires, on va trouver que c'est un filet de pêche. Pour la pêche au thon. Mais en fait, par métonymie, ça a donné... Le mot désigne aussi, maintenant, il y a le port de la madrague à Toulon, à Marseille. Donc ça désigne en même temps le lieu. où ça se fait, où en gros on faisait rentrer les bateaux qui revenaient de la pêche au thon, et où il y avait les pêcheurs et les gens du village autour, et qui étaient là avec des matraques, c'est la même étymologie, qui sont là pour matraquer le poisson au retour de la pêche. Et alors, quand on regarde dans les dictionnaires, madrague en français, ça vient de l'arabe via l'espagnol, alors que quand on regarde dans un dictionnaire de croate, ça vient du grec. Mais je suis sûr que... Je suis sûr que c'est la même étymologie.
- Speaker #0
Pour conclure, en quelques mots, pourquoi est-ce que vous conseilleriez aux auditeurs et auditrices de lire Le collectionneur de serpents de Iuritsa Pavicic ?
- Speaker #2
Je pense que Pavicis, c'est un conteur extraordinaire. Quand on commence à ouvrir la nouvelle, on va jusqu'au bout, on ne la lâche pas et on s'attache à ses personnages. C'est vraiment des personnages qui vous accompagnent longtemps, même après que vous avez fermé le livre, parce que c'est des histoires qui nous touchent. On se dit, ça aurait pu nous arriver, j'aurais pu être confronté à ces dilemmes, j'aurais pu vivre ça, qu'est-ce que j'aurais fait, moi ?
- Speaker #0
Merci beaucoup, Olivier. Le collectionneur de serpents de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lanuzel, est paru en 2023 aux éditions Agulo. Cinq nouvelles, à la fois sombres et lumineuses, qui racontent la Croatie au tournant du siècle à travers les destins de personnages ordinaires bouleversés par la guerre. Merci à Nathan Luyer de la Cabine Rouge pour le montage, mixage et la voix off, et à Studiopil pour l'identité sonore et graphique. Et un grand merci à vous pour votre écoute fidèle et votre soutien. En attendant le prochain épisode, vous pouvez retrouver Langue à Langue sur Facebook et sur Instagram. Et n'oubliez pas bien sûr de vous abonner au podcast sur votre plateforme d'écoute préférée. A très vite !