- Speaker #0
« Bienvenue dans les dialogues théologiques de la NRT, le podcast où la théologie s'écoute autant qu'elle se lit. Alors, je vous souhaite une bonne lecture, ou plutôt bonne écoute. »
- Speaker #1
Bonjour à tous ! Aujourd'hui, nous nous retrouvons à l'occasion de la fête de la Toussaint et nous interrogeons le cœur battant de la vie chrétienne, la sainteté. Est-elle un sommet pour quelques-uns ? Ou bien l'horizon de tous les baptisés est-elle un état mystique ou une dynamique ecclésiale ? Pour répondre, nous vous proposons un parcours à travers les archives de la Nouvelle Revue Théologique depuis les années 30 jusqu'en 2018. Bonjour Père Alban Massie.
- Speaker #2
Bonjour Elsa Brot. Oui, j'ai sélectionné des articles de la revue qui sont comme six moments pour entrer dans une théologie vivante de la sainteté. Citant... pour comprendre comment la sainteté peut être perçue autrefois comme mystique ou élitiste est aujourd'hui à reconnaître comme vocation universelle, comme engagement communautaire, comme tension eschatologique, comme voie contemporaine de transformation du monde. Toutes les dimensions de la théologie, vous voyez. Vous trouverez les liens vers ces articles en lecture gratuite dans la description et le premier commentaire de cette émission.
- Speaker #1
Alors, ce qui est frappant, c'est que... Pendant longtemps, la sainteté a été perçue comme réservée à une élite, les moines, les martyrs, les vierges, les missionnaires, les fondateurs. Et puis, un basculement s'est opéré, spécialement au XXe siècle.
- Speaker #2
Un article publié en 1985, à l'occasion du 20e anniversaire de Vatican II, attire l'attention sur ce que le concile a appelé l'appel universel à la sainteté. Ce texte insiste sur le fait que la sainteté n'est pas une option, encore moins un... privilège, elle est une vocation pour tous. Et ce n'est pas une simple évolution pastorale, c'est une reprise théologique de fond. Dans cette perspective, la sainteté devient la structure même de la vie chrétienne. Ce que ce texte de 1985 souligne, c'est que cette vocation ne concerne pas uniquement les religieux, mais tout l'organisme ecclésial dans la diversité des charismes.
- Speaker #1
Mais alors, Père Alban, Si tous sont appelés à être saints, que devient l'idée de l'exception ? Voyez, du témoignage héroïque et de la distance inspirante.
- Speaker #2
Alors c'est une vraie question. On ne supprime pas l'exemplarité, l'exceptionnel, mais on le relativise. On le fait, on le met en lien avec l'appel universel, avec toute l'humanité. Le témoignage du saint n'est plus d'abord ce qui va le distinguer, mais ce qui va engager les autres.
- Speaker #1
Et... Et c'est ce que dit très bien ce texte, c'est que cette universalité n'annule pas l'intensité. Je vous propose d'écouter plutôt ce passage que nous lisons ici dans sa version intégrale.
- Speaker #0
Le Seigneur Jésus a enseigné à tous et à chacun de ses disciples, quelles que soient leurs conditions, cette sainteté de vie dont il est à la fois l'initiateur et le consommateur. Vous donc ? Soyez parfaits comme votre Père Céleste est parfait. Appelés par Dieu non au titre de leurs œuvres, mais au titre de son dessein et de sa grâce, justifiés en Jésus notre Seigneur, les disciples du Christ sont devenus dans le baptême fils de Dieu, participants à la nature divine et donc réellement saints. Cette sanctification qu'ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l'achever par leur vie. Il est donc bien évident pour tous que l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit en leur état ou leur rang, dans la société terrestre.
- Speaker #1
Voilà, c'est clair. Pas de deuxième catégorie de chrétiens. Tous sont appelés à la perfection de la charité. Au fond, c'est une théologie sans échappatoire. Et on pense à l'appel du pape François dans une exhortation en 2018 sur l'appel à la sainteté. Il faut regarder non pas seulement les cases exceptionnelles, mais aussi, je cite le pape, les saints de la porte d'à côté. Alors on pense à cette personne âgée, isolée, qui retrouve le sourire pour accueillir sa petite fille qui passe une fois par an à Noël. Ou ce jeune porteur de handicap qui ne sait ni lire ni écrire et qui témoigne d'une profonde intelligence du cœur. ou encore à ce prisonnier qui intercède pour ceux qui l'ont trahi, ou à ce pécheur qui pardonne à ceux qui l'ont abandonné, ou enfin à ce mourant qui, en expirant, remet tout son être à Dieu. Ce sont ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu ou, pour employer une autre expression du pape François, la classe moyenne de la sainteté.
- Speaker #2
C'est une expression qui vient d'un auteur français que le pape François aimait beaucoup, Joseph Joseph Malègue, dans le roman Augustin où le maître est là.
- Speaker #1
Oui, je crois que ce roman a fait l'objet d'un article dans la NRT, n'est-ce pas ?
- Speaker #2
Oui, en 2015, et il faut que je le rajoute alors à la liste des six articles, cela fera sept le nombre biblique de la perfection. C'est un roman sur la crise existentielle d'un intellectuel dans les années 30, et c'est un roman sur la conversion sur fond de crise moderniste, où on réfléchit à l'articulation entre la foi et la raison. La classe moyenne de la sainteté, C'est la catégorie de ces saints de la vie quotidienne qui mettent de l'amour dans leurs gestes, qui savent être au service des autres, sans douter que cela soit une manière de rendre le monde meilleur.
- Speaker #1
Et c'est ce qui nous amène à la deuxième partie de cet entretien. Si tous sont appelés à la sainteté, encore faut-il comprendre ce qu'est cette sainteté. Et là, un article fondamental de 1931 nous dit que la sainteté, ce n'est pas seulement une affaire de... perfection morale, c'est une question d'appartenance au corps. Son auteur est le jésuite Émile Mersch, un nom peu connu aujourd'hui en dehors des cercles théologiques.
- Speaker #2
Et pourtant, c'est une figure majeure de l'éclésiologie catholique du XXe siècle. C'est un jésuite belge, professeur à Louvain. Son intuition centrale, que l'on retrouve dans toutes ses œuvres, c'est que la vie chrétienne ne se comprend qu'à partir du mystère. Mystère de l'union au Christ, non de façon abstraite, mais comme vie dans le corps mystique. Et c'est précisément ce qu'il déploie dans un article magnifique intitulé « Sainteté de chrétiens, sainteté de membres » .
- Speaker #1
Oui, on est avant Vatican II qui a déployé cette notion de corps pour en faire une image importante de l'Église.
- Speaker #2
Tout à fait. Et quand on parle de corps, on pense quelquefois seulement à la tête, mais il faut... prendre au sérieux les membres. Pour Émile Mersch, il ne s'agit pas d'une image ou d'un concept symbolique, il parle d'une réalité de l'être même de l'Église. Être chrétien, c'est être greffé au Christ comme un membre au corps. Et donc toute sainteté ne peut être que partielle, incomplète, si on n'a pas rattaché à la sainteté du corps tout entier qui est l'Église.
- Speaker #1
Du coup, c'est une correction implicite à une certaine spiritualité individualiste, c'est ça ?
- Speaker #2
Absolument. C'est cela qui est d'une grande actualité, je crois. La sainteté chrétienne n'est pas une réussite personnelle, c'est une participation. Elle est toujours en relation.
- Speaker #1
Et c'est ce que ce jésuite exprime dans un passage admirable que je vous propose que nous lisions maintenant.
- Speaker #0
La sainteté chrétienne, puisqu'elle consiste à agir en membre du Christ, consiste à agir dans un double rattachement. Rattachement au Christ d'abord, toutes nos vertus ne peuvent être qu'un écoulement, un influx venant du chef. Rattachement aux membres ensuite, toutes nos vertus ne peuvent être qu'un élément, une partie, un membre en quelque sorte, dans la seule sainteté qui soit totale. la sainteté de tout le corps mystique. Inachèvement, disons-nous. Non pas que la sainteté chrétienne ne transforme qu'un morceau de notre être, mais parce qu'elle ne se comprend que dans la communion. Tout doit devenir saint, non à la manière d'un tout, mais à la manière d'une partie dans un tout.
- Speaker #1
Ce qui est remarquable dans ce texte, c'est qu'il parle d'un inachèvement constitutif. Et du coup, ce n'est pas une limite. honteuse, mais c'est le signe que la sainteté ne peut être vécue que dans l'unité de l'Église. Donc, une vision profondément ecclésiale, voire sacramentelle de la sainteté.
- Speaker #2
Je suis d'accord, et cela permet aussi de comprendre pourquoi la sainteté n'est jamais un jugement porté sur l'autre. On ne sait pas quelle part du corps il soutient. Émile Mersch écrit même « Les efforts que l'un fait en silence peuvent porter la sainteté de l'autre. » à l'éclat. Ce n'est pas de la poésie, c'est une théologie rigoureuse de la communion des saints.
- Speaker #1
Et cela nous oblige à penser la sainteté non seulement comme exigence personnelle, mais comme solidarité spirituelle.
- Speaker #2
Tout à fait, cette communion déborde la mort. Alors cette orientation que Émile Mersch suggère, d'autres vont la déployer, et c'est justement le thème de la prochaine étape de notre émission, la sainteté comme attente active, comme tension eschatologique. Nous allons entendre une voix du monachisme médiéval relue dans la... NRT, celle de Saint Bernard de Clairvaux.
- Speaker #1
Je rappelle que vous écoutez les dialogues théologiques de la NRT, édition spéciale Toussaint. Après avoir vu que la sainteté est une vocation commune vécue dans le corps du Christ, nous explorons maintenant une autre facette, souvent oubliée, celle de l'attente. Car les saints eux-mêmes, même après leur mort, attendent encore.
- Speaker #2
Et c'est ici qu'intervient un article remarquable remarquable publié en 1948 qui relie la pensée de Saint Bernard de Clairvaux. L'auteur, un jésuite encore, le père Bernard de Vregille, explore une théologie de l'état intermédiaire. Que deviennent les saints entre la mort et la résurrection finale ? Et il regarde ce qu'en dit Saint Bernard.
- Speaker #1
Oui parce qu'on a parfois tendance à penser qu'une fois mort, Les saints sont, entre guillemets, arrivés. C'est la vision béatifique. Et pourtant, Bernard montre qu'ils sont certes déjà dans la joie, mais pas encore dans la plénitude.
- Speaker #2
Exact. Bernard distingue trois états, trois lieux de vie, si on veut. La tente, en deux mots, le parvis et la maison. Les tentes, c'est la vie présente. Le parvis, c'est l'état des âmes après la mort. En paix, mais pas encore arrivé. Encore dans l'attente. En un seul mot. Et puis, finalement, la maison, c'est la gloire définitive. Et alors, ici, il parle non pas de ceux qui sont au purgatoire, mais il parle bien des saints.
- Speaker #1
Oui, on est loin d'une vision simpliste du ciel. Ce n'est pas un arrêt immédiat et définitif dans la lumière, mais mais bien une tension continuée vers l'union complète. Voici ce que Bernard dit dans un passage dense que l'article reprend intégralement.
- Speaker #0
Il y a trois séjours, les tentes, les parvis, la maison. Dans les tentes se trouvent tous les justes qui dans leur chair vivent et peinent, car les tentes sont l'abri du labeur et de la milice. Une tente possède un toit, mais pas de fondation. Elle est mobile. Ainsi, les justes ne sont pas fondés dans le présent, mais cherchent la cité qui tient d'en haut ses fondations, puisque leur foi, sur quoi ils se fondent, n'est pas dans le terrestre, mais dans le Seigneur. Ils possèdent un toit, à savoir l'abri et la protection de la grâce. Les parvis, ils avoisinent la maison. Ils sont vastes. Là sont les âmes saintes, dépouillées de leur corps. Elles sont au large. libérée de l'étroitesse de la chair. Les parvis possèdent des fondations, mais pas de toit. En effet, les âmes établies dans l'amour de Dieu ne chancellent pas du lieu où nos pas s'étaient fixés. Psaume 121, 2 Mais elles n'ont point de toit, car elles attendent encore un accroissement qui ne sera que dans la résurrection de leur corps. Après cette résurrection, assurément, elles seront avec les anges dans la maison qui a fondation et toit. La fondation, c'est la stabilité de la béatitude éternelle, le toit, la consommation et la perfection de cette même béatitude.
- Speaker #2
Ce qui me touche dans ce texte, c'est qu'il donne une vision profondément biblique de la vie. On retrouve ici le vocabulaire des psaumes, comme aussi celui de l'Apocalypse. Ça nous dit que le saint n'est pas hors du temps, il habite l'attente de Dieu. Et cette attente elle-même est communion. Ce passage condense avec une grande puissance la vision médiévale de l'eschatologie. Pour saint Bernard, la vie spirituelle est comme un pèlerinage en étapes, depuis l'instabilité du monde jusqu'à la demeure stable de Dieu.
- Speaker #1
Moi aussi je suis très touchée par ce texte et il me semble qu'il y a une humilité profonde dans cette théologie. Les saints au fond ne se possèdent pas eux-mêmes, ils désirent encore, ils espèrent encore. Et ce qu'ils attendent, ce n'est pas tant leur récompense personnelle que la plénitude du corps, la résurrection de tous.
- Speaker #2
Et cela éclaire, je crois, la fête de la Toussaint d'un jour nouveau. Elle n'est pas la fête de ceux qui ont fini, qui sont arrivés, mais la fête de ceux qui intercèdent en espérant, qui nous devancent sans nous oublier.
- Speaker #1
Oui, la sainteté n'est donc jamais achevée tant que l'Église entière n'est pas rassemblée dans la gloire. C'est un horizon commun.
- Speaker #0
Nous continuerons cet échange dans le prochain podcast. et après Saint Bernard et les étapes de la vie spirituelle vers la maison du ciel, nous allons réfléchir à cet état particulier des fins dernières, le purgatoire. Si ces échanges vous plaisent, abonnez-vous à ce podcast pour ne rien manquer des prochaines parutions. Et pour aller plus loin, découvrez la revue elle-même sur www.nrt.be. Articles complets, recensions d'ouvrages, abonnements et archives. depuis 1921. Profitez de la promotion en ce moment et jusqu'au 31 décembre 2026, moins 40% de réduction sur l'abonnement bimédia ou numérique avec le code 2026-40. Bonne écoute !