- Speaker #0
« Bienvenue dans les Dialogues théologiques, le podcast de la Nouvelle Revue Théologique, la revue qui s'écoute autant qu'elle se lit. Nous retrouvons le Père Alban et Elsa pour un dialogue sur les théologies de la sainteté à partir des articles de la NRT. Après Saint Bernard et les étapes de la vie spirituelle, vers la maison du ciel, nous allons réfléchir à cet état particulier des fins dernières, le purgatoire. Bonne écoute ! »
- Speaker #1
Purgatoire, c'est un mot tombé un peu en silence, presque en désuétude. Et pourtant, n'a-t-il pas quelque chose à nous dire aujourd'hui encore ? Père Alban, du coup, une première question. Le purgatoire a-t-il encore un sens dans la théologie contemporaine ?
- Speaker #2
Je dirais un sens essentiel, à condition de bien le comprendre. Le purgatoire, selon l'enseignement de l'Église, ce n'est pas un petit enfer provisoire. mais une purification dans l'amour. J'ai sous les yeux le texte du catéchisme de l'Église catholique, rappelé dans l'encyclique Spe salvi de Benoît XVI. Ceux qui meurent dans la grâce et l'amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés, souffrent, après la mort, une purification. Mais cette purification n'est pas une punition, elle est désir de Dieu. Elle est souffrance d'amour comme le montre magnifiquement la tradition mystique de Catherine de Gênes à Thérèse de Lisieux. Et c'est l'objet d'un article du père Pierre Gervais, jésuite canadien, qui a été un de mes prédécesseurs à la Nouvelle Revue Théologique.
- Speaker #1
Oui, alors vous parlez de purification et pas de châtiment, mais il me semble que ce n'est pas ce que beaucoup de catholiques ont entendu durant des siècles.
- Speaker #2
Justement, il faut rappeler ici le travail historique fondamental de Guillaume Cuchet. Notamment dans son livre « Comment notre monde a cessé d'être chrétien. Anatomie d'un effondrement » . Il montre que l'effondrement de la prédication sur les fins dernières, mort, jugement, enfer, paradis, a contribué à l'éloignement progressif des fidèles de la pratique chrétienne. Mais il rappelle aussi que la manière dont on parlait du purgatoire, centré sur la peur, a été contre-productive.
- Speaker #1
Je vais vous provoquer un peu. Est-ce que vous diriez que la prédication a été quelque part toxique ?
- Speaker #2
Disons qu'on a trop souvent présenté le purgatoire comme une menace et puis on l'a représenté avec les flammes et ça fait peur. C'est comme si c'était un prolongement ou judiciaire de l'enfer. Un petit enfer, bon, l'enfer c'est éternel, le purgatoire c'est un enfer qui ne va pas durer. Non, la mystique chrétienne a toujours... résister à cette vision pénale. Écoutez ce que écrit Catherine de Gênes au XVe siècle et c'est repris dans cet article. L'âme aime Dieu intensément. Catherine a une vision du purgatoire. Elle voit les âmes et elle décrit ce que fait cette âme au purgatoire. L'âme aime Dieu intensément et le Dieu aimant l'attire tout à lui avec une douce violence. Il la réjouit sans lui ôter la douleur qu'elle ressent d'être encore imparfaite. Et notre chère petite Thérèse, Thérèse de Lisieux, elle dira plus tard à propos du purgatoire, si jamais on lui dit qu'elle doit aller au purgatoire, « Oh, c'est pas parce que je suis prête que je vais aller au paradis, je sens que je ne serai jamais si le Seigneur ne me transforme lui-même. Il peut le faire en un instant. » Donc pour elle, le purgatoire, c'est une seconde de découverte de l'amour de Dieu.
- Speaker #1
Oui, donc si je comprends bien, c'est plutôt une espérance et pas un effroi.
- Speaker #2
Exactement. Le purgatoire, ce n'est pas l'enfer en plus doux ou en moins terrible, c'est l'amour qui consomme toute trace de péché. L'image de Thérèse est très forte. Elle compare sa possible entrée au purgatoire à celle des trois enfants dans la fournaise du livre de Daniel. Ils sont dans le feu, mais ils chantent la louange de Dieu.
- Speaker #1
Et quel rapport avec la synodalité dont on parle tant aujourd'hui ? Est-ce qu'on peut faire un lien ?
- Speaker #2
Un lien profond en fait. Le purgatoire, c'est le lieu de la communion, le creuset invisible du lien entre vivant et mort. L'Église n'est pas composée seulement des fidèles sur terre, mais aussi des saints, des âmes, en chemin vers la lumière. C'est cette solidarité invisible, cette circulation d'amour qui fait l'unité du corps du Christ. Le purgatoire, dans une théologie de la synodalité, c'est le rappel que nous ne marchons jamais seuls, ni avant, ni après la mort.
- Speaker #1
Et est-ce qu'on pourrait dire quelque chose du lien avec les pauvres que le pape François, étant de pape avant lui, met en avant, comme Léon le Grand ou tout récemment Léon XIV avec Dilexité ?
- Speaker #2
Saint Léon le Grand disait « Dans le pauvre, c'est le Christ lui-même » que tu nourris. Léon XIV a repris cette phrase dans sa récente exhortation apostolique d'Ilexité. Je crois que le purgatoire dans cette ligne nous apprend à reconnaître le visage blessé du Christ, non seulement dans les vivants, mais aussi dans ceux qui souffrent au seuil de la lumière. C'est une école de compassion et de mémoire pour nous. Notre prière pour les défunts est un acte d'amour actif. C'est une manière d'accompagner les pauvres de l'au-delà comme on accompagne les pauvres de l'ici-bas.
- Speaker #1
Écoutons maintenant cet extrait de l'article de Pierre Gervais.
- Speaker #0
Tel est le motif pour lequel l'Église prie pour les fidèles défunts. En priant pour eux, elles cherchent à alléger leur souffrance par ses prières, à temps le jour où ils seront dans la pleine vision de Dieu, vision qui leur est déjà donnée en partage. Si l'âme ne mérite pas pour elle-même en purgatoire, cela ne l'empêche pas de pouvoir mériter pour les autres, dans son union, au mérite du Christ en sa passion. C'est ainsi qu'en purgatoire, comme l'évoque Thérèse de Lisieux, au milieu des flammes, Elle peut intercéder pour les vivants, prenant à cœur leur salut. Le dogme du purgatoire établit ainsi un rapport de proximité, d'échange, d'entraide, sinon de connivence entre l'ici-bas et l'au-delà. Il met en contact les vivants et les morts, donnant à ces derniers un visage à taille humaine par-delà le voile de la mort, les uns et les autres se reconnaissant mutuellement et compatissant.
- Speaker #1
Donc le purgatoire, loin de la peur, c'est finalement un appel à aimer.
- Speaker #2
Un appel à aimer jusqu'à ceux qui nous ont quittés, à espérer pour eux. Il nous dit que nul n'est perdu quand il aime, même imparfaitement. Il nous invite à regarder l'horizon sans avoir peur. Et ça, c'est profondément contemporain.
- Speaker #1
Oui, cet horizon nous attire et nous fait bouger ici et maintenant. Car si les saints attendent, c'est à nous d'agir. Et ce sera justement l'objet de la cinquième partie de notre émission, la sainteté non plus comme séparation du monde, mais comme transformation du monde.
- Speaker #0
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- Speaker #1
Vous écoutez les dialogues théologiques de la NRT, édition spéciale Toussaint. Nous avons vu que la sainteté est une vocation pour tous, vécue dans la communion, tendue vers un accomplissement encore à venir. Mais comment se vit-elle ici-bas ? Faut-il fuir le monde pour devenir saint ? Où est-il mieux de s'y plonger ?
- Speaker #2
C'est un paradoxe que soulève un article publié en 1953 sous le titre « Eschatologie et engagement chrétien » .
- Speaker #1
Oui, l'auteur, le père Didier, il propose une lecture théologique profonde d'un malaise ancien. Peut-on attendre le royaume sans se désengager des urgences terrestres ? Il évoque une anecdote saisissante tirée d'une pièce d'Albert Camus. Un saint russe, Saint Dimitri, se rend au rendez-vous avec Dieu, mais s'arrête pour aider un paysan embourbé. Et à son arrivée, Dieu n'est plus là.
- Speaker #2
Alors c'est toute la tension, faut-il choisir entre Dieu et les hommes ? Camus pose la question à sa manière, c'est l'homme qui engage la responsabilité de l'homme. La théologie répond aussi depuis longtemps. Je pense à la phrase de Saint Vincent de Paul, ce n'est pas quitter Dieu que de quitter Dieu pour Dieu. Et l'article du père Didier le rappelle, aider l'homme c'est aller à Dieu. Il n'y a pas d'opposition entre engagement et sainteté. À condition que cette action soit charitée.
- Speaker #1
Oui, mais certains courants chrétiens, rappelle l'article, ont longtemps redouté que l'action dans le monde compromette l'attente spirituelle. Karl Barth notamment est cité dans cette perspective avec son refus de toute contribution humaine à l'avènement du royaume.
- Speaker #2
Alors oui, Karl Barth pousse le pouvoir de la grâce au maximum. Et là, l'auteur prend position. Il refuse ce qu'il appelle le désengagement eschatologique. Il affirme au contraire que tout acte de charité a une portée éternelle, qu'il construit déjà le corps du Christ. Écoutons ce passage puissant.
- Speaker #0
Le souci de faire reculer la faim, la guerre... la souffrance, la mort, Spe salvi concrètement aujourd'hui l'exploitation du monde, sa planification, son organisation pacifique, la recherche médicale, les tâches économiques, sociales, politiques, scientifiques. Ce souci doit-il apparaître comme étranger à l'épanouissement de la charité ? Un regard sur le Christ suffit à donner une réponse. Le promoteur du royaume de Dieu a lutté contre les mots physiques. Ces miracles ont rassasié les foules, ont guéri les souffrants. consoler les endeuillés. À tous, il est demandé de subvenir aux besoins du pauvre, de soulager toute forme de détresse.
- Speaker #1
Ah oui, cet article n'est pas vraiment un plaidoyer simplement humanitaire. J'y entends même une affirmation christologique. Agir pour soulager, c'est prolonger l'œuvre du Christ.
- Speaker #2
Absolument, c'est là que la théologie de la sainteté touche au... Concrète, elle n'est pas évasion mais engendrement. Chaque acte de justice, d'accueil, de soin porte la marque du royaume. Non pas comme une œuvre parfaite, mais comme une anticipation de ce qui doit venir.
- Speaker #1
Et dans ce contexte, il faut redire que la sainteté n'est pas une abstraction morale, mais une configuration au Christ dans ses gestes les plus simples. Guérir. enseigner, nourrir.
- Speaker #2
Cela rejoint profondément ce que dit la liturgie de la Toussaint. Elle célèbre des vies tracées dans la poussière du monde, mais illuminées par la charité. Et c'est pourquoi on entend l'évangile des béatitudes. C'est comme une mémoire des gestes concrets et non pas des songes mystiques.
- Speaker #1
Ce lien entre le monde et la sainteté, c'est aussi... Ce qui justifie la reconnaissance canonique des saints, c'est ce qui nous conduit à notre sixième et dernière partie. Après avoir exploré la vocation universelle, la communion, l'attente, l'engagement, nous posons une dernière question. Où sont les saints aujourd'hui ? Et peut-on parler, comme le suggère un article publié en 1995, d'un nouveau siècle des saints ? Il faut reconnaître que c'est une belle formule, mais à vrai dire, elle surprend. Car l'image que nous avons du XXe siècle, puis du début du XXIe siècle, est plutôt marquée par la violence, la sécularisation, la perte des repères religieux.
- Speaker #2
Et c'est justement cela qui donne du poids à cette hypothèse. La sainteté au XXe siècle et au XXIe siècle ne disparaît pas, elle change de visage. Ce que montre cet article, c'est que les figures reconnues saintes depuis Vatican II, pensons à Charles de Foucauld, à Mère Teresa, à Oscar Romero, ce ne sont pas des mystiques retirés du monde, mais des hommes et des femmes plongés dans les fractures du siècle.
- Speaker #1
Oui, et ce texte insiste sur une autre évolution importante, la réforme des procédures de canonisation entreprises sous Jean-Paul II. qui a mis en valeur des figures plus variées, plus, entre guillemets, ordinaires, parfois même presque anonymes.
- Speaker #2
Exactement. L'auteur, un Belge, l'abbé Eugène Collard, fut un homme de médias en son temps. Et il voit dans ces changements de procédure et dans cette évolution un retour à la sainteté du peuple. Celle des bienheureux de la porte d'à côté, comme on l'a dit tout à l'heure avec les mots du pape François. J'ai noté cet article car il est assez technique. Il s'intéresse à la fabrique des saints, si vous voulez. Il plaide. pour que le processus ne soit plus aussi centralisé qu'il l'était, que tout ne se passe pas à Rome. C'est un texte de 1995 et on peut dire qu'il a été exaucé. Il y a moins de célébrations de canonisation au Vatican.
- Speaker #1
On va laisser les plus curieux lire cet article. Je crois que l'essentiel est de voir que devant la nécessité de donner à l'humanité des modèles de vie réussis, ce n'est pas la dictature des sentiments, de l'émotion qui va donner les critères de la sainteté. mais bien l'évangile. Écoutons le chanoine Collard.
- Speaker #0
Il est aujourd'hui manifeste que les canonisations se sont multipliées. Certains y voient une inflation suspecte, d'autres une pastorale intelligente. Mais au-delà de cette controverse, un fait demeure. L'Église a besoin de pasteurs et de témoins qui brillons par leur sainteté, car ce sont les saints qui font avancer l'Église. Leurs vies éclairent l'Évangile, leurs engagements traduisent la charité en gestes, et leur humilité devient une école pour le peuple de Dieu. Ce n'est pas le nombre qui importe, mais l'effet d'exemplarité. Les saints sont les signes visibles de l'invisible.
- Speaker #1
Si nous voulions résumer, peut-être que nous pourrions dire que le saint n'est pas un super-héros, mais bien un miroir évangélique. Et le besoin de figure inspirante n'a jamais été aussi fort.
- Speaker #2
Oui, c'est aussi un appel à notre responsabilité. Si tant de saints ont été reconnus dans les dernières décennies, c'est peut-être pour nous rappeler que notre génération n'est pas orpheline de la sainteté.
- Speaker #1
Alors oui, le XXIe siècle, peut-être un siècle de saints, non parce que les temps sont difficiles, mais parce que le changement d'époque que nous vivons exige une charité inventive, une foi enracinée, une espérance indéracinable.
- Speaker #2
On peut conclure en disant que ce parcours dans les archives de la Nouvelle Revue Théologique nous a montré que la sainteté est à regarder comme une voie commune, solidaire, dans l'espérance, en tension, active.
- Speaker #1
Oui, on pourrait ajouter que c'est la respiration du corps du Christ et l'empreinte de l'esprit dans l'histoire.
- Speaker #2
Belle formule Elsa. Si nous ne sommes pas tous appelés à être canonisés, nous sommes tous appelés à vivre de cette sainteté partagée dans le quotidien. À notre place, dans l'unité du corps qui est le corps du Christ.
- Speaker #1
C'est ce que rappelle Émile Mersch, je le cite. dans l'unité Tout est commun et chacun, n'ayant fait que sa part, a cependant fait le tout. Bonne fête de la Toussaint à toutes et à tous.
- Speaker #2
A bientôt et abonnez-vous à ce podcast pour suivre les prochaines émissions.
- Speaker #1
A bientôt Père Alban.
- Speaker #2
Au revoir Elsa.
- Speaker #0
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