Speaker #0Bienvenue dans les petites histoires de Michelle, un podcast dans lequel je raconte mon exploration de la cuisine japonaise. Cet art ultime de bien manger que j'ai à cœur de transmettre aujourd'hui est la synthèse entre mes pratiques d'artiste, de jardinière et de cuisinière. Il s'adresse aux amoureux du Japon aux gourmets de tous bords et aux cuisiniers soucieux de préparer une cuisine saine, savoureuse et créative, qui nourrit aussi bien le corps que l'esprit. Vous y trouverez des récits de voyages et des témoignages d'expériences qui ont fait sens dans mon parcours. J'y délivre également, au-delà des recettes, les principes qui sous-tendent la cuisine japonaise. Nous ferons des visites dans le jardin, source d'émerveillement et d'abondance, et nous prêterons l'oreille à des personnes qui ont contribué à enrichir mon parcours dans l'oasis nippone que je me suis créée. Belle écoute à vous ! Cette semaine, je me suis retrouvée en panne devant mes fourneaux. Je sature du vert. Pourtant ce vert était le bienvenu au début du printemps, quand le renouveau arrive avec les premières sauvageonnes qui pointent. Le vert, couleur de l'énergie bois, lié au foie, met celui-ci en mouvement et l'accorde à la saison. Je me suis régalée de soupe d'herbes sauvages, d'asperges croquantes, de sautées et de quiches de feuilles vertes. De pesto de toutes sortes, simplement étalé sur une tranche de pain grillé. Et maintenant, je sature du verre. Les légumes racines de l'hiver sont épuisés. Les dernières carottes du silo deviennent fibreuses. Dans l'obscurité de la tourbe qui les protège, elles se préparent déjà à monter en graines. Les racines se boursouflent. Des germes jaunes cherchent la lumière. Il faudrait presque une famine pour me pousser à les manger maintenant. Jusque-là, elles étaient mon appui pour amener du contraste, de la densité et de la chaleur dans l'assiette. Je sature du verre, je suis en panne de carottes et j'aspire au rouge, à quelque chose de chaleureux qui pour l'instant semble... totalement absent du jardin. Dans le calendrier de la médecine chinoise, nous sommes en été depuis le 5 mai. La saison commence quand l'énergie change, alors que chez nous, en Occident, l'été est célébré lorsqu'il atteint son sommet au solstice de fin juin. Je dois être sensible à ce basculement parce que j'aspire soudain au rouge. la couleur du feu, de l'été, du cœur. Mais mon jardin, lui, ne manifeste pas encore ces grands rouges éclatants que l'on associe spontanément à l'été. Et je me retrouve bloquée devant mon propre jardin. Je voulais composer un repas japonais fidèle à l'un des grands principes traditionnels, les cinq couleurs, blanc, noir, Rouge, vert, jaune. Et soudain, une évidence, dans le jardin, il n'y a pas de rouge. La nature ne fournit pas la palette attendue. Alors le doute s'installe. Est-ce qu'un repas japonais doit absolument respecter la théorie des cinq couleurs ? Ou doit-il d'abord être fidèle à la saison réelle ? Devant mes casseroles, je reste fixée sur ce qui manque. Je rumine l'absence du rouge. Et puis, il y a eu un déclic, un déclic minuscule. Arthur, mon petit-fils, voulait participer aux travaux du jardin et je lui ai confié une mission de désherbage. Entre les rangées de jeunes semis, la terre était envahie de pousses spontanées d'amarantes ressemées toutes seules. Je lui ai dit... Tu ne peux pas te tromper, tu arraches seulement ce qui est rouge. Rouge ? Évidemment, ce n'était pas le rouge écarlate de la tomate mûre qui surgit immédiatement dans notre imaginaire quand on pense à l'été. Mais soudain, mon champ de vision s'ouvre. Mais du rouge, il y en a ! Il y a les jeunes amarantes. Les tiges rouges des betteraves dans la serre, les compotés de rhubarbe, justement, j'en cultive une variété choisie pour son rouge profond. Et puis arrivent les fraises, les cerises aussi commencent leur lente déclinaison. Les premières tombées sous le vent sont à peine rosées, puis viennent des rouges plus francs, avant d'atteindre beaucoup plus tard ce rouge grenat presque noir des fruits. à pleine maturité. Et si j'avais simplement pensé à semer quelques graines dans un sillon, je pourrais déjà récolter des radis dans 18 jours. Je commence aussi à fouiller mes placards. Les azuki, ces petits haricots rouges à la base de tant de confiseries japonaises, n'attendent qu'un peu d'eau pour réveiller leur couleur en lâchant l'idée du rouge écarlate. associés dans ma tête à l'été, je me mets soudain à voir les nuances de rouge partout. Les umeboshi dans leur bocal, les lactos fermants de chaux rouges sur les étagères de la cave, les roses fanées, les bruns rouges, les pourpres, les rouges corail presque discrets. Je me souviens aussi d'un petit sachet de piments cheveux d'ange acheté précisément pour déposer une touche de rouge dans une assiette. Et là, je me reconnecte à une évidence de peintre, le contrepoint, cette présence légère capable de révéler tout le reste. En peinture, une couleur n'existe jamais seule. Elle existe par ce qui l'entoure, par ce qui lui répond, ou parfois même par ce qui lui manque. Un minuscule accent peut transformer toute une toile. Le contrepoint, c'est cette manière de rendre une chose plus vivante grâce à une autre. Tout dépend alors de l'attention que l'on cherche, de l'intensité de la couleur, de sa nuance, de la quantité déposée, de l'endroit exact où elle apparaît. Plus le tableau est silencieux, plus le moindre accent devient puissant. Et je réalise soudain que la cuisine japonaise fonctionne souvent ainsi. Une prune umeboshi dans un bocal de riz, un filament de piment sur une soupe claire, une feuille pourpre au milieu des verres. Le rouge n'a pas besoin d'être abondant, il doit simplement être entendu. En me reconnectant à ma pratique de peintre dans ma cuisine, Je comprends aussi le risque de se laisser enfermer dans une grille trop rigide, en oubliant que les principes sont là pour créer une harmonie, pas pour contraindre le vivant. À force de vouloir appliquer une théorie, j'avais cessé de regarder ce que le jardin me donnait réellement. Le rouge était absent de l'idée que je me faisais du printemps. Pas. du jardin lui-même. Un nouvel épisode des petites histoires de Michelle vous attend tous les mardis. Pensez à vous abonner à ma newsletter pour continuer de voyager au Japon avec moi.