Speaker #1de jardinière et de cuisinière. Il s'adresse aux amoureux du Japon, aux gourmets de tous bords et aux cuisiniers soucieux de préparer une cuisine saine, savoureuse et créative qui nourrit aussi bien le corps que l'esprit. Vous y trouverez des récits de voyages et des témoignages d'expériences qui ont fait sens dans mon parcours. J'y délivre également, au-delà des recettes, les principes qui sous-tendent la cuisine japonaise. Nous ferons des visites dans le jardin, source d'émerveillement et d'abondance. et nous prêterons l'oreille à des personnes qui ont contribué à enrichir mon parcours dans l'oasis nippone que je me suis créé belle écoute à vous cet épisode des petites histoires de michel est le cinquième que je consacre au Le premier parlait de ma découverte de ce breuvage ici, en Alsace, il y a fort, fort longtemps. Dans les épisodes suivants, je vous emmenais au Japon à Arashiyama, à Uji, puis à Ikoma. Ce dernier épisode se passe à nouveau en Alsace, au retour d'un de mes voyages au Japon. En lisant mes mails, j'apprends qu'un de mes amis Michel Haber, qui tient des maisons de thé à Strasbourg et à Colmar, organise une cérémonie du thé Cha-No-Yu avec une maître de thé japonaise, Yui-Ko Tokugawa. Tout excité, je m'y inscris immédiatement. Le soir du jour J, quand j'arrive dans la boutique, il est en train de disposer des sièges autour de deux tatamis qu'il avait déposés au sol pour symboliser la maison de thé. Alors que je venais de passer six semaines au Japon assise par terre la majeure partie du temps, je ne me voyais vraiment pas assister à ce cérémoniel calé au fond d'un fauteuil. Je demande l'autorisation de prendre un coussin pour m'asseoir à la japonaise sur mes jambes repliées. Je me cherche un petit coin discret pour m'installer et j'observe les préparatifs sans en perdre une miette, carnée en main pour croquer les éléments de la scène. La maître de thé en costume traditionnel organisait son espace sur les tatamis en y disposant avec précision les différents accessoires indispensables pour officier. Le fourreau pour chauffer l'eau, le chagama, la bouilloire qui s'ajuste sur le fourreau, le pot à eau froide Mizuzashi, Le pot de thé laké Natsume, la louche Hi-Shaku et la petite cuillère Cha-Shaku pour doser la poudre de thé, les deux en bambou avec un nœud au milieu du manche. Le bol à thé spécifique pour la cérémonie, le Chawan, est un bol assez large au bord droit de factures volontairement irrégulières. Auparavant, elle avait créé le cadre adapté à cette cérémonie en particulier. Rien n'est laissé au hasard. Tous les préparatifs convergent pour l'harmonie de l'ensemble. Le thème de ce soir, c'est Avant Pâques sous le signe du partage. Pâques, c'est le partage du pain. ici dans cette cérémonie c'est la notion de partage d'un espace-temps qui est retenu le tchabana l'arrangement de végétaux qui correspond à la saison représente tous les végétaux de la planète Un court texte calligraphié contribue à renforcer l'essence du moment. Dans la maison traditionnelle ou dans la maison de thé, ces décorations sont disposées dans le tokonoma, une alcôve légèrement surélevée, que les invités à la cérémonie se doivent d'admirer et de commenter. j'avais reçu une initiation à la cérémonie du thé par ma professeure de calligraphie kei shu san elle avait à cœur de nous introduire aux rituels qui structurent la culture de son pays les mettant en lien avec les caractères qu'elle nous apprenait à tracer nous avons appris à calligraphier wa qui signifie harmonie qui veut dire respect Keï qui se traduit par pureté et jacou par sérénité un cours de deux heures par idéogramme pour s'entraîner sur le même caractère avant de les écrire tous de mémoire l'un à la suite de l'autre verticalement d'un seul souffle en les plaçant correctement dans l'espace du Les vies détentent aussi important que les pleins. Wa, Kei, Sei et Jaku, quatre mots qui résument l'esprit de la cérémonie du thé. Dans son cours d'introduction à la cérémonie du thé, Kei Shusan nous a rappelé l'historique de ce rituel. On a apporté les différents accessoires et nous a fait une démonstration en effectuant et commentant les gestes importants. Dans une cérémonie, 75 à 300 gestes codifiés, à la fois techniques et esthétiques, se succèdent avec une grande précision dans le but d'atteindre l'état de sérénité. Ces gestes minutieux sont codifiés à la fois pour le maître de thé, mais aussi pour les invités. J'avais retenu de ce cours que l'invité devait placer le bol sur la paume de sa main gauche et le tourner en trois étapes pour que la face la plus intéressante du bol soit à nouveau face au maître de thé. Je me souvenais qu'on pouvait légèrement aspirer la dernière gorgée avec un son discret pour signaler au maître de thé qu'on avait vidé le bol. Une fois le bol vide, il convenait de le poser sur le tatami et de le soulever pour admirer la facture du dessous. à la fin des préparatifs alors que michel haber s'apprêtait à introduire la cérémonie en rappelant brièvement l'histoire du thé au japon et le sens du la maître de thé me fait un signe pour m'inviter à la rejoindre sur les tatamis interloqué je lâche mon carnet de croquis et mon stylo Et je viens m'installer dans cet espace quasi sacré qu'elle venait de créer. Timidement, je me positionne face au public au bord des tatamis. Elle m'enjoint de me rapprocher et de me tourner vers elle. Placée ainsi, je suis au cœur de l'événement et j'apprends dans les explications de Michel qu'elle m'avait choisie pour prendre la place du premier invité. Du coup, je prends la mesure de l'honneur qui m'est fait et de ma part de responsabilité dans le déroulement de la cérémonie. Il m'incombe d'être à la hauteur de la position qu'elle m'a fait prendre dans la scène alors que je n'ai jamais répété auparavant le rôle qu'elle me fait jouer. J'ai pris cela très au sérieux, comme un enjeu majeur. Je n'avais d'autre choix que de m'impliquer corps et âme, d'être totalement présente à chaque instant et d'improviser au mieux de mes connaissances parcellaires les bons gestes au bon moment. Présente en restant à ma place, être juste. juste être. À un moment donné, après un temps de silence, le premier geste annonce le lever de rideau. Munie d'un petit carré de tissu rouge assez souple qu'elle manipule dans une chorégraphie très rôdée, la maître de thé nettoie symboliquement chacun des accessoires qui vont servir à la cérémonie. Dans le même ordre, elle utilise aussi un tissu blanc très délicat avec des gestes précis très codifiés. Je suis fascinée par la concentration mise dans tous ces actes qui, à force d'avoir été répétés, sont d'une extraordinaire fluidité et paraissent très naturels. Le son aussi est présent. Petit son bref et sec du fouet de bambou qu'elle lâche contre le bord du bol d'eau ou elle le trempe pour l'assouplir. Trois fois. Trois fois exactement le même son bref et sec du bambou qui vient heurter la céramique comme un ostinato rythmique. Tension, détente. détente lorsqu'elle fait ruisseler l'eau en vidant la louche dans le chagama petit murmure discret ou chant d'une cascade selon la hauteur d'où elle produit l'écoulement froissement léger de la soie de son kimono en musique de fond je suis complètement envoûtée par le spectacle qu'elle offre et par la densité de sa présence aux choses dans laquelle elle m'a embarquée. Ma position privilégiée m'a incluse dans son aura dont les ondes de diffusion rayonnent. Temps suspendu, respiration profonde. Ballet des objets manipulés avec respect. magnifiée par le jeu de ses mains délicates silence épais d'une assemblée complètement subjuguée par la magie du spectacle vient le moment où elle dépose le bol avec le précieux breuvage vert devant moi en me saluant c'est maintenant que je dois entrer en scène la saluer à mon tour de combien dois-je m'incliner Comment positionner mes mains sur le tatami pour ce salut ? Combien de temps dois-je rester inclinée ? C'est le moment où je dois lâcher le mental et être juste, juste être. J'ai encore dans ma mémoire l'intensité du regard que nous avons échangé quand j'ai tourné tranquillement, calmement, le bol sur ma main gauche. cela n'avait plus d'importance que je le fasse dans le sens qui convient j'étais accompagné par sa bienveillance une forme de complicité réconfortante instant unique et singulier qui ne se reproduira jamais le thé est ensuite servi à l'assemblée l'atmosphère se détend les corps se remettent en mouvement Chacun réagit à sa manière en découvrant la saveur particulière, très herbacée, du breuvage vert couvert de mousse. Les questions sont bienvenues et elles fusent de toutes parts. Je réentends les explications reçues dans l'initiation de Keishu-san. Yui Kosan nous raconte qu'elle a commencé son apprentissage de maître de thé à l'âge de 8 ans. Quelqu'un lui demande alors si, dans son apprentissage, on lui a expliqué tout ce qu'elle vient de nous préciser. Sa réponse, martelée avec affirmation, a été la suivante. Au Japon, on répète une forme. C'est de la répétition de la forme. Que naît le sens ? C'est à mon retour dans la voiture que j'ai vraiment pris la mesure de cette expérience. Mon champ de perception s'est ouvert à 360 degrés. Je me sentais libre et légère, riche et remplie de force. Un grand bouleversement venait de se produire, aussi profond qu'inattendu. Je ne suis plus la même qu'avant. Quand je m'observe en train de me disperser, voire de m'azimuter, le réflexe de revenir en contact avec les choses me permet de me recentrer. Dans ma cuisine, cette aptitude me replace dans l'intention originelle, celle d'offrir un moment de partage d'une rare qualité. Cette présence à soi qui nous permet de déceler la magie à l'œuvre dans la banalité du quotidien.