Speaker #0Bienvenue dans les petites histoires de Michelle, un podcast dans lequel je raconte mon exploration de la cuisine japonaise. Cette art ultime de bien manger que j'ai à cœur de transmettre aujourd'hui est la synthèse entre mes pratiques d'artiste, de jardinière et de cuisinière. Il s'adresse aux amoureux du Japon, aux gourmets de tous bords et aux cuisiniers soucieux de préparer une cuisine saine, savoureuse et créative, qui nourrit aussi bien le corps que l'esprit. Vous y trouverez des récits de voyages et des témoignages d'expériences qui ont fait sens dans mon parcours. J'y délivre également, au-delà des recettes, les principes qui sous-tendent la cuisine japonaise. Nous ferons des visites dans le jardin, source d'émerveillement et d'abondance et nous prêterons l'oreille à des personnes qui ont contribué à enrichir mon parcours dans l'oasis nippone que je me suis créée. Belle écoute à vous Dans ce nouvel épisode des Petites Histoires de Michelle, je vous emmène en visite à Uji, la capitale du thé japonais. Dans la petite maison traditionnelle de Kyoto où j'ai mes habitudes, il y a toujours un excellent thé vert dans le placard vitré de la cuisine. Pour le préparer dans les règles de l'art j'y trouve aussi un kyusu une petite théière avec une poignée et de jolies tasses. D'année en année je me réjouis de les retrouver pour choisir ma préférée qui quelquefois a disparu remplacée par d'autres. Kazuo-san mon hôte m'a dit qu'il se procurait son sencha chez un producteur dans la montagne à proximité d'Uji, la capitale du thé vert au Japon. Je me risque à lui demander s'il pouvait m'en procurer lors de son prochain passage là-bas. Il ne m'a pas dit Oh, ça va être difficile ce qui est un non poli au Japon. Il ne m'a pas dit franchement oui non plus, mais j'ai compris qu'il avait enregistré ma demande. Peu de temps après, il veut savoir si j'ai un projet pour le dimanche à venir et me propose de faire une excursion en direction d'Uji. Oh joie! J'accepte tout de suite, sans savoir dans quel programme il allait m'embarquer. Et nous voilà partis en famille avec sa femme Rina et son fils Shinichi pour un beau dimanche à la campagne. Première halte, l'inratable Byodo-in, un magnifique temple bouddhiste que j'aurais raté parce que j'en ignorais l'existence alors que j'en avais des images plein mes poches. parce qu'il est représenté sur les pièces de dix Yen. Le bâtiment principal du temple, flanqué de deux ailes plus basses, est posé sur une île au milieu d'un étang où se reflète la construction aux boiseries récemment repeintes en rouge flamboyant. nous tournons autour de l'île pour contempler le bâtiment sous toutes ses facettes. La famille Taniguchi semblait aussi fasciné que moi comme s'ils découvraientt l'endroit en même temps que moi. Difficile de quitter le site. Nous finissons par nous arracher pour rejoindre une rue commerçante d'Uji où se concentrent les échoppes qui permettent de découvrir l'étendue de la gamme traditionnelle de thé vert japonais. C'est au XIIe siècle que des moines bouddhistes zen ont apporté les premières graines de thé depuis la Chine. Ils ont convaincu les paysans d'Uji d'en faire la culture. Le thé, au Japon, prend alors sa source ici, aux abords de la rivière Uji. Un grand rêve se réalise pour moi. Je suis enfin aux sources de ce breuvage dont je me régale quotidiennement. Même les yeux fermés on sait qu'on y est. C'est surtout l'odeur du thé torréfié qui chatouille les narines. La plupart des boutiques font tourner le torréfacteur à l'extérieur et l'odeur répandue attire inévitablement le passant. Le Hoji-cha, ce thé encore peu connu en France, fera bientôt l'objet d'une émission plus approfondie car il mérite d'être découvert et adopté. Je retrouve aussi à Uji les meules qui broient le thé matcha comme celles que j'ai vues à Arashiyama et dont je vous ai parlé lors d'un précédent épisode des petites histoires de Michelle. Kazuo-san me freine dans mes envies d'achat en me disant que je trouverai mon bonheur chez son producteur. D'ailleurs, il est temps de repartir pour se rendre maintenant dans son jardin de thé, à l'heure fixée pour le rendez-vous. Nous sortons de la ville et nous dirigeons vers la montagne, sur une route qui serpente en lacets et se rétrécit au fil de notre progression vers les hauteurs. Nous ne pourrons pas l'emprunter jusqu'à la plantation tellement le dernier tronçon est escarpé. Nous faisons le reste du chemin à pied et j'apprends à cette occasion que le planteur, lui, un papy de 90 ans, se déplace ici en moto. Je suis tellement fascinée d'être enfin au milieu d'une plantation que j'en deviens presque hystérique. À la limite de l'impolitesse, je salue à peine le papy et la dame qui l'accompagnent pour me précipiter entre les cultures, toucher les feuilles et la terre noire sur ce flanc de montagne. Un outil traîne entre les rangs. Je m'en saisis pour gratter cette terre meuble riche en humus tout en me disant que j'étais culottée de m'autoriser ce geste, mais c'était plus fort que moi. Il fallait que la jardinière que je suis éprouve le sol qui donne naissance à ces feuilles si prisées. Le paysage environnant est magnifique, nimbé dans une brume légère. Les flancs de montagne assez raides sont boisés de bosquets de cryptomérias au vert sombre, alternant avec des poches d'arbres caduques qui dressent leurs branches nues vers le ciel. Au bord de ce patchwork viennent s'incruster des lanières de tables de cueillette qui épousent la montagne en courbes ondulantes. Je repère au loin des poteaux en bois qui bordent certaines cultures sur lesquelles sont enroulés des filets noirs en hauteur. Pour moi, c'est un indice que des cultures de thé haut de gamme comme le Gyokuro sont pratiquées ici. Les ombrières sont enroulées en hiver et seront déployées trois semaines avant la première cueillette de printemps. Cette culture ombragée permet à la feuille de thé de rester tendre et de s'enrichir de certains composés aromatiques. En effet, en ombrant les feuilles de thé, on ralentit la transformation de la théanine en tannin, ce qui donnera au Gyokuro ces notes douces et moelleuses que les japonais nomment umami. Grâce à la culture ombragée, le thé Gyokuro est également riche en chlorophylle, Le processus de photosynthèse est freiné géné par les ombrières. C'est à cette teneur en chlorophylle que l'on doit la magnifique couleur vert émeraude des feuilles en aiguille de ce thé d'exception. Je m'en détache à contre-coeur pour rejoindre le petit groupe impatient qui entre dans le hangar où l'on transforme le thé. Dans l'entrée trône la moto du papy, un beau modèle avec lequel la motarde que je suis aurait bien fait une petite virée. Un peu plus loin, c'est le choc. J'ai l'impression que nous nous sommes trompés d'adresse. Rien ne correspond à l'idée que je m'étais faite du lieu en me fiant au superbe emballage stylé des thés que je trouvais dans le placard de la maison de Kyoto. Un incroyable et indescriptible bazar envahissait tout l'espace. Le désordre était tel... que je n'osais même pas prendre de photo, de crainte d'offenser. Une multitude d'objets les plus hétéroclites étaient empilés là, permettant à peine le passage jusqu'aux machines pour cueillir et travailler les feuilles. Mon image idéale du japonais parfait s'effrite jusqu'à tomber en miettes. Je suis en dissonance complète. entre ce que je croyais et ce que je vois, entre l'image idéale à laquelle je me cramponnais et la réalité de ce que j'avais sous les yeux. Bref, la désillusion la plus totale. Complètement sonnée par l'émotion du moment, je me laisse guider jusqu'à un espace cloisonné par des armoires métalliques où tout est prêt pour déguster un thé sur le coin d'une vieille table en bois. Un thé qui me réconforte. Il a le goût de celui que j'apprécie tant dans la maison de Kyoto même si le cadre est loin du raffinement qu'on prête aux japonais. Les conversations vont bon train. Je me laisse bercer par la musique de la langue dont je comprends à peine quelques bribes. Je m'efforce de discerner le maximum de mots connus au fil du débit rapide, scandés par les expressions typiques qu'on entend dans toutes les langues, du style you know ou isn't it chez les Anglais, n'est-ce pas chez nous. Chez les Japonais, c'est ne ou bien so so qui revient de manière récurrente. Ma tasse chaude serrée entre mes mains, ben oui, on est en janvier, ça caille et ils ne chauffent pas. Ma tasse entre les mains donc, j'observe les expressions, les visages, les postures. Je suis fascinée par la vitalité de ce papy au sourire radieux. qui illumine de manière fugace son visage à peine ridé. Tout me questionne ici. Et voilà qu'on s'active pour passer aux choses sérieuses, les tractations commerciales. Je dois décider très vite de ce que je souhaite emporter. Je me mélange les patins entre les euros et les yens dans le calcul du prix de ce qui m'est proposé. Oui. Dans les situations tendues, je ne sais plus calculer. Je suis bloquée sur les chiffres depuis l'enfance où mon père, exécrable pédagogue, tentait de me faire rentrer le calcul dans le crâne à coup de taloches dans la nuque. Cette dyscalculie chronique s'est aggravée plus tard par des passages successifs entre différents systèmes monétaires. Ma génération est passée des anciens francs aux nouveaux francs, puis à l'euro. Tout ça se tortille dans ma cervelle déjà mal équipée dès le départ. J'ai un réel handicap pour évaluer la valeur marchande des choses. Dans ma famille, quand on m'annonçait un montant, je posais la question Est-ce que c'est l'équivalent d'un steak, d'une robe, d'une voiture ou d'une maison ? Dans cette négociation autour du thé, où je dois faire une conversion supplémentaire en yens avec des japonais où la communication est difficile, une vraie panique s'installe. Mon cerveau se bloque, alors je commande sans réfléchir. Quand arrive le moment de concrétiser l'achat du matcha, ensaché par paquet de 500 grammes, je montre les billets que j'ai apportés et demande comment donne pour mon argent. C'est donc un kilo de macha que je vais finalement emporter alors en France. Il se vend habituellement dans des boîtes contenant 20 ou 40 grammes. Vu son prix, jusqu'à ce jour, je n'ai pas réussi à calculer objectivement si j'ai fait une affaire commerciale ou non. De plus, j'ai surpris le producteur en train de gratter une étiquette sur l'emballage et j'ai émis l'hypothèse qu'il s'agissait de la date de péremption qui devait être dépassée. J'ai acheté la poule dans le sac, comme on dit, sans avoir vu le produit que je découvrirai bien plus tard à mon retour en France parce qu'il fallait garder mon paquet bien scellé pour le transport. Tous les achats que je fais au Japon, je serai bien incapable de les transporter pendant mon périple du nord au sud de l'archipel. Alors, je m'envoie des colis à mon domicile par la voie maritime. De cette manière, ils arrivent en France bien après mon retour et j'attends leur arrivée échelonnée avec impatience. Enfin, je vais pouvoir découvrir le contenu de mes sachets de thé. J'ouvre mes sachets bien scellés avec l'appréhension de découvrir que je me suis fait avoir. Tous les thés matcha ne se valent pas, loin s'en fout. J'ai testé des variétés amères à la couleur palote, souvent issues d'enseignes bio d'ailleurs, car les différents processus ne sont pas respectés comme l'ombrage avant la récolte, la sélection naturelle des feuilles de thé, les plus tendres, feuilles qui sont ensuite triées, séchées et dénervées, pour obtenir le thé brut servant de base au macha, à savoir le tencha. J'ai dégusté les thés les plus chers des meilleures maisons de thé. Aucun des meilleurs thés achetés en France ne valait celui que j'ai acquis les yeux fermés chez le planteur de Ujitawara. Au lieu d'une poudre couleur kaki ou jaunâtre, au goût amer et souvent difficile à faire mousser de certains thés testés auparavant, j'ai découvert une poudre au vibrant vert émeraude qui produit une belle mousse aérée quand on le fouette. À croire que le meilleur thé, les japonais le gardent pour eux. Et ils ont bien raison d'ailleurs. D'autant plus que l'usage qu'on en fait habituellement ici, dans des pâtisseries ou dans des boissons comme le macha latte, ne justifie pas d'une qualité prestigieuse réservée à la cérémonie du thé, un rituel d'inspiration zen élevé au rang d'art dont le macha est l'élément principal. J'ai pu ainsi, avec mon macha des montagnes de Uji-Tawara, proposer une expérience gustative d'une qualité exceptionnelle aux clients de mon salon de thé, et bien sûr me régaler moi-même de ce pur trésor, qui, bien sûr, a fini par s'épuiser. A lui seul, le réapprovisionnement de cette merveille justifierait d'un nouveau voyage au Japon. Les prochaines émissions autour du thé parleront de la cérémonie du thé et du thé grillé Hojicha que je souhaite vous faire découvrir. Abonnez-vous à la newsletter si vous souhaitez poursuivre avec moi les petites histoires de Michelle qui sont publiées tous les mardis.