#ENS ÉDITIONS[♫ FOND SONORE ♫] Vous écoutez Le sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. [♫ FOND SONORE ♫] Copenhague ! Entre art, design, gastronomie et durabilité environnementale, la capitale danoise se vit autant qu'elle se pense. On la traverse comme un voyageur, on l'explore à pied, à vélo, on l'étudie aussi comme un modèle urbain. Une ville où la planification dialogue avec la nature, où la mobilité façonne les usages, où les choix politiques, passés comme présents, s'inscrivent dans le quotidien. Mais que révèle vraiment la ville quand on la parcourt ? Que disent ses rues, ses friches, ses pistes cyclables et ses espaces verts de la manière dont elle est gouvernée ? Depuis 1947, le “Finger Plan” organise la ville comme une main ouverte sur le territoire : chaque doigt un axe de développement, chaque interstice un espace préservé pour la nature et les habitants. Et cette vision urbaine n'est pas seulement cartographique, elle traduit une culture politique, un compromis entre tous, un engagement pour une ville durable et vivable. Et pourtant, derrière la rigueur de sa cartographie apparaissent des contradictions. La ville verdit mais s'étend, elle accueille mais contrôle, elle séduit mais exclut. Les tensions sociales, la gentrification, la cohabitation de lieux alternatifs et d'espaces touristiques révèlent une Copenhague à la fois stratégique et humaine, pensée pour durer mais traversée par des enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Dans ce nouvel épisode du sens des mots, nous recevons le géographe Camille Girault, qui a contribué à l'ouvrage collectif Arctique, et nous explorons avec lui la capitale danoise à travers trois mots : mûre, gant et dissonance. [♫ FOND SONORE ♫]
#CAMILLE GIRAULTPour évoquer Copenhague, j'ai d'abord choisi le mot mûre. Mûre en quatre lettres, avec un E final et un accent circonflexe sur le U. Mûre pour désigner cette petite baie noire comestible qui pousse sur les ronces et non le mur qui, en trois lettres, enferme, clôt et sépare. Mais quel lien existe-t-il entre ce petit fruit et la capitale danoise ? A priori, aucun. Aucun guide de voyage ne mentionne la présence d'une mûre sur les armoiries de la ville ou du pays, en lieu et place des lions azur ou de l'ours polaire. Aucun grand chef de Copenhague ne propose du saumon sauvage d'Atlantique Nord façon gravelax agrémenté d'une émulsion de mûres en guise de plat signature. La raison de ce choix est beaucoup plus triviale et personnelle puisqu'il s'agit de l'un de mes premiers souvenirs de la capitale danoise. En une belle matinée du mois d'août, après une journée de trajet éreintante pour gagner cette ville en voiture, je me suis baladé dans la commune pavillonnaire de Glostrup à l'ouest de Copenhague. J'ai facilement rejoint quelques chemins et je n'ai eu qu'à tendre la main pour cueillir cette petite baie tendre, acidulée et si savoureuse. Une baie à l'image de Copenhague, une ville dont j'ai appris à découvrir la générosité, une ville où la nature est accessible, enfin relativement accessible, une ville à croquer à pleines dents, comme pourrait l'écrire un guide gourmand. Ensuite, j'ai retrouvé ses saveurs estivales à plusieurs reprises à tel point que j'ai été presque déçu d'aller à Copenhague en dehors de la période de cueillette des mûres. Au sud de la ville, à Vestamager, dans le cadre de mes observations de thèse, j'ai vite compris que je n'étais pas le seul à trouver cette petite baie si délicieuse. Des familles entières se regroupent dans ce vaste polder, un espace rendu à la nature et aux habitants après avoir eu une fonction militaire. Elles y viennent se balader, profiter du calme et du soleil, pour s'amuser et faire du sport. Et il est fréquent que les enfants, comme les plus grands, bravent les épines des ronces afin de glaner quelques mûres. Une excellente manière d'agrémenter des pique-niques. Certaines personnes, visiblement habituées des lieux, viennent même avec échelle et seaux pour ramasser le précieux fruit en quantité. J'imagine alors les confitures, les tartes et les gâteaux qui allaient être cuisinés. En somme, les mûres, M, U accent circonflexe, R, E, S, me semblent les parfaits symboles de l'accès à la nature et de la nature en ville. Une nature simple, une nature ordinaire, une nature à parcourir et à consommer, une nature pour tout le monde qui pousse parfois dans les interstices urbains. Ces ronces, souvent symboles de friches, deviennent ici des symboles de vie, de générosité et de rencontres. [♫ FOND SONORE ♫] Le deuxième terme que j'ai choisi est un habit, un habit qui permet de se protéger du froid et qui peut être bien utile en automne et en hiver à Copenhague, malgré le réchauffement climatique. Cet habit, c'est un gant. Mais le gant dont il est question ici renvoie surtout au plan d'urbanisme de Copenhague, le “Finger Plan” de 1947 et tous ses successeurs qui protègent la ville d'un développement métropolitain mal maîtrisé. Ce plan d'aménagement, en forme de main ou de gant, est aussi une vision poétique de la ville où la vie quotidienne aspire à guider la production urbaine sur le temps long. L'image du gant est bien sûr celle d'une main, une main ouverte où la paume incarne le cœur historique de Copenhague, dense mais aéré, patrimonialisé mais vivant. À partir de ce centre rayonnent cinq doigts urbains qui s'étirent le long des lignes de transports ferroviaires et entre eux subsistent des espaces préservés de l'urbanisation et de l'imperméabilisation. [♫ FOND SONORE ♫] Champs cultivés, forêts, lacs et autres espaces verts ou naturels cohabitent ainsi avec les autres espaces métropolitains. Copenhague est un gant et n'est pas une moufle. Et cette métaphore n'est pas seulement celle d'une cartographie anthropomorphe. Elle exprime une idée profondément humaine de la ville, capable de s'étendre sans se diluer. Chaque doigt est pensé comme un axe cohérent et complet qui rassemble toutes les fonctions urbaines, de l'habitat à l'emploi, des transports au commerce, des services aux espaces publics. Le “Finger Plan” de Copenhague est aussi un gant qui préserve autant que possible la ville de la congestion automobile en privilégiant le vélo, et le train pour les déplacements quotidiens. En 2007, l'actualisation du plan d'aménagement impose une distance maximale de 600 mètres à parcourir à pied entre les nouveaux immeubles de bureaux et la gare la plus proche. En somme, les doigts du gant copenhagois restent des doigts. Et Copenhague est ainsi aujourd'hui perçue comme un exemple presque archétypal de « la ville du quart d'heure ». Les « vides » du “Finger Plan” ne sont pas considérés comme des réserves foncières pour de futurs projets urbains. Ils sont des horizons d'une nature urbaine de proximité. Ils sont des respirations métropolitaines éloignées de la vitesse et de la performance où il fait bon flâner, par exemple pour déguster des mûres. Cette maîtrise de l'espace s'appuie sur une culture politique et administrative particulière qui est fondée sur la continuité des politiques publiques et sur la coopération des différents acteurs et des différentes échelles de gouvernance. Depuis 1947, le “Finger Plan” a été adapté, réinterprété, densifié par endroits, mais il n'a jamais été renié. Il est la mémoire spatiale de la ville devenue métropole. Il est l'incarnation d'une sorte de compromis entre les urbanistes, les élus et les habitants. En somme, le gant se transmet, se répare, se transforme, mais il reste un gant reconnaissable. [♫ FOND SONORE ♫] Et le troisième et dernier terme envisagé pour Copenhague est plutôt une idée, une notion, et même une notion assez peu flatteuse : dissonance. En choisissant dissonance, je voulais pointer les contradictions et les difficultés, les enjeux d'une ville comme Copenhague. Loin de l'idéalisation de “Finger Plan” évoquée précédemment, Copenhague est aussi une réalité urbaine, empreinte de dissonance urbanistique. La ville verdit, mais la ville grandit. La ville accueille, mais la ville exclut. La ville tolère, mais la ville contrôle. Rien de très nouveau et rien de très spécifique à Copenhague. C'est vrai. C'est vrai, mais je trouve que cette dissonance est particulièrement patente à Copenhague. À la fois métropole et village, à la fois ville intelligente et résiliente de demain, et ville portuaire et industrielle d'hier, à la fois ville touristique et lieu de vie du cinquième de la population danoise. En somme, sous la douceur apparente du gant copenhagois, sous la promesse d'un urbanisme maîtrisé et apaisé, affleurent des dissonances et des contradictions spatiales. On peut les saisir par les mobilités. Ville du vélo par excellence, Copenhague revendique ses pistes cyclables larges, continues, sécurisées, et ses flux de cyclistes disciplinés. Pourtant, l'automobile n'a pas disparu. Elle persiste, elle insiste, elle occupe encore de l'espace et du temps. Aux heures de pointe, les carrefours deviennent des scènes de négociations tendues entre cyclistes pressés, automobilistes contraints et piétons prudents. Le vélo incarne un idéal de liberté et de durabilité, mais il peut aussi devenir un marqueur social et une norme implicite, excluant ceux qui ne pédalent pas, ceux qui viennent de plus loin, ceux pour qui la ville douce n'est pas toujours accessible. La dissonance est également sociale et touristique. Copenhague attire. Elle attire par son image de ville durable, créative, heureuse. Les touristes arpentent le quartier coloré de Nyhavn, ils photographient les cyclistes, ils consomment la ville le temps d'un week-end. Pour les habitants, cette visibilité est ambivalente. Elle apporte des devises, mais elle transforme les quartiers, augmente les loyers et uniformise les usages. La ville vécue se frotte à la ville vitrine, et l'équilibre est quelque peu instable. Les géographes constateraient volontiers un processus de gentrification largement à l'œuvre. Le célèbre quartier de Christiania cristallise ces tensions. Née d'une occupation alternative et libertaire d'une ancienne caserne militaire, la « ville libre » s'est longtemps présentée comme une dissonance assumée au cœur de la capitale. Un espace de contre-culture, de marginalité et d'expérimentation sociale. Cet espace sans voiture et fortement végétalisé fonctionne selon ses propres règles sociales et spatiales, en marge des normes urbaines danoises. Aujourd'hui, Christiania est à la fois tolérée et intégrée, mais transformée et menacée. Christiania demeure une enclave urbaine, mais une enclave poreuse, prise dans les contradictions de la ville qu'elle contestait. Le commerce de cannabis de Pusher Street y est toléré mais suscite des tensions. De même, l'interdiction de photographier certaines zones révèle un rapport ambigu à la liberté et au contrôle. Christiania illustre la dissonance copenhagoise. C'est à la fois une communauté utopique et une attraction touristique qui incarne cet espace urbain paradoxal à très grande échelle. 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