#DELPHINE CHEDALEUXLe premier mot que j'ai choisi, c'est le mot protestation, parce que c'est un livre qui parle en fait de la colère des femmes. Lire la romance, ce n'est pas le premier livre consacré à ce genre littéraire. Il y a un contexte d'émergence, ce qu'on appelle les women et les feminist studies dans les universités américaines dans les années 70-80. Dans ce contexte, il y a plusieurs chercheuses qui s'intéressent aux déclinaisons féminines de la culture de masse et en particulier qui s'intéressent à la romance, qu'on considère alors comme une sous-littérature, qui est en plein essor en fait dans ces années 70-80. Comme ses contemporaines, Janice Radway, elle considère les romances comme des produits du capitalisme et du patriarcat, et elle les considère globalement comme des objets plutôt conservateurs. Mais elle se distingue des autres critiques féministes, essentiellement sur le plan méthodologique, parce qu'elle va investiguer de manière tout à fait inédite auprès des consommatrices de ces objets. Et l'ouvrage de Radway, Reading the Romance, demeure un modèle en matière de ce qu'on appelle les ethnographies des publics, telles qu'elles se déploient au sein des Cultural Studies anglo-américaines. Donc Radway, elle se rend dans une petite ville du Midwest américain pendant plusieurs jours et à plusieurs reprises. Elle rencontre une libraire qui s'appelle Dot et qui est devenue une figure incontournable du marché local de la romance. Et elle tisse des liens avec elle, mais aussi avec ses clientes, avec qui elle va mener des entretiens formels, mais avec qui elle discute aussi de manière plus informelle. Et ça, ça lui permet de s'immerger dans ce qu'on appelle une subculture ou une sous-culture, qui est à la fois extrêmement répandue, mais dont on ne connaît pas grand-chose au sein des sphères intellectuelles auxquelles appartient Radway. Et ce changement de focale, en fait, ça va permettre de révéler des modes d'appropriation qui sont contre-intuitifs, modes d'appropriation de la romance, qui débordent les cadres idéologiques conservateurs qui ont été identifiés au moyen d'analyses textuelles, c'est-à-dire qui portaient sur les textes eux-mêmes, sur les livres eux-mêmes, les récits qu'ils déploient. Et l'une des thèses majeures du livre consiste à dire que la lecture de romans sentimentaux peut constituer un acte de protestation douce. C'est le terme employé par Radway, donc protestation douce des femmes à l'égard de leurs conditions d'existence. Pour Janice Radway, consacrer du temps à la lecture, ça constitue, de la part des femmes avec lesquelles elle s'entretient, un refus temporaire, mais non moins conscient, d'exécuter les tâches matérielles et affectives qui leur incombent en tant qu'épouses et en tant que mères, et pour s'accorder durant la journée un temps qui est exclusivement consacrée à elles, au plaisir de lire, au plaisir de ce qu'elles appellent l'évasion romantique. C'est comme ça d'ailleurs qu'il faut comprendre ce terme d'évasion évoqué par les lectrices comme une manière de sortir temporairement de la sphère domestique à laquelle elles sont cantonnées. Donc de ce fait, « Reading the Romance », donc Lire la romance en français, suscite un intérêt qui déborde largement son strict objet, c'est-à-dire la lecture de romance, puisque, au-delà de la communauté formée par les lectrices de la petite ville dans laquelle enquête Radway, c'est un livre qui éclaire sous un angle inédit la vie des femmes de la classe moyenne américaine du début des années 1980, qui est saisie dans un moment tout à fait particulier, qui est un moment de bascule entre un modèle traditionnel qui est celui du « male breadwinner », c'est-à-dire de l'homme qui va travailler à l'extérieur et de la femme qui reste au foyer pour s'occuper du foyer et des enfants. Donc ce modèle traditionnel et les aspirations émancipatrices qui ont été ouvertes par le féminisme des années 70. Et l'articulation à la fois méthodologique et théorique qui est opérée par Radway va permettre de saisir de façon originale l'imbrication entre les réalités matérielles et les univers fantasmatiques de ces femmes. Radway, elle mobilise en particulier Les travaux de Nancy Chodorow, qui est une sociologue et une psychanalyste américaine, qui est spécialiste de la famille. Et d'ailleurs, c'est un aspect du livre qui peut être un peu déroutant pour un public francophone, qui n'est pas très familier de l'articulation entre psychanalyse et sciences sociales. Mais c'est une approche qui est très intéressante par rapport à l'objet du livre, dans la mesure où Chodorow, elle opère une relecture féministe de Freud. Elle appartient à une tradition américaine d'appropriation féministe de la psychanalyse et elle articule la critique matérialiste féministe de l'exploitation domestique des femmes à l'analyse des conséquences psychiques de cette exploitation. Et en mobilisant Chodorow, Radway va dessiner un cadre conceptuel qui est particulièrement heuristique et qui lui permet d'attraper ensemble des dimensions matérielles, culturelles, émotionnelles et psychiques de la vie des lectrices de romances auprès desquelles elle enquête. [♫ FOND SONORE ♫] Le deuxième mot que j'ai choisi, c'est hétérosexualité. Une autre thèse centrale du livre consiste à dire que la romance agit comme une forme de compensation des carences affectives qui sont générées chez les femmes par l'hétérosexualité. Radway mobilise les travaux de Nancy Chodorow, comme je l'ai dit tout à l'heure, pour montrer qu'au sein de la famille patriarcale, la psyché des filles se construit essentiellement dans la relation qu'elles entretiennent avec leur mère, puisque les mères sont les pourvoyeuses essentielles, sinon exclusives des soins aux enfants. C'est la figure parentale à laquelle la fille va s'identifier. La force de cette relation mère-fille, dite pré-eudipienne, donc dans le langage de Chodorow, va construire les femmes comme des êtres essentiellement relationnels et ça va les pousser à vouloir recréer sans cesse l'intensité de ce lien primitif. De leur côté, les hommes sont élevés comme des êtres qui sont essentiellement définis par l'indépendance et par la répression du féminin, du relationnel. Et donc, de leur côté, ils sont incapables de satisfaire les besoins relationnels et affectifs des femmes. Or, les romances, elles dessinent un modèle masculin qui est tout à fait différent de la masculinité, on va dire, hégémonique, la masculinité réelle. Puisque pour être apprécié des lectrices, le héros de romance doit être un être composite, qui est un savant mélange de virilité. Donc dans les romances, il y a plein de références au corps et au visage dur, à la force, à l'agressivité, à la compétence, au courage, à la pureté morale, etc. des héros. Mais tous ces aspects, ils sont combinés avec d'autres éléments qui témoignent plutôt d'une tendresse décrite comme féminine, mais aussi et surtout maternelle. Le héros idéal, en fait, il fait preuve à l'égard de l'héroïne d'une attention totale, nourricière. C'est un mot qu'on va retrouver à plusieurs reprises dans le livre. Attention, qui ressemble en fait par bien des aspects au soin prodigué à l'enfant par sa mère. Et les romances, d'ailleurs, regorgent de références qui sont plus ou moins explicites à la maternité pour décrire le comportement du héros à l'égard de l'héroïne. Et pour Janice Radway, la romance offre de ce fait aux lectrices la possibilité de vivre, de façon temporaire et par procuration, à travers un récit, une sorte d'expérience hétérosexuelle utopique au sein de laquelle les hommes assurent les soins, y compris les soins maternels, dont les femmes ont besoin, mais que personne n'est en capacité de leur fournir à l'intérieur d'un modèle familial qui fait reposer sur elles, sur les femmes, l'ensemble de ce qu'on appelle le travail reproductif, c'est-à-dire le travail domestique, le travail de soins aux autres. Ce faisant, la romance, elle exprime l'insatisfaction profonde des femmes à l'égard des rapports hétérosexuels, tout en célébrant l'hétérosexualité, et c'est là le paradoxe, à travers des histoires d'amour absolument exceptionnelles. Je cite Radway : « dans la mesure où la fiction sentimentale représente symboliquement les besoins bien réels des femmes avant de dépeindre la satisfaction totale de ces besoins, elle réaffirme le caractère inévitable et souhaitable de la structure institutionnelle au sein de laquelle ces besoins sont produits ». Autrement dit, la romance fonctionne comme un fantasme qui encode tout à la fois l'incapacité structurelle de l'hétérosexualité à satisfaire les désirs et les besoins des femmes et dans le même temps le rôle central de l'hétérosexualité dans la satisfaction de leurs désirs et de leurs besoins. Et en s'identifiant à une héroïne ardemment désirée, chérie et prise en charge par un homme idéal, la lectrice expérimente une forme de satisfaction par procuration de ses besoins affectifs et psychologiques, lesquels restent la plupart du temps inassouvis en régime hétéro-patriarcal. [♫ FOND SONORE ♫] Le troisième mot que j'ai choisi, c'est celui de violence, et en particulier la violence sexuelle, puisque la violence, en fait, elle est monnaie courante dans la romance. Et les féministes, aussi bien les contemporaines de Radway comme nos contemporaines, dénoncent à juste titre une forme d'érotisation de la domination qui est perpétrée par le genre. Le viol dans la romance, ce n'est pas un phénomène nouveau qui serait né avec ce qu'on appelle aujourd'hui la dark romance. À l'époque de Radway, il y a notamment des romances historiques, un sous-genre qui s'appelle le bodysweeper, qui ont connu beaucoup de succès dans les années 70-80 et qui tirent leur nom des scènes de viols qui les caractérisent, qui sont symbolisées par ce motif du corsage déchiré qui donne le nom à ce sous-genre. Janice Radway remarque que les romances distinguent généralement le « vrai » violeur, donc l'homme qui viole pour asseoir sa domination sur les femmes, qui est souvent un personnage secondaire, du héros de la romance qui « viole », toujours entre guillemets, bien sûr, par erreur. Parce qu'il est emporté par sa passion ou parce qu'il se méprend sur le comportement de l'héroïne qu'il prend tout d'abord pour une prostituée ou pour une fille facile. Dans ce cas, il va ensuite passer tout le reste du récit à se repentir et à essayer de regagner la confiance de l'héroïne, de sa bien-aimée. Évidemment, cette distinction a pour enjeu la répression de la sexualité féminine et l'affirmation d'une hiérarchie entre les femmes respectables et les autres, celles qui provoquent le viol par leurs mœurs légères ou leurs attitudes provoquantes. Mais, et c'est ce que montre Radway, la romance offre aussi, par le biais de ce motif du viol, aux femmes, un levier d'exploration et d'exorcisation de leur peur du viol qui est bien réelle. En fait, la fiction offre un cadre sécurisant qui permet aux lectrices de s'identifier à l'héroïne qui est victime d'un viol commis « par erreur », entre guillemets, et dont l'histoire se finit bien. Et de ce fait, la lectrice a l'occasion d'exprimer, de contrôler et finalement d'éliminer la peur du viol ainsi que la colère ressentie à l'égard des hommes qui violent. Autrement dit, la romance offre un espace qui permet aux femmes de maîtriser symboliquement, sur le plan de l'imaginaire, un phénomène, donc la violence sexuelle, dont elles ont intégré la potentialité et qu'elles savent par définition incontrôlable dans la vraie vie. Pour Radway, c'est de cette façon qu'il faut comprendre l'appétence des femmes pour ce genre de récits. Il faut le comprendre comme ça, plutôt que comme une manifestation de ce qui serait leur masochisme qui les pousseraient à fantasmer le viol. Ça, c'est un discours qu'on entend encore régulièrement aujourd'hui autour de la dark romance. En fait, l'omniprésence de la violence masculine et du viol dans la romance n'est pas tant le signe de l'approbation des lectrices à l'égard des violences que de leur besoin de voir cette violence représentée pour savoir comment y faire face. Il n'en demeure pas moins que la romance apporte une réponse très problématique à cette question de la violence sexuelle et de la peur qu'elle suscite chez les femmes puisque le viol du héros sur l'héroïne résulte, je l'ai dit, d'une erreur d'appréciation de sa part. C'est comme ça que le récit encode ce motif de la violence. Et donc la violence du héros, elle est certes désignée comme inacceptable pour l'héroïne, mais uniquement dans la mesure où elle s'exerce sur une femme respectable et pas sur une femme légère comme le pense le héros. Donc cette conception de la violence entretient bien évidemment l'idée que ce sont les femmes qui sont in fine responsables de la maîtrise de la sexualité masculine, c'est en maîtrisant leur propre sexualité et leur propre sensualité qu'elles pourront éviter le viol.