#ENS ÉDITIONSBurnout, utilité sociale, quête de reconnaissance, charge mentale, vocation, pouvoir d'agir, flexibilité, bullshit job... Que désigne-t-on au juste lorsqu'on parle de travail ? Entre passion et engagement pour les uns, ennui et lassitude pour les autres, le travail façonne nos journées, nos vies, nos identités. Il nous porte, nous structure ou au contraire, nous pèse et nous épuise parfois. Dans un sondage OpinionWay qui avait été commandé par l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail, l'ANACT, un sondage publié en juin 2022, 4 actifs sur 10 envisageaient alors de changer d'emploi pour un travail qui aurait plus de sens. Mais comment parvenir à redonner du sens à son travail ? Il y a près de 50 ans, le sociologue Philippe Bernoux s'interrogeait déjà sur cette question dans une enquête fondatrice qui a été menée aux usines Berliet et qui est devenue depuis un classique de la sociologie du travail française. Dans cette enquête, initialement publiée en 1981, dont nous proposons aujourd'hui la réédition dans la collection Bi2S, la Bibliothèque idéale des sciences sociales, le sociologue Philippe Bernoux adopte une méthode originale : l'observation participante en atelier industriel auprès d'ouvriers non qualifiés. Une enquête qui soulève de nombreuses questions. Comment s'approprier pleinement son travail, en retrouver le contrôle et donc le sens ? De quelles marges de manœuvre dispose-t-on réellement dans une organisation, dans tout collectif pour trouver du sens quand notre quotidien est dicté par des règles, des processus, des routines ? Aujourd'hui, dans ce nouvel épisode du Sens des mots, les sociologues Michèle Dupré et Michel Lallement, qui ont piloté cette réédition, reviennent sur cette enquête fondatrice. Michèle Dupré prend la parole autour de trois mots : usine, ouvriers et appropriation. [♫ FOND SONORE ♫]
#MICHÈLE DUPRÉLe premier mot que nous avons choisi est le mot usine. Jeune homme au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Philippe Bernoux a le sentiment, à la libération, de vivre à l'aube d'une période nouvelle. Il s'y engouffre d'abord en suivant sans conviction une formation en école de commerce qu'il abandonne rapidement. Il devient ensuite dominicain avant de se tourner un peu plus tard vers la sociologie. Tôt, il se montre avide de savoirs et d'engagements, ce qui le conduit à effectuer des séjours en usine et à participer à des mouvements de gauche. « Connaître le monde de l'usine, faire connaître autour de nous les luttes sur le lieu de production qui était aussi celui du mouvement social, tel était notre programme » écrit-il dans l'introduction d'Un travail à soi. L'association de recherche Économie et humanisme lui sert de marchepied pour lancer en 1969 sa première enquête approfondie en usine. Puis, six ans plus tard, fonder le Glysi, le groupe lyonnais de sociologie industrielle. Afin d'effectuer ce qui deviendra sa recherche séminale, Philippe Bernoux recrute deux jeunes chercheurs, Jean Saglio et Dominique Motte. Le premier est ingénieur, le second a une formation littéraire. Tous deux se forment en sociologie du travail en parallèle à l'enquête, qui aboutira à la publication en 1973 en collaboration avec Philippe Bernoux, au livre intitulé Trois ateliers d'OS. À la différence d'autres chercheurs, qui, armés de leurs certitudes critiques, ne regardent le monde du travail que de très loin, Philippe Bernoux et ses deux acolytes veulent alors travailler en atelier pour concrètement éprouver ce que travailler en usine peut bien signifier. Cette plongée ethnographique, qui nourrit ensuite Un travail à soi, est effectuée dans deux usines lyonnaises : Berliet d'une part, Ugine Kuhlman d'autre part. La direction et les syndicats sont informés de l'identité des trois compères, mais pas les ouvriers, qui surnomment Philippe Bernoux « le Parisien ». Comme Jean Saglio et Dominique Motte, celui-ci se fond vite dans un univers qui lui est peu coutumier. Au plus près de la réalité des hommes et des machines, il prend chaque jour le pouls de la vie en usine. Il en résulte des observations fines et détaillées sur l'organisation du travail, les relations entre les ouvriers et la hiérarchie, l'occupation de l'espace ou encore les enjeux de pouvoir entre les différents acteurs qui font tourner l'usine au quotidien. Dans cet univers que Philippe Bernoux assimile à une institution totale, au sens d'Erving Goffman, Philippe Bernoux observe, tout en y participant, à plusieurs conflits du travail. Il s'agit là, explique-t-il, de moments à l'occasion desquels les contraintes de l'usine s'allègent, au profit d'un envers tissé de joyeuses transgressions et de libertés recouvrées. [♫ FOND SONORE ♫] Le deuxième mot que nous avons choisi est celui d'ouvriers, ouvriers au pluriel. En œuvrant chaque jour avec des êtres de chair et de sang dont ils partagent la condition, Philippe Bernoux comprend rapidement la limite d'un vocabulaire sociologique qui se paye parfois de grands mots, comme ceux de classe ouvrière ou d'exploitation, mais trop abstraits ou trop généraux pour qualifier la réalité du travail en usine. L'observation participante et impliquante que mène Philippe Bernoux le conduit à raisonner différemment. Il pratique, selon ses propres termes, une sorte de va-et-vient entre conceptualisation théorique et étude empirique. Le sociologue éprouve la fertilité d'une telle méthode en s'interrogeant sur l'identité et la dynamique des groupes ouvriers. Il aura fallu du temps, Philippe Bernoux est le premier à en convenir, pour apercevoir que derrière la façade unitaire d'un ensemble de producteurs se tiennent des hommes aux parcours dissemblables. L'attention aux modalités de l'affectation quotidienne des ouvriers sur les machines de l'atelier a constitué le moyen privilégié de le découvrir, tout comme par ailleurs celle de l'organisation de la production ou encore celle de la gestion ordinaire du temps de travail. Fort de telles observations, Philippe Bernoux propose une typologie dont il souligne d'emblée qu'elle est fondée sur des différences apparentes et qu'à ce titre, elle est source de faux clivages. Il y a les paysans, les ouvriers et les Tunisiens. Les premiers sont plutôt fatalistes, respectueux de la hiérarchie et attachés à un mode de vie agricole. Les ouvriers, quant à eux, sont volontaristes et impliqués. Mais ils le sont sur un mode toujours critique à l'égard de l'organisation du travail, de la discipline, du commandement et de l'environnement de l'usine. Les Tunisiens, enfin, peuvent adopter un comportement paysan ou bien alors une attitude d'ouvrier. Leur façon d'être et de travailler ne dépend donc pas de leur origine ethnique, mais de leur projet professionnel au sein de l'usine. Celui-ci relève soit du retrait, soit de la mobilité professionnelle. Les travailleurs qu'observe Philippe Bernoux n'en possèdent pas moins de nombreux traits communs, à commencer par le fait de passer l'essentiel de leur temps dans un même espace et d'y interagir à l'ombre de normes communes. Ils réalisent une activité de travail sur un même segment de moteur, effectuent des gestes similaires, font l'objet d'injonctions émanant des mêmes chefs, rythment pareillement leurs journées à coup d'engagement productif et de pauses conviviales, lisent et commentent ensemble le journal. Ils savent tous, enfin, que sans leur concours actif le management ne pourrait jamais réussir à faire tourner l'usine. Sans eux, autrement dit, ce serait « le bordel », pour reprendre une expression des intéressés eux-mêmes. [♫ FOND SONORE ♫] Le troisième mot que nous avons choisi est celui d'appropriation. Ce terme est la clé de la démonstration que propose Philippe Bernoux dans Un travail à soi. En le mobilisant, il se démarque des analyses alors habituellement proposées en sociologie, pour rendre raison du travail ouvrier dans l'industrie. Il prend de la distance, non seulement avec les théories marxistes qu'il juge trop globalisantes, mais aussi avec le paradigme socio-technique aux colorations trop managériales à son goût. Pour le dire autrement, grâce à ses observations, Philippe Bernoux peut rejeter dos à dos des approches qui confinent à la description misérabiliste du monde ouvrier et des rhétoriques naïves en faveur de l'organisation scientifique du travail. La thèse qu'oppose le sociologue à ces deux discours est celle de l'appropriation. Par là, il entend - nous citons Philippe Bernoux - « la recherche permanente de la maîtrise des décisions et de la conduite des objets dans lesquels est enfermée, coincée, la vie de l'O.S. ». Soumis à de multiples règles formelles, depuis la nécessité de pointer jusqu'à celle de se conformer aux gestes pensés pour lui par le bureau des méthodes, les ouvriers spécialisés ne seraient-ils que des pâtes molles sur lesquelles l'organisation appose son empreinte permanente ? Il n'en va pas ainsi, affirme Philippe Bernoux. Les observations d'Un travail à soi nous apprennent en effet qu'en arrivant à l'usine, les ouvriers ignorent délibérément les consignes qui leur sont données quant au poste à occuper. Le groupe d'OS décide seul, en réalité, qui sera affecté à telle ou telle machine. C'est lui également qui, faisant tout autant fi des règles du management, décrète quelles sont les normes temporelles qui rythment la production tout au long de la journée. Des exemples similaires se ramassent à la pelle dans le quotidien de l'atelier. S'il en est ainsi, ce n'est pas simplement parce que les ouvriers savent résister à leur direction, comme le ferait un arbre capable d'affronter un vent violent. C'est aussi et surtout parce que, nous dit le sociologue, les ouvriers sont des acteurs au sens plein du terme. Ils agissent consciemment sur l'organisation et sur la production. Ils ont leur propre vision de la rationalisation du travail qu'ils savent concrétiser par des actions sur les machines, ainsi que par un usage déviant du temps de travail qui leur permet d'atteindre les objectifs de production qu'on leur impose. En procédant de la sorte, le groupe fait montre d'un véritable pouvoir d'agir et de ce fait d'une capacité à exister en tant que groupe autonome. Par la lutte pour la maîtrise de leur environnement, nous apprend finalement Philippe Bernoux, celles et ceux qui d'ordinaire sont réduits au silence et à l'invisibilité peuvent toujours gagner en reconnaissance et donc en dignité. C'est là, à n'en point douter, une grande leçon de sociologie.