#MATHILDE COHENLe premier mot que j'ai choisi est lactarium. Alors pourquoi ? Parce que ce livre raconte l'histoire de la circulation du lait humain à travers des organismes qu'on appelle des lactariums. Et ces lactariums font quelque chose d'assez extraordinaire. Ils recueillent du lait exprimé auprès de personnes qui allaitent, pour le distribuer soit aux bébés de ces parents qui sont hospitalisés, alors souvent c'est des bébés prématurés ou malades qui sont trop faibles pour téter au sein, soit ce lait est recueilli et distribué de façon anonyme à d'autres bébés hospitalisés sans lien avec ces donneuses de lait. Avant les années 1940, les lactariums s'appelaient autrement. C'était des services qui... qui mêlaient aide sociale et soins de pédiatrie, qu'on commence à appeler soins de néonatologie, spécialisés dans la médecine des nouveaux-nés et des prématurés. Et donc, ils ont des noms différents. Ça peut être appelé des nourriceries ou des asiles d'allaitement. Parfois, ça se passe dans ce qu'on appelait des pouponnières, des maisons maternelles. Et à partir des années 30, ça devient des centres de donneuses de lait. Mais à la fin des années 40, le mot lactarium apparaît et est consacré par le droit. Il est imposé par le droit et du coup, il rentre dans les pratiques. Alors d'où vient-il ? Ce latinisme un peu pompeux, pour reprendre une critique d'un responsable de l'époque, ronde avec l'histoire stigmatisée de la mise en orice et de ces institutions d'assistance aux mères pauvres. On peut ici faire l'analogie d'ailleurs avec d'autres noms d'établissements. populaires à cette époque qui sont dotés d'un suffixe en « homme » . Alors il y avait « sanatorium » , mais on n'est plus familier aujourd'hui de « auditorium » , « planetarium » , voire « museum » . Et ces termes, moi je les interprète comme soulignant une vocation scientifique, institutionnelle et non lucrative de ces structures. Pour moi, le mot « lactarium » , il est choisi pour renforcer la légitimité du lait humain. comme une substance qui est maintenant médicalisée, qui est presque devenue un élément chimique, qui fait penser de façon linguistique à, par exemple, aluminium ou plutonium ou sodium. Et en même temps, en choisissant ce terme, ça éclipse un petit peu la personne allaitante, la donneuse de lait, parce que le mot finit par désigner un lieu qu'on imagine technique, détaché de la relation d'allaitement. Donc, on ne sait plus trop qui donne son lait, pourquoi, comment. C'est un mot qui valorise. le produit plutôt que le processus. Alors, on pourrait peut-être se demander pourquoi est-ce qu'en France, on n'a pas choisi l'expression « banque de lait humain » , qui est pourtant utilisée dans la plupart des pays étrangers. Et on peut aussi se demander, mais finalement, d'où vient même cette expression de « banque de lait » ? En fait, elle vient des États-Unis, où l'expression se diffuse dans les années 30 sur le modèle des « banques de sang » . Il y avait un médecin, Bernard Fantus, à Chicago, qui est le premier qui a eu l'idée de créer des « banques de sang » , en disant en fait… On va éviter la transfusion sanguine de bras à bras ou en allant chercher un donneur dans l'urgence. On va faire des dépôts de lait, comme on fait des dépôts d'argent dans une banque, pardon, de sang, mais aussi de lait. Et ensuite, on va pouvoir retirer ce sang ou ce lait quand on en a besoin. Mais en France, le mot « banque » n'est pas du tout populaire avec ses connotations financières. Il est exclu du vocabulaire officiel et commun parce qu'il y a l'idée qu'il ne faut pas marchandiser. les substances corporelles. C'est pour ça qu'aujourd'hui, on ne parle pas de banque de sang, on parle d'établissement français du sang, on ne parle pas de banque de gamètes, de sperme ou d'ovocytes, mais de sécos, les centres d'études et de conservation des œufs et du sperme humain. Même si dans la vie quotidienne, bien sûr, certains d'entre nous disent banque de sang, banque de lait, banque de gamètes, etc. Ce n'est pas le vocabulaire officiel, ce n'est pas le vocabulaire consacré, parce qu'il y a cette idée en France qu'il faut... pour éviter ce qu'on appelle la marchandisation du corps humain, le commerce du corps humain. Alors enfin, on pourrait se demander, mais quelle est l'histoire de ce mot, l'altérium ? On sait quand est-ce qu'il a été appliqué au lait, mais d'où vient le vocable lui-même ? Alors, l'histoire linguistique n'est pas claire, il y a plusieurs pistes. Ça pourrait renvoyer, par exemple, à une ferme expérimentale qui avait été créée à Versailles au début du XXe siècle par un pharmacien. qui avait une étable modèle avec des méthodes de traite hypergéniques pour produire du lait de vache de très haute qualité pour les hôpitaux parisiens et notamment pour les bébés hospitalisés. Mais ça pourrait aussi venir d'un pédiatre argentin qui s'appelait Sol Bettinotti, qui en 1924 utilise le mot espagnol lactario pour décrire justement un centre municipal de dons de lait qui n'aurait pas une visée lucrative. Donc en somme, ce mot lactarium, il reflète la trajectoire de la circulation du lait qui va de plus en plus historiquement vers une médicalisation et une anonymisation du liquide qui est recueilli et redistribué. [♫ FOND SONORE ♫] Donc le deuxième mot que j'ai choisi est le mot, ou plutôt l'expression, lait humain. En effet, jusqu'aux années 50, dans le contexte de don de lait, on parlait couramment plutôt de lait de femme ou de lait féminin. Et aujourd'hui, dans la vie courante et dans le milieu médical, on parle souvent de lait maternel, de même qu'on parle souvent d'allaitement maternel. Mais certains textes officiels récents, notamment ceux de la Haute Autorité de Santé, opèrent une distinction entre lait maternel et lait humain. Le lait maternel désigne le lait qui est donné par une mère à son propre enfant hospitalisé, tandis que le lait humain, c'est celui qui est donné de façon anonyme à un autre enfant que le sien. Moi, dans mon livre, j'ai choisi l'expression « lait humain » . Alors, pourquoi ? Moi, je préfère cette expression, déjà, parce qu'elle ne présume pas du genre de la personne qui produit le lait et qu'elle ne présume pas du lien de filiation entre celle-ci et l'enfant qui le reçoit. alors que l'adjectif maternel, si on dit lait maternel, ça renforce l'idée que l'allaitement, ça devrait toujours s'inscrire dans une diade mère-enfant. Et en plus, j'aime bien l'expression lait humain parce qu'elle met en avant l'idée d'un lait propre à l'espèce humaine. Et quand on y pense, c'est ça qui est extraordinaire avec le lait humain, c'est que c'est le seul aliment qui est produit par des corps humains, spécifiquement pour être mangé par d'autres humains. et c'est d'ailleurs sa nature spécifique, qui a légitimé, justifié l'existence des lactariums pour nourrir des bébés qui ont besoin de ce lait humain parce qu'ils ont des problèmes de santé très graves pour certains s'ils consomment des laits à base de protéines de lait de vache. Mon livre montre que le vocabulaire désignant le lait évolue au fil de la période que j'étudie, en gros qui se situe de la fin du XIXe au début de notre siècle. Mais il y a un point qui reste constant, c'est que souvent le vocabulaire est associé au corps féminin et au mère. Pourtant, l'allaitement, ce n'est pas seulement une affaire de femme et de mère. C'est une pratique qui peut être soutenue, accompagnée et même parfois partagée. par des hommes, des pères ou des personnes, quel que soit leur sexe ou leur genre, selon des configurations familiales, médicales ou culturelles variées. Et donc, en ce sens, ce qui est passionnant avec l'allaitement, c'est que ça incarne bien une tension entre ce qu'on aime appeler nature et culture, ou biologique et sociale. Et ici aussi, puisque je suis juriste, je m'intéresse au rôle du droit, qui joue un rôle, parce que le droit informe non seulement la réalité sociale, mais aussi les mots qu'on utilise. pour nommer cette réalité. Alors Stéphanie Hénette Vauchez, qui est une professeure de droit et qui s'est intéressée au droit de la procréation médicalement assistée, elle, elle a remarqué que dans ce cadre, le langage du droit tend à effacer juridiquement le corps féminin. Mais moi, dans le droit du lait humain, j'ai plutôt vu l'inverse, c'est-à-dire que j'ai vu que les textes avaient tendance à féminiser fortement le vocabulaire utilisé. On parle, par exemple... du lait qui émane d'une mère pour son propre enfant ou d'une femme pour un autre enfant. Mais même historiquement, les textes ont beaucoup féminisé les appellations pour le personnel des lactériennes. Donc on parlait d'infirmières, de laborantines, mais de façon significative, quand il s'agissait de délimiter les figures médicales d'autorité, elles restaient masculines, c'était le médecin. Aujourd'hui, cette dissymétrie s'est atténuée. Alors le Code de la santé publique, emploie désormais le masculin neutre, à l'exception du mot « sage-femme » , même s'il existe, on le sait, des sages-femmes hommes. [♫ FOND SONORE ♫] Le troisième mot que j'ai choisi est celui de « donneuse » . Parce qu'on parle aujourd'hui de dons de lait et de donneuses de lait, alors que le lait humain a longtemps été vendu et acheté. Les donneuses de lait hospitalisées étaient salariées. jusqu'à la fin des années 40. Et les donneuses, ensuite, à partir des années 40, pouvaient être rémunérées pour leur don de lait jusqu'à ce que cette rémunération soit interdite en 1992, au moment où commencent les débats, ou plutôt où les débats sur les premières lois de bioéthique battent leur plein. Mais ce qui est intéressant, c'est que le lait humain, en France, est toujours tarifé, et c'est un tarif qui est fixé d'ailleurs par... arrêté ministériel. Il est aujourd'hui au prix de 80 euros le litre de lait frais ou congelé ou 133 euros les 100 grammes de lait lyophilisé. Donc c'est un produit qui est vendu par les lactariums pour couvrir une partie de leurs frais de fonctionnement et qui est acheté du coup par des hôpitaux, des services de maternité, des unités de néonatologie. Du coup, ça pose la question à quand remonte le vocabulaire Merci. du don et qu'est-ce qu'il veut dire vraiment. En fait, c'est dans les années 1930 qu'on s'est mis à utiliser l'appellation de donneuse ou don de lait. Avant, on parlait simplement de nourrice et le mot nourrice désignait indifféremment une femme qui allaitait un enfant au sein de façon salariée ou alors une nourrice qui extrayait, exprimait son lait avant qu'il soit recueilli par un organisme et redistribué. à des nourrissons. Et le passage de l'appellation nourrice à l'appellation donneuse, il a un sens à la fois linguistique et sociologique, parce qu'il signale en fait un changement de registre. Quand on se met à parler de donneuse plutôt que de nourrice, symboliquement, on quitte l'univers du travail domestique de la nourrice qui était souvent dévalorisé, voire stigmatisé. pour entrer plutôt dans celui de la thérapeutique et de l'altruisme, du don généreux. Quand on se met à appeler les productrices de lait des donneuses, on les met en valeur comme des figures comparables à celles des donneurs de sang, qui est une catégorie qui émerge aussi dans les années 30, qui désignait à l'époque très majoritairement des hommes, qui jouissaient d'un grand prestige et d'un grand courage pour se faire prélever du sang, parce qu'à l'époque... Se faire prélever du sang, c'était une opération parfois assez dangereuse et invasive. Donc être donneur de sang, c'était faire preuve d'un énorme courage et de patriotisme. Donc utiliser le même vocable pour la donneuse de lait, c'était l'extraire du registre de la misère, des connotations négatives associées à la nourrice. La nourrice, vent, sont là et dans l'imaginaire collectif, alors que quand on emploie le mot donneuse, on pense à la générosité et au fait de sauver. dévie Même si les dons ne sont pas incompatibles, bien sûr, les motivations mixtes se sont perpétuées pratiquement tout au long du XXe siècle, puisqu'encore une fois, les donneuses donnaient par altruisme, par désir d'aider, mais elles étaient aussi rémunérées, du moins si elles souhaitaient l'être. Et l'évolution du vocabulaire correspond aussi à un recrutement sociologique différent, c'est-à-dire que les nourrices, généralement, il y avait des exceptions, mais c'était souvent des femmes très jeunes. très pauvres, rurales, célibataires, migrantes, qui est en quête de moyens de survie. Tandis que les donneuses de lait, à partir des années 30, et surtout des années 50 et 60, sont de plus en plus d'abord des mères de la classe ouvrière, puis des classes moyennes, c'est des mères au foyer, des mères salariées qui sont en congé maternité, voire à partir des années 60 et jusqu'à aujourd'hui, des femmes issues des catégories, comme on dit, de professionnels de classe supérieure. qui sont souvent en couple et qui donnent leur lait pas du tout par nécessité économique, mais par dévouement. Et d'ailleurs, pour donner son lait aujourd'hui, il faut justement plutôt jouir de conditions socio-économiques privilégiées, parce que c'est un gros travail logistique, c'est un investissement de temps, c'est une charge mentale, comme on dit. Ça a un coût d'opportunité, c'est-à-dire que c'est un temps où on ne peut pas faire d'autre chose. Mais à la fois, c'est un geste qui peut avoir des bénéfices, non seulement, bien entendu, pour les bébés bénéficiaires, mais aussi pour les donneuses, parce qu'on se ouille d'un capital symbolique quand on donne son lait. On correspond un petit peu à l'idéal maternel de la mère dévouée, de la maternité intensive. Non seulement on a lait de son propre enfant, mais en plus, on produit un excellent de lait pour aider d'autres enfants. Ça peut aussi être une façon pour soi de se reconstruire, notamment pour les mères qui ont perdu un bébé si leur bébé est mort, Tchou ! donner son lait, ça peut aider certaines, non pas à faire son deuil, mais à se reconstruire, à donner un sens à cette expérience. Et j'aime aussi beaucoup, pour conclure, parler de cette expression de l'anthropologue Tania Cassidy, qui parle de liquid bridges, de ponts lactés. Elle dit qu'en donnant son lait, on construit des ponts lactés avec d'autres personnes, que ce soit l'équipe médicale ou paramédicale du lactarium. On connaît. mais aussi des liens symboliques et imaginaires avec les autres familles qui bénéficient du lait. [♫ FOND SONORE ♫]