- #ENS ÉDITIONS
[♫ FOND SONORE ♫] Vous écoutez Le sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. [♫ FOND SONORE ♫]
- #IMMERSION SONORE
Emmanuel Macron veut un réarmement civique de la jeunesse. Dans chaque école, dans chaque collège, dans chaque lycée, je veux que dès les prochaines semaines, on commence à déterminer le contenu du parcours citoyen dont je vous ai parlé, avec la mise en place de l'enseignement moral et civique. C'est important que l'école ait une fonction permanente d'éducation civique.
- #ENS ÉDITIONS
Engagés, éclairés, informés, républicains, quel type de citoyen l'école française contemporaine veut-elle former ? Gouvernement après gouvernement, cette question demeure en arrière-plan des réformes ou des projets de réforme de l'éducation, qui proposent régulièrement de refonder ou de moderniser la formation scolaire du citoyen, bien souvent en réponse à une crise sociale ou politique. À quelles conditions l'éducation à la citoyenneté peut-elle contribuer à la formation du citoyen ? La formation civique suppose-t-elle un enseignement spécifique, ou bien est-elle dépendante d'apprentissages transversaux ? Aujourd'hui, dans ce nouvel épisode du Sens des mots, nous recevons Camille Amilhat, enseignante chercheuse en sciences de l'éducation, et Anne-Claire Husser, maîtresse de conférences en philosophie, pour nous parler de l'ouvrage qu'elles ont co-dirigé, Enquête d'un citoyen moderne. Dans ce volume, elles nous invitent à réfléchir sur les enjeux contemporains de la formation du citoyen et les tensions qui traversent les politiques scolaires d'éducation à la citoyenneté. Elles interrogent le paradoxe dans lequel est souvent pris l'enseignement moral et civique, un enseignement qui est sans cesse rénové mais qui reste toujours précaire. Elles ont choisi de nous en parler en trois notions : éducation à la citoyenneté, précarité et transversalité. Soyez indulgents pour la qualité sonore, cet entretien a été enregistré à distance. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ANNE-CLAIRE HUSSER
Notre premier mot est éducation à la citoyenneté. C'est une expression générique qui s'est imposée depuis la fin des années 1990 dans les politiques publiques des démocraties libérales pour désigner la formation du citoyen. Cette dernière entre alors dans la catégorie des « éducations à » . Ces « éducations à » constituent une manière spécifique de concevoir et d'organiser le curriculum en l'ancrant dans des préoccupations vives de la société, comme les enjeux environnementaux ou de transition numérique par exemple. Bien sûr, la formation du citoyen constitue une préoccupation politique bien antérieure aux années 1990. En France, elle apparaît comme objet explicite des programmes scolaires sous la Troisième République. C'est la fameuse « instruction morale et civique » qui remplace l'instruction morale et religieuse dans l'école primaire publique et laïque, issue des réformes dites « Ferry » des années 1880. Dans l'enseignement secondaire, la formation du citoyen revêt les formes plus diffuses. au travers des humanités ou de l'enseignement moral entre 1902 et 1923. Et ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'éducation civique est introduite en tant que telle au secondaire. Au final, en un siècle et demi, la formation du citoyen a ainsi pris des formes et des appellations variées, instructions morales et civiques, éducation civique, ECJS (éducation civique juridique et sociale), le tout avec une faible cohérence à l'échelle d'une scolarité. Dans notre livre, nous avons choisi de nous intéresser spécifiquement à la réforme de 2015 qui instaure et unifie un nouvel enseignement moral et civique. Et cette réforme nous semble offrir un point de vue intéressant sur les politiques scolaires parce qu'elle a constitué une sorte de moment réflexif. Un moment réflexif qui s'est en plus déroulé en partie dans le contexte complexe des attentats. Il s'est agi d'élaborer une pédagogie de la citoyenneté en phase avec les caractéristiques des sociétés démocratiques contemporaines, tout en situant cette pédagogie par rapport à l'héritage républicain français. L'enseignement moral et civique, dans sa version 2015, témoigne ainsi d'une certaine continuité avec l'idéal pédagogique républicain du XIXe siècle, qui prétendait déjà placer la formation du citoyen sous le signe de l'autonomie du sujet. Néanmoins, le nouvel EMC se démarque qu'aussi profondément de cette tradition en ce qu'il prend acte du pluralisme éthique des sociétés contemporaines, là où les pédagogues de la Troisième République faisaient fond sur l'existence d'une évidence morale partagée. Comme en 1882, les programmes de MC de 2015 ont cependant inscrit la morale au cœur de l'éducation à la citoyenneté. Mais cette réinscription pose des difficultés majeures. Dans des sociétés démocratiques marquées par le pluralisme des valeurs, que peut encore signifier transmettre une morale commune sans verser dans le dogmatisme ? Et à l'inverse, peut-on former des citoyens sans référence partagée à un bien commun ? Comment articuler la formation du jugement autonome avec la volonté de façonner des dispositions et des comportements conformes aux valeurs démocratiques ? Quels savoirs sont nécessaires pour exercer la citoyenneté aujourd'hui ? Et surtout, en quoi leur acquisition transforme-t-elle effectivement les pratiques et les engagements des futurs citoyens ? Ce sont là des questions philosophiques très sérieuses auxquelles nous avons tenté d'apporter des éléments de réponse en nous situant au niveau du déploiement concret de la formation scolaire à la citoyenneté en France et en Europe. [♫ FOND SONORE ♫]
- #CAMILLE AMILHAT
Notre deuxième mot est précarité, parce que quand vous commencez à travailler sur l'éducation à la citoyenneté, il y a quelque chose qui vous frappe immédiatement. C'est l'écart entre la place symbolique qui lui revient dans l'imaginaire social et politique et la constante précarité dont elle fait l'objet au fil des réformes successives. Alors précarité de par son manque de ressources indispensables, précarité parce que son avenir reste toujours incertain. Cette précarité s'ancre dans les multiples tensions qui traversent cette éducation et qui ne sont d'ailleurs pas spécifiquement françaises. Nous aimerions en relever quatre avec vous, qui sont d'ordre politique, épistémologique et institutionnel. La première tension a trait à la définition du citoyen que l'État veut former. S'agit-il de former avant tout des citoyens respectueux de la loi en favorisant une culture de l'adhésion républicaine ou veut-on former prioritairement des citoyens souverains et critiques, ayant conscience des rapports de domination et de la conflictualité des intérêts à l'œuvre dans la vie sociale. Alors bien sûr, chaque réforme prétend parvenir à une conciliation harmonieuse de ses objectifs, mais l'étude de l'action publique éducative montre bien que la synthèse est loin de se réaliser aisément dans les faits. Une deuxième tension émerge ensuite entre enjeu politique et enjeu social de l'éducation à la citoyenneté. D'un côté, cette dernière doit avoir une finalité proprement politique, à savoir la production des conditions de la participation démocratique. De l'autre, elle doit avoir une finalité sociale ou socialisatrice par le développement chez les jeunes de dispositions favorables à la coexistence pacifique des individus, communément désignées aujourd'hui par le terme de vivre ensemble. Les finalités se contredisent en certains points. Par exemple, s'agissant du statut de la conflictualité dans la vie sociale et politique. Faut-il faire prendre conscience aux élèves que cette conflictualité est inhérente au fonctionnement du système démocratique ou bien que l'on doit faire tout son possible pour la neutraliser ? Troisième tension, les objectifs ambitieux assignés à la formation scolaire du citoyen sont peu compatibles avec les modalités de son déploiement. Le manque de moyens alloués est flagrant, en particulier s'agissant du nombre d'heures de cours inscrites dans les programmes en France. Une heure hebdomadaire à l'école primaire, 30 minutes au secondaire. Quant à l'approche proposée en cours, elle est plutôt intellectualiste et magistrale, et peine à faire réellement place à l'action et à la participation des élèves. Enfin, nous avons identifié une dernière tension. relative au fait que l'éducation à la citoyenneté soit à la fois une discipline dédiée, avec des heures et un programme spécifique, et une éducation transversale, à laquelle toutes les disciplines doivent contribuer. Nous développerons davantage sur cette question dans l'explication du mot qui suit. Le travail collectif conduit dans notre ouvrage est une tentative de dépasser ces tensions. Nous nous sommes proposés de réfléchir à la mise en place d'une éducation à la complexité des enjeux politiques. L'idée est de développer une compréhension fine et informée des questions de société et d'identifier en particulier les différents aspects en jeu dans la prise de décision. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ANNE-CLAIRE HUSSER
Le troisième mot que nous avons choisi est celui de transversalité. Dans les systèmes éducatifs européens, l'éducation à la citoyenneté ne renvoie pas à une forme unique, elle peut être soit enseignée comme une discipline, soit définie comme un objectif transversal du curriculum, s'intégrant à différents enseignements. soit les deux. Le cas français s'inscrit dans cette dernière configuration hybride. L'horaire de la discipline dédiée est modeste, mais les programmes d'EMC de 2015 ont explicitement envisagé la formation du citoyen comme relevant d'une responsabilité partagée par l'ensemble des disciplines et la vie scolaire. La citoyenneté est donc censée s'apprendre en cours d'histoire, en cours de français, de sciences, d'EPS, dans les instances de la démocratie collégienne et lycéenne, etc. C'est une manière de voir qui fait sens dans la mesure où la participation politique suppose des habiletés et des savoirs transversaux, comme la capacité à argumenter et à confronter des points de vue, à coopérer et à gérer des conflits, à distinguer des faits et des interprétations, à analyser des situations complexes, à vérifier des informations, ou encore la capacité à connaître le monde pour saisir les enjeux politiques. Or, la réflexion collective développée dans cet ouvrage est partie du constat suivant. Cette transversalité idéale est loin de s'accomplir spontanément dans les faits, et elle constitue même un facteur de fragilité du curriculum citoyen. Le partage de responsabilités peut ainsi être source d'une certaine indétermination, dès lors que les implications de ce partage pour les différentes disciplines ne sont pas explicites. Mais en fait, Le plus grand obstacle au déploiement d'une réelle transversalité de l'éducation à la citoyenneté est de nature épistémologique.
- #CAMILLE AMILHAT
Oui, en effet, les prescriptions institutionnelles mobilisent souvent de façon instrumentale les différentes disciplines sans réellement prendre en compte les conditions d'articulation entre les finalités spécifiques de l'éducation à la citoyenneté et celles des autres domaines d'apprentissage. Reste que les disciplines ne sont pas de simples supports interchangeables. Et c'est ce que montrent plusieurs chapitres de l'ouvrage. Elles reposent sur des modes spécifiques de construction du savoir et des finalités propres. Lorsque cette spécificité n'est pas prise en compte, la recherche de la transversalité peut devenir contre-productive. Dans l'enseignement de la littérature par exemple, les programmes invitent à mobiliser les textes littéraires comme support d'une réflexion sur les valeurs et la formation du citoyen. Dans les faits, cette orientation peut conduire à réduire les œuvres à de simples illustrations de normes morales, présentées comme allant de soi au détriment de l'analyse de l'expérience littéraire elle-même, et en faisant bon marché du travail d'interprétation requis du lecteur. Autrement dit, en cherchant à faire de la littérature un vecteur direct d'éducation morale, on risque à la fois d'affaiblir l'analyse littéraire et de manquer l'objectif même de formation du jugement. À travers cet ouvrage, Nous avons voulu prendre au sérieux la didactique des différentes disciplines et le fonctionnement de la vie scolaire. Plutôt que de renoncer à la transversalité de la formation du citoyen, nous proposons de réfléchir à des bases épistémologiques plus claires pour permettre à chaque discipline d'y contribuer activement, sans compromettre les autres apprentissages. Le chantier demeure encore largement ouvert. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ENS ÉDITIONS
Nous avons eu le plaisir d'entendre Camille Amilhat et Anne-Claire Husser qui ont co-dirigé l'ouvrage « En quête d'un citoyen moderne. L'enseignement moral et civique entre rénovation et précarisation ». C'est un livre qui est le fruit de plusieurs années de travaux dans le prolongement d'un séminaire qui s'est déroulé entre 2016 et 2019 au sein du laboratoire Éducation, Cultures, Politiques. Cet ouvrage est disponible en version papier chez votre libraire et en ligne sur OpenEdition Books. C'était Le sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage et à la réalisation Sébastien Boudin. À bientôt pour une prochaine édition. [♫ FOND SONORE ♫]