Speaker #2Alors, assez naturellement, le premier terme que j'ai choisi pour parler de ce livre, c'est psychothérapie. La première chose qu'il faut dire, c'est que pendant longtemps, les psychothérapies, c'est-à-dire les différentes formes de thérapie par la parole, étaient quelque chose de rare et de marginal en Inde. Si par exemple, dans les années 60, 70 ou même 80, On avait demandé à un indien lambda ce qu'était un psy. Il est probable que celui-ci n'aurait tout simplement pas su en quoi consistait cette profession. Les thérapies par la parole ne faisaient presque jamais partie de l'offre de soins et la figure du psy, si commune chez nous, n'existait pas vraiment. Depuis peu toutefois, la situation change et c'est bien ce qui m'a intéressée. Ça fait 20 ou 30 ans que les thérapies se développent dans les villes indiennes. Le nombre de thérapeutes en cabinet a beaucoup augmenté et de nombreuses institutions, qui jusque-là n'avaient jamais vraiment eu l'idée ou ressentient le besoin d'embaucher un psychologue, se sont mises à en recruter. C'est le cas des hôpitaux bien sûr, mais aussi des établissements scolaires, depuis l'école jusqu'à l'université, des entreprises, des ONG, des prisons ou même de l'armée. La psychothérapie est donc en train de devenir une pratique reconnue. Non seulement dans le monde de la santé mentale, mais plus globalement, dans des contextes très variés. La figure du psy est de plus en plus familière et pénètre tout à la fois l'émeure et la culture populaire, depuis les émissions de télé jusqu'aux films Bollywood, en passant par les romans ou les magazines féminins. Ce livre a pour objectif d'apporter un premier éclairage de sciences sociales à ces thérapies en plein boom. Pour cela, J'ai enquêté au sein des milieux psychanalytiques de Delhi et de Mumbai. Ce livre essaie ainsi de répondre à deux questions centrales. Première question, pourquoi la thérapie devient-elle une pratique de plus en plus répandue ? À quel besoin est-ce que cela répond ? Comment expliquer que ça se développe maintenant et pas auparavant ? Voilà pour la première question. Deuxième question. Quelles sont les particularités de la thérapie en contexte indien ? Par comparaison avec ses déclinaisons européennes, nord-américaines ou sud-américaines, comment les structures sociales du monde indien imprègnent-elles la thérapie ? Ces deux questions me conduisent au deuxième terme que j'ai choisi pour parler de mon livre, individualisme. Alors l'hypothèse principale de ce livre, c'est que le dynamisme des thérapies s'explique par les changements qui traversent la société indienne depuis le tournant libéral du début des années 90. Au nombre de ces changements, on peut citer pêle-mêle l'essor d'une société de consommation et la constitution d'une classe moyenne, les transformations néolibérales du monde du travail, l'intérêt croissant pour l'individu et pour son bien-être, à la fois physique et psychique, le désir d'indépendance des femmes et les nombreux débats sur leur rôle dans la famille ou leur... place dans la société. Tous ces changements transforment les façons à la fois individuelles et collectives de vivre au sens très large, d'agir et de subir, de penser, de ressentir et de s'exprimer. Or ces transformations ont un point commun. Elles témoignent toutes de la pénétration d'un esprit social plus individualiste dans la société indienne. Alors, précisons ce qu'on entend par « esprit social individualiste » . Cette expression, un peu alambiquée, un peu plus alambiquée que le simple terme « individualisme » , est là pour souligner que l'individualisme n'est pas, comme on le croit souvent, quelque chose d'individuel. Mais au contraire, quelque chose de social, c'est-à-dire quelque chose de commun à un groupe humain. Il s'agit, pour ainsi dire, d'un esprit commun qui attribue de la valeur à l'individu, non pas en raison de ses qualités personnelles ou des particularités qui le distinguent, mais simplement parce qu'il appartient à l'espèce humaine. Et le fait de considérer la personne comme un individu s'accompagne de certaines valeurs. On peut citer les valeurs d'autonomie, de choix ou de bonheur personnel. La vie, en somme, dans une société individualiste, est appréhendée comme une aventure individuelle plutôt que comme un destin collectif. Je précise bien toutefois que ce livre ne prétend pas du tout décrire le triomphe des valeurs individualistes en Inde. Ce serait très excessif. Il a pour objectif de décrire les tensions qui entourent la montée en puissance de ces valeurs. Mais ces valeurs restent minoritaires, il faut le préciser. Et elles entrent d'ailleurs violemment en conflit avec les façons d'agir dominantes, dans lesquelles c'est le groupe, plus que l'individu, qui est habilité à prendre les grandes décisions de l'existence, depuis le choix d'un métier jusqu'au choix d'un conjoint, etc. Or, et c'est là ce qui nous intéresse, le cabinet du thérapeute est un lieu... idéal pour observer ces tensions. En nous penchant sur la thérapie, nous cherchons ainsi à observer à hauteur d'individus, pourrait-on dire, des transformations sociales beaucoup plus vastes, ainsi que les tensions importantes qu'elles génèrent. Pour décrire la manière dont ces transformations affectent la vie d'individus particuliers, rien de tel, d'après moi, que de décrire en détail les thérapies de nombreuses femmes et de nombreux hommes les dilemmes et les conflits qu'ils vivent et les solutions qu'ils parviennent à trouver. En décrivant ces thérapies, j'espère aussi contribuer à la connaissance de la « middle class » des métropoles, dont vient la majorité des thérapeutes et des patients. C'est pourquoi j'ai choisi « middle class » comme troisième terme pour décrire ce livre. En effet, depuis le tournant libéral des années 90, la « new middle class » La nouvelle classe moyenne est devenue une catégorie centrale dans l'imaginaire collectif indien. Alors me direz-vous, pourquoi nouvelle ? Eh bien, sa nouveauté se définit par opposition à la middle class, telle qu'elle était vue pendant la période socialiste. A cette époque, la middle class était étroitement associée à l'État et était animée par les valeurs d'engagement envers la nation et la justice sociale, de mérite individuel et de modération. Mais depuis les années 90 est apparue l'idée d'une nouvelle middle class. Celle-ci rejette désormais toute éthique de modération et affirme avec force ses ambitions. Elle en est venue à incarner, dans l'imaginaire collectif, la nouvelle Inde, libérée du carcan de l'économie planifiée et prête à s'imposer dans un monde globalisé. Cette nouvelle classe moyenne est définie par son lien au secteur privé, par son goût des loisirs et de la consommation, et par sa quête de bien-être personnel. Et d'ailleurs, l'immense intérêt suscité par la classe moyenne a en grande partie été motivé par la volonté de chiffrer le nombre de consommateurs du marché indien. Les estimations ont beaucoup varié, entre 30 et 300 millions de personnes. Mais dans tous les cas, 30 ou 300 millions, la classe moyenne constitue une minorité au sein d'une population de 1,3 milliard d'habitants, il faut le rappeler. Ces chiffres invitent à ne pas donner une importance démesurée à la middle class. En réalité, la pertinence de cette catégorie semble plus politique que sociologique. La middle class doit être comprise, à mon sens, avant tout comme une catégorie subjective, comme une catégorie d'auto-identification. Cette expression, faire partie de la middle class, condense tout un imaginaire de modernité, de prospérité matérielle et de participation à la mondialisation. Et cet imaginaire fait rêver bien au-delà des franges de la population qui ont les moyens de vivre de cette façon. Dans ce livre, j'ai décidé, malgré son flou sociologique, de reprendre cette expression de « middle class » pour parler des individus auprès desquels j'ai réalisé mon enquête. Pourquoi alors ? Eh bien parce que ces individus auxquels je m'intéresse, ces psychanalystes, ces patients, ces étudiants en psychologie, qui appartiennent en réalité aux classes sociales aisées, s'identifient massivement à cette catégorie de « middle class » . En se disant de « classe moyenne » , Elles reprennent à leur compte un certain imaginaire et disent adhérer à un certain nombre de valeurs et d'aspirations. Et cette dimension, loin d'être négligeable, est très importante dans ce livre qui cherche à comprendre l'expérience subjective des personnes qui consultent un thérapeute plutôt que leur place objective dans la société. En rapportant donc en détail de nombreux parcours de vie et de nombreux récits de thérapie, ce livre offre une description minutieuse au prisme de l'intime de l'univers mental des franges supérieures de cette nouvelle classe moyenne.