#DELPHINE MORALDOL'excellence, c'est le terme au cœur de mon travail, parce que dans ce travail, je me demande ce qui fait la grandeur, la supériorité, l'excellence donc, chez les alpinistes. Et l'excellence, on peut l'approcher de plusieurs façons. C'est d'abord une manière de pratiquer l'alpinisme, une manière qui évolue avec le temps. On peut pratiquer avec ou sans pitons, avec ou sans oxygène artificiel, sur tel ou tel massif, par tel ou tel chemin, etc. C'est aussi une manière de parler de soi-même en tant que grand alpiniste. Comment est-ce que les grands alpinistes vont se définir, vont raconter leurs trajectoires et qualifier leurs ascensions ? Et puis l'excellence, c'est une relation aux autres, une manière de s'affilier à certains groupes, notamment les autres grands alpinistes, mais c'est aussi une manière de se distinguer d'autres groupes : les petits alpinistes, les touristes, les femmes alpinistes, les guides aussi, qui ne sont pas considérés comme aussi grands ou aussi excellents. Et donc, ce que j'appelle dans mon travail « l'esprit de l'alpinisme », ce sont toutes ces représentations, ces croyances, ces valeurs, ces principes, ces distinctions qui font l'excellence et qui constituent un modèle auquel se réfèrent tous les alpinistes, sans nécessairement, bien sûr, pouvoir l'atteindre. Dans mon travail, j'essaie d'expliquer historiquement et sociologiquement, d'où vient cet esprit. [♫ FOND SONORE ♫] L'éthique, c'est un terme important parce qu'il renvoie à quelque chose de bien précis dans le vocabulaire des alpinistes et des grimpeurs aujourd'hui. Quand on parle d'éthique, on parle de la manière la plus pure de réaliser une ascension, c'est-à-dire sans tricher, par exemple, sans utiliser de pitons, d'oxygène artificiel ou même, au début de l'alpinisme, de crampons, voire de cordes, chez les Anglais. Ça consiste en fait à limiter les aides artificielles à l'ascension. Et je m'intéresse au débat sur l'éthique, mais surtout à ses origines. Je montre qu'on peut voir un lien entre les origines du sport moderne et cette éthique de l'alpinisme. Les premiers alpinistes, en fait, ce sont des gentlemen anglais du milieu du XIXe siècle qui sont aussi les premiers à pratiquer le sport dans ces internats anglais réservés aux garçons de l'élite sociale, les public schools. Et en fait, l'éthique de l'alpinisme, c'est l'importation dans l'alpinisme du fair-play sportif depuis les terrains de sport jusqu'aux montagnes. Finalement, quand on pratique de manière éthique, en limitant les aides artificielles comme l'oxygène par exemple, on est fair play avec la montagne, on combat à armes égales face à elle. Et aujourd'hui, on a oublié ces origines de l'éthique, mais elles continuent malgré tout de structurer la manière dont les alpinistes pensent l'excellence et réalisent des ascensions excellentes en montagne. [♫ FOND SONORE ♫] Moi, dans mon travail, quand je reviens sur les caractéristiques sociales des grands alpinistes du XIXe à aujourd'hui, deux variables sont fondamentales : c'est la classe sociale et le genre. D'une part, on voit que les grands alpinistes, historiquement, ce sont des membres de l'élite sociale, de la bourgeoisie en particulier, et d'autre part, ce sont des hommes. Et l'alpinisme est ainsi inventé par des hommes, mais des hommes des élites britanniques à l'origine. Et ce groupe de bourgeois britanniques masculins forme pendant près de 100 ans un groupe très homogène socialement et sexuellement. Et donc, par conséquent, l'alpinisme et son esprit sont fondamentalement masculins. Et je parle dans mon ouvrage d'une masculinité hégémonique dans l'alpinisme, qui va s'exprimer par exemple dans des représentations, avec des termes comme « la montagne vierge qui va être déflorée » et qui sont encore très utilisés aujourd'hui. Ça s'exprime aussi dans des croyances, avec le fait que, par exemple, les femmes alpinistes, aussi fortes soient-elles, sont suspectées de ne pas être de vrais alpinistes, parce que ce ne sont pas des hommes. Et finalement, dans des actes, cette masculinité, on la voit dans des actes. Les femmes, longtemps, sont reléguées au rôle de seconde cordée et elles vont élaborer des stratégies, des stratégies différentes en fonction des époques pour se faire une place face à cette hégémonie masculine. Ça peut être en pratiquant discrètement, en pratiquant en cordée féminine, donc avec des femmes, ou en pratiquant en solitaire, par exemple. pour les dernières générations de femmes alpinistes.