- Speaker #0
La plupart des gens considèrent la musique techno comme une musique blanche, alors qu'elles trouvent en réalité ses racines dans les communautés noires. Mais ça, on n'en parle pas assez. Dans un contexte français, quand on pense à la techno et qu'on dit techno, on fait directement référence à l'expression musique électronique. On pense aussi au Daft Punk qu'on a héroïsé, comme s'il n'y avait que, on crie vive la French Touch, à tort ou à raison, On pense au label Headbanger, dont le nom cogne sur les parois de notre boîte crânienne. On imagine des clubs comme le Rex à Paris, des DJ européens et des festivals gigantesques. Mais la techno n'est pas née en Europe. Cette musique émerge comme la house à l'aube de l'ère néolibérale dans les années 80. Détroit, dit aussi Motor City, est en difficulté. Les infrastructures urbaines s'effondrent et les Blancs quittent la ville. C'est pourquoi, tous ensemble, Nous allons rouvrir les livres d'histoire pour s'inscrire de nouveau dans une filiation. Car avant que la musique électronique ne devienne un produit global, elle était une réponse noire et queer à la ségrégation. La house naît à Chicago dans des clubs comme The Warehouse et Power Plant. Frankie Knuckles, Jimmy Principal ou Larry Heard politisent la piste face au racisme et à l'homophobie. Tandis que la techno prend racine à Détroit avec Belleville Tree. qui s'inspirait à la fois du futurisme noir de Parliament Funkadelic et de l'électro de Kraftwerk. Pour reprendre les mots du chercheur DeForest Brown Jr., les jeunes noirs récupèrent des instruments électroniques dévalorisés pour propulser Funk et Soul dans un futur connecté. Quant à celui qu'on nomme Juan Atkins, il emprunte le mot techno à l'écrivain sociologue et futurologue américain Alvin Toffer dans son livre The Third Way, sorti en 1980. pour symboliser ce son en tant qu'imaginaire, celui d'une société globalisée et cybernétique. J'allais oublier de me présenter. Moi, c'est Marie-Maxime Dricot. Je vous accompagnerai tout au long du podcast. Alors bienvenue à tous et à toutes dans Explain the Sound. Lorsque la techno a explosé, la scène a changé. L'Europe l'a adoptée ou colonisée, ça dépend du point de vue, et a effacé ses origines noires des projecteurs. Quant aux festivals, aux clubs et aux line-up, ils sont devenus majoritairement blancs. Ce qui est important, c'est qu'à la fin des années 80, beaucoup d'événements et phénomènes ont lieu des deux côtés de l'Atlantique. La chute du mur de Berlin, en 1989, a déclenché un changement culturel. Les espaces industriels vides de Berlin-Est sont devenus des terrains de jeu pour le son. Des clubs comme le Trésor ont transformé des bunkers en espaces de fête, unissant les Berlinois de l'Est et de l'Ouest à travers la musique. Mais ce n'était pas seulement une fête, c'était la réunification sur la piste de danse. Puis est arrivée la Love Parade, qui a débuté en 89 aussi, comme une petite manifestation politique avec 10 000 personnes, puis qui est devenue une célébration de l'unité à travers la techno, qui a rassemblé 1 million de personnes. Et même aujourd'hui, après avoir acquis une renommée mondiale et avoir été réaménagée, la culture techno de Berlin perdure. Du côté du Royaume-Uni, À la fin des années 80, la rave est omniprésente. Plus qu'une célébration, c'est l'incarnation même d'un sentiment d'appartenance. Et dans la banlieue de Londres et de Manchester, un sentiment contestataire et de liberté absolue domine. La musique techno et la house ont été importées de Chicago et Détroit, mais le Royaume-Uni leur a donné de nouvelles couleurs. Si je vous raconte tout ça, c'est pour mieux comprendre là où je vais vous emmener, puisque par filiation et extension outre-Atlantique, La techno et la dance music sont indissociables de la diaspora noire. Notamment, la diaspora qui fait vibrer le Royaume-Uni avec son dub, son dance sur le jamaïcain et ses scènes systèmes caribéens qui forment ainsi un continuum de résistance sonore. Un phénomène qui amance le grand détour européen et la blanchisation entre 1980 et 1990. Prenons le temps d'écouter le témoignage de Jeff Mills que j'ai rencontré en octobre 2025.
- Speaker #1
Par le passé, avec le jazz, le blues et d'autres formes de musique noire, il y a toujours eu un schéma colonial.
- Speaker #0
Jeff Mills, pionnier de la techno de Détroit,
- Speaker #2
DJ et producteur. Des Européens,
- Speaker #1
blancs, venaient et disaient C'est super ce que vous faites, on peut l'avoir ? C'est exactement ce qui s'est passé avec la techno de Détroit. Dans notre petite ville noire, on a souvent... d'un vu débarquer des européens blancs avec l'accent britannique, nous demander si on avait d'autres sons comme ça pour eux. Ça a commencé avec Derek, Juan et Kevin. Quelqu'un du Royaume-Uni est venu,
- Speaker #2
a emmené leur musique en Europe et l'a rendue populaire là-bas. Peu après,
- Speaker #1
d'autres Européens sont venus à Détroit en quête de musique et de disques. C'est comme ça qu'ont commencé les relations et qu'un pont a été créé. C'était un processus de colonisation.
- Speaker #2
Et ça, ce n'est pas surprenant.
- Speaker #1
C'était déjà arrivé avec le jazz, le blues, avec beaucoup d'autres musiques noires. La même chose s'est produite entre Détroit et l'Allemagne. Un Allemand qui était à Chicago...
- Speaker #2
a trouvé un disque, l'a emmené à Berlin,
- Speaker #1
puis il a appelé le numéro qui était sur la pochette. C'est comme ça qu'il m'a contacté à l'époque, j'étais dans un groupe qui s'appelait Final Cut. Et j'ai été invité pour la première fois à Berlin en 1989. Et c'est comme ça qu'a commencé la connexion entre Détroit et Berlin. Je leur ai dit que j'avais un groupe, un autre groupe, qui s'appelait UR, Under Grande Résistance, et qu'on venait de finir un album. Je leur ai demandé s'ils voulaient l'entendre, et c'est devenu leur premier disque du label Trésor, qui s'appelle X101. C'est comme ça que ça a démarré. Des Européens blancs ont senti qu'il se passait quelque chose à Détroit. Et à Chicago, ils sont venus y chercher de la musique pour la ramener en Europe.
- Speaker #0
À la fin des années 80, l'Europe s'entiche du son de Détroit, se persuade d'une filiation directe avec Kraftwerk et colle le mot techno sur tout ce que produisent boîtes à rythme et synthé. Le terme se dilate, se désamarre, devient un ticket d'entrée pour festivals et friches. Au milieu des années 1990, puis avec l'EDM des années 2010, l'exportation se transforme en standard et le standard en produit. C'est l'économie qui parle et l'histoire, souvent, n'est pas invitée. Quand certains musées racontent la techno comme une abstraction géométrique et lumineuse, ils oublient parfois que la lumière a d'abord servi à reconnaître des visages, à vérifier qu'on était en sécurité, à savoir avec qui l'on dansait et contre quoi. Pour comprendre pourquoi le Royaume-Uni a produit un sentiment d'appartenance que la France peine encore à susciter, il faut écouter les médiations. Là-bas, les centres-systèmes débarqués avec la génération Windrush ne servent pas seulement d'enceinte. Ce sont des institutions affectives. La génération Windrush désigne les immigrés originaires des Caraïbes qui se sont installés au Royaume-Uni entre 1948 et 1971 dans le cadre du Commonwealth et dont les droits et la reconnaissance ont été gravement compromis lorsqu'ils se sont retrouvés privés de preuves administratives de leur statut légal.
- Speaker #3
2018 marque le 70e anniversaire de l'arrivée du HNT Empire Windrush dans la ville de Tilbury, dans l'Essex. avec à son bord 492 passagers originaires des Caraïbes. Encouragés par une petite annonce proposant des transports à bas coût, des centaines de Jamaïcains ont fait le voyage vers le pays qu'ils avaient défendu pendant la Seconde Guerre mondiale, dans l'espoir d'y trouver du travail. Après la guerre, le Royaume-Uni connaissait une pénurie de main-d'œuvre, et une loi adoptée en 1948 accordait la citoyenneté britannique et les permis de séjour aux ressortissants des Caraïbes et d'autres pays du Commonwealth. L'image de centaines d'antillais débarquant du Windrush est devenue un symbole du multiculturalisme britannique et ceux qui ont émigré au Royaume-Uni à la fin des années 40 sont souvent appelés la génération Windrush. Cette vague de nouveaux arrivants a souvent subi l'exclusion économique et sociale et des discriminations racistes pour l'accès à un emploi ou à un logement. Pour rester fort face à la discrimination raciale, il fallait qu'on soit unis. La musique a été l'une des choses les plus importantes pour souder notre communauté dans ce pays.
- Speaker #4
Quand on est arrivé ici,
- Speaker #3
il n'y avait pas de musique antillaise. En Jamaïque,
- Speaker #4
on avait la basse. Mais ici,
- Speaker #3
les Noirs ne pouvaient pas aller dans les clubs pour chanter et danser. Alors avec mon frère, on a investi ensemble dans une bonne SAUDON en 1958. Tout le monde venait chez nous, parce qu'ils savaient qu'il y avait à manger et à boire aux fêtes des bonnes tonnes. Et on faisait ça toutes les semaines, tous les samedis. On avait une sono et tous ceux qui venaient à nos fêtes se disaient qu'il me faut un son de système comme chez les Bantons pour jouer du bon son. C'est la musique qui réunissait les gens. Vous venez d'entendre les voix de la famille Banton.
- Speaker #0
Là où la France n'a jamais su tisser un véritable sentiment d'appartenance entre ses diasporas caribéennes et la musique électronique, le Royaume-Uni en a fait une matrice identitaire. Comme vous venez de l'entendre, l'histoire s'enracine dans la génération Windrush, avec ses milliers de Caribéens et Caribéennes arrivés à Londres, Birmingham ou Bristol après-guerre, porteurs de leur propre culture sonore, de leurs fêtes de quartier et de leur sound system. On retiendra les noms de Duke Vinn, Jashaka, Coxon, Saxon, Dennis Bovell, Matt Professor dans un premier temps, puis viendront le duo Shet and Dance, Ragga Twins, Rebell Nasty, les Needy Eyes, mais ils sont en réalité bien plus que ça. À travers eux, la ville britannique s'est mise à vibrer au rythme du dub, du reggae et des block parties, forgeant une culture du grave et du collectif. Quand la techno et la house de Détroit ont débarqué à la fin des années 80, elles ont naturellement fusionné avec cet héritage pour engendrer le hardcore, la jungle, le garage ou le grime, autant de genres qui portent la signature des diasporas noires britanniques. Cette filiation a permis de penser la musique électronique comme une musique Black British, c'est-à-dire une musique née de la rencontre entre la modernité industrielle anglaise et les héritages caribéens. On la consomme dans les block parties, à la maison, et on l'entend sur les radios pirates, comme Cool FM pour le hardcore, la jungle et la drum and bass, et Rins pour le garage, le grime, puis le dubstep. Ces genres forment à eux un continuum qui relie l'accent à la cadence et le quartier à la ligne de basse. Autant d'inflexions où la ville noire s'entend et se voit.
- Speaker #3
Je suis allé à New York très tôt pour faire du graphe. C'est Brim Fuentes qui était de passage au Royaume-Uni qui m'avait invité à venir chez lui à New York.
- Speaker #0
Goldie pour la lecture sur la drum and bass, le graffiti et la jungle au Red Bull Music Academy de 2008.
- Speaker #3
J'étais à Miami quand la house a commencé à décoller. Et quand je suis rentré au Royaume-Uni et que j'ai vu cette musique exploser dans l'underground, je voulais vraiment en faire partie. Je n'allais pas copier le hip-hop, ce n'était pas vraiment ma cam, mon milieu, alors que ça,
- Speaker #5
ce truc bouillant de l'underground. Parfois en teuf, on entend un son et d'un coup ça nous prend. Ça nous remue l'âme. Et pour moi c'était ça, j'étais sorti me défouler,
- Speaker #3
j'ai entendu ce son et ça m'a submergé.
- Speaker #5
La puissance de ce son est de voir tous ces gens différents, réunis.
- Speaker #3
Noirs, blancs, métis, des mecs, des meufs qui dansaient à fond.
- Speaker #5
Il y avait un esprit très reposé.
- Speaker #3
rebelle en Angleterre à l'époque. L'Acid House qui avait démarré quand j'étais à New York s'était déjà transformé quand je suis rentré.
- Speaker #5
C'est difficile à expliquer,
- Speaker #3
ça a complètement changé ma vie de découvrir ce son. Même aux Etats-Unis, quand on joue là-bas, c'est pas pareil.
- Speaker #5
Au
- Speaker #3
Royaume-Uni, dans l'underground, la drum and bass fait vraiment partie de la culture, de la communauté. New York a le hip-hop, on a la drum and bass. Il y a beaucoup de variantes qui sont nées de ce son-là. mais pour moi ça a été vraiment fondamental
- Speaker #1
Il a changé beaucoup de choses. La réalité, c'était que l'Europe était loin,
- Speaker #2
très très loin derrière les États-Unis.
- Speaker #1
C'était même choquant. J'étais l'un des derniers DJs à aller en Europe.
- Speaker #2
Beaucoup avaient fait le voyage avant moi.
- Speaker #1
Et quand j'y suis allé, j'ai été choqué par le retard de l'Europe.
- Speaker #2
Il y avait certains trucs que je ne pouvais pas jouer.
- Speaker #1
Je ne pouvais même pas passer à des publics européens parce qu'ils n'étaient pas assez éduqués.
- Speaker #2
Par exemple,
- Speaker #1
je ne pouvais pas passer beaucoup de House de Chicago parce qu'ils ne supportaient pas d'écouter des voix. Ils m'expliquaient qu'on ne veut pas de discours quand on écoute de la musique. Ça nous renvoie trop à notre passé communiste.
- Speaker #2
C'était en Allemagne,
- Speaker #1
ils disaient, on ne veut pas de sermons, juste de la musique instrumentale. Alors j'ai dit d'accord. Pas de Al Samuel, pas de Jamie Principo, ni de Xavier Goldman. Rien de toute cette musique incroyable de Chicago et de Detroit. Pas de problème, je n'en passerai pas. Mais du coup, vous passerez à côté de ces sons merveilleux. Les Européens ont fini par comprendre que tout était lié. Mais au tout début, vers 1990,
- Speaker #2
91, 92,
- Speaker #1
ils ne toléraient pas beaucoup d'entendre chanter par-dessus un morceau de House. Il y avait même des endroits en Europe où il n'y avait pas de scène du tout. Et la France en était un. Elle a été l'un des derniers pays à s'intéresser à cette musique et à développer une scène house. Les jeunes voulaient vraiment monter une scène, mais elles étaient pas en train. elle est arrivée sur le tard. On s'est toujours demandé pourquoi la France avait tant de retard. Parce qu'on connaissait Giorgio Moroder, on connaissait Céron. Quand on était enfant, dans les années 70, On écoutait ces artistes et leurs morceaux géniaux comme Supernature. On se disait que c'était peut-être la barrière de la langue, que la France n'était pas connectée aux scènes du Royaume-Uni et d'ailleurs. Et en même temps, on allait en Italie, en Autriche,
- Speaker #2
en Suisse,
- Speaker #1
pas encore en Scandinavie à l'époque, mais beaucoup en Europe de l'Est, en Tchécoslovaquie,
- Speaker #2
mais pas en France.
- Speaker #1
Mais pas la France, où c'est arrivé bien plus tard. Et quand une scène française a enfin émergé, elle n'a pas vraiment créé son propre son. Elle empruntait ailleurs, comme on fait d'autres pays. Pour vous donner une idée de ce qui se passait en Europe, qui n'est sans doute pas documentée, mais dont je suis assez vieux pour me souvenir, à l'époque, la distribution des labels européens passait principalement par New York. Mais ce n'était pas vraiment connecté au reste du pays. Comme l'Amérique est immense, il n'y avait donc que certains DJs, ceux qui appartenaient à des maisons de disques, comme Frankie Knuckles, Tony Humphries ou David Morales, qui avaient accès à ces disques. Nous, on entendait seulement parler des morceaux comme « Hills of Katmandu » ou « The Break » de Tantra. On ne les connaissait que de nom. Ils passaient à New York, au Paradise Garage, ou dans d'autres clubs du genre. Mais c'était très limité. L'Amérique a raté beaucoup de ce qui se passait en Europe, et réciproquement. La première fois que je suis venu en Europe, j'ai demandé tout de suite aux gens, où sont les clubs célèbres ? Où jouent les grands DJs, comme ceux qu'on a aux Etats-Unis ? Des gens comme Gail Sky King, qui mixait au Red Parrot à New York, ou Larry Levan, au Paradise Garage, ou encore Frankie Knuckles
- Speaker #2
ou bien d'autres.
- Speaker #1
On me répondait qu'ils n'avaient pas d'équivalent en Europe. On a de grands clubs, mais pas de grands
- Speaker #2
DJs. Il n'y avait personne du genre de David Manguzo ici.
- Speaker #1
Alors, on a commencé à comprendre que l'Europe n'en était qu'à ses débuts. C'est à ce moment-là qu'on s'est vraiment mis au travail pour connecter ces deux deux continents et qu'on a développé une stratégie.
- Speaker #2
Par exemple,
- Speaker #1
quand j'allais quelque part en Europe de l'Est, je donnais mes disques à de jeunes DJs. Je leur offrais parce que je savais qu'ils n'auraient sans doute pas accès à ces disques autrement. Ça,
- Speaker #6
c'était au début des années 90. que des gardes frontières est-allemand commençaient d'ouvrir des brèches dans le mur de Berlin pour y aménager des points de passage supplémentaires.
- Speaker #2
Peu après la chute du mur,
- Speaker #1
Quand on a pu se rendre à l'Est, à Bratislava, et dans toutes sortes d'endroits dont je pouvais à peine prononcer le nom, au cœur de l'Europe de l'Est. Voilà, c'est ce qu'on faisait au début des années 90. Et je me souviens, la première fois où je suis allé à Havana, avoir donné presque tous mes disques avant de partir, parce que je savais qu'ils auraient peu de chance autrement.