- Speaker #0
Fermez les yeux une seconde. Un bite traverse la poitrine. Une ligne de basse cherche sa place. Quelqu'un allume une lumière bleue dans un sous-sol. La techno et la house sont nées pour tenir ensemble ce que les villes séparaient. Elles ont appris à courir sans bruit, à passer les frontières, à grimper sur nos écrans. Dans ce deuxième épisode, on remonte le fil du temps de Chicago à Détroit pour réaccorder l'oreille. Je vous propose ici une rétrospective sur l'histoire de ces genres avant qu'ils ne tombent dans la généralisation du terme « musique électronique » . Je m'appelle Marie-Maxime Dricot et bienvenue dans Explain the Sound.
- Speaker #1
« Beginnings of the Sound »
- Speaker #0
La radio WBM Mix donne des nouvelles. Une équipe qui s'appelle Hot Mix, des voix qui rient, des transitions acides. La ville entière se synchronise sur la bande FM. Au club Music Box, le DJ Ron Hardy fait monter les BPM comme s'il voulait décoller le plafond. Alors tu sais que tu vas rester, parce qu'ici, la nuit transcende et te reconnaît. La route bifurque vers Détroit en pleine désindustrialisation. Les usines ferment, et les mains se souviennent des machines. Trois adolescents bricolent un futur à partir de restes. Juan Hopkins, Derek May, Kevin Sanderson fabriquent une esthétique futuriste. L'électronique européenne les fascine, tandis que le funk les tient au sol. Derek May résume dans l'article The Roots of Techno, publié par Wired en 1994, c'est comme George Clinton et Kraftwerk coincés dans un ascenseur. Derek May, dans le documentaire Techno City, What is Detroit Techno, réalisé par Ben Cohen en l'an
- Speaker #2
2000. L'ascenseur monte vers le 99e étage et se bloque en chemin. Et je les imagine tous dans cet ascenseur. La clim s'éteint. On étouffe. Kraftwerk sort sa petite calculette synthétiseur et Clinton est genre « Wow, tu vois ? » C'est ça le funk.
- Speaker #3
Il se passe quelque chose.
- Speaker #2
Voilà ce qu'était mon idée, ma vision idéale de cette musique. D'un côté, le sérieux, l'émotion retenue, parfois désinvolte, la soul de la musique noire,
- Speaker #3
et de l'autre,
- Speaker #2
la rigueur, la sophistication de Kraftwerk. Et nous, on se tient là, juste là, pile au milieu. On a pris le meilleur des deux.
- Speaker #0
Bien que la liaison directe entre la prod post-industrielle de ces derniers et la techno de Détroit ne soit pas si évidente, cela convoque une forme de véracité et de plateforme pour ce qui allait se passer dans la ville du Midwest américain, avant que Juan Atkins ne définisse ainsi le genre dans le 15e Dance Music Report de 1992. Il racontait La techno est une musique qui ressemble à de la technologie et non une technologie qui ressemble à de la musique. Ce qui signifie que la plupart de la musique que vous écoutez est créée à l'aide de la technologie que vous le sachiez ou non. En d'autres termes, la techno exprime les possibilités octroyées par la technologie, soit une musique qui développe des ressources infinies offertes par cette dernière en matière de son, afin de repousser ses limites. Stacey Pellan, dans le documentaire Techno City, What is Detroit Techno, réalisé par Ben Cohen en l'an 2000.
- Speaker #2
Je ne décrirais pas la techno de Détroit autrement. Ce sont des émotions, tu vois, ce sont des petits miracles de notre quotidien. Faire de la musique sur le sol de sa chambre sans soucier d'avoir un grand studio ou une maison de disques. C'était de réussir à produire quelque chose qui était important et d'être respecté, tu vois. Quand t'apportes une cassette au club et que tu la fais écouter aux gens, voilà, c'était ça. à l'époque qui comptaient.
- Speaker #0
Par ailleurs, il est important de comprendre qu'à Détroit, la techno n'est pas un style. C'est une position. Une façon de dire « nous serons là demain » même si aujourd'hui on manque de travail, de droits, d'oxygène. La science-fiction devient outil, le dancefloor atteint. l'atelier, la répétition, langue maternelle.
- Speaker #4
D'abord, il faut comprendre comment quelque chose comme une communauté techno a pu émerger à Détroit.
- Speaker #0
Jeff Mills, figure légendaire de la techno à l'international, il est l'un des architectes de la scène de Détroit et pionnier du son futuriste qui a redéfini les musiques électroniques. Il est aussi cofondateur du collectif Under Grande Résistance avec Mike Banks et il reste encore aujourd'hui une référence absolue.
- Speaker #4
Ça vient en partie du label Motown et de Berry Gordy. Là où j'ai grandi, si tu t'intéressais à la musique, la grande référence, c'était Berry Gordy. Et ce qu'il a fait avec Motown, repérer des jeunes, les accompagner, et faire que chanter devienne pour eux une expression de liberté et un signe d'appartenance à une communauté de gens talentueux. C'est la première explication. L'autre, c'est que la vie sociale est centrale dès le plus jeune âge. Détroit, c'est une ville très sociable. Et dans la communauté noire, la sociabilité passe beaucoup par la danse. Je me souviens en CM1, le vendredi, on terminait les cours plus tôt. La prof nous laissait pousser les tables pour faire une ligne de danse, comme dans l'émission Soul Train.
- Speaker #5
On apportait nos 45 tours. Et on dansait pendant trois quarts d'heure avant de partir en week-end. C'était normal.
- Speaker #4
Nos profs nous encourageaient à danser pour nous connecter les uns aux autres et nous sentir libres. Pendant les cours de sport, on trottinait en cercle en écoutant de la musique africaine. Je ne l'avais pas compris à l'époque. Mais quand j'y repense, je me rends compte qu'il y avait derrière l'intention de nous connecter à ce qui se passait en Afrique du Sud. On ne connaissait pas le nom des chansons, ni des artistes, mais c'était toujours les mêmes, en boucle.
- Speaker #5
pendant qu'on courait. Et ça, ce n'était pas un hasard.
- Speaker #4
Si on avance au début des années 80,
- Speaker #5
eh bien, on devenait adultes,
- Speaker #4
mais on était encore profondément connectés à la musique.
- Speaker #5
Ce qu'on voulait avant tout,
- Speaker #4
c'était l'indépendance. Pouvoir créer sans qu'une major nous dise quoi faire.
- Speaker #5
On avait déjà cet esprit. On avait grandi en se fréquentant beaucoup. Et c'était une dimension importante.
- Speaker #4
Dans ma famille, par exemple, j'avais quatre sœurs et un frère.
- Speaker #5
Et on sortait tous. Mes parents, mes oncles,
- Speaker #4
mes tantes avaient leur cercle,
- Speaker #5
leur soirée. Moi,
- Speaker #4
je traînais avec des enfants de 7 ans.
- Speaker #5
et ma soeur aînée qui en avait 12 avec des ados. Chacun avait ses lieux,
- Speaker #4
ses soirées à soi.
- Speaker #5
Et donc au début des années 80,
- Speaker #4
comme les instruments électroniques étaient devenus plus accessibles, on a voulu faire notre propre musique. On a tout de suite voulu créer nos propres labels Là encore,
- Speaker #5
comme Berry Gordy,
- Speaker #4
c'est vraiment là que tout a commencé.
- Speaker #5
La mentalité techno a existé bien avant le mot lui-même. Ils savaient déjà qu'on voulait être indépendants. Tout a commencé par des fêtes qui avaient des noms comme Shariwari,
- Speaker #4
Shabbatino, Men of the Universe. Les jeunes qui les organisaient gagnaient tellement d'argent avec qu'ils ont décidé de créer leur propre son pour pouvoir danser. Shari Vary, c'était le premier.
- Speaker #5
Ils avaient 15 ou 16 ans.
- Speaker #4
Et c'est là que la techno a vraiment décollé. Puis il y a eu Rouen avec Metroplex.
- Speaker #5
records et des disques comme Cibotron.
- Speaker #4
Quelques Des années plus tard est arrivé Underground Resistance. Certains d'entre nous, comme Mike et moi, avions connu l'industrie. J'avais travaillé à la radio dans les années 80, avec de gros labels. On avait eu de bonnes et de mauvaises expériences. Donc, quand on a lancé Underground Resistance, l'idée c'était de réécrire les règles pour permettre aux musiciens noirs d'exister dans l'industrie sans avoir à se vendre au major. Et le terme techno a été inventé vers
- Speaker #5
86-87. Et c'est seulement là qu'on s'est retrouvés avec cette étiquette. Mais c'était juste un nom. Avant ça, il y avait déjà des années de travail,
- Speaker #4
de réflexion et de stratégie depuis la fin des années 70. long longtemps avant que l'Europe ne s'y intéresse,
- Speaker #5
en 87, 88, 89.
- Speaker #4
Nous, on savait déjà qu'on voulait travailler pour personne. On allait faire notre propre musique, gagner notre argent à nous, négocier nous-mêmes. Même si nos deals n'étaient pas parfaits, c'étaient les nôtres. C'étaient nos erreurs dont on pourrait apprendre. Avec le temps, c'est amélioré et toute une communauté de labels s'est créée. C'est comme ça qu'est née la techno de Détroit.
- Speaker #0
Si l'on souhaite comprendre ce que sont devenus la house et la techno, il est important d'entendre leur contexte et leur histoire. Suzy Analogue, pionnière de la nouvelle vague de femmes productrices dans le domaine des musiques électroniques, en a d'ailleurs fait une bataille. Autrice, compositrice, ancienne professeure de musique à l'université de Caroline du Nord et fondatrice du label Nevernormal Records basé à Miami, elle a au cours de ses années d'enseignement développé une méthode qu'elle nomme THE afin d'apprendre aux élèves une façon de créer de la musique avec une nouvelle manière d'apprendre l'histoire
- Speaker #6
Quand je suis devenue prof
- Speaker #7
Mon but, c'était de transmettre non seulement les techniques pour fabriquer des beats et produire des sons, mais aussi toute l'histoire culturelle qu'il y a derrière. Je voulais enseigner la musique à travers une attention renouvelée à la culture. J'ai ma propre pédagogie, la méthode T-H-E. Technologie, histoire et évolution. D'abord, on apprend les techniques de composition, quels sont utilisés, quels intervalles, quelles mélodies, quels samples.
- Speaker #6
Moi,
- Speaker #7
j'appelle ça les ingrédients soniques. Ensuite, on voit l'histoire. Comment cette musique est née et s'est développée, et grâce à qui. J'enseigne le contexte pour montrer que les sons n'étaient pas choisis au hasard. La musique a été façonnée par la culture qui l'a vu naître.
- Speaker #6
L'époque,
- Speaker #7
le lieu,
- Speaker #6
l'économie,
- Speaker #7
cela explique aussi le choix de certaines machines. C'était les instruments que les gens avaient sous la main, qui étaient abordables,
- Speaker #6
qui ont façonné le son. C'est la machine que tout le monde pouvait utiliser et qui était accessible. Comment les choses ont-elles évolué au cours du temps ? Pourquoi les gens pensent,
- Speaker #7
par exemple, qu'elles sont européennes ? Comment la musique a changé avec le temps et pourquoi ? Par exemple, on croit souvent que la techno est européenne, en raison de la façon dont elle s'est exportée. Je choisis les artistes dont je parle en cours d'après l'histoire orale que me transmettent des artistes plus âgés de la communauté. Ils me traitent un peu comme une petite sœur. En bien.
- Speaker #6
Suzy, tu savais ça ? Et ça ?
- Speaker #7
Beaucoup de ceux qui ont inventé la techno et la house sont encore en vie. Ils me racontent des anecdotes que je ne connaissais pas, je les recoupe.
- Speaker #6
Et j'ai commencé à demander à d'autres personnes, « Cette personne a dit ça, cette personne a dit ça. » Et je suis en train de mettre ensemble cette histoire basée sur des gens qui...
- Speaker #7
Peu à peu, je reconstitue l'histoire grâce à ceux qui étaient réellement là, quand la house et la techno ont émergé. Ils se souviennent de ceux qui ont fabriqué ces sons, de ceux qui ont eu une vraie influence. Quand on l'a vécu, on s'en souvient, et on s'en souvient différemment.
- Speaker #0
Prenons quelques instants pour écouter le témoignage de Suzy, son vécu et celui de l'histoire. de la house et de la techno.
- Speaker #7
Il y a des figures comme Traxman à Chicago qui me racontent des tas d'anecdotes. Il était là, il fréquentait le Music Box et tous ces clubs qui ont vu naître la house. Et d'une certaine façon, j'étais là moi aussi. J'ai grandi près de Baltimore, baigné dans une certaine culture musicale. Il y a une chanson qui vient d'avoir 20 ans, Dance My Pain Away de Rod Lee. C'est un classique de l'underground. Les gens de mon âge et les nouvelles générations veulent célébrer à nouveau cette musique.
- Speaker #6
C'est nouveau, c'est plus nouveau parce que... au-delà des 20 ans...
- Speaker #7
D'une certaine façon, on la redécouvre aujourd'hui. Parce que pendant 20 ans, elle était surtout célébrée dans les quartiers et dans l'underground. On avait la sensation qu'il fallait la protéger. Tant il y avait de musique noire exportée, portés en Europe qui perdaient son identité en chemin. Certains genres, comme la club de Baltimore, n'ont pas eu les mêmes opportunités que la techno, notamment la techno de Détroit. Il y a des scènes qui voyageaient en Europe, qui étaient reconnues, tandis que d'autres étaient vues comme trop locales et délaissées. J'ai vu la différence d'une ville à l'autre. Les producteurs de ces quartiers, pour la plupart des hommes noirs et quelques femmes, ont tous des histoires. Certains me racontent qu'ils sont allés en Europe et d'autres seulement à New York.
- Speaker #0
La question qu'on se pose est donc la suivante. Pourquoi Détroit plutôt que Baltimore ? Quelle a été la spécificité de cette ville et du son qui y a émergé ?
- Speaker #2
On est tous très intéressés par les synthétiseurs et les boîtes à rythme. Cela a beaucoup à voir avec l'histoire de l'industrie de notre ville. Mettre de l'âme dans ces machines, c'est ce qui est devenu la techno aujourd'hui. On avait le sentiment de ne pas vraiment faire partie de cette ville. Et en même temps, cette rancœur, cette rage... Cette colère sont devenues une espèce de passion démente pour la ville de Détroit et tout ce qu'elle représentait.
- Speaker #6
On s'est dit on te déteste tellement qu'on va te changer.
- Speaker #7
La techno de Détroit est devenue populaire grâce à son format.
- Speaker #6
Les sons étaient longs.
- Speaker #7
souvent Cinq minutes ou plus. Et ça plaisait beaucoup aux labels. Avec deux titres seulement, on pressait la phase A d'un vinyle, avec deux autres, la phase B. C'était facile à produire et à vendre. Les labels adoraient. Ils n'avaient qu'à sortir le disque, les DJs les passaient. les gens dansaient. Donc, grâce à son format, cette musique a circulé et s'est popularisée rapidement. Ironiquement, la techno de Détroit a eu ses disques bien avant la house de Chicago. Les labels ont misé sur la techno en raison de son format. Tandis que les DJ de House jouaient plutôt dans les clubs. Il a fallu un moment avant que sortent les premiers disques de House. Parce que la musique House a d'abord circulé sous forme de mix, à la radio, plutôt qu'avec la vente de morceaux individuels. Les artistes techno de Détroit, à l'inverse, misaient beaucoup sur l'enregistrement et sur la technologie. Ils produisaient des disques en continu. Bien plus que les DJ de House à Chicago. C'est comme ça que la techno de Détroit a commencé. commençait à influencer la scène house.
- Speaker #2
Les gamins de Chicago avaient une signature rythmique en 4-4. 1, 2, 3, 4. Tu vois, la grosse caisse.
- Speaker #8
Nous,
- Speaker #2
c'était un peu plus complexe.
- Speaker #8
Ça,
- Speaker #2
c'était notre rythme. C'est ce qui nous distinguait de Chicago et New York. Todd Terry était vraiment le précurseur là-bas. Tu vois, le sampling, le copier-coller. Ça nous a permis de rester différents. C'était tellement funky, tu vois. Il y avait George Clinton,
- Speaker #6
il y avait Kraftwerk qui faisaient leur truc.
- Speaker #7
La musique house était vraiment pensée pour les clubs, pour les DJs. Les disques sont venus plus tard. C'est ça qui est intéressant. Les gens pensent souvent que ça s'est succédé. La house d'abord, la techno ensuite. Mais en réalité, la techno a été enregistrée la première. Les artistes sortaient des disques et les passaient à leurs fêtes. Les labels avaient déjà senti venir la vague.
- Speaker #0
Ce qui est d'autant plus intéressant, c'est que se tourner vers l'Europe pour faire vivre cette musique était d'une nécessité première pour les pionniers. Et face à eux, les Européens étaient clairement plus enclins à recevoir ces nouvelles musicalités que les Etats-Unis à ce moment-là.
- Speaker #7
Quand on est un artiste noir américain de l'underground, On travaille souvent avec des labels européens, parce que c'est les premiers à s'intéresser à ce qu'on fait. Beaucoup de pays européens, dont la France, accordent une grande place à la culture. C'est l'une des choses que j'aime en France. Les gens, et même l'État, en tout cas historiquement, comprennent le pouvoir de la culture. Ça se sent quand on va au Louvre, dans d'autres musées,
- Speaker #6
quand on regarde l'histoire française. L'art a toujours été soutenu.
- Speaker #7
Il a toujours eu des financements,
- Speaker #6
des mécènes.
- Speaker #7
Ça fait partie de l'histoire culturelle du pays. Ce n'est pas le cas aux Etats-Unis.
- Speaker #6
Aux Etats-Unis,
- Speaker #7
la culture est une affaire privée. Le soutien public aux artistes est rare. On dépend généralement de sa famille ou d'un mécène. Prenez l'une des plus grandes penseuses du siècle, une femme noire. Zora Neale Hurston. Pendant des années, elle était financée par une riche femme blanche. Au lieu des recherches qu'elle était censée mener, Hurston a écrit une pièce de théâtre. Et comme la pièce n'a pas rencontré le succès, sa mécène a laissé tomber. Et Hurston a dû se débrouiller seule pour survivre.
- Speaker #6
Historiquement,
- Speaker #7
aux États-Unis, les arts et la musique ne sont pas soutenus par l'État et sont financés par le privé. Il y a donc une injonction très forte à obtenir des succès commerciaux. Si ça ne marche pas, on passe à autre chose.
- Speaker #6
Le hip-hop a eu de la chance.
- Speaker #7
Il a bien réussi. Mais au début, quand le hip-hop a émergé, personne n'y croyait. Il a fallu plus de cinq ans pour que son potentiel commercial soit reconnu. Au début, tout le monde pensait que ce ne serait qu'une phase. Jusqu'à ce qu'arrive le premier hit.
- Speaker #6
Rapper's Delight.
- Speaker #7
Produit par Sylvia Robinson. Une femme noire qui a cru au hip-hop et qui savait comment en faire un succès. Elle-même était artiste. Elle écrivait des chansons, elle savait ce qui plairait au public et comment produire le son.
- Speaker #6
Le hip-hop n'a pas réussi par hasard.
- Speaker #7
Ça se passe souvent comme ça. Aux Etats-Unis, on a failli bazarder le hip-hop. La techno aussi. C'est pour ça qu'elle a trouvé son public en Europe. Aux Etats-Unis, personne ne voyait son potentiel. Ce n'était pas le genre de musique commerciale qu'on écoute à la radio, en famille, dans la voiture. C'était juste de la musique de tough.
- Speaker #6
Vous voyez ça à travers le temps, à travers et à travers les États-Unis.
- Speaker #7
À chaque fois, la musique noire est traitée aux Etats-Unis comme un truc de jeunes, pas bien sérieux. Je crois que c'est révélateur. L'un de nos plus grands problèmes, c'est de refuser d'intellectualiser les jeunes noirs. Même s'ils ont créé le hip-hop, la techno et la house, les gens se disent c'est des bêtises de jeunes. Alors que les Européens trouvent que c'est brillant, ça vient d'une longue tradition culturelle où l'art est pris au sérieux. J'en ai fait l'expérience moi-même. Je suis venue en Europe avec ma musique et c'est un label néerlandais qui a cru en moi et qui a investi dans mon travail. Les Américains se préoccupaient seulement de savoir si j'allais passer à la radio ou devenir une pop star. On peut avoir une belle carrière en jouant toute sa vie devant 200 personnes dans des petites salles, mais pas selon les standards américains. Aux Etats-Unis, si tu ne remplis pas les stades comme Beyoncé, on considère que tu as échoué. C'est un vrai problème. Si tu n'as pas un succès massif, on considère que tu ferais mieux de renoncer. Et pour les jeunes noirs, surtout,
- Speaker #6
cette pression est brutale.
- Speaker #7
On te dit de ne pas perdre ton temps, il faut être riche.
- Speaker #6
ou rien.
- Speaker #7
L'underground n'a aucune valeur. Ça crée des exigences impossibles où, à moins de rencontrer un immense succès, on ne mérite pas d'exister comme artiste.
- Speaker #0
Suzy Analogue met le doigt sur une fracture qui dépasse la musique. Entre l'Europe, qui sait depuis des siècles inscrire la création dans une histoire culturelle partagée, et les Etats-Unis, où tout repose sur l'épreuve du marché. C'est toute la valeur de l'underground qui se joue. Personne ne veut intellectualiser la jeunesse noire, dit-elle. Derrière cette phrase, une vérité crue. Ce que les jeunesses noires inventent, hip-hop, house, techno, n'est reconnu qu'une fois récupéré, souvent ailleurs. Entre le stade plein et le néant, il reste pourtant un espace à défendre. Celui où 200 personnes suffisent à faire communauté. C'est cet espace qu'elle revendique. Un droit à l'existence, hors des logiques de masse, hors du dictat de la rentabilité. Un manifeste en creux, pour que l'underground ne soit plus perçu comme un échec outre-Atlantique, mais comme une manière d'habiter le monde. Cependant, si en Europe, notamment en France, un label peut miser sur une singularité sonore, et qu'aux Etats-Unis, on lui demande comment transformer une œuvre en hit radio, il y a des manières de faire. Des manières d'exporter les sons d'ailleurs avec intelligence pour ne pas tomber dans une récupération, dénudée de contexte et transformée à son seul et unique avantage.
- Speaker #2
Les âmes se balancent au bord de l'eau et de la rive, elles s'élèvent. Dans la musique de Détroit, dans les images du passé, nous devinons de nouveaux horizons, nous entendons de nouveaux sons. Ils font signe vers les rêves, vers l'espoir de partager la paix et le pouvoir avec ceux qui sont restés et ceux qui reviennent, à Motown. hier, aujourd'hui et pour toujours.
- Speaker #0
On éteint la lumière. On garde le battement dans sa poche. La prochaine étape s'entend de l'autre côté de l'Atlantique. Direction la France. Fin 80, début 90. L'onde touche la France. Rave et free party, disquaires, radio, fanzines. Des diasporas caribéennes croisent des labels indés. Les majors flèrent le filon. Le son s'hybride et se popifie. arrive une formule marketing géniale, la French Touch. Une bannière qui vend de la fierté nationale. et un certain chic. Succès réel, mais récipartiel. Qui est montré ? Qui disparaît ? Caribéens et Caribéennes, Africains et Africaines, enfants de l'immigration, colonnes vertébrales des centres-systèmes, des backrooms et des fêtes, sont-ils crédités à leur juste place ? On a beaucoup parlé de DJ Medi en 2024, avec la sortie du documentaire Made in France, réalisé par Thibaut Delongeville. où l'on redécouvre un génie dont on avait si peu parlé dans les musiques électroniques, au profit de son apport et de ses relations dans l'industrie du rap. Mais pour ma part, j'y vois aussi un jeune homme talentueux qui se retrouve dans un environnement qui n'est pas naturel pour lui. Celui d'une classe sociale aisée, blanche, et d'une grosse machine qui rend zinzin toute personne n'ayant pas évolué dans le même milieu social. Et cela nommait en rien l'amitié qu'il pouvait porter à l'ensemble de l'équipe Edwanger. Simplement, Je me demande parfois s'il s'est senti seul et incompris. Originellement, ce n'est pas un simple divertissement, mais plutôt un champ de bataille culturel qui donne du pouvoir au récit. Dans une interview donnée par Sven von Thulen pour D-BUG en octobre 2007, le producteur américain Mike Banks, membre fondateur du label Underground Resistance, revient sur le choix de leur nom. L'idée de résistance est très ancienne. Une question plus importante est de savoir quelles sont les conditions qui la provoquent. L'esprit de résistance a survécu en nous, afro-américains, à travers les âges, et s'est manifesté en moi et en Jeff Mills lorsque nous étions enfants, comme chez beaucoup de nos amis. Nos parents étaient éduqués, avaient survécu aux turbulences des années 60 et soutenaient le mouvement résistant des droits civiques du docteur Martin Luther King et les campagnes anti-guerre. Par conséquent, Jeff et moi-même étions conscients. La musique dans les clubs ou l'art de forger des communautés ou l'aliénation sociale peut être suspendue. Les clubs font vivre le son des populations marginalisées. Mais ça, ça c'était avant la commercialisation des espaces, de l'essor de la culture du spectacle, du succès de la musique électronique, dont le marché mondial atteint en 2024 12,9 milliards de dollars. La logique... commercial a peu à peu transformé ces lieux de résistance en spectacles à consommer, effaçant l'histoire noire pour vendre une image aseptisée de la dance music. Pour ma part, ce qui m'a choqué ces dernières années, c'est l'uniformité du public en club et en festival. Le brutalisme est porté sur les corps, parfois ce sont des silhouettes noires droites, parfois elles sont oversize, cuirusées et des nains noircis. Côté underground, on revêt l'héritage des scènes queer et kink qui ont nourri la techno, Arnay, vinyle, latex, crop tops pour que le corps devienne un terrain d'expérimentation. Dans ce milieu, le statement prône et on refuse les normes bourgeoises. Et puis à l'aube, quand la fête prend fin, DJ, producteurs et productrices, consommateurs sont tous devant leur smartphone à vanter leur mérite. Qu'il s'agisse de petits pas de danse ou de transition qu'ils ou elles pensent surprenantes ou inattendues, dans l'espoir de faire le plus de vues et le plus de likes possible. Après tout, ça a fait décoller des carrières. Instagram et TikTok n'ont pas de plafond à faire tomber, ils ont des formats à remplir. Un break devient un challenge, un hook devient un audio même. Les classiques de Chicago et Détroit traversent la haute couture d'un clip, un dribble en slow-mo, une chambre d'étudiants en plein déménagement, une cuisine en action ou encore une boulangerie. Des DJ testent des boucles en avant-première, prennent la température d'un public qui marche en regardant son téléphone. Les marques s'approchent avec leur marketing à Google. La plateforme ajuste les règles, la musique devient souvent une ligne dans un tableur. Il ne faut pas oublier que les musiques ont une histoire et se répondent. Et si cela interpelle autant aujourd'hui, c'est parce qu'à un moment donné, après la récupération des genres originaux de la musique électronique, tout a été cloisonné sur nos marchés européens. Pas de rap et d'acide techno dans une même soirée, pas de house et de drum and bass ensemble, pas de jersey et de minimal. Le point positif, C'est qu'il y a de la place pour tout le monde. Le point négatif reste qu'il s'agit quand même d'un grand n'importe quoi, d'un grand fourre-tout qui, du jour au lendemain, a transformé l'industrie. La manière de programmer en propulsant la nouvelle génération sur des big festivals sans aucune expérience de la scène, en amont, et sans accompagnement. Les DJ et producteurs deviennent leurs propres advertisers et certains utilisent même en avant-première leurs prochaines releases. Mais pour beaucoup, c'est très épuisant. Surtout quand on n'a pas envie de voir sa tête sur chaque case de son feed et que l'utilisation de TikTok et d'Instagram révèle davantage d'une corvée. Simplement, les réseaux servent le booking et on se doit de jouer un minimum à ce jeu pour ne pas tomber dans la case oubliée. Mais avant d'arriver sur nos téléphones, il y a la transition. par la rue et en France, la Techno Parade. Jack Lang, ancien ministre de la Culture et créateur de la Fête de la Musique.
- Speaker #9
Au-delà de la reconnaissance de la culture techno, c'est tout un message de vie qui est transmis ici. Un message d'ouverture, un message de respect, un message d'amitié. Et ça a été ressenti pas seulement par les jeunes mais par toutes les générations. Et je crois pouvoir dire que cette manifestation aujourd'hui est un peu une manifestation de fondation.
- Speaker #0
Une manifestation de fondation de la culture techno. dit Jack Lang avant d'ajouter « la culture d'un pays forme un tout » . Moi qui pensais que c'était né outre-Atlantique, ce qui est intéressant dans son discours, c'est qu'en vérité, Jack Lang a tout à fait raison en disant ceci, puisqu'il inscrit la célébration dans un contexte français. Toutefois, il oublie clairement de l'inscrire dans la continuité de la culture techno née aux Etats-Unis. Et c'est sûrement pour cette raison qu'aujourd'hui, on a tous la sensation que ça vient de chez nous. Il ajoutera même
- Speaker #9
« Vous vous souvenez, à la nation, il y avait eu... » Avec Johnny dans les années 60, un immense concert comparable qui a été en quelque sorte l'acte de fondation de la culture pop. Mais je crois pouvoir dire que grâce notamment à l'association Technopole, à beaucoup de monde, à beaucoup de bonne volonté, ce soir c'est un petit peu l'acte de fondation de la culture techno. Et j'ajouterai enfin, si vous le voulez bien, que le hasard du calendrier fait que le même jour... Il y a la fête des monuments historiques et cette célébration de la techno, ce qui veut dire que la culture d'un pays forme un tout. C'est à la fois l'histoire, le passé, la mémoire, mais c'est aussi le présent et le futur.
- Speaker #0
Sachant que cette manifestation culturelle a directement été inspirée de la Love Parade berlinoise, elle sera ensuite victime de sa mauvaise réputation, puisque la musique qu'on y joue majoritairement, la techno, était et est encore aujourd'hui stigmatisé et assimilé aux problèmes de drogue.
- Speaker #4
On a souvent fait l'amalgame entre la techno et la drogue. Tiens, tiens, c'est exactement le même procès qui avait été fait en leur temps aux rockers ou aux yéyés.
- Speaker #0
En 2024, la techno parade avait été annulée en raison de la tenue des JO de Paris. La dernière édition remonte donc à 2023 avec quelques 400 000 participants. L'art de passer du tout au tout quand on pense aux premières soirées organisées à Détroit et Chicago. D'ailleurs, peu est présente la communauté noire française lors de ces paroles. Si l'histoire des musiques noires populaires ressemble souvent à une boucle, création noire, capitalisation blanche, réappropriation, alors l'enjeu n'est pas de figer le passé, mais de régler le présent. Sur le plan techno-politique, le théoricien DeForest Brown Jr. le dit sans détour dans son ouvrage « Assembling a Black Counterculture » en posant un repère simple comme une ligne de basse. « Techno is black. Techno, avec deux K, is German. » La formule n'a rien de nostalgique, elle rappelle que crédit, rémunération et pouvoir narratif sont liés. Dans sa recension, la LA Review of Books résume sa thèse ainsi « La techno appartient à la tradition des pratiques noires qui rejettent les termes de l'histoire blanche. » Autrement dit, ne pas citer les corps qui l'ont faite, c'est déréférencer la musique elle-même. Le livre insiste donc sur la nécessité de recadrer la techno depuis une perspective noire distincte de son assimilation dans les récits majoritairement européens. Rebrancher Détroit à la longue histoire du travail et des villes noires, de la fabrique au club. Notion que l'on étend volontairement à la musique électronique en raison de son évolution. Ce n'est pas un slogan, c'est une méthode pour que les métadonnées rejoignent enfin la mémoire pour mieux appréhender le spectre et la filiation. Et c'est ce qui nous intéresse précisément dans ce podcast Explain the Sound. Alors si l'algorithme recommande ce que nous retenons, à nous de retenir les noms, d'attacher les crédits au son, d'exiger des deals où la valeur remonte vers la source. Sinon... La copie gagnera toujours une longueur d'avance sur la lignée et le pouls d'origine restera encore hors champ. Raison pour lesquelles Suzy Analogue a répondu que nous devons continuer d'aller de l'avant lorsque je lui ai demandé comment pouvons-nous exister dans un système où tout est fait pour nous mettre des bâtons dans les roues en tant que personnes noires.
- Speaker #7
Il faudra continuer à nous soutenir les uns les autres. Les inventeurs de la techno et de la house n'ont pas vraiment eu l'occasion de prendre du recul et de se dire
- Speaker #6
Voici ce que doit être pour nous l'avenir de la techno.
- Speaker #7
Ils essayaient simplement de la faire exister. Mais aujourd'hui, nous avons du recul. Nous avons vu ce qui s'est passé. On peut donc partir de cette expérience et réfléchir ensemble, se mettre autour de la table. À quoi voulons-nous que cette scène ressemble dans dix ans ? Qui fait quoi ? Qui a quelque chose de nouveau à proposer ? Qui veut ouvrir un club ? Qui veut lancer un label ? Comment peut-on aider ? Si l'on réussissait à avoir ces discussions, alors on pourrait trouver des ressources communes et avancer en soutenant.
- Speaker #6
se passant des labels.
- Speaker #7
Parce que ça se passe souvent comme ça. Une maison de disques signe un artiste et soudain, tout le monde lui tourne le dos. La confiance s'effrite et c'est toute la scène qui s'effondre. Il faut qu'on construise de la confiance. Je sais, je parle comme une psy, mais c'est notre héritage après tout. Cette musique n'est pas qu'un produit de consommation. Elle nous appartient. Ces beats ont survécu à toutes les souffrances de la diaspora noire. Nous avons été déchirés par l'esclavage et par les horreurs de la traite d'êtres humains. Et c'est la musique qui nous a réunis à nouveau. C'est pourquoi nous devons la protéger.
- Speaker #6
C'est une force dans notre culture et dans nos vies.
- Speaker #7
Nous devons en prendre soin.
- Speaker #6
C'est pourquoi
- Speaker #7
Pourquoi nous devons nous réunir, comme une famille, pour parler de nos projets ? Qui travaille sur quoi ? Et comment on peut s'aider les uns les autres ? Pas pour toucher une commission, mais simplement pour survivre. C'est en faisant communauté que l'on a toujours survécu, que l'on a pu s'exprimer, et c'est ainsi qu'il faut continuer à avancer.
- Speaker #0
Reprenons. La house comme abri, la techno comme futur imaginaire, l'Europe comme miroir qui embellit et efface, les institutions comme cadre à négocier, les plateformes comme accélérateur qui ne danse pas mais vendent le mouvement. Et au milieu, il y a nous, celles et ceux qui dansons, écoutons, programmons, mixons, écrivons, scrollons et enfin, qui irritons. C'était Explain the Sound, un podcast imaginé, porté et raconté par Marie-Maxime Dricot, avec la collaboration éditoriale de Laure Togola et Jérôme Caron à la réalisation, produit et soutenu par la Maison des Mondes Africains. Un grand merci à Elisabeth Gomis, sans qui le projet n'aurait jamais vu le jour, Mathilde Lemasson et Sarah Provo pour le soutien. On se retrouve là où le prochain battement décide de nous conduire.