- Speaker #0
Depuis le fameux balnègre de la rue Blomet, immortalisé par Brassaille en 1920, Paris a toujours été un lieu de rencontre privilégié des musiciens noirs de toutes origines. A partir de 1980, c'est l'explosion. Paris devient avec Londres l'Africapolis de l'Europe. Toutes les tendances, tous les genres, tous les styles, tous les rythmes y résonnent en chœur. Sous-pouces, salsa, zouk, makossa, afro-rock, funky, toast, rap, reggae, sans oublier la bonne vieille big in, la rumba congolaise de l'époque coloniale et les musiques ancestrales de l'Afrique de l'Ouest. Paris Black Night affectionne surtout les gens qui sont en train de se faire enlever. tous les sous-sols, les dédales sinueux qui débouchent sur des caves bariolées et où résonnent des sonos à la mode. Dans ces espaces, la messe est toujours rythmique et plutôt corporelle. Seule l'aube pourra faire remonter ses habitants vers le jour.
- Speaker #1
Extrait du moyen métrage Paris Black Nights sorti en 1990 et réalisé par Benny Malapa. Paris a longtemps dansé sans se demander qui tenait la lumière. A peine la porte franchie, la nuit fait croire que tout le monde est à sa place, puis le tri commence. C'est l'histoire feutrée de notre club culture. Une modernité qui se rêve mixte dans les slogans, sélective dans ses seuils, et qui au moment d'archiver, se souvient surtout d'elle-même. Quand la house et la techno nées aux Etats-Unis arrivent en France, la discothèque des communautés noires n'est pas un désert à combler. C'est un continent vivant. Les cassettes voyagent dans les valises, les 45 tours s'achètent chez les disquaires de quartier, Les fêtes se tiennent dans des foyers, des salles polyvalentes, des clubs périphériques. La bande-son met El Zouk, Makossa, Soukous, Reggae, Soul, Funk, Disco, Musique haïtienne, Woka et bientôt le Rai. Des labels comme Celluloid et Silar captent cette énergie. Orchestra Baobab, Étoile de Dakar, Salif Keïta. Le Paris des studios ressemble à un hub diasporique avant l'heure. Au centre, le Palace et les bains redessinent la nuit. Quant aux rêves débarqués de Londres à la fin des années 80, elles installent un nouvel imaginaire anti-système, mobile et massivement blanc. La télévision s'en empare, la police aussi. Entre devantures et refoulements, la capitale devient une carte faite de seuil. Pour comprendre cela, il est intéressant d'observer comment se déployait le paysage festif parisien à l'époque, dans quels endroits se réunissaient les communautés noires et quels disques étaient diffusés. Lorsqu'on souhaite investiguer la réception différenciée qu'ont eu les musiques électroniques en Europe, il faut s'attarder sur la manière de consommer la fête qu'avaient ces communautés noires dans les années 70, 80, 90, c'est-à-dire avant la vague techno. Uncle O, qui débarque de Lyon pour mixer au bain-douche, nous raconte la manière dont il perçoit la scène parisienne et ses premières impressions sur les clubs.
- Speaker #2
La grange aux belles, forcément, le dimanche après-midi. DJ Chabin, il mélangeait un petit peu tous les styles, il passait pas mal de jazz rock, enfin on appelait ça du jazz rock à l'époque. Il commençait à passer les premiers trucs de rap, un petit peu d'électro-hip-hop comme on l'appellera aussi. Début 90, il y a eu toutes ces soirées genre Zoupsy, qui était à Bobineau, super soirée, c'était plutôt genre funk-soul, rap. Tous les clubs avaient un style musical, on va dire. Je me souviens, il y avait la Java aussi, mais ça c'est un petit peu plus tard. Après, il y avait le club de Serge Kruger qui était juste derrière les bains-douches qui passaient plutôt des trucs un petit peu exotiques. En gros, chacun avait un petit peu son style. Les bains-douches ont mélangé un petit peu. Le palace était encore plus ou moins disco, je dirais, dans les années 90. Ou même dans les années 80, ça a commencé à jouer pas mal de rap.
- Speaker #1
Avec son bac de disques et ses étoiles dans les yeux, il est attentif à la fois à la musique et à son environnement.
- Speaker #2
Pour te dire, en 79, avec une de mes sœurs, j'ai fait du stop du sud de la France jusqu'à Paris pour essayer d'aller au Palace qui venait quasiment d'ouvrir, je crois. Ça nous faisait rêver, on avait envie de danser. En plus, à l'époque, maintenant c'est interdit, mais il y avait des lasers à l'intérieur, il y avait une espèce de boule à néon qui était genre... Incroyable, c'était l'époque du studio 54 à New York, donc on avait un petit peu notre réplique à Paris. On est arrivé en une journée et on s'est dit, est-ce qu'ils vont nous laisser rentrer ? Parce que c'était, attends, les physios à l'entrée des boîtes, ça rigolait pas. Et en fait, ils nous ont laissé rentrer direct. Et donc là, c'était genre, le public était chanmé, la musique était chanmée, le son était chanmé, je veux dire, tout était comme on l'avait rêvé. Très bonne ambiance, c'était pas du tout agressif ou quoi que ce soit, les gens étaient là pour s'amuser, pour danser. Autant le palace ressemblait au Studio 54, autant les bains-douches, c'était le petit club, un petit peu comme si on était dans le... Le mode club à New York, tu vois, ou des trucs comme ça, où c'était plus New Wave et ce genre de choses, puisqu'il y avait une programmation qui est quand même assez dingue. Les Bindouches ont quand même fait jouer Joy Division, Human League, Gang of Four, Dépêche Mode, avant qu'ils soient... Bref, puisque le club contient 250 personnes. Donc c'était deux lieux qui étaient vraiment totalement différents, malgré que de temps en temps on pouvait... éventuellement passer le même genre de musique parce qu'en fait moi quand j'arrivais de Lyon même si je connaissais très bien toute la musique New Wave et tout ça je me suis dit qu'est-ce qu'ils vont réellement jouer au bain douche et il y avait un, moi j'amenais mes disques mais il y avait un placard à disques et en fait je me suis rendu compte que ça jouait des trucs plutôt funky, il y avait des disques de James Brown, il y avait des trucs comme ça donc j'ai fait un mélange d'un petit peu tout en fait ça me marchait assez bien, on passait aussi bien de la New Wave que du funk punk, les premiers trucs de rap, ce que ça commençait, ce qu'on appelle d'électro-funk.
- Speaker #1
Entre ces témoignages, une trame se dessine. La fête parisienne a reçu l'électronique par la porte de l'arrêt, déjà déliée de sa filiation noire et queer, pendant que la bande son diasporique, elle, habitait des salles périphériques. La house et la techno auraient pu entrer par les mêmes circuits que le zouk, le macossa ou le soukous, mais elles sont entrées par le miroir,
- Speaker #3
celui qui a tendance à blanchir.
- Speaker #4
Quand on parle d'histoire de musique électronique en France mais en Europe Samuel Lamontagne,
- Speaker #1
docteur en ethnomusicologie dont les recherches portent principalement sur l'histoire des musiques électroniques et le hip-hop et leur lien avec la solidarité panafricaine
- Speaker #4
On fait commencer en Angleterre, tu vois avec des DJ, je me souviens plus leur nom je me souviens d'un, Paul Hockenfold, je me souviens plus des autres mais en gros donc des DJ londoniens qui... Ils vont à Ibiza, écoutent de la house à Ibiza, et prennent de l'AMD et reviennent à Londres. Ils sont... Ouais, faut qu'on fasse ça. Et du coup, ils commencent à organiser des soirées à Seed House avec de l'AMD. Et en fait, via ces soirées-là, donc cette soirée, il y a Future, il y a Shum, et Spectrum. Et du coup, en fait, ces soirées-là, c'est de là que vont émerger les soirées rave après, la culture rave, en fait, à Londres. Après... Ils vont faire des soirées rave en dehors de l'orbital, du périphérique londonien, basées sur cette culture de acid house et de MDMA. Et en fait, la culture rave va devenir son propre truc et va se déconnecter de l'histoire du disco et de la house. Le terme rave culture va accompagner le blanchiment des musiques électroniques et un effacement des héritages culturels afro dont on parlait. avant, avec New York et Chicago. Et en France, en fait, l'histoire dominante des musiques électroniques, c'est souvent qu'on la fait commencer justement avec la culture rive. Donc, direct, en fait, on est déjà dans l'effacement. En général, on fait commencer avec Laurent Garnier il était DJ à la Sienda et il découvre la Seed House et puis il ramène la Culture Rave à Paris et Laurent Garnier, aucun soucis, c'est une légende il n'y a pas de problème mais avec cette histoire-là on se coupe de l'héritage culturel afro en fait et on ne parle pas du tout des populations afro-françaises alors que bien évidemment si on parle de musique afro-américaine afro-descendante en général bien évidemment que les premiers qui vont être impliqués, c'est les populations afro-françaises. En France, vu que toujours une invisibilisation des contributions afro-françaises, c'est pareil, c'est aussi un problème d'archives. Mais c'est pas qu'un problème d'archives, c'est un problème de racisme à la base. Le problème d'archives est aussi un problème de racisme, qui fait que ces scènes-là n'ont pas été bien documentées. Et en plus, je répète à longueur de temps aux États-Unis, aux Américains, que Paris, c'est une capitale noire, en fait. C'est la ville européenne avec le plus d'afro-descendants, avant Londres, avant Lisbonne.
- Speaker #1
À Paris, des raves ont également lieu dans des zones encore désaffectées, comme la Défense, les sous-sols de l'Opéra Bastille ou le Bois de Vincennes. Notables sont les soirées organisées par Pat Cash, célébrées dans un documentaire qui retrace son impact sur la scène festive de la capitale. Multiple et pluriel à l'époque, il est lieu emblématique de chaque communauté.
- Speaker #5
La spécificité de chez Roger, c'est qu'elle mélangeait les tribus.
- Speaker #1
Extrait du documentaire « Extase Citizen Cash » réalisé par Xana et Beauvais, sorti en 2016.
- Speaker #5
C'est-à-dire qu'il y avait les zoulous, c'est-à-dire les idéalistes d'une culture hip-hop qui avaient déjà un côté social et tout, qui existaient déjà. Il y avait tous les jeunes mecs de banlieue qui commençaient à être teasés par les survêtements et les premiers clips de rap et compagnie. Mais d'un autre côté, il y avait les branchés, les musiciens, les producteurs qui étaient un peu dans l'art du temps, qui traînaient. Quelques mecs de la fashion qui voulaient voir comment ça se passe.
- Speaker #1
Alors c'est... Les espaces festifs sont-ils vraiment mixtes et inclusifs ? Les tribus qui hantent les archives et les témoignages disent autre. Des mondes parallèles, des trajectoires et des pratiques de consommation qui ne se croisent qu'à la marge. Un pouvoir d'achat inégal, et pour les personnes racisées et venues des périphéries, un sentiment d'appartenance toujours conditionnel. Code, dresse-code, portes et narrations qui filtrent autant qu'elles accueillent. Dans les années 70 et 80, à mesure que les portes du centre se referment, D'autres lieux émergent en périphérie, pensés pour les publics racisés. Le Balblomé, longtemps appelé Balnègre, en donne la préfiguration historique. Cabaret afro-caribéen ouvert dans les années 20, scène de biguines et de jazz, il devient célèbre autant pour ses artistes comme Joséphine Baker que pour l'inconvenance d'un couple mixte fixé par Brassaille. Signe avant-coureur d'un scénario bien connu, l'espace né des diasporas finit par attirer touristes et bourgeoisies curieuses. qui consomment l'exotisme d'un lieu sans s'impliquer dans la vie de celles et ceux qui l'ont bâti. La créativité noire, elle, reste souvent cantonnée au décor. Reste qu'il y eut des exceptions au cœur de la hype. Dans le sillage des clubs sélects de Saint-Germain, jusqu'à l'adresse de Paco Rabanne dans les années 70, le Black Sugar met en avant des figures racisées, de son icône Katie Jean-Louis à une véritable intelligentsia noire parisienne. Mais ces bulles d'inclusion... révèlent davantage de la tolérance ponctuelle que d'un renversement structurel. Elles prouvent que des artistes noirs et racisés ont compté, tout en rappelant à quel point leur présence demeurait conditionnelle, admise, admirée parfois, rarement aux commandes. Dans le court-métrage de Valentin Noujaïm, Pacific Club, Azédine, 18 ans, raconte une autre nuit francilienne, celle des portes closes intramuros et des dancefloors de rattrapage en banlieue. Là se retrouvent celles et ceux que les physios des bains-douches refoulaient. Enfants de l'immigration, banlieusards, noirs, arabes, asiatiques. Ce n'est pas seulement une question d'adresse postale, c'est l'architecture sociale de la fête, avec ses filtres, ses codes, qui trie et relègue. De ces espoirs contrariés naissent des clubs pour les autres où l'on danse sur des sonorités ignorées du centre. Soul, funk, R'n'B importé, motin, reggae, raï, musique africaine. Symbole cardinal, la main bleue, ouverte en 1976 à Montréal. Montreuil. Un vaisseau de 1300 mètres carrés, pensé explicitement pour la communauté immigrée d'Ile-de-France, où travailleurs, étudiants et sapeurs africains trouvent enfin un sol. Jean-Michel Moulac embarque son ami Philippe Starck pour un aménagement à moyen comté, et l'équipe va jusqu'à distribuer des flyers dans les foyers de la Sona Cotra. La presse s'enthousiasme, Paris Matin forge l'étiquette Harlem sur scène, fascination à distance d'une vitalité noire et africaine. qu'on célèbre tant qu'elle reste à l'écart. La fête ici, dit le politique, un havre arraché au tris social, mais jamais totalement affranchi de son périmètre.
- Speaker #6
Non, nous ne sommes pas à Harlem, ni même aux USA, mais tout simplement dans la proche banlieue parisienne. Ces 1500 m² de boîtes de nuit, éclairées au rayon laser, ces travailleurs émigrés noirs viennent chercher leur unique évasion.
- Speaker #1
Très vite, ces nuits aimantent les curieux du centre-ville. Décidés à s'aventurer au-delà des bains et du palace sans vraiment saisir la réalité des vies noires fantasmées et mises à distance. On vient pour les silhouettes, les talons qui claquent, l'allure, on consomme le spectacle du samedi, on oublie le reste. Cette boîte qui aurait inspiré le palace née quelques mois plus tard devient selon la presse de l'époque le premier terrain colonisé par une jeunesse blanche intramurose dans un espace qui n'était pas pensé pour elle. Le scandale de la soirée, le moratoire noir. porté par Karl Lagerfeld fait monter le buzz, attire les médias européens et révèle la mécanique. Exotisation à la chaîne, fétichisation des corps noirs, fascination pour des tenues éclatantes qu'on encense en façade tout en laissant hors champ les personnes qui les portent. Malgré l'opportunisme et les accents ouvertement racistes de son ancien directeur, cet entre-deux aura compté. Un vrai point de contact entre des publics qui ne se croisaient presque jamais. Puis le balancier repart vers le centre. Le palace capte la lumière. le souffle retombe. Fin 1979, la main bleue ferme. Sans la fraction de clientèle parisienne venue jeter un œil. L'équation financière ne tient plus. Paquita Paquin, Jamie La Calfa, Serge Kruger ont tout tenté pour prolonger l'utopie. L'un des rares dancefloors où la mixité n'était pas un slogan mais une réalité. Mais ils se sont heurtés à la mécanique sociale et économique de la nuit parisienne. qui referment toujours ses portes au même endroit. Si des DJs noirs issus des mêmes quartiers prennent les platines, cela n'assure pas pour autant l'émergence d'espaces réellement autogérés par les artistes et les danseurs. C'est dans ce paysage que débarquent les premiers maxis de house et de techno américains. Comme le rappelle Kareem Amou dans « Danser à Paris dans les années 70 » , c'est lieu d'expériences musicales et corporelles On pesait dans l'essor des courants de l'époque. La caméra de Benny Malapa en saisit l'attention d'un Paris Black Night qui s'ouvre sur une gifle verbale. On n'accepte pas les métèques dans certaines discothèques. Entre vitrines et verrous, la nuit parisienne montre ses contradictions.
- Speaker #7
Paris putain, Paris gratin, Paris décrit C, Sex, Sun and Sensi. Et l'on dort et l'on flippe dans le métro. Les taxis ne prennent pas les négros et l'on n'accepte pas les métèques dans certaines discothèques. Paris Black Night, c'est comme une danse qui commence et qui finit.
- Speaker #1
Cela n'augure rien de prometteur pour les années 2000. Les fameux tests à l'entrée de SOS Racisme débutent qu'à la fin des années 90. Loin d'être exhaustifs, ils ont au moins le bénéfice du buzz, montrant ainsi à toute la France que le racisme se trouve autant à l'entrée des clubs que dans la recherche d'appartements ou au travail.
- Speaker #8
Hier soir samedi, à l'entrée de quelques 90 discothèques à Paris et en banlieue, opération testing organisée par SOS Racisme, afin de s'assurer que les jeunes de toutes origines sont acceptés.
- Speaker #1
Loin d'être l'unique explication de l'éloignement des populations racisées des dancefloors, le caractère discriminant des discothèques parachève une vraie déconnexion entre une grande partie du public et l'institution formelle du club. Souvenez-vous, dans l'épisode 2, Samuel Lamontagne nous racontait que « Dès l'arrivée du disco et des cultures DJ en France, l'accès au club parisien reste ségrégatif, qu'il est difficile d'entrer au bain de douche et au palace quand on est noir ou racisé, alors même qu'on y joue des musiques noires. » L'autre nuit, celle des personnes non-blanches se dessine avec Sydney, DJ Chabin, DJ Maurice, qui font danser majoritairement des jeunes de banlieue sur répertoires antillais, africains et afro-américains. Ce récit, trop souvent séparé de l'histoire officielle des musiques électroniques, éclaire un angle mort majeur. Le Rex lui-même, célébré pour la techno des années 90 avec Laurent Garnier, organisait au début des années 80 des soirées afro avec sa peur. Un chapitre largement oublié et rarement relié à la généalogie de l'électronique en France. Dans les banlieues et les couronnes périurbaines où s'installent les nouvelles vagues migratoires, les fêtes battent au rythme de Cheb Khaled, Fela Kouti, Salif Keïta et consorts. Les familles arrivent avec un capital sonore. À Paris, Barbès s'impose comme un hub de production et de distribution du rail, pendant que des structures flèrent l'essor de ses répertoires. Une histoire qui dit autant l'inventivité des scènes immigrées que leur rôle moteur dans la bande-son hexagonale et les artistes qu'on invite à jouer en France. Par exemple, Fela Kuti remplit l'hippodrome de Paris en 81, Kingsouni Adé fait venir 6000 personnes en 83 à l'espace Ballard, et Franco boucle un Olympia à guichet fermé quelques temps plus tard. Extrait du podcast LSD de la série documentaire d'Elodie Maillot pour France Culture.
- Speaker #2
C'était très très fort, c'était très très organisé, c'était très représenté.
- Speaker #9
Il y avait tout un réseau parallèle quoi. Moi je me souviens d'un jour, c'est le patron du Bataclan qui m'appelle, et qui me dit... Il y a un Africain qui voudrait louer la salle, il a de l'argent, mais il n'a pas de licence de spectacle. Toi, tu connais ces trucs-là, est-ce que tu veux bien t'en occuper ? Je dis, écoute, avec plaisir. Et je vois arriver Franco dans mon bureau.
- Speaker #1
En 1981, l'élection de François Mitterrand s'ouvre sur une image signale. Manu Dibango et Touré Kounda invités à célébrer la victoire. Dans la foulée, les répertoires africains éclosent à Paris et rayonnent. Angelique Diot César Yaevora, Yousou Endour exportent une scène qui s'invente ici et circule partout. Le zouk s'enflamme avec Kassa à Vosénit en 84 et la catégorie musique du monde s'installe des deux côtés de l'Atlantique. Les studios parisiens attirent des artistes venus d'une Afrique post-coloniale. Télé et radio suivent, l'essor des radios libres accouche de Radio Nova et la gauche au pouvoir donne l'impulsion d'une nouvelle effervescence noire, française ou non. Mais la vitrine culturelle masque une réalité plus brutale. Tandis que Tour et Kounda remplit le Zénith, Charles Pasqua organise en 86 des expulsions de maliens par charter. Partout, les solidarités s'organisent autour des foyers d'immigrés et la culture des anciennes colonies s'enracine durablement, souvent loin des clubs qui capitalisent sur l'exotisme du samedi soir. Une décennie où l'on célèbre sur scène ce que l'on surveille aux frontières.
- Speaker #3
Le Paris qui bouge pour moi c'est la quantité de bons musiciens qu'il y a maintenant. Les jeunes musiciens qui arrivent qui sont en fait une espèce de beurre noir je dirais. Et qui donc ont une vaste littérature musicale, c'est-à-dire en dehors de leurs racines africaines, caraïbes. Ils ont écouté et ils sont à l'écoute de tout ce qui se passe, notamment aux Etats-Unis, enfin de tout ce qui bouge aussi. Et ça devient une espèce de caisse de résonance. Ils amagasinent tout ça et ils ressortent une nouvelle personnalité qui réjaillit dans ce Paris noir de la fin des années 80.
- Speaker #1
À Paris, l'effervescence est bien réelle. Mais pour comprendre qui influence qui et quand, il faut suivre les canaux de circulation. Les musicalités noires africaines et caribéennes s'installent au cœur des nuits centrales grâce à des passeurs et des passeuses clés. Bintou Simpouré coprogramme ainsi l'Angolais Bonga au bain-douche dans le cadre du festival Racine Noire. Le tango devient un pivot. Club dédié au répertoire d'Afrique et des Caraïbes, ouvert aussi aux nuits salsa et latine, il incarne cette interstice de liberté où les afro-parisiens peuvent enfin imposer leur tempo.
- Speaker #7
Je veux dire, je suis un afro-parisien. Quoi que je fasse, tu vois, je vais toujours garder mes racines africaines avec moi.
- Speaker #1
Les studios fleurissent, et autour, disquaires et DJs jouent les dealers de musique pour reprendre le titre du podcast de Lord Funk. L'axe France-États-Unis s'active, mais reste un privilège. Combien de jeunes Français noirs ont réellement pu traverser l'Atlantique, tester les clubs new-yorkais, approcher de près les premiers flots électroniques ? Dans ce va-et-vient, les figures pionnières de la fête, que sont le boys club de la Friend Touch, Laurent Garnier et David Guetta, vont puiser à la source américaine. Vous voyez le tableau. Un vol pour New York va aller à un semestre d'école, glisse Uncle O qui détaille ses trucs de DJ et martèle l'évidence. Sans la navette, Paris-New York, une partie du récit français de la nuit n'aurait tout simplement pas la même pulsion.
- Speaker #2
Ma sœur est partie s'installer à New York en 84. A l'époque, elles m'envoyaient des cassettes WBLS, des radios de New York qui passaient que des trucs... Une super programmation. Alors à l'époque, je faisais un peu tous les magasins. La FNAC a toujours été très bonne, parce qu'ils avaient des imports. Spécialement, j'aimais bien aller à la FNAC Montparnasse, parce que j'avais un pote qui bossait là-bas et qui savait ce que j'aimais, donc de temps en temps, il prévoyait, il commandait des disques. Après, je t'avouerai que dans les Halles, il a disparu il n'y a pas si longtemps. Mais entre les deux cafés, les bons pêcheurs, en face du forum, il y avait un petit magasin quasiment que du hip-hop et du R'n'B. Après, dès que je me déplaçais dans une ville, que ce soit à Londres ou à New York, je ne le faisais que ça. Je regardais, j'essayais de chercher autant des magasins qui vendaient des soldes, des vieux trucs, surtout à New York, c'était intéressant parce qu'il y avait des endroits, des grands sous-sols avec des milliards de disques à 1 dollar. j'ai pu y rester toute la journée.
- Speaker #1
La déferlante américaine finit par tout emporter côté rap. Née dans les mêmes quartiers et les mêmes communautés que l'électronique, le hip-hop trouve en France, surtout en périphérie parisienne, un terrain d'écho immédiat. L'industrie y met des moyens, et la culture s'enracine vite dans les publics racisés et minorisés. Mais elle ne pousse pas aux mêmes endroits, terrain vague de la chapelle, grange aux belles, squat de banlieue, et les dimanches de DJ Chabin au Bataclan. rassemble une génération de quartiers populaires. Pourquoi le rap bouleverse-t-il autant les enfants de l'immigration, pris dans des doubles cultures, quand l'électronique, née d'un contexte voisin, ne produit pas le même électrochoc ?
- Speaker #4
Je pense que ça revient au truc de culture rave. Quand la culture de musique électronique arrive en France, ça arrive via la culture rave.
- Speaker #1
Samuel Lamontagne.
- Speaker #4
Elle est déjà blanchie, donc elle se coupe des héritages musicaux afros. Et du coup, quand elle arrive en France de cette manière-là, en fait, les publics noirs ou afro-descendants, racisés, ne s'identifient pas parce qu'ils voient ça comme un truc blanc, en fait. Dans les années 70-80, que ce soit le funk ou le disco ou la soul, les publics afro-français s'identifiaient et écoutaient de la soul et ces musiques-là, tu vois. Mais par contre, quand ça arrive à la house et à la techno, ça n'a pas fait le lien. Ça arrive en tant que culture rêve et du coup c'est coupé de cet héritage afro. Et au contraire, la racialisation du hip-hop en France, elle a été très forte. Mais aussi, le hip-hop a été commercialisé en France, tu vois, assez rapidement. Il a été commercialisé par l'industrie musicale américaine. Du coup, il a circulé, pas seulement en France, mais dans le monde entier. D-79 avec Rapper's Delight. Alors que les musiques qu'on appelait les musiques électroniques, donc la house, la techno, Et ce qui suit après, c'est des musiques qui ont été aussi commercialisées, mais par des petits labels au début, donc des labels indépendants. C'est des musiques qui vont circuler aussi, mais qui vont rester plus underground. Le hip-hop, tu vois, dès le début des années 80, Sydney, la sonde émission... HIP, HOP, les rappeurs américains ils font des tournées, la télé les journaux font des articles des reportages sur le hip-hop en France alors que la culture house, la culture techno c'est bien après que ça va être commercialisé à ce niveau là, du coup en termes de circulation c'est pas du tout pareil, de commercialisation c'est pas du tout pareil en fait, après je sais pas mais tu vois c'est peut-être aussi un truc d'archive mais il y a sûrement des personnes racisées en France qui écoutaient de la house de la techno, tu vois, et qui s'était appropriée. Il y a le truc. Peut-être même qu'il y avait des soirées plus racisées, qui écoutaient de la house et de la techno dès les années 80 et au début des années 90.
- Speaker #1
Entre 1983 et 1985, Paco Rabanne ouvre rue de la Villette, un centre de création pensé pour les artistes de la diaspora. Très vite, le hip-hop s'installe. Musiciens, rappeurs, breakers, graffeurs. L'adresse devient un véritable incubateur où l'on digère les influences américaines pour fabriquer une version hexagonale avec ses codes, ses accents et ses corps. Mais où sont la techno et la house dans tout ça ?
- Speaker #10
Moi j'ai commencé à sortir dans les années... Quand j'étais ado, donc il y a très très très longtemps, il y avait des prix historiques, il n'y avait pas de prix historiques, on va dire. Mais bon, grosso modo, moi j'ai vraiment connu la scène rave quand j'étais au lycée, etc., à Montpellier, et moi j'étais la seule noire, j'étais, on était peut-être deux, mais il y en avait très peu déjà à l'époque. La France par rapport à l'Angleterre ou par rapport peut-être aux Etats-Unis, j'ai l'impression qu'en Angleterre, la scène électronique était beaucoup plus inclusive. Au niveau social et au niveau aussi, si tu es racisé ou pas, j'ai l'impression. Enfin, c'est un peu un... De part par la musique déjà, en elle-même en fait. Elle est beaucoup plus influencée ou par le dub, le reggae, la soul, etc. Mais ça, c'est vraiment intrinsèque dans la culture anglaise, toi, par exemple. Ça se voit dans le dancefloor, dans la clientèle en fait, des clubs. En France, je trouve ça, ça a toujours été une ségrégation dans le sens où ça a toujours été un petit peu un milieu un peu bourgeois. et un peu plus blanc, on va dire, la musique électronique. En général, il ne faut pas se voiler la face, franchement, par rapport à ça. Et je pense que c'est un héritage qui a été un peu réclamé, on va dire, depuis 2020, on va dire, franchement. Je pense que par rapport au niveau des DJs, je trouve que RINZ FM a une très bonne représentation de la scène française à l'heure actuelle. Par rapport à ce qu'il y avait, ne serait-ce qu'il y a 5-6 ans, même si je suis un peu en discontinuité par rapport à ce qui se passe dans la scène française, dans le sens où je n'étais pas là pendant pas mal d'années. Je trouve qu'il y a plus des DJ qui me ressemblent à l'heure actuelle, mais on a 20 ans d'écart par rapport à ce que j'avais à l'époque, par rapport à ce qui était présent pour moi, et en tant que quoi ? En tant que personne noire. C'est marrant parce que c'est une conversation que j'ai eue récemment avec quelqu'un. Justement, il me disait « Ah, c'est chouette maintenant, en voyant des vidéos de festivals de DJ et de potes, comme Leaf Weetong, par exemple, qui est une génération de DJ américaine. » Noir qui est dans la vingtaine, tu vois. Et donc cette personne, c'est un pote qui me dit « Mais c'est chouette de voir dans le public des personnes racisées, des personnes noires, qu'elles jouent pas mal en Europe. » Et c'était un festival, je sais pas où, ou en France ou en Belgique, je ne sais quoi. Et en effet, le public est vachement... Mais je pense que maintenant, le public jeune, noir, européen, voilà, les afro-européens, on va dire, se réclament cette musique. Et pendant longtemps, surtout en France, Si t'étais noire, t'allais dans les soirées zouk. Je me schématise, mais moi, par exemple, je suis pas de cette culture-là non plus. Moi, je suis tombée dans la rave par hasard. Et moi, je suis dans la musique électronique depuis que je suis ado. C'est un truc que je réclame, moi, en tant qu'afro-européenne, en fait. Je veux pas aller dans le sortir dans des trucs plus racisés musicalement, parce que ça a jamais été ma culure, parce que je suis pas d'origine... Même si je suis d'origine antillaise, mais du côté de mon père, même, c'est du côté anglais. Donc c'est complètement différent par rapport à moi. La culture, les références, elles sont totalement différentes. Moi, j'ai une référence française, européenne, point barre, ça ne va pas plus loin. Je m'égare un petit peu, mais tout ça pour dire qu'en fait, je trouve ça formidable qu'aussi bien derrière le boost que devant le boost, il y a une réclamation de la scène électronique pour les personnes de minorité de genre, noires ou racisées. Et ça, je trouve ça formidable.
- Speaker #1
Dans les années 90 et 2000, on assigne d'emblée les jeunes noirs au rap. Point final. Le cliché s'installe, entretenu par les médias. la programmation et le marketing. D'où la surprise DJ Mehdi alors qu'il incarne en réalité une France noire dispersée, éclectique, dont les goûts de la musique où hors rap, on l'entend été invisibilisé ou jugé illégitime.
- Speaker #11
Tu sais, je me suis souvent posé la question, en tant que français, sur ces deux grosses révolutions que sont les musiques électroniques et les musiques hip-hop.
- Speaker #1
As-t-il fall ?
- Speaker #11
Pourquoi il y en a une qui a blanchi plus vite que l'autre ? Très vite, en fait. Et je pense que c'est, déjà, un, une question de capital. financier de technique aussi tu vois d'accès parce que je compare souvent en gros rap et musique électronique avec foot et tennis et le rap à cette puissance qui fait qu'en fait tu as besoin d'un stylo aujourd'hui tu as peut-être besoin de ta note iphone pour écrire un texte tu trouves un type beat tu peux rapper et l'industrialisation des musiques électroniques fait qu'on est parti sur quelque chose chose de plus cher, de plus technique, de plus bourgeois et de plus blanc aussi dans la narration qu'on en a faite en France, avec les fameuses fêtes, Beaubourg, la French Touch, Montmartre, Versailles, Le Marais, etc. C'est vrai que très vite, en France, comme aussi aux Etats-Unis ou même en Suède, les superstars des musiques électroniques sont très vite devenus des grands DJs plutôt blancs que noirs. Et qu'au fur et à mesure des années 80, des années 90, jusqu'aux années 2000, 2010 et aujourd'hui, la musique a blanchi, en tout cas la perception qu'on en a. Je pense que c'est forcément lié à cette logique de capital et d'accès. Mais tu vois, on en parlait aussi, ça n'a pas empêché les blancs de faire du rap, et c'est une bonne chose, moi je pense. C'est aussi quelque chose qu'il faut préciser, je pense, dans notre conversation. C'est que très vite, en France, quand il y a des artistes blancs qui se sont mis à faire du rap, il n'y a pas eu tant de problèmes que ça. Moi, je me souviens, quand tu as I.M. qui arrive avec AKH, c'est un super rappeur, point barre. Des années plus tard, quand tu as Orelsan qui arrive avec un truc sociologique même totalement différent, avec un peu plus le rap des classes moyennes, c'est OK aussi, parce que ça fait écho à un truc qui s'était passé en Angleterre avec The Street et qui veut dire aussi quelque chose d'un point de vue social et sociétal. Moi ça me dérange pas tant que ça reste équilibré. tant qu'on n'est pas dans l'invisibilisation. Aujourd'hui, c'est vrai que le constat est terrifiant pour les musiques électroniques, de ce point de vue-là, et que je pense qu'on est au moment où ce genre d'initiative peut nous aider à éveiller les consciences et en tout cas à changer les choses sur les programmations.
- Speaker #1
Paris a longtemps dansé dans des salles à géométrie variable. Vitrine centrale et refuge périphérique, mythologie blanche et bande son noir, rituel d'entrée et exclusion discrète. Les voix que nous avons entendues nous font dire que la musique électronique est arrivée en France par un récit rave, largement blanchi, tandis que les esthétiques afro-caribéennes irriguent déjà la nuit francilienne depuis des lieux moins regardés. Cette dissociation a produit une histoire officielle amputée, où la contribution noire apparaît en creux, et où l'identification, clé du rap, a manqué à la house et la techno dans l'espace public français. Reste à écrire la suite. Rouvrir les archives, brancher les platines, Relier les scènes plutôt que les mettre en concurrence, documenter, questionner les politiques d'accès, rééquilibrer les moyens techniques et les narrations médiatiques. Le défi n'est pas de réparer une légende, mais de faire exister des continuités. De la main bleue au club d'aujourd'hui, des disquaires de quartier aux plateformes, des foyers de Sonacotra aux scènes festivalières. Si Paris est aussi, comme on le dit, une capitale noire, alors sa nuit doit pouvoir l'affirmer sans guillemets, par ses artistes aux commandes, ses publics reconnus et ses récits assumés. La question « où dansent les Noirs ? » devient alors performative, elle engage des choix, des budgets et des portes qui s'ouvrent vraiment. A nous d'enregistrer, de programmer et de transmettre pour que la piste rende enfin justice à celles et ceux qui depuis toujours lui donnent sa mesure. La suite, dans le prochain épisode. C'était Explain the Sound, un podcast imaginé, porté et raconté par Marie-Maxime Dricot avec la collaboration éditoriale de L'Orthogola. et Jérôme Caron à la réalisation, produit et soutenu par la Maison des Mondes Africains. Un grand merci à Elisabeth Gomis, sans qui le projet n'aurait jamais vu le jour, Mathilde Lemasson et Sarah Provost pour le soutien, aux artistes et aux personnes qui ont participé au projet, à celles et ceux que vous entendez, celles et ceux qui ont participé aux interviews. On se retrouve là où le prochain battement décide de nous conduire.