- Speaker #0
Le kick résonne, les basses tremblent dans la poitrine, les claquements percussifs vous flanquent un frisson. Le dancefloor devient une bête vivante, un organisme pulsant de désir, de soulagement, de fraternité et de sororité. Il est, ce qu'il a toujours été, un lieu de refuge. Mais à mesure que la nuit s'avance, une question me hante. Qui a construit cette catharsis collective ? Et pourquoi tant de ces bâtisseurs originels sont-ils évincés des récits dominants ? Cet épisode cherche à remettre en lumière ce pan souvent occulté, les voix noires et queers qui ont forgé les fondations des musiques électroniques. En explorant l'histoire américaine, les combats contemporains, les tensions structurelles, je veux interroger les liens intimes entre queerness et musique électronique. Car avant que les DJ et les producteurs ne deviennent des marques, la house est née dans l'ombre. Chicago. Chicago, Détroit, New York, des villes où la nuit était un laboratoire de survie pour celles et ceux que la société rejetait. Noirs, latinos, gays, trans, lesbiennes, là-bas, on inventait bien plus qu'un son.
- Speaker #1
On traverse un petit couloir, on ouvre une porte et on se retrouve sur une piste de danse. Il y a un morceau qui monte, qui monte, qui monte, des lumières vives qui s'allument et puis soudain, tout s'éteint.
- Speaker #0
Lorsqu'on évoque l'histoire de la house et de la dance music, c'est Frankie Knuckles, le parrain, qui y revient souvent. Le DJ noir, gay, du Bronx, transplanté à Chicago. qui a fait vibrer The Warehouse avec un son mêlant gospel, disco et musique électronique. Il répétait en 1995, dans un entretien resté célèbre, « Nous voulions simplement construire quelque chose, et les gens qui venaient étaient des outsiders. On avait besoin d'un lieu de refuge. Ce lieu, c'était un club. Ni chic, ni temple instagrammable, mais un endroit où poser son corps sans se justifier. Un lieu ? où la musique, sortie tout droit des machines, ouvrait des portes que la société fermait. Mais ce récit canonique ne suffit pas. Il faut creuser les interstices, entendre les voix effacées qui chuchotent dans le mix. Les vocalistes noirs féminins et féminines non crédités, les corps queer qui dansaient à contre-temps, les DJ racisés qui résistaient aux exclusions. Dans Don't Take It Away, Black Fame Voices in Electronic Dance Music, Alexander J.D. rappellent comment, dans l'histoire de la musique électronique, la voix noire féminine, dite « black femme » , a souvent été désincarnée, utilisée par sampling ou session, mais rarement créditée. Cette extraction silencieuse de la voix est une métaphore du rapport entre invisibilité structurelle et appropriation culturelle. À Chicago comme à Détroit, la jeunesse de la house et de la techno est indissociable de l'histoire des communautés queer, noires et latinos. Ses musiques ont été des sanctuaires où se réinventait danser la liberté contre les violences du dehors. Détroit, en crise industrielle, fut le creuset d'une techno radicale. Mais cet imaginaire futuriste cache une origine très concrète, un désir collectif de résilience dans une ville en déshérence. Ken Collier, Stacy Hot Wax John Jamming Collins, figure queer noire de la techno et de la house, bâtir des clubs, firent exister des scènes que l'histoire officielle oublie de mentionner. Il est frappant de constater combien les récits institutionnels de la dance music parlent souvent d'héritage noir et gay, mais avec un pronom neutre où le féminin est dissous. Cette invisibilisation s'appuie sur des mécanismes puissants, valorisation des producteurs masculins, mépris du champ féminin en musique électronique. culture du DJ star à visage blanc exporté sur la scène mondiale. Pour reprendre les mots d'Alexander, peut-être que le problème vient de la techno elle-même, pas nécessairement de toute la musique qui relève de cette catégorie, mais plutôt de la désignation et de la manière dont elle a été historicisée comme étant résolument cis-hétéro et obstinément déconnectée des types de musique noire antérieure et contemporain. La house, en revanche, est non seulement restée fidèle à ses racines queer et trans, mais a également maintenu des liens avec d'autres genres musicaux noirs, tels que le disco, le gospel et le R'n'B. Il est donc essentiel non seulement de mettre fin et d'inverser le blanchiment de la techno et d'autres formes de musique électronique dance, mais aussi de lutter contre la focalisation incessante et lassante sur la masculinité cisgenre, comme en témoigne l'attention presque exclusive et la vénération intense accordée à la techno de Détroit et au Belleville Tree, au détriment des DJ et producteurices noirs, queers et trans. Car oui, dans le dispositif du récit électronique, les voix black femme, c'est-à-dire le chant saoul, l'aspiration vocale, la matière féminine sont au cœur du processus de désincarnation du son. Mais ce qu'on constate 40 ans plus tard, c'est un récit brouillé. Le dance floor s'est industrialisé, la house est devenue un produit mondial. La French touch a imposé un imaginaire blanc, masculin, chic. Le DM a rempli des stades avec un son que l'on croit neutre et universel. Derrière ces apparences glamour, des voix continuent de rappeler que la musique électronique n'est pas née dans un vide stérilisé. Elle est noire, elle est queer, elle est politique. Pour comprendre, il faut revenir au début. Fin des années 70, à Chicago. Les clubs comme le Warehouse, dont le nom donnera naissance au mot house, accueille celles et ceux que le racisme, l'homophobie et la pauvreté excluent des pistes blanches du centre-ville.
- Speaker #2
La musique du maison est un heurt quand tu ne te sens pas bien à l'intérieur La musique du maison est une joie oui c'est ça quand ton cœur se sent mal La musique du maison est quelque chose qui t'étonne quand tu te sens mal oui c'est ça Et personne ne peut tuer ta joie sur le sol de la danse, quand la musique t'emmène. 206 South Jefferson.
- Speaker #0
Extrait du documentaire How House Music Was Born, réalisé par Jake Summer en 2017 et produit par Chanel Ford.
- Speaker #3
How House, the warehouse with the great Frankie Knuckles. Au warehouse,
- Speaker #1
on avait le grand Frankie Knuckles.
- Speaker #3
Pure party.
- Speaker #1
Trois étages de pure fête.
- Speaker #3
C'est comme...
- Speaker #1
C'était vraiment un lieu majeur selon moi. Chicago était un peu mort à l'époque et les gens de là-bas n'avaient jamais connu de scène nocturne comme celle du Loft à New York. Alors j'ai lancé le Warehouse. C'était un club gay privé qui roulait à minuit et fermait à 8h du matin. Les gens de Chicago n'avaient jamais entendu une sono pareille. Ils étaient comme des dingues. Au début, je n'avais pas de DJ, donc je suis retourné à New York pour demander à Larry Levan et à quelques autres de venir mixer. Ils m'ont dit non.
- Speaker #3
À New York, Frankie Knuckles, qui était un peu dans l'ombre de Larry Levan, n'avait pas trop d'espace pour lui.
- Speaker #1
Alors quand il avait le warehouse, il s'est dit, c'est cool pour un club.
- Speaker #0
Les DJs imaginent leur set à partir de soul, de funk, de disco, dans le but de les rendre hypnotiques. On y danse pour oublier, mais aussi pour exister. Kiddy Smile, figure française emblématique de la house music contemporaine, se revit un souvenir avec nous.
- Speaker #4
Je m'estime être un... un héritier de Frankie Nichols et de son héritage, de la Chicago House. Et je n'ai pas encore été à Chicago. Mais j'ai eu des expériences de musique, d'expérimenter la musique House et de l'expérimenter comme quelque chose de très religieux, d'une connexion qui était, je ne dirais pas très religieuse, mais qui était au-delà juste de la simple musique. J'ai eu une première relation à cette musique où j'ai découvert ce que c'était de pouvoir être. « musically high » , c'est-à-dire que la musique t'emporte quelque part, mais ensuite, il y a une expérience, je pense, qui est quelque part magique et qui relie toutes les personnes noires, peu importe d'où elles viennent, autour de cette musique.
- Speaker #0
Certains artistes racisés dans la musique électronique, et plus particulièrement les artistes queer racisés, ont développé une manière spécifique de penser et de créer le son. Il s'appuie sur les archives sonores de la vie noire pour imaginer des espaces où les différences peuvent coexister et se rassembler à travers la fête. Le chercheur Tavia N. Young a proposé en 2014 dans son article Afro-philosonic fiction Black Sun Studies After the Millennial, le terme fiction afro-philosonique pour décrire ces créations sonores qui cherchent à dépasser les tensions sociales vécues et à favoriser des formes d'unité. Une réflexion qui semble urgente, puisque depuis des décennies, l'industrie musicale mainstream a repris les sons et les codes de la dance music issues des minorités raciales et sexuelles, tout en effaçant la dimension politique et libératrice. Et depuis 2020, de plus en plus de voix appellent à redonner la rêve aux communautés noires, queer, en mettant en avant leurs archives et leurs histoires. en club comme dans l'enceinte de fondation. L'étude des DJ sets devient par conséquent importante car elle révèle ces mémoires invisibles. Ils peuvent fonctionner comme des archives vivantes dont le but serait de préserver des récits minoritaires en dehors des canaux institutionnels avec une structure. Introduction, développement avec un thème, et ou ambiance, conflit sonore puis résolution. Des artistes comme la DJ productrice archiviste française Crystal Messe utilisent une méthode plus ou moins similaire pour provoquer une écoute active. Leur set refuse une consommation passive et invite à affronter les questions sociales actuelles. L'objectif n'est pas de fuir la réalité, mais de la questionner et de rappeler l'héritage des communautés dans la musique électronique. Qu'il s'agisse de Détroit, de Chicago ou de New York, pour les DJ et producteurs, les machines deviennent armes d'émancipation. On fabrique une modernité sonore qui n'a rien à voir avec la Silicon Valley. C'est un avenir construit par des travailleurs racisés et marginalisés. Samuel Lamantagne, chercheur à l'université de Californie UCLA, sur les musiques électroniques et hip-hop, nous raconte.
- Speaker #5
C'est aussi un moment où les forces de police sont très financées. Elles sont financées pour... Pour détruire la révolution, pour anéantir les mouvements sociaux, ou ce qui reste des mouvements sociaux, en 69, on a un moment où le mouvement Black Panther, il est anéanti. Quand tu regardes le mouvement Black Panther, en 69, t'as la plupart des leaders Black Panther qui ont été assassinés, l'autre partie qui est emprisonnée, l'autre partie qui est en fuite. Mais t'as aussi toutes les luttes féministes. Le mouvement des droits civiques pour les noirs, le mouvement des droits LGBT, donc t'as eu des changements sociaux vraiment forts, t'as eu des changements de représentation aussi, c'est pas seulement des changements institutionnels, ça a aussi provoqué une évolution des consciences, des espaces sociaux, de comment les groupes sociaux, différents groupes sociaux interagissent, je pense, sans les mouvements sociaux des années 60. En fait, la scène club, elle n'existe pas, et cette mixité des scènes club, elle n'existe pas. Parce qu'en fait, avant ça, tu n'avais pas cette mixité sociale, où les gens, juste blancs, noirs, latinos, allaient traîner ensemble dans un club, tu vois. Donc cette culture club, elle émerge aussi après tous les mouvements sociaux aussi. Je pense que c'est important de situer historiquement. Et puis au-delà des mouvements sociaux, tu vois, c'est aussi les mouvements culturels qui ont accompagné les mouvements sociaux. Notamment la culture hippie, en termes de culture drogue récréative et spirituelle, ça aussi ça fait partie de cette scène club à New York. En termes de culture LGBT, c'était interdit, par exemple deux hommes qui dansaient ensemble ou deux femmes qui dansaient ensemble, c'était interdit, même dans les années 70. C'est pour ça d'ailleurs que le Stonewall, un bar de New York... Il y a eu une émeute dans ce bar en 69. Cette émeute a été créée parce que c'était un bar LGBT qui était géré par la mafia, parce que vu que c'était interdit, vu que c'était illégal, une activité LGBT. Le seul moyen pour les bars LGBT d'exister, c'était qu'ils étaient gérés par la mafia, et du coup le bar donnait beaucoup d'argent à la mafia pour que la mafia tienne la police à distance. Et cette nuit, en 69, le Stonewall n'avait pas payé la mafia, du coup la police est venue pour arrêter des personnes LGBT, et ça a créé une émeute. Et là, il y avait Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera. Du coup, le Stonewall est devenu symbolique dans l'histoire des mouvements LGBT. Et en fait, la scène club, la culture club new-yorkaise, culture DJ, va émerger juste après, au début des années 70. Et en fait, les clubs new-yorkais dont je parlais au début, même si c'est des espaces assez mixtes sur le plan de sexualité aussi, fortement LGBT et Gay en particulier. En fait, la scène club new-yorkaise du début des années 70 va émerger comme des nouveaux espaces pour les personnes queer, pour se retrouver en fait, et faire communauté. C'est pour ça que c'est important de situer historiquement, parce que ça arrive à ce moment-là en particulier. Et ça va représenter ça aussi, la scène club.
- Speaker #0
Ces scènes sont sociétales. sexuel, politique. Les clubs sont des sanctuaires, on y explore le genre, la sensualité, la spiritualité. Pour beaucoup de personnes queer et noires, c'est le premier endroit où respirer, car le dancefloor n'est pas un simple lieu de consommation, c'est un espace de soins collectifs. Je me permets de faire un pas de côté, car on pourrait aujourd'hui mettre en parallèle les luttes que je viens d'évoquer avec la scène africaine émergente, dont le combat est double, lutter contre le machisme, la transphobie, et réclamer le droit de participer à la scène électronique comme actrice à part entière. Dans certaines villes, Durban, Johannesburg, Lagos, Kampala, la fête invente de nouvelles sonorités hybrides. Et une DJ queer noire doit affronter à la fois les préjugés de genre, les normes patriarcales de la musique et l'asymétrie d'accès aux ressources techniques et médiatiques. Pourtant, ce sont souvent les femmes queer noires qui impulsent les sonorités les plus audacieuses. En Afrique du Sud, au Nigeria, Au Kenya, elle réinvente la house, l'afrotech, le com, l'amapiano, en construisant des labels, des collectifs, des scènes à l'image de Jackie Quinns, artiste house, fondatrice du label Bi Electronica. Elle conjugue voix, militantisme et travail collectif pour offrir une place aux femmes dans la house africaine. Le défi devient très redoutable. Comment s'imposer dans une industrie globalisée qui préfère exporter des identités normées plutôt que de valoriser la diversité originelle du son électronique ? Rappelons que l'appropriation n'est pas seulement un vol symbolique, c'est la pratique systémique de réinvestir la culture marginale, d'effacer ses racines, puis de la servir en plein de consommation. Revenons à nos moutons. Et en France, que se passe-t-il ? Où écoute-t-on la techno, la house et la dance music ? Où sort la communauté LGBT ? Paris, fin des années 80. La nuit sans la sueur, la peur et l'adrénaline. Les néons de la rue de Rivoli découpent des silhouettes pressées vers une porte discrète, le boy. Là, derrière un rideau noir, s'invente un refuge. Le sida frappe fort, la morale étrangle, mais sur ce dancefloor, la survie se transforme en extase. La house venue de Chicago, bites droit, bois gospel, saint et fiévreux, y prend racine. Les corps se frôlent et s'affirment, ici la sexualité n'est pas honteuse, elle devient comme outre-Atlantique politique. Danser, c'est respirer, un peu plus librement. Le club est cru, charnel, provocateur, mais aussi vital, un sanctuaire où la communauté gay parisienne s'autorise. Les années passent, et Pigalle s'embrase. Sous les lustres fatigués d'un ancien cabaret, les folies Spigalle accueillent une faune bigarrée. Drague, aux perruques démesurées, club kid en vinyle. DJ qui mélange house, techno naissante et disco filtré. On y croise des performeurs sans filet, des créateurs de mode en quête d'étincelles et des amours éphémères. Les folies marquent une transition, l'underground devient plus théâtral. La fête queer s'affirme comme un territoire esthétique. C'est un laboratoire sonore et visuel où la marche façonne la modernité et où les gens se mélangent blanc et noir. Mince, j'allais presque oublier de vous parler du Palace qui ouvrira ses portes en 1978.
- Speaker #6
Moi je suis un octambule, donc j'aime bien vivre la nuit, j'aime bien vivre au palace, mes nuits notamment.
- Speaker #7
Fabrice Hémer, le nouveau grand prêtre de la nuit, dit qu'il vend un produit snob à un public populaire. Il pourrait rajouter qu'il vend à un public snob un produit populaire, et ça marche. Ce mélange dans l'inconscient de la fête, au cœur de la nuit, les noms célèbres et les plus anonymes, c'est peut-être cela le succès du palace.
- Speaker #0
Puis arrive le coup. Le Queen, 1992, Champs-Élysées. Autre décor, autre ambition. Le club gay le plus chic de Paris devient bientôt l'épicentre de la French Touch. David Guetta y impose ses nuits, Daft Punk, Laurent Garnier ou Dimitri from Paris passent derrière les platines. Le Queen est glamour, médiatique, parfois lisse, mais il n'oublie pas ses origines. Ses premières années sont un manifeste queer avec voguing, sexualité flamboyante et liberté totale des corps. C'est aussi le moment où la house née des communautés noires LGBT se frotte à la mainstreamisation. Paris s'entiche de ce son autrefois reliqué.
- Speaker #8
La reine pourrait bien perdre son trône, mais avant d'être déçue, elle s'est offert la nuit dernière une soirée royale.
- Speaker #9
Je vais essayer de faire la plus belle fête qui ait jamais eu ici, ce qui va être très difficile parce que c'est toujours la fête. En tout cas, je ferai de mon mieux pour que ce soit une soirée très réussie.
- Speaker #8
1500 clients pour une dernière avant 6 mois de fermeture pour cause de trafic de stupéfiants dans l'enceinte du Queen, la boîte de nuit parisienne la plus prisée de la communauté homosexuelle. Une véritable surprise.
- Speaker #0
Et puis, vient le souffle du pulp. Fin 90, début demi, rue Montmartre. Un club lesbien se transforme en culte. Le jeudi soir, la techno s'y fait radicale. La house y redevient un cri d'émancipation. Le dancefloor est un manifeste féministe. Les DJs sets sont tenus par des femmes, des personnes queer, des outsiders qui refusent les codes virilistes du clubbing. On y croise des militantes, des artistes, des amoureux des sons bruts. Le pulp, c'est l'idée qu'une autre fête est possible. Plus sûr. plus inclusives, plus inventives, à contre-courant d'une scène électronique parfois saturée de poses masculines. Aujourd'hui, ces lieux n'existent plus, mais leurs fantômes dansent encore dans les nuits parisiennes qui restent malgré tout très blanches, bien que la diversité et la mixité y soient de plus en plus présentes ces dernières années. Chaque collectif queer qui inventa dans les années 2010 ses fêtes, Barbie Turix, True Beach, House of Moda, Flash Cocotte, Bizarre Love Triangle, Parkinson, Possession, puissent quelque chose de se passer. L'idée que la musique électronique n'est pas qu'un divertissement, mais un outil de survie et d'affirmation. Et dès le début des années 2020, tandis que certains ont arrêté leurs activités, d'autres, comme la jeudi hockey, ont pris le relais. Il me semble cependant important de faire un petit retour en arrière, qu'on a évoqué dans l'épisode précédent. Lorsque la house traverse l'Atlantique dans les années 80 et 90, son histoire se blanchit. En France, la décennie French Touch érige des figures masculines, en héros fondateurs. Les voix noires et queers qui ont inventé les gestes eux-mêmes du DJing se retrouvent réduites à des samples anonymes ou à des rôles d'arrière-plan. Et cette invisibilisation n'est pas un accident. Elle s'inscrit dans une hiérarchie raciale et genrée qui structure l'industrie musicale. Valoriser les corps noirs queers sur scène aurait signifié admettre que la modernité électronique n'est pas née dans les écoles d'ingénieurs ou dans les lofts parisiens, mais dans les marges. Prenons un exemple concret. Quand un festival mainstream programme un DJ blanc jouant un son techno et présente une foule majoritairement blanche, les racines noires queer sont invisibilisées. Et quand on demande à une artiste ou à un artiste queer émergent d'adoucir son identité pour plaire au marché, c'est un double mouvement, extraction plus domestication. Les plateformes, les festivals, les médias sont des acteurs puissants dans ce jeu. L'absence de quotas, d'outils, d'éducation, de soutien économique, de visibilité est une stratégie silencieuse pour maintenir le pouvoir du centre, blanc, masculin. Les artistes de la marche doivent lutter sur tous les fronts, artistiques, sociaux et logistiques. Des Etats-Unis à la France, la mutation est radicale. L'underground queer noir des années 80 devient dans les années 2000 un business plan global. L'EDM transforme les rêves en méga-chots sponsorisés, la figure de DJ change. De l'artisan communautaire, il devient star-brandé, souvent blanche, masculine. dépolitisée. L'évolution n'est pas neutre. Elle traduit un processus de blanchiment, appropriation esthétique sans reconnaissance politique. Les racines noires queers sont réduites à des clins d'œil. Les ballrooms new-yorkaises deviennent un imaginaire pop dans des clips. Mais on oublie les drag queens et femmes noires qui ont construit ces safe spaces. Et à Paris, encore aujourd'hui, nous avons notre lot de problèmes, comme le rappelle Kiddy Smile.
- Speaker #4
J'ai l'impression déjà qu'on aurait besoin d'avoir des clubs qui soient tenus gérée par des personnes qui nous ressemblent. Parce que c'est un peu bizarre pour moi. Il y a des clubs à Paris qui ne se rendent même pas compte, qui prétendent aimer la house music. Mais ce n'est pas vrai. Ce qu'ils aiment, c'est de blackness. Mais pas de queerness. Et il y a des clubs qui font des programmations entièrement qui prétendent célébrer la house music, mais qui isolent les personnes. noires et queers de ces espaces. Il y a des endroits qui sont des temples de la house music traditionnelle, dans la musique que je fais, dans ma ville à Paris, qui ne m'ont jamais envoyé une invitation. Alors après, c'est peut-être possible, on n'est pas obligé de ne pas aimer ce que je fais, mais si je regarde leur programmation, non seulement ça, je ne suis pas invité dans la propre ville, Alors qu'on m'invite dans le monde entier pour ce que je représente et pour la musique et pour ce lien qui est fait, mais il n'y a pas d'autres personnes. Il n'y a pas d'autres personnes noires et queers. Et c'est un problème lorsqu'on se prétend un établissement qui aime la musique. La musique noire, la musique house et la musique queer, et en fait, dans ta programmation, c'est clairement les personnes noires et queers qui sont exclues. Je pense à un club en tout particulier où finalement j'ai joué, mais j'ai joué par un ami d'enfance qui lui trouvait ça évident que je sois là. Après, on connaît mes amis d'enfance, ils ne nous voient pas forcément comme... des êtres politisés, avec des coches, c'est juste qu'on a grandi, on a une affinité, et il aime la musique que je fais, et probablement qu'il s'en fiche de mon message politique et de ce que j'incarne quand je le fais, mais j'ai finalement été booké, et j'ai accepté alors qu'au début je ne voulais pas le faire, parce que je me suis dit, pourquoi je devrais être invité là, alors que j'ai fait le travail, pourquoi je devrais être invité, par rapport à des rapports interpersonnels que j'ai avec quelqu'un, qui est là même si je m'estime légitime à le faire. Ça soulève quand même quelque chose sur les dynamiques, que ces gens mettent en place alors qu'ils se disent progressistes. Et il est fort probable qu'ils n'aient aucune idée que lorsque je suis venu mixer dans leur club, j'étais probablement la première personne depuis leurs 17 ans d'ouverture qui était ouvertement queer et noire à jouer dans leur club.
- Speaker #10
Je joue jamais en France.
- Speaker #0
Je joue qu'à Paris. Roxymore, DJ productrice française qui a évolué majoritairement en dehors de l'Hexagone, dont l'environnement musical qui recherche l'exploration se situe en marge de la culture club.
- Speaker #10
Et là je joue, la semaine prochaine d'ailleurs. Je joue au Badabou, mais j'ai joué en début d'année au Essens. Voilà. Mais après, reste du pays, jamais. Je pense que souvent, ils me prennent pour non-française, déjà. J'en sais rien, en fait, à vrai dire. Mais en plus, ça ne se justifie pas, en fait. On ne se comprend pas à la scène française. Et moi, je suis dans ça, j'en m'en fous un peu. Tout ce qu'il y a que le bouc, après, tu rechamines. C'est pas par méchanceté, c'est juste... Je ne suis pas spécialement connectée à la scène française. Où est-ce que je joue le plus ? Ça dépend, l'Angleterre, l'Allemagne. Là, je joue la première fois à Dublin ce week-end. J'allais souvent aux Etats-Unis, mais là, je ne vais plus y aller. Le visa de travail, c'est terminé. Et puis, là, je reviens d'une tour en Australie. On a joué un mois. Je suis restée un mois, j'ai été au Japon. Donc, je suis un peu partout, en fait. Est-ce que... Voilà. Je ne sais pas. J'ai jamais... Peut-être parce que je n'ai pas gardé de tâches particulières. Mais en même temps, je n'en avais jamais eu. Enfin, voilà, c'est ça aussi. Je n'ai jamais eu vraiment de tâches avec la scène.
- Speaker #0
Le résultat ? Une culture perçue comme cool, inclusive en apparence, mais où les structures de pouvoir, labels, clubs, festivals, restent majoritairement blanches et masculines. La queerness devient marketing, la fête perd une partie de sa radicalité. Revenir à Larry Levin, Ron Carroll et Stacey Hotwoks, c'est se rappeler que la fête n'est pas seulement une distraction. Elle a toujours été politique, et les clubs ont la possibilité et la capacité de devenir des lieux d'empouvoirment s'ils le souhaitent. Mais pour cela, il faut que la mémoire soit vivante. Que les clubs assument leurs dettes envers les communautés qui ont inventé la culture. Que les programmateurs ne se contentent pas d'inviter pour cocher une case, mais construire des espaces où les artistes queer et noirs peuvent décider, organiser et transmettre. Il faut aussi réinventer les infrastructures, studios, labels, financements. La liberté artistique ne peut pas dépendre exclusivement d'espaces blancs qui tolèrent les autres tant qu'ils restent décoratifs. Que faire ? Peut-être commencer par reconnaître que le club n'est jamais neutre, les politiques de porte, la sécurité, les programmations disent toujours quelque chose des rapports de pouvoir. Ensuite, sortir d'une logique de simple visibilité. Avoir quelques DJs queers ou noirs sur un line-up ne suffit pas. Il faut des postes décisionnels, des budgets, des infrastructures dirigées par celles et ceux qui portent ces héritages. Et surtout, raconter autrement. La mémoire n'est pas un geste nostalgique, c'est un outil stratégique. Suzy Analogue nous l'expliquait déjà dans l'épisode 1, mais redonner aux jeunes artistes queer et noirs les clés d'une histoire qui leur appartient, c'est leur donner des armes pour inventer le futur.
- Speaker #4
Que la rafle c'est quelque chose de noir, c'est pas quelque chose qui est perçu comme noir par les communautés noires de France. Et ça m'a été expliqué par une autre personne noire, parce que j'étais danseur. Pour DJ Mehdi, à la base je devais danser dans le clip I am somebody et en fait pour des questions de taille ça fonctionnait pas et moi j'étais un grand fan de DJ Mehdi parce que j'ai grandi dans un quartier et que 113 c'était très important dans le quartier où je vivais. Mais j'étais assez décontenancé en connaissant toute sa discographie hip-hop de le voir dans un événement qui était aussi blanc à faire une musique que je pensais extrêmement blanche. Donc on est au catering en train de manger. et je m'approche de lui, je lui parle de mon amour, de ce qu'il a fait avec le 113. Et je lui pose la question, en pensant en plus à l'époque que mon identité sexuelle n'est pas voyante. Enfin, j'aime tellement les Princes de la Ville, je lui dis, est-ce que tu peux me poser une question ? Pourquoi tu fais un ? Pourquoi tu fais de la musique de blanc comme ça ? Enfin, c'est un peu bizarre. Et il m'a regardé avec beaucoup de tendresse. Honnêtement, il m'a dit, mais tu sais, c'est pas ce qu'on croit, en fait. La musique que t'entends, en fait, de base, c'est né à Chicago, à Detroit, et en fait, c'est des personnes noires, et c'est des personnes qui te ressemblent. Là, il m'a fait vite fait un cours. Je lui ai expliqué que moi, ça ne m'intéressait pas cette musique, ça ne me parlait pas. Maintenant, quand... Je vois ce qui se dégage de la musique électronique française, c'est que potentiellement mon identité sexuelle n'est pas un problème. Mais je n'ai pas l'impression que c'est un endroit où ils désirent qu'il y ait des personnes noires. Donc c'est un peu toujours ce travail d'équilibriste, de savoir où est-ce qu'on se situe. Alors que maintenant que DJ Medzié a ouvert mes yeux, je me dis comment ça se fait qu'en France... Personne n'est au courant de ça. J'avais l'impression que personne n'était au courant. J'ai demandé autour de moi, dans mon quartier, les gens ne sont pas du tout au courant. Et mon chemin, il a commencé comme ça, de m'intéresser à la musique.
- Speaker #0
Je finirai donc cet épisode en affirmant que la house, la techno et la dance music ont été construites par des communautés noires et queers qui voulaient vivre. Si nous voulons que la fête ait un sens, il faudrait protéger cette mémoire, redistribuer le pouvoir et ne pas laisser l'industrie transformer la queerness en simple effet de mode. Danser n'a jamais été seulement bouger, c'est affirmer. Nous sommes là, nous existons, nous faisons du bruit. Et tant que ce battement continue, la nuit garde son potentiel subversif. C'était Explain the Sound, un podcast imaginé, porté et raconté par Marie-Maxime Dricot, avec la collaboration éditoriale de Laure Togola et Jérôme Caron à la réalisation, produit et soutenu par la Maison des Mondes Africains. Un grand merci à Elisabeth Gomis, Sans qui le projet n'aurait jamais vu le jour, Mathilde Lemasson et Sarah Provost pour le soutien, aux artistes et aux personnes qui ont participé au projet, à celles et ceux que vous entendez, celles et ceux qui ont participé aux interviews. Merci à Jérôme Caron d'avoir prêté sa voix pour les archives sonores de Jake Sommer et Robert Williams.
- Speaker #11
On se retrouve là où le prochain battement décide de nous conduire.