- Speaker #0
Le paysage musical français souffre d'un manque structurel de journalistes et de médiateurs noirs capables de défendre et transmettre les musiques avec leur histoire depuis un point de vue minorisé. Dès les années 80 et 90, malgré une période faste pour des artistes noirs issus de l'immigration ou étrangers, la question de la représentation reste sous-traitée. Les relais d'opinion, journalistes et DJs qui prennent la parole, qui parlent de musique, qui la partage et qui influence le marché. sont majoritairement blancs, bourgeois et connectés. Et ce monopole façonne la narration. Leur rôle est décisif. Ils donnent accès aux morceaux, amplifient, trient, sélectionnent, mettent en avant, expliquent, contextualisent. De ces choix dépend la visibilité, donc le potentiel succès, des productrices et des artistes. Les artistes ainsi exposés finissent par donner une couleur au genre que le public découvre à travers ce prisme. La responsabilité qui en découle est centrale. Diffuser l'histoire avec les morceaux, s'intéresser aux origines et aux pionniers, décider de ce qui est porté au premier plan ou, au contraire, oblitérer, résumer et minimiser autant de gestes qui participent à l'invisibilisation. Après l'arrivée de François Mitterrand, l'essor de la world music resserène les milieux musicaux. Partout, on affiche la volonté de soutenir la diversité. La marche des beurres et les actions SOS Racisme, aujourd'hui plus discutées, accompagnent certaines avancées concrètes comme la carte de séjour de 10 ans instaurée en 83. Les conditions de vie des personnes perçues comme étrangères ou immigrées s'améliorent réellement sur le territoire, sans pour autant redistribuer les pouvoirs culturels dans l'industrie musicale. En amont de la reconnaissance publique, les genres se structurent d'abord par l'investissement des maisons de disques et des programmations. Qui est signé ? Qui est programmé ? Dans le retail, les mêmes logiques s'imposent. L'intitulé des catégories à la FNAC, les têtes de gondole et les hiérarchies implicites. Dans le retail, les mêmes logiques s'imposent. L'intitulé des catégories à la FNAC, les têtes de gondoles et les hiérarchies implicites. Côté médias, au début des années 90, les émissions grand public restent rarement confiées à des journalistes noirs. Leur présence demeure marginale dans les rédactions qui comptent, au sein des labels ou à la tête des salles et des clubs. L'explosion des radios libres, et spécifiquement de Radio Nova et sa sono mondiale, n'ouvre que rarement l'accès aux postes clés, comme me l'a rappelé Bintou Simporé lors de notre échange. « Nioh, G.O. » Figure majeure, Bintou Simpore traverse près de 4 décennies à l'antenne de Radio Nova, en bénéficiant d'un espace de liberté éditoriale sans censure. Rédactrice en chef de ses émissions, elle impose son regard, invite les artistes qui importent et transmettent des valeurs, parfois politiques, par la programmation et le montage, sans posture tribunitienne, mais par la cohérence de ses choix. On aborde ainsi les années 2000 avec un paysage qui paraît riche et diversifié, dans la continuité d'un imaginaire post-98 où Black Blamber semble encore opérant. Pourtant, les musiques électroniques s'installent dans un univers blanc et bourgeois. Dans ce contexte, les programmateurs, journalistes, acteurs de l'industrie, fonctionnent déjà comme des influenceurs avant l'heure. Aujourd'hui... L'enjeu consiste à empêcher que l'histoire continue d'être racontée presque exclusivement depuis la position dominante, c'est-à-dire blanche, à revaloriser le rôle des acteurs et à diversifier celles et ceux qui décident, afin de faire émerger d'autres récits, mettre en avant des points de vue pluriels, améliorer la qualité du récit historique lui-même. Chez la plupart de nos interlocuteurs, la prise de conscience que les musiques électroniques sont des musiques noires arrive tardivement. La découverte s'effectue souvent à travers un prisme blanc et la déconstruction prend du temps. En parallèle, l'imaginaire public continue d'assigner certains genres au blanc, comme le souligne Asdin Fall depuis sa position d'ancien journaliste musique.
- Speaker #1
J'étais toujours ultra cringé quand j'étais petit et quand je voyais qu'il y avait MTV Black et M6 Music Black.
- Speaker #0
Asdin Fall Directeur Musique France de Deezer et ancien rédacteur en chef du magazine Les Unrocks.
- Speaker #1
C'est un rapport personnel à la musique, mais je n'avais pas envie de segmenter. Parce que je me considérais, moi, comme une personne qui était capable d'écouter du rock, du blues, du jazz, du rap, et qu'en fait, toutes ces musiques étaient noires à la base. Donc déjà, je trouvais que c'était un travestissement de la réalité de dire qu'il y avait certaines musiques qui étaient... ...catégorisées comme étant M6 Music Black, MTV Black, alors qu'en fait l'essentiel des musiques qu'on écoutait doivent être noires. Toi ce que tu exprimes c'est un problème je pense de moteur de recherche qui existe et de référencement de la musique, qui existe sur les plateformes mais qui peut aussi exister dans la façon dont on... On catégorise la musique quand on est en label. Les tags, tu vois, les fameuses metadata. Je pense qu'on est dans un état d'esprit où on référence la musique comme à l'époque où t'allais chez le disquaire, t'avais tes niches, tes sous-genres, etc. Et t'allais dans la catégorie qui t'intéressait. Donc je pense que c'est plutôt de l'ordre du service. Mais clairement... pour être honnête, pour moi, l'essentiel des musiques du XXe siècle sont des musiques noires donc normalement si on tapait tu devrais avoir tout qui sort après il y a un sujet qui est important à l'intérieur de ta question aussi, je trouve c'est des musiques qui sont perçues comme blanches alors qu'elles ne le sont pas forcément à l'origine je citais la musique country par exemple aujourd'hui quand tu penses à la musique country, tu penses à un cow-boy blanc qui va prendre sa guitare et faire des accords à moitié blues, à moitié rock et ça peut donner à la fin de l'histoire Taylor Swift Alors qu'en vrai, on sait que... Déjà même l'histoire des cow-boys est une histoire noire, l'histoire de la musique country est une histoire noire à la base. Et c'est vrai pour le rock, c'est vrai pour une forme de rap aujourd'hui. La question qu'on me pose souvent quand je fais des conférences c'est est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise chose ? Moi je pense que c'est une mauvaise chose quand c'est totalement invisibilisé, totalement travesti. Dans le cadre par exemple de la musique country ou dans la musique rock, telle qu'elle est perçue par l'essentiel des personnes aujourd'hui, je pense que la bataille est presque perdue même. Et c'est des choses qu'il faut qu'on répète pour expliquer, c'est aussi notre rôle. Et si je prends le rap, à l'inverse, là on est plutôt dans un truc paritaire, en tout cas en France, où j'ai l'impression qu'il y a des blancs, des noirs, des arabes qui peuvent faire du rap, que ce soit du rap street, du rap mainstream, du rap d'entertainment ou pas. Et c'est vrai que c'est une représentation peut-être un peu plus logique. Ce à quoi aussi il faut penser, c'est que c'est des musiques qui sont très jeunes, les musiques électroniques et les musiques rap, en tout cas ou hip-hop, et que c'est les deux grosses dernières révolutions musicales auxquelles on a assisté presque de notes vivantes, parce que moi j'étais tout petit encore à l'époque, mais c'est des musiques qui sont encore fraîches. Et donc il y a encore beaucoup de travail à faire sur l'artistique déjà, pour les artistes qui sont les premiers concernés, mais aussi nous en tant que journalistes ou en tant que médias, pour être encore actifs sur ce que ces musiques vont devenir, et éviter qu'on se retrouve dans des configurations comme le rock, comme la music country, où il y a une totale invisibilisation, un total blanchiment de ces cultures.
- Speaker #2
Pour nous, la house... Techno, c'est pareil. Techno, rêve parti. C'est ce que tu vois, les gars par terre, complètement déchirés, complètement drogués. French Touch, c'est quoi ? Les noms inconnus au bataillon. C'est des blancs aux cheveux longs avec des looks improbables. À cette époque-là, je me dis, c'est quoi cette musique dite de blanc ? C'était pas une musique de Chine.
- Speaker #0
L'extrait que vous venez d'entendre est issu du documentaire DJ Mehdi Made in France. Il s'agit du témoignage de Myriam Essaidi, cousine du producteur, qui exprime cette fissure entre les mondes, cette fracture qui persiste encore de nos jours. Il est intéressant de revoir ce documentaire avec la question de la juste rétribution en tête pour se questionner. De quelle manière son travail aurait-il pu être mieux respecté de son vivant ? Quel mécanisme de domination était en place, même inconscient, entre un jeune métis né en banlieue parisienne et ses pères issus de quartiers favorisés, blancs et détenant un capital économique et social plus important ? Car aujourd'hui, ces préjugés perdurent. La DJ Andy 4000, basée à Paris, nous fait part de son parcours et de sa vision.
- Speaker #3
Wow ! Ah ouais, toi t'es vraiment dans les prémices de ce que va devenir ensuite André 4000, donc du coup Andy 4000. Parce que si tu m'as connu à Girl 2 Better, tu m'as connu sous l'alias André 4000. Donc c'était mon prénom que j'utilisais et j'avais rajouté 4000 juste par rapport à la référence d'André 3000 si les gens n'avaient pas la ref, Outkast, Atlanta, Game Changer. dans le rap d'aujourd'hui, un rap beaucoup plus mélodieux, beaucoup plus funky. C'est des sonorités qui restent dans la tête, qui sont intemporelles, et c'est un peu ce qu'on dit 4000. Donc le projet veut se définir un peu comme ça, intemporel et marquant. J'inclus le rap que moi j'écoute dans ces musiques électroniques, puisque jusqu'à proche du contraire, ça sort de MPC. C'est plus la technique de sampling, de prendre... plusieurs vinyles et les associer pour créer un son comme on avait avec les dj première mais là on est vraiment dans l'exercice de travail avec une machine donc c'est la musique électronique Mais j'entends le spectre, j'entends ce que tu veux dire quand tu parles de spectre électronique et donc là on va parler vraiment de la musique que moi j'appelle la musique de bâtiment. Donc pas le côté urbain mais le côté froid un peu de la musique underground en fait. Et c'est vrai que le spectre de la musique électronique, moi il arrive très tôt dans ma vie. En vrai il arrive très tôt dans la vie de beaucoup de personnes parce qu'il y a beaucoup de morceaux pop. Je pense à Looking for the Perfect Beat de Afrika Bambaataa. Donc on a déjà ces figures-là qui sont popularisées à travers des jeux vidéo. Parce qu'Africa Bouddhata, j'entends ça dans GTA, je crois, quand t'écoutes la radio. Pump the James, I think c'est les hits de quand on était jeunes qui passaient sur Hit Machine. Donc moi, enfant des années 90, enfant de la télé, je découvre ça. Mais pour moi, c'est de la pop, c'est de la musique populaire. Tout le monde écoute ça. Ça ne définit pas toute une histoire, toute une ségrégation. quand je l'écoute et aussi je suis jeune, donc je n'ai pas tous ces paramètres qui rentrent en jeu. Je pense que la musique électronique a commencé à vraiment impacter et a du coup m'a donné envie d'en savoir un peu plus dans mes années lycée, où je suis amené à travailler, à collaborer, j'aime bien dire ça, alors c'était mes potes, mais je suis amené à surtout rencontrer des nouvelles personnes dans ma vie qui ont... Des parents qui diguent du jazz et du coup, ils écoutent de la funk, du disco. Et tu termines sur les premiers sons de Kraftwerk, les premiers sons de Frankie Knuckles. Tu tombes sur du Kerry Chandler, du Marcellus Pittman. Et là, tu te rends compte qu'il y a toute une scène noire américaine qui n'est pas forcément mise en valeur en Europe et surtout en France, qui est à la base d'un mouvement, un des mouvements les plus importants de l'underground à l'heure actuelle. Pour moi, en tout cas, peut-être que je me trompe, mais c'est le mouvement house, deep house, tu vois, genre, mais surtout house, acid house, tout ce qui vient avec la techno, qui reprend un pattern différent mais qui ressemble énormément à ce que des gens appelleraient de la dance maintenant, tu vois ce que je veux dire ? Donc en fait, c'est plein d'appellations qui vont évoluer avec le temps et avec les patterns que les gens vont devoir donner à ce mouvement-là. Malheureusement, le public électronique étant de niche, On ne sait pas pourquoi, parce que c'est Opel à tout le monde en vrai, mais il est automatiquement casé dans une certaine niche, où si tu veux savoir, il va falloir que tu t'intéresses. Malheureusement, même s'il a été populaire sur certains morceaux qui ont cartonné, tout le mouvement n'a pas été popularisé au devant de la scène, et même si on a eu des gros exemples, des gros hits, je pense à Summer Jam 2000. Tu vois genre c'est un gros hit EDM Moi faut le voir quand j'ai à mes potes qui écoutent du hip hop Venir au grand soirée techno Faut voir la gueule des gens On dirait je leur dis viens prendre des tasses avec moi Bro j't'ai juste dit de venir écouter de la musique Chill out J'ai quand même envie de fumer les dorés Mais chill out Genre t'es pas là-bas pour vendre de la cam Ouais mais les gars ils vont croire que je vends de la cam Et franchement tu sais quoi J'ai passé des soirées où on est venu me voir pendant toute la soirée A me demander si je vendais de la cam C'est relou Mais y'a pas bordel Il n'y a pas Mordome. En vrai, même si tu veux, tu peux être un peu un débilos. Tu vends du sucre, tu prends les billets des gens. Non, je rigole. Fais pas ça. Fais pas ça, fais pas ça. Non, mais pour être... En réalité, tu vois, si tu veux... Moi, j'en rigole. Les gens me disent, tu n'es pas difficile. Je lui dis non, mais moi, je travaille pour les stups en fait. Ah donc là, tu mets mal les gens. Tu vois ce que je veux dire ? T'en rigoles. Tu ne vas pas commencer à vouloir casser la gueule à quelqu'un parce qu'il t'a pris pour un dealer. C'est bon, c'est acté aussi qu'ils ont cette image. C'est pas grave. Pourtant, ils savent très bien que leur dealer, il est blanc.
- Speaker #0
Ici, Andy Catmil met en lumière les tensions structurelles qui traversent l'histoire et les usages contemporains de la musique électronique. Derrière une esthétique souvent présentée comme universelle et dépolitisée, se dessinent des trajectoires marquées par l'invisibilisation des scènes noires fondatrices, par la requalification permanente des genres et par une circulation des codes qui ne s'accompagnent pas toujours d'une reconnaissance équitable de leurs origines. Son récit souligne un décalage persistant entre la popularité de certaines esthétiques électroniques et la place accordée à celles et ceux qui les incarnent dans les espaces culturels. Si les sons circulent largement, les corps et les expériences qui les portent restent, eux, soumis à des stéréotypes, des soupçons et des formes d'exclusion ordinaire. La musique devient alors un terrain où se rejouent des rapports de pouvoir, bien au-delà de la seule question artistique. Cette logique d'appropriation et de redistribution inégale des symboles, des récits et des ressources dépasse le cadre individuel. Elle s'inscrit dans un cycle plus large, analysé par le journaliste David Bolla, qu'il qualifie de quasi-colonial. Un système où le mainstream puise dans l'underground, ce qui fait tendance, sans en assumer les réalités sociales, politiques et économiques.
- Speaker #4
Le cœur de la bataille, c'est ça. David Bolla. Le cœur de la bataille, c'est pas de dire tel genre est politique, tel genre est politique, tel genre est politique, c'est que si vous recevez un produit culturel, il a forcément une origine, il a forcément un contexte qui l'a façonné, et si vous creusez un peu, vous allez vous apercevoir que la plupart du temps, ce contexte-là, c'est soit une fonction de lien social entre des populations marginalisées, soit un rôle de... haut-parleur d'une certaine forme de contestation, soit ça a un autre rôle, et souvent c'est des rôles politiques, la plupart du temps, enfin même en vrai, il y a vraiment très très peu de genres où c'est pas le cas, dans ceux que j'étudie en tout cas. C'est là où en fait pour moi la problématique, c'est pas de dire « Ah ça me fait chier que les gens oublient que la technologie politique, etc. » C'est une manière de consommer la musique qui est très superficielle au global, et c'est ça le nœud du problème. C'est à la fois inconscient, parce qu'ils réfléchissent pas à la musique comme étant un truc politique, mais il y a par endroits aussi un peu une sorte de paresse intellectuelle, tu vois, de se dire, bon, est-ce que c'est si important de savoir tout ce truc-là, etc., pour jouer les genres, etc. C'est ça, à mon sens, le rôle des programmateurs, programmatrices, des journalistes et des artistes. de quand il s'empare d'un genre de musique, quand il le représente, etc. De dire, ce genre il vient de là, il existe tel contexte, etc. Parce que c'est important de le savoir, quand on veut l'apprécier, quand on veut le diffuser, etc. De ne pas le considérer comme étant purement du divertissement, purement un accompagnateur de moments. C'est aussi essayer de se rappeler de la raison d'exister de ces genres-là. Donc on arrive très vite à les enjeux d'appropriation culturelle, et les enjeux d'invisibilisation. des artistes et des choses là comme ça. Moi je pense que l'industrie musicale c'est une industrie qui est assez prédatoriale de base, c'est-à-dire qui va... Donc où tu vas avoir des grands courants, des grands groupes musicaux, dont la manière d'exister c'est de s'approprier des genres nouveaux pour rester pertinent. Genre mettons la pop, ça fait partie de ces trucs là. La pop a besoin pour continuer d'exister, de continuer de rester fraîche, continuer de rester à la page, et donc ça veut dire intégrer les trucs cools du moment, les digérer, les diluer un petit peu, pour qu'on ne s'aperçoive pas trop de ce que c'est, que ça ça reste plus ou moins la même chose, mais continuez à le garder. Et donc dans la pop, tu vas entendre par-ci par-là des gimmicks qui viennent de genres beaucoup plus radicaux. Tu vas entendre, je sais pas, chez Teodora, tu vas entendre des petits bouts d'ama piano. Dans Addisonry, tu vas entendre des petits bouts de Jersey Club, des trucs comme ça. Ça va être discret suffisamment pour que les gens ne s'en rendent pas réellement compte si t'as pas une oreille attentive. Mais, Ça c'est quelque part la façon de fonctionner de la pop. Je dis la pop mais il n'y a pas que ça. Il y a tous les grands groupes, donc ça va être la K-pop aussi, c'est ça. Le rap, c'est ça aussi.
- Speaker #0
Alors, l'underground se déplace, les personnes qui cherchent la nouveauté et l'exclusivité vont sans cesse passer de mouvement en mouvement. Comme les espaces sont sans cesse embourgeoisés et colonisés par les personnes les plus privilégiées, les niches disparaissent. Cette immersion de personnes force continuellement à créer de nouveaux espaces qui soient inclusifs. respectueux et accessibles. Même si la culture underground est attrayante, la culture dominante l'essentialise, en prend quelques éléments et jette le reste. Les personnes minorisées doivent créer en permanence dans la marge pour rester bienvenues dans ces espaces protégés de la domination ou du moins qui leur sont accessibles. Elles n'ont droit à rien et elles n'auront pas nécessairement gain de cause en réclamant ces espaces qui sont censés leur appartenir de droit. Tout ce qu'elles ont, c'est leur créativité, leur spécificité et leur capacité de rassemblement, qui seront toujours l'essence d'une contre-culture et d'espaces underground désirables pour la population mainstream. Le sort de la marge est continuellement d'échapper à un centre qui souhaite l'absorber, l'ingérer et le recracher de manière aseptisée.
- Speaker #3
Alors cette légitimité, elle vient du fait qu'il n'y a pas de rôle modèle. Andy Catmille. Même s'il y a des gens qui peuvent représenter les minorités, j'ai pas envie de me victimiser quand je dis ça, mais c'est quelque chose que je redis souvent en interview. C'est que moi, la première figure noire que je vois dans ma vie techno-parade, c'est DJ Paulette. Elle a une émission à Radio FG à l'ancienne et c'est la seule personne noire que je vois. Plus tard dans le paysage, on a Kid Ismail qui est arrivé, mais c'est déjà bien plus tard. Au fur et à mesure de mixer de temps à autre avec Mic Mac, puis après de créer un collectif avec des filles avec qui j'avais une émission de radio où moi je parlais de musique. Là, on a ce collectif Girl Do It Better, du coup, à l'initiative... de Urumi à l'heure actuelle qui est une grosse DJ qui affirme un peu ce truc de se réapproprier la culture techno-noire parce qu'elle, je pense que c'est une des premières figures dans le monde contemporain, dans ce qu'on vit à l'heure actuelle qui affirme ne pas Forcément aimer le rap, mais aimer la techno et aimer le hardcore, tu vois. Donc c'est grave cool.
- Speaker #0
Et cela s'applique avec le même processus aux personnes noires et racisées en règle générale. On note à la fois un manque d'intérêt et de compréhension du public, des professionnels, des médias. Mais alors pourquoi ne parvient-on pas à valoriser les cultures minoritaires sans avoir une médiation ? Comment construire un vrai référentiel qui puisse crédibiliser les artistes noirs français ?
- Speaker #5
Paris, c'était une capitale culturelle afro-américaine. Entre les deux guerres, tu vois, entre la première guerre mondiale et la deuxième guerre mondiale.
- Speaker #0
Samuel Lamontagne, docteur en ethnomusicologie, dont les recherches portent principalement sur l'histoire des musiques électroniques et le hip-hop et leur lien avec la solidarité panafricaine.
- Speaker #5
Donc en fait, quand les afro-français qui viennent d'Afrique ou des Antilles ou d'ailleurs, quand il y a ces immigrations qui arrivent et que la population afro-française, tu vois, grandit, surtout à partir des années 60, après les décolonisations, En fait, ils arrivent à Paris, et la seule présence culturelle et historique noire, c'est la culture afro-américaine. Du coup, il y a aussi ça, la culture afro-américaine, ça va être un peu la culture qui va faire le lien aussi, et sur laquelle construire une culture afro-française. Donc il y a aussi ça. C'est en partie dû au fait que les afro-américains, vu qu'ils sont américains, est lié à la force, au pouvoir, que ce soit économique ou politique. Des Etats-Unis, leur culture a été très valorisée en France par les blancs français. même d'une manière assez fétichisante aussi, tu vois. Et cette manière-là de valoriser la culture afro-américaine en France, les cultures afro-françaises n'ont pas pu être regardées avec cette même valorisation. Et en partie, oui, à cause d'un regard post-colonial qui perdure, quoi. Un regard colonial qui perdure sur le fait que les gens des anciennes colonies et leur culture, ça vaut rien, quoi.
- Speaker #0
Ce rouleau compresseur, qui retire sans cesse la reconnaissance aux personnes minorisées, s'appelle l'invisibilisation.
- Speaker #1
Moi, ma perception, parce que j'ai quand même beaucoup lu des papiers d'époque, ma perception c'est que cette histoire a été racontée, mais qu'on l'a oubliée.
- Speaker #0
Asdin Fall, directeur musique France de 10 heures et ancien rédacteur en chef du magazine Les Inrocks.
- Speaker #1
Quand j'étais aux Inrocks, on avait une grande cave où t'avais tous les anciens numéros, depuis 1986. En tout cas, dans ce magazine, cette histoire a été racontée. Certes, par des journalistes blancs à l'époque, mais l'histoire était là. Et donc, que ce soit pour le rap ou les musiques électroniques, le travail a été fait. C'est plutôt comment on passe ce travail, comment on le transmet, surtout aujourd'hui à l'ère du numérique, à l'ère des algorithmes. à l'ère aussi où, j'imagine que toi, t'as pas la même pop star que ton voisin ou ta voisine, et où il y a moins de canaux de diffusion globaux qui vont pouvoir concerner énormément de gens au même moment. C'est ça, pour moi, la grosse épreuve de l'époque, c'est comment... à l'heure des algorithmes et de la fracturation des récits, on va réussir à transmettre cette parole qui est essentielle. Et je pense que, d'une autre façon, la télévision a déjà fragmenté, parce qu'on parle de la télévision maintenant comme une sorte d'âge d'or où on pouvait discuter et concerner tout le monde avant les algos, mais c'était déjà des choix, évidemment, éditorieux, puis il y avait peu de chaînes, donc il y avait une parole qui était moins libre qu'on le pense. Mais en tout cas, je pense qu'il y avait des émissions à l'époque qui permettaient de raconter ça, et des magazines et des émissions émissions de radio, j'écoute encore le Nova Club de David Blot sur Nova, souvent il en parle, et donc il est conscient de ça. Comment on va réussir à préserver cette parole, et comment aussi on va réussir à l'institutionnaliser. Moi c'est mon grand refrain, c'est comment ces paroles et ces récits vont rentrer au musée, comment ces paroles et ces récits vont rentrer dans l'éducation nationale, et comment on va réussir à valoriser des parcours qui ne sont pas que des parcours blancs, d'un point de vue culturel, de la littérature au cinéma, jusqu'aux musiques électroniques. Pour moi c'est un enjeu capital, ça devrait être même un fondement des prochaines élections, parce qu'en vrai, derrière nous, là, en bas de l'immeuble, il y a plein de gamins qui, peut-être, vont être percutés par ces récits si tu leur mets ça sous la main. Et ça, c'est un gros regret, moi, de mon éducation à l'école, parce qu'aujourd'hui, j'ai l'impression que je suis, parfois, tu vois, en revanche, et j'aime bien ce mot, c'est bien le mot de revanche, pour repartir un peu à la conquête d'histoires qui m'ont précédé et qui peuvent me concerner. Mais je me dis que c'est aussi notre rôle, c'est un peu outillé et que t'as un minimum, en tout cas, de savoir et de conscience de le répliquer et de l'expliquer. Donc, institutionnaliser ses récits, ses parcours et valoriser aussi les petits et les petites qui sont derrière et qui ont envie de se sentir reconnus.
- Speaker #0
Les mécanismes sociétaux influencent le terreau artistique. Quant au racisme systémique, il a des impacts sur la dénégation de certains artistes et genres perçus comme minorisés. C'est la raison pour laquelle, si l'on veut réellement s'intéresser aux faits et ne pas être influencé par des mécanismes d'invisibilisation puissants, Il faudrait assurer que la pièce est bien assumer la nécessité de médiation autour des produits culturels, demander qu'ils soient vulgarisés, labellisés par des intermédiaires, porter des signes clairs, ce qui existe souvent autour du patrimoine artistique, mais qui est rarement effectué dans le domaine musical. Alors, au-delà des journalistes, qui pourrait s'en charger ? Nos plateformes d'écoute, Deezer, Spotify, YouTube, Amazon, les réseaux sociaux ? En France, dans notre système d'organisation, C'est un rôle qui est souvent laissé aux institutions publiques. On peut imaginer que l'une des raisons pour lesquelles la médiation est négligée par certains acteurs du secteur musical est clairement l'objectif de rentabilité. C'est-à-dire, s'il n'y a pas d'intérêt du grand public, alors pourquoi insister à partager des histoires dont tout le monde se moque ? Notamment lorsqu'on parle d'une industrie privée qui est historiquement très blanche et bourgeoise. Mais alors, qui doit tenir la barre ? Occuper le rôle de gardien de l'histoire et... qui peut assurer que les albums soient justement représentés, les genres justement retranscrits et les pionniers mis en avant à leur juste valeur. Après avoir exploré la responsabilité des médias et journalistes musicaux, on aborde ici la question de la responsabilité individuelle versus collective, celle des institutions versus celle de l'industrie, notamment celle des DSP qui sont les principaux outils de découverte musicale d'aujourd'hui.
- Speaker #4
En fait, les DSP, Donc les plateformes de streaming, on peut leur demander des comptes, mais il ne faut jamais considérer que c'est nos alliés et que c'est des gens qui ont nos intérêts à cœur. Les DSP, leur objectif, c'est de remplir nos moments de musique, enfin de son, même pas de musique, de son. C'est-à-dire que tu as un moment, genre faire la vaisselle ou... aller faire ton footing, et une DSP va remplir ce moment de son. Ça peut être un podcast, ça peut être un livre audio, ça peut être de la musique. Mais eux, quelque part, c'est pas très important qu'est-ce qu'ils mettent dedans, en fait, pour eux. Eux, ils veulent juste que tu restes de bout en bout chez eux. C'est ça le plus important. Et ça veut dire déjà que ça va être une plateforme qui va avoir tendance un peu à te conforter dans tes goûts, parce que ils vont comprendre assez rapidement ce que t'aimes et ils vont, pourquoi, te proposer des trucs qui vont te faire... te désabonner ou sortir, etc. Alors qu'ils peuvent juste te proposer la musique que t'aimes déjà. Et donc on revient à ce truc un peu problématique où on disait, c'est marrant quand même qu'il y a une incapacité à s'intéresser à des cultures qui sont vraiment éloignées parce que t'en as pas les codes, parce que tu comprends pas les rythmiques, etc. Et du coup ça interrompt ton flux d'écoute parce que t'entends un truc qui arrive un petit peu comme un caillou dans ta botte où tu te dis, je ne sais pas quoi faire de ce son-là. Et si ta première réaction c'est de te dire je l'aime pas et donc je le comprends pas et donc je l'aime pas, Alors que tu pourrais avoir une première réaction qui est « Je le comprends pas et j'ai envie d'essayer de le comprendre. » Mais les DSP, non, elles vont te mettre que des sons qui vont aller conforter ton écoute. Donc je pense pas que ça soit nos alliés là-dedans. Et après, pour l'aspect invisibilisation, je pense qu'effectivement, il y en a une pour les artistes noirs, mais c'est aussi, je pense que ça dépasse ça. Il y a une invisibilisation des artistes tout court. C'est-à-dire qu'il y a eu beaucoup de polémiques autour de la manière de nommer les genres. Les cons et les DSP. Les DSP préfèrent te donner des termes qui sont liés à une humeur ou à l'idée d'une esthétique qu'utiliser les termes corrects qu'une communauté va utiliser pour appeler sa musique. Parce que c'est plus facile de vendre à quelqu'un qui ne sait pas ce que c'est en disant un mot de genre exotique, tu vois, genre un mot horrible comme ça, ou tropical, qu'utiliser le vrai nom d'un genre de musique que la personne ne va pas connaître. Et donc, sur les DSP, tu vas plus souvent avoir des trucs genre Planet Rave, Mood Chill, Mood machin, que les vrais noms des genres, etc. Parce que les vrais noms des genres, c'est un peu une barrière à la compréhension du public lambda qui ne sait pas ce que c'est. Donc, la bataille aussi est à cet endroit-là, c'est-à-dire à se dire comment est-ce qu'on fait pour qu'il y ait une continuité entre comment une personne va appeler la musique qu'elle fait à un endroit, et quand il arrive aux oreilles occidentales, comment cette musique va être présentée, comment est-ce qu'on va la définir. Un genre très connu pour ça, c'est la funk brésilienne. La funk brésilienne, il y a des gens qui vont dire que c'est du baile funk, des gens qui vont dire que c'est du funk karaoke, parce que c'était le nom qu'on donnait à etc.
- Speaker #0
Suite à nos échanges avec David Bolla, Le directeur musique de la plateforme Deezer France, que vous avez déjà entendu, confirme que le rôle des plateformes de streaming n'est pas celui de faire l'histoire, d'informer ou d'éduquer, car ils ont avant tout un rôle de pourvoyeur, parfois capable de nourrir les publics curieux, de suggérer et d'ouvrir le champ des possibles, mais en aucun cas d'endosser le rôle de prescripteur sur la question de l'histoire des genres.
- Speaker #1
Moi je suis pas dans un état d'esprit où je me dis que les personnes fans de David Guetta ou DaVinci doivent forcément connaître Kevin Sanderson, Derek May. de la grande résistance. Moi, ça ne m'intéresse pas forcément parce que je ne suis pas dogmatique là-dedans. Je pense que tu peux très bien aimer de la musique populaire, mainstream, être plutôt dans l'entertainment et pas forcément avoir envie de te documenter. Ce qu'il faut en revanche, c'est que nous, on soit capable de nourrir les personnes curieuses. Et c'est le cas parce qu'il y a des playlists qui sont très détaillées dans le produit. Et il y a un autre aussi levier qui est important pour nous, c'est la communication qu'on peut mettre en place sur les réseaux sociaux ou dans les événements qu'on fait en live ? en réel, qui nous permettent peut-être aussi d'aller plus loin. On fait énormément de conférences où les éditos, donc les personnes expertes de musique chez Deezer, discutent dans des conférences, dans des interviews, et on fait aussi pas mal de concerts où on programme des artistes. Il y a un autre niveau aussi de communication qui est sur les réseaux sociaux, qui nous permettent aussi à chaque fois qu'il y a une tendance, qu'elle soit liée aux musiques électroniques ou à la variété française, ou même au rap français, qui nous permet aussi d'aller plus loin et d'avoir des formats explicatifs sur lesquels on travaille, nous, avec nos écrits. équipes sur les réseaux sociaux. Donc tout part un petit peu de cette triangulation entre ce qu'il y a dans le produit, ce qu'il y a dans l'application, ce que l'on peut exprimer pour aller plus loin sur les réseaux sociaux et en réel dans des événements live ou dans des conférences. Et je pense que c'est une force qu'on a. Si je me souviens quand j'étais gamin tu vois, t'as 14 ans, t'es pas trop en lien avec forcément des magazines parce que peut-être que tes parents sont pas abonnés, tu sais même pas que ça existe en fait d'être journaliste musique. Donc t'es très dépendant de la télévision, vision est très dépendant de de la radio et après t'as peut-être envie d'aller plus loin. Et c'est comme ça moi que je me suis intéressé à la musique, c'est que je suis rentré par le mainstream. Je suis rentré parce que je voyais Daft Punk sur M6 Music avec le clip de Around the World et que je me disais putain fun, les squelettes, j'étais petit, j'étais au collège et en fait c'est une porte d'entrée. Après, chacun sa curiosité, t'as peut-être envie d'aller plus loin, d'utiliser Internet à l'époque avec des logiciels de peer-to-peer qui nous permettaient de pirater la musique pour aller un peu plus loin et c'est comme ça qu'en fait qu'une culture se bâtit. Mais en tout cas je serais jamais mais dogmatique dans l'envie d'imposer la connaissance à des personnes qui sont peut-être très contentes d'être très fans de David Guetta. Et pour eux, c'est ça la musique électronique, parce que je pense que pour ces personnes, c'est fun aussi.
- Speaker #0
Son récit nous éclaire à la fois sur le retard pris par les médias mainstream et sur le rôle que peuvent s'octroyer des entreprises privées, et notamment les DSP, qui assurent aujourd'hui à la fois une position de curateur via tout le système des playlists et des recommandations, en plus d'une simple position de diffuseur. Si et seulement si... des personnes concernées sont à des places de pouvoir.
- Speaker #1
Très clairement, de Black Lives Matter et ce qui a suivi après la mort de George Floyd, moi je n'étais pas chez Deezer. Mais c'est vrai, je crois que l'entreprise a réagi comme l'essentiel des médias aussi en France, parce qu'il y avait une grosse vague d'émotions. On est à bonne distance maintenant de ce moment, c'était il y a cinq ans. Et c'est important aussi de se rendre compte que ce message, il est un peu dilué, honnêtement. Les gens semblent peut-être un petit peu moins concernés et ce qu'il faut se poser comme question c'est qu'est-ce qu'il reste ? Moi je reviens toujours à cette idée de qui sont les personnes en charge des playlists, qui sont les personnes qui racontent les histoires. Ça pour moi c'est ultra important et de la même façon que dans les années 2010 on est dans un... un éveil des consciences sur la question des femmes, du sexisme dans l'industrie de la musique. Moi, j'imagine que ma responsabilité, c'est aussi d'éveiller les consciences de ce point de vue-là. Donc pour moi, c'est hyper important qu'il y ait des personnes noires, différentes, arabes. Il n'y a pas aussi de... beaucoup de personnes asiatiques dans l'industrie de la musique, on en parle peu. Mais c'est ultra important pour moi parce qu'on est dans une époque aussi où la K-pop est très importante, où d'un autre côté aussi les musiques latines sont importantes. Donc il faut qu'il y ait des gens qui maîtrisent ces cultures pour pouvoir en parler.
- Speaker #0
La question de la représentation soulevée par Asdin est cruciale. C'est quelque chose qui, selon lui, change concrètement le travail des médiateurs. Elle est d'ailleurs également abordée par Hansa Nogo, soulignant que cette question se pose à tous les niveaux.
- Speaker #6
Je pense qu'il y a une question de représentation dans plein d'espaces, notamment dans l'espace musical, et pas forcément, comme tu le dis, sur scène, mais aussi au niveau des personnes qui organisent. Donc ça, c'est vraiment... Forcément, on se rend compte qu'effectivement, qu'un peu plus de représentation, ce serait bien aussi. Ça permettrait aussi de...
- Speaker #0
Anne Sanogo, responsable jazz et musique actuelle à la Philharmonie de Paris.
- Speaker #6
Mais ça, c'est une question qu'il faut qu'on se pose collectivement pour faire avancer les choses. Parce que moi je me la pose, tu te la poses, etc. Mais si elle n'est pas posée collectivement, si au bout d'un moment on ne la regarde pas en face, avec des choses à l'appui, je ne sais pas comment on peut avancer, mais forcément c'est quelque chose qui me questionne en tout cas.
- Speaker #0
L'intervention et la vision d'Anne Sanogo, arrivée il y a quelques années à la programmation Musique Actuelle de la Philharmonie de Paris, nous permet d'envisager un futur plus juste dans la manière de raconter les histoires autour de la musique. C'est une mission que se donne le musée de la musique hébergé par la Philharmonie qui a tenté via des expositions majeures de retracer la vraie histoire de certains courants musicaux comme les musiques électroniques. En 2019, la Philharmonie de Paris transforme ses salles en dancefloor muséographiées pour « Electro » de Kraftwerk à Daft Punk. Un parcours immersif pensé par Laurent Garnier et 1024 Architectures qui raconte surtout la grande ligne européenne de Düsseldorf à la French Touch. Chicago et Détroit sont bien là, mais ramenés à un récit grand public, plus pédagogique que politique. L'expérience visuelle et sonore séduit la presse, l'accessibilité est saluée. Pourtant, en filigrane, une critique revient. L'esthétique l'emporte sur l'épaisseur noire et queer de la house et de la techno. Pas un scandale, plutôt un équilibre contesté. Un cadrage mainstream qui privilégie le spectaculaire au contexte social des pionniers. Qu'en est-il réellement de la hiérarchisation et de la visibilité des sous-genres et personnes de couleur à la philharmonie ?
- Speaker #6
J'ai trouvé qu'il y a toujours eu une place pour les musiques électroniques ici. Il y avait des temps forts aussi autour de musique électronique. Donc, je n'ai jamais senti ça vraiment. Après, je pense qu'en fait, il y a peut-être des enjeux, peut-être de visibilité aussi de certaines esthétiques actuelles en musique électronique. Pour moi, en fait, il y a plusieurs genres dans les musiques électroniques. C'est un genre très, très, très vaste. Qu'est-ce qui fait le point commun entre eux ? entre des artistes de la French Touch ou des artistes de la ghetto-funk ou de la bass-musique. C'est hyper large. Donc il y a encore, je pense, des questions peut-être de rendre plus visibles certaines esthétiques musicales dans les musiques électroniques, qui sont hyper diverses. C'est un champ.
- Speaker #0
Alors que faire sinon reconquérir la fonction par la forme ? Appelons cela par raccourci une pratique afro-philosonique, puisée dans les archives noires et queers, non pour les sites. mais pour les réactiver. Bâtir des dramaturgies qui nomment les samples, créditent les voix et font revenir la mémoire en pleine lumière. Concevoir le mix comme un récit, exposition montée, conflit, résolution, qui redonne à la salle sa densité et à la fête son adresse. Cela exige des artistes, oui, mais aussi des lieux qui offrent du temps, des moyens et surtout la décision de lâcher le micro. Une exposition qui ne cède pas la parole, n'expose pas, elle pose.
- Speaker #6
Je ne prétends pas avoir justement le monopole du savoir. Je ne sais pas, je pense que c'est toujours important. Moi, dans ma démarche, dans la manière dont je programme, il y a toujours cette question de quoi, qui et pourquoi. Donc à chaque fois, je me pose la question, surtout quand on parle de musiques justement qui sont nées dans des contextes particuliers, comme les musiques électroniques. Donc c'est vrai que moi... J'ai toujours cette problématique qui vient aussi et qui me dit qu'il faut aussi faire attention ou porter attention vraiment à d'où vient cette musique-là. Je pense qu'il faut, comme tu le disais, recontextualiser. À chaque fois, je pense qu'il est important aussi de pouvoir nommer aussi les personnes, les fondateurs, nommer la manière dont ces musiques sont nées, dans quel contexte. Et c'est quand on se rapproche un peu de l'essence d'une musique. Qu'on se rend compte aussi de ce qu'elle représente et qu'on peut aussi la définir. C'est-à-dire que la techno ne serait pas techno si elle n'était pas née dans ce contexte-là, dans un contexte politique, dans un contexte social. Et c'est ce qui fait son identité, son identité très industrielle, son identité très affirmée. Et c'est ce qui fait aussi son identité d'affirmation d'un certain parti pré-artistique. Et c'est ce qui lui donne aussi cette dimension aussi future et ce qui lui permet aussi d'aller plus loin, de ne pas nier aussi les origines du fait que c'est une musique afro-américaine qui, je pense aussi à des groupes comme Drexia qui étaient très, qui vraiment véhiculaient aussi d'histoire en fait, qui ont un peu développé cette mythologie qui est historique aussi autour de l'esclavage qui a permis aussi d'aller plus loin et d'inventer une musique qui est très futuriste en fait finalement, qui est très dystopique, qui va aussi chercher plus loin. avec des outils, des outils propres quoi.
- Speaker #0
Afin de se tourner vers l'avenir, après avoir questionné les manqués de l'histoire et des mécanismes d'invisibilisation du passé, nous lui avons demandé quelles solutions voyait-elle pour ajuster nos manières de transmettre les mouvements culturels et les genres musicaux. Afin de mieux faire, notamment lorsqu'on occupe un rôle de programmation stratégique comme le sien.
- Speaker #6
Je sais pas si c'est une méthodologie, mais je pense que c'est... Il faut s'intéresser à l'origine des choses, puis c'est la base de la réflexion je pense. Effectivement, quand je programme autour de certains genres musicaux, j'essaie quand même de me renseigner comme n'importe qui je pense sur les origines, d'où ça vient, comment c'est né, pourquoi. Et à partir de là, souvent il y a plusieurs dimensions artistiques qui s'éveillent. On comprend aussi beaucoup de choses sur certaines musiques quand on s'intéresse vraiment aux origines.
- Speaker #0
Mais la programmation, c'est quoi ?
- Speaker #6
L'acte de programmer, c'est quand même un acte important parce qu'on offre au public quelque chose. Donc pourquoi ça plutôt qu'une autre chose ? La programmation, c'est se poser continuellement des questions. En tout cas, moi, c'est comme ça que je conçois la programmation. C'est de se poser des questions, c'est ça qui nous permet aussi, pas forcément d'être juste, mais d'un peu à chaque fois se renouveler. renouveler notre perception, renouveler un peu notre pensée. Moi, je trouve que les questionnements, la question, elle est importante. D'autant plus quand on touche à des courants musicaux, à des esthétiques qui sont invisibilisées, qui sont sous-représentées.
- Speaker #0
Concrètement, ça ressemble à quoi tous ces questionnements dans le monde réel qui peuvent parfois être un combat pour les personnes noires au sein même de leur lieu de travail ?
- Speaker #6
Je ne sais pas si c'est un combat, parce que c'est quelque chose qui touche, c'est au-delà en fait que de l'acte de programme. Mais pour moi, en tant que personne racisée, on parle de quelque chose de quotidien. Je sais que c'est des questionnements perpétuels et c'est aussi beaucoup d'hypervigilance en fait, je trouve. C'est de la vigilance que beaucoup de personnes racisées connaissent aussi. Mais je crois que ces premières questions, en fait, elles me sont venues, je me souviens, c'était à la Villette. Lorsque j'ai programmé un ball de voguing, donc c'était il y a très longtemps, c'était en 2014, c'était un ball qu'on avait programmé avec Kid Ismail qui s'appelait l'Olympia de ball dans la grande halle de la Villette et c'était vraiment un grand grand grand ball quoi. Et d'autant plus c'était un événement gratuit, donc se poser la question aussi d'avoir du public qui venait spécifiquement pour le ball, donc le public de la ballroom scene parisienne, mais aussi avoir du public qui vient là pour découvrir un événement. Et je me rappelle que les premiers questionnements sur la programmation, pour qui, pourquoi, sont venus dans ces contextes-là, lorsqu'on se retrouve justement à programmer quelque chose qui nous tient à cœur, qu'on veut aussi faire découvrir, mais aussi qui est bien plus qu'un acte artistique, qui est un acte aussi politique, parce que c'est un acte, c'est une culture. On a eu plusieurs réunions justement sur la manière dont communiquer, à qui... Et c'était quelque chose pour moi qui était très formateur en fait, ça m'a beaucoup, ça m'a accompagnée beaucoup en fait, enfin jusqu'à maintenant, savoir un petit peu sur justement des projets avec une forte dynamique un peu d'identité, d'être vigilant sur la manière dont on se fait communiquer, la manière dont on les accueille, la manière aussi dont ça peut être perçu, parce que ça peut être perçu aussi. Ça, c'est des choses qui me traversent un peu au quotidien.
- Speaker #0
Est-ce que, comme certains artistes et personnes de l'industrie nous l'ont confié, il s'agit d'une responsabilité qui doit être portée par les pouvoirs publics via des institutions comme la Philharmonie de Paris ?
- Speaker #6
Je trouve que c'est une grande responsabilité, mais en même temps, je trouve que ça fait partie aussi des missions de services publics, de n'importe quelle institution, de pouvoir aussi proposer des choses. Mais de manière juste aussi, pouvoir les transmettre de manière juste, pouvoir créer aussi des espaces de réflexion autour de certains sujets. Ça, on peut le faire ici, je pense, parce qu'on a aussi plusieurs services qui nous permettent aussi de le faire. Il y a des conférences autour de plein de sujets différents. Et je pense que c'est important de pouvoir créer des espaces de dialogue. C'est vrai que c'est bien de diffuser, mais les espaces de dialogue et de rencontre, ils sont importants, pour savoir un petit peu... Où est-ce qu'on se situe, nous ? Rencontrer aussi les gens, accueillir aussi les questionnements des gens. On a beaucoup de retours aussi des fois sur des sujets, donc accueillir aussi les questionnements que les gens se posent et pouvoir faire en sorte d'ajuster un peu ce qu'on fait. Moi, en tout cas, c'est comme ça que je perçois. C'est comme ça que je perçois quand même. Le fait de travailler pour un service public, c'est qu'on est aussi au service de ça, de pouvoir proposer des choses différentes, de pouvoir accompagner la création, pouvoir créer des espaces de dialogue, de rencontres, de découvertes, sans se censurer, mais vraiment de pouvoir accompagner certains projets.
- Speaker #1
Je me pose souvent cette question, tu vois, en France, qui finit sa vie en étant capable de citer un écrivain noir ? Asdine Fall. Qui termine son existence en étant capable de citer une réalisatrice non blanche ? Et je pense que le chiffre est terrifiant. Et je m'en rends compte moi quand je parle à certains de mes amis, et là je parle pas que des blancs, tu vois, c'est aussi une question qu'on doit se poser nous en tant que personnes noires, c'est qu'on doit être capable aussi de s'intéresser à des récits qui nous représentent. Et être capable d'être en connexion, à bonne distance, de réalisateurs, de peintres, d'auteurs, d'autrices qui nous ressemblent et qui sont un petit peu déconnus. calé par rapport à ce qu'on nous a appris dans le récit national depuis qu'on est à l'école française.
- Speaker #0
Au terme de cet épisode, un constat s'impose. L'invisibilisation ne relève ni d'un malentendu, ni d'une fatalité esthétique, mais d'une chaîne de décision, éditoriale, commerciale, algorithmique, où la faible représentation des personnes noires au poste de médiation produit des récits amputés. Des années black-blamber au DSP, la même mécanique opère. Appropriation des formes, décontextualisation des histoires, redistribution inégale du capital symbolique et économique. Les exceptions confirment la règle, tant que la fabrique du goût demeure blanche et bourgeoise, la couleur des genres continuera d'être définie depuis le centre. Sortir de ce cycle suppose des gestes concrets, pas des incantations. Côté médias et institutions, recruter et confier le pouvoir de trier, nommer et raconter à des personnes concernées, Documenter et adosser expositions et programmations à des comités éditoriaux pluralisés, financer la recherche, les archives et la transmission. Côté industrie et plateforme, corriger la taxonomie, auditer les playlists et leurs critères, publier des engagements chiffrés, diversifier des équipes éditoriales par des catalogues valorisés, rendre traçables les filiations esthétiques. Côté scène, soutenir l'auto-organisation, labels, collectifs, radios. et reconnaître la valeur des passeurs qui maintiennent les continuités diasporiques. Rendre visible n'est pas ajouter une case diversité, c'est restituer la vérité historique des musiques électroniques et reconfigurer la circulation du prestige et des ressources. A ce prix seulement, l'histoire cessera d'être blanchie à chaque translation vers le mainstream. La suite nous regarde toutes et tous, transformer la médiation en responsabilité partagée pour que les DJs médis d'hier, les Andy 4000 d'aujourd'hui Et celles et ceux qui viennent n'aient plus à prouver l'évidence. C'était Explain the Sound, un podcast imaginé, porté et raconté par Marie-Maxime Dricot, avec la collaboration éditoriale de L'Orthogola et Jérôme Caron à la réalisation. Produit et soutenu par la Maison des Mondes Africains. Un grand merci à Elisabeth Gomis, sans qui le projet n'aurait jamais vu le jour, Mathilde Lemasson et Sarah Provost pour le soutien, aux artistes et aux personnes qui ont participé au projet, à celles et ceux que vous entendez, celles et ceux qui ont participé aux interviews. On se retrouve là où le prochain battement décide de nous conduire.