- Christine
On n'a qu'une voix, un podcast pour découvrir ce que cache notre voix. Chaque mois, venez à la rencontre de mes invités qui lèvent le voile sur l'histoire singulière de leur voix. Au programme, des voix parlées, des voix chantées, des voix jouées et des voix parfois malmenées. L'intention ? Vous procurer des émotions, vous faire voyager, vous apporter des conseils et vous proposer un pas de côté pour vous inviter à aimer votre voix. Dans cet épisode, vous allez entendre la voix d'Anne Sudrie Lalanne. Anne enseigne notamment la danse contemporaine au Conservatoire de Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ensemble, nous allons évoquer en quoi le corps autant que la voix sont des sources d'expression à part entière. Nous verrons bien sûr que la voix est un support de transmission qu'Anne utilise au quotidien. Mais sa voix, et au-delà sa pédagogie et ses pratiques, elle les a fait évoluer en donnant la place à d'autres éléments, au silence et à l'observation par exemple, à la cinétographie, qui est une langue à part entière, à l'adaptation nécessaire pour accueillir les publics très variés, qu'elle côtoie chaque semaine ou presque. Alors je vous laisse découvrir Anne, passionnée par le mouvement et par les traces qui nous permettent de laisser de notre passage dans le monde. Bonne écoute !
- Anne Sudrie
Je suis Anne Sudrie Lalanne, j'ai 48 ans bientôt et je travaille dans le milieu de la danse. J'ai envie de dire dans le milieu parce que mon activité professionnelle se développe. à la fois en tant que pédagogue, de formatrice, parfois sur des projets plus en tant qu'interprète ou de regard extérieur. Donc voilà, principalement j'enseigne la danse contemporaine, mais il y a d'autres ramifications qui se font de par les rencontres, de par aussi mes formations diverses et variées. Donc voilà, aujourd'hui je travaille. principalement dans le milieu du mouvement, de la danse, et avec des publics très variés, qui vont d'enfants à des personnes âgées. Je travaille avec un public amateur ou en voie de professionnalisation. Quand je dis dans le milieu de la danse, c'est parce que, en fait, parfois je suis vraiment dans un studio pour danser avec ces personnes-là. ou bien partager des ateliers. Et des fois, je suis plus dans un rapport un peu plus théorique sur l'histoire de la danse, le contexte social et culturel de la danse.
- Christine
D'accord. Donc, tu as prononcé le mot « danse contemporaine » . Est-ce que, puisque c'est quand même, je pense, la discipline autour de laquelle tu travailles le plus, est-ce que tu peux expliquer un petit peu ce que c'est la danse contemporaine ? Parce qu'on en reparlera. dans l'interview forcément, mais je ne suis pas sûre que tous les auditeurs et auditrices connaissent vraiment ça, ou en aient une représentation claire.
- Anne Sudrie
Alors la danse contemporaine, c'est une danse qui est née au début du XXe siècle, qui s'est d'abord appelée la danse moderne, moderne par peut-être l'envie de signifier qu'il y avait quelque chose de nouveau, ou en tout cas il y avait une recherche de quelque chose de nouveau. Donc quand je dis quelque chose, c'est peut-être une manière de... de se mouvoir, une manière de penser la danse. Donc il y a eu des grands pionniers, pionnières qui ont cherché des nouvelles formes et des nouvelles formes d'expression. Et puis petit à petit, cette danse qu'on a appelée moderne s'est transformée en post-moderne et dans les années 60-70 en Europe et aux Etats-Unis, on a évoqué le mot de danse contemporaine. Donc en fait, c'est plutôt une lignée. Deux grands foyers de naissance de cette danse, ce sont les Etats-Unis et l'Europe, principalement l'Allemagne. Et aujourd'hui, le mot danse contemporaine, c'est un grand monde dans lequel on retrouve la création actuelle, mais on retrouve aussi une sorte déjà d'histoire, puisqu'on peut déjà se retourner un peu sur ce monde-là. Voilà, donc c'est une danse qu'on pourrait appeler d'expression, avec une technique, un vocabulaire, une histoire.
- Christine
Merci. Comme ça, on a un contexte un peu plus clair pour les gens qui découvriraient aujourd'hui. Et alors, en préambule, puisqu'on est sur On n'a qu'une voix, quelle place a la voix pour toi aujourd'hui dans ta vie, la tienne, celle des autres ? Qu'est-ce que tu en dirais là, comme ça, spontanément ?
- Anne Sudrie
Spontanément, la voix, ça me fait plus penser à l'expression, c'est-à-dire comment on peut donner... Pas forcément que son avis, mais comment on peut être entendu. Donc pour moi, la voix, c'est aussi comment on peut être entendu par le corps, comment on peut être entendu, oui, par la voix telle qu'on l'entend, la voix plus traditionnelle, mais c'est aussi, pour moi, c'est une question aussi de point de vue, de place aussi dans notre... petit monde ou dans le grand monde en fait.
- Christine
Donc quelque chose de plus large au sens d'une expression plus large. Oui,
- Anne Sudrie
plus large.
- Christine
Et alors je pense qu'il y a un endroit où la voix a quand même une place importante pour toi au quotidien, c'est dans le cadre de la transmission. Donc si tu veux bien on va aller sur la manière dont tu l'utilises quand tu transmets la danse ou le mouvement de manière générale. Est-ce que dans ce cadre-là la voix pour toi c'est un outil parmi d'autres ? Ou est-ce que c'est plus que ça ?
- Anne Sudrie
Oui, c'est un outil, mais peut-être je pourrais... Dans le monde professionnel, en tout cas dans mon quotidien professionnel, ma voix, c'est un support. Quand je suis avec un groupe, il y a peut-être même plusieurs niveaux, c'est-à-dire que quand je donne un cours avec une classe, avec des personnes en face de moi, ma voix, elle va être utilisée. Donc par essence, dans le cours de danse, il y a... peu de paroles en fait des personnes qui prennent le cours et donc ma voix elle vient elle vient parfois décrire ou compléter le geste que je vais faire avec le corps pour expliquer, donc elle a un peu un rôle d'explication qui complète vraiment d'abord l'action de mon corps pour emmener les gens dans la danse. Elle a aussi un rôle parfois fois de régulation, c'est-à-dire que comme je travaille avec un support musical, soit avec un accompagnateur ou soit avec une bande-son, moi je dois glisser ma voix à l'intérieur de ce son pour venir réguler quand je donne une correction. Donc parfois je dois passer par-dessus le volume sonore de la musique qui m'entoure ou alors je dois m'infiltrer dans quelques... Quelques petits espaces de liberté que me propose la musique. Je suis plus aussi dans un mode de régulation. Et puis surtout, là où c'est encore plus complexe, c'est quand par exemple je travaille dans un atelier ou dans une improvisation, une exploration. Et là, souvent j'aime bien ne pas montrer de mouvement. pour vraiment déclencher des choses chez les personnes qui sont en face de moi, puisque dans la danse contemporaine, l'improvisation, c'est aussi un des grands piliers de cette danse. Et là, je dois venir, avec ma voix, toucher des sensations chez les personnes qui sont en face de moi pour qu'elles se mettent en mouvement. Donc ça, c'est un vrai challenge, parce que sans montrer, je dois faire danser ou mettre en mouvement. Donc là, c'est peut-être la chose la plus... complexe de venir toucher des sensations, de venir développer des qualités de mouvement chez les personnes qui sont en face de moi. Donc moi aussi, j'ai un grand travail à faire de modulation de ma voix. Parfois, je dois vraiment être convaincante. Parfois, je dois être aussi dans ma voix, je dois calmer parce que parfois, les danseurs, ils vont trop vite. Donc je dois calmer, je dois réguler. Donc ma voix, elle est quand même éprouvée dans le cours. Et quand c'est toute une journée de travail, ma voix, elle est très, très éprouvée. Mais c'est un travail, en fait, de tous les jours.
- Christine
Tu as noté qu'à la fin d'une journée, par exemple, tu pouvais avoir la voix un peu comme moi là aujourd'hui, et la voix qui part un peu. Ça t'arrive ?
- Anne Sudrie
Oui, ça m'arrive. Oui, oui, ça m'arrive. Et puis ça m'arrive quand parfois, je travaille dans des endroits qui ne sont pas bien insonorisés. Ça m'arrive peu, mais quand ça m'arrive, c'est encore plus difficile. Quand je travaille avec des classes qui sont dispersées. J'ai appris aussi au fur et à mesure que la voix, ce n'est pas le seul outil pour calmer des personnes qui sont en face de moi ou pour stimuler. Ce n'est pas que ça. C'est aussi un engagement fort du corps. Mais des fois, la voix, elle vient tenter de réparer tout ça. Et des fois, quand je m'entends comme ça, je sais que ce n'est pas la bonne voix. Et du coup, effectivement, quand... J'ai passé un grand temps dans le studio et que j'ai beaucoup parlé ou stimulé ou parfois c'est même la hauteur, c'est crier en fait pour passer par-dessus cette musique. Je fais un peu le bilan et je me dis bon là il faut travailler autrement parce que oui la voix elle est éprouvée et donc il y a des jours où quand je rentre chez moi j'ai plus du tout envie de parler. J'ai besoin de calme, j'ai pas... J'ai plus envie, j'ai plus... Ma voix, il faut qu'elle se repose.
- Christine
J'ai pu noter, alors, pour donner aussi un peu de contexte, moi j'ai la chance de danser avec toi depuis plusieurs années. On ne va pas les compter, mais ça fait un petit moment. Donc, je suis une de tes élèves. Et en tant qu'élève, j'ai pu noter aussi la place du silence et en particulier de l'observation. Parce que là, on parle de ta voix, de... Tu parlais de challenge, entre le fait en effet de montrer le mouvement ou de le dire, c'est pas la même chose, c'est pas le même engagement, ni pour toi, ni pour les danseurs évidemment. Mais au-delà de ça, ce que j'ai noté, c'est que tu nous observais justement nous au moment où on dansait, parce que souvent on va voir le point A qui est le point d'arrivée, de départ pardon, le point d'arrivée, le B, et entre les deux parfois on a... pas tout vu. Et j'ai l'impression que tu utilises aussi l'observation, tu passes des temps assez longs à nous observer, à répéter peut-être une variation, un exercice, etc. Et ensuite, par la voix, justement, tu vas appuyer, toucher sur les points sur lesquels nous, on est passé à côté, clairement. Et moi, je trouve ça assez puissant pour le vivre en tant que danseuse. Donc, toi, qu'est-ce que ça t'évoque, cette question du silence pour toi en tant qu'enseignante de danse et de l'observation ?
- Anne Sudrie
En fait, c'est un aller-retour quand on enseigne. Je parlais tout à l'heure que ma voix pouvait être comparée comme un soutien, qu'elle pouvait être une structure. Souvent, je déclenche par la structure musicale ou en tout cas les points d'appui rythmiques. Donc je compte, je chante, je fais beaucoup de bruitages. Ça c'est le premier, souvent c'est la première voie pour aller communiquer avec le groupe. Et après effectivement, je me mets aussi un peu en retrait pour laisser une sorte de... Quand je suis allée suffisamment dans cette première étape, j'aime bien laisser ce temps de silence et d'observation effectivement. Parce que ça me permet de voir où sont les personnes, où sont les difficultés. Parce que travailler avec un groupe, il y a des gens qui ont besoin plus du soutien rythmique. Il y en a qui ont besoin de mon regard. Il y en a qui ont besoin de s'appuyer les uns sur les autres. Donc en fait, je laisse un peu le groupe comme ça. Et effectivement, le temps d'observation quand on enseigne la danse, il est très très important. parce que c'est ce qui va nous permettre après de... de réinjecter, de revenir sur quelque chose, d'amener aussi le groupe vers une voie parfois qui est un peu détournée de la première voie. Donc si le travail rythmique est déjà trop complexe, il faut... Donc c'est vrai qu'il y a cet aller-retour entre l'observation et effectivement, plus ça va, plus dans le cours, j'aime aussi ces temps. de silence, de calme, de se poser. Je pense aussi, avec un peu de recul, j'ai été, dans mes premières années d'enseignement, beaucoup plus volubile, parce qu'en fait... J'étais moins sûre et ma voix, elle remplissait beaucoup le vide, en fait. Et quand je m'entends beaucoup parler, je sais que ce n'est pas forcément la bonne voix. Quand j'arrive à poser les choses, à laisser la place, du coup, je laisse beaucoup plus de place aux élèves, aux personnes qui essayent en face de moi.
- Christine
Tu parlais de la voix comme support et puis tu as parlé aussi de la musique. J'ai l'impression, en tout cas je sais, que tu accordes beaucoup d'importance et de soin au choix des musiques que tu utilises. Et je me suis posé la question suivante. À quel moment, j'ai l'impression que tu utilises beaucoup de musiques dans lesquelles il n'y a pas forcément de voix chantées. Plutôt on va parler de musiques, je ne sais pas comment on peut les qualifier, sans voix. Je n'ai pas le terme technique là, mais ça t'arrive aussi d'utiliser des musiques avec du chant. Je pense par exemple à la voix de Wim Mertens, que tu utilises pas tout le temps, mais ça t'arrive. Depuis quelques années en tout cas, j'entends revenir à cette voix de contre-ténor assez identifiable, on va dire. Est-ce que c'est quelque chose que toi tu arbitres volontairement ? Je sais que tu mets du soin à choisir ces musiques dans tous les cas. Mais est-ce que tu peux utiliser à des moments la voix chantée, justement, pour venir porter un mouvement ou une intention différente ? Qu'est-ce que tu en dirais de ça ?
- Anne Sudrie
Je dirais ça aussi que c'est quelque chose qui a beaucoup évolué. Pendant longtemps, quand je préparais mes cours, je ne voulais surtout pas de chansons. Parce que pour moi, ça raconte plein d'histoires. Ça m'embarquait trop vite dans l'histoire et dans la signification des mots, etc. Donc je choisissais beaucoup, beaucoup de musiques qui étaient plus, on pourrait dire, rythmiques. Parce que quand on prépare le cours de danse, il y a des musiques, on a vraiment tous les choix possibles. Alors parfois, j'aime bien des choses avec des couleurs parce que les musiques, par exemple... percussives, ça va nous emmener dans un travail sur le poids, sur les appuis, etc. J'utilise beaucoup la qualité sonore pour travailler une qualité corporelle. De plus en plus, j'introduis quand même des chants, en tout cas des voix, parce que ça m'emmène dans un autre univers. Et effectivement, les voix lyriques, c'est quelque chose qui me... porte. En ce moment, je suis en train de travailler avec un groupe d'adolescents sur un chant de Vivaldi qui est chanté par Philippe Jaroussky. Et c'est très intéressant parce que je pensais m'appuyer sur la rythmique de la musique. Et finalement, avec ces jeunes danseurs, on est partis sur une toute autre voie. Et en fait, on a appris les paroles et eux, ils ne se repèrent que... par rapport aux paroles. Et moi, ça me bouscule aussi parce que j'ai pas l'habitude de travailler comme ça. Donc, voilà, je me laisse un peu... Je me laisse m'ouvrir, en fait, à d'autres choses. Mais c'est vrai que quand il y a de la voix ou du chant, c'est vraiment parce que j'ai choisi, parce que je suis sensible à la qualité de la voix, parce que ça m'emmène dans un univers. ce que j'utilise peu c'est les chansons plus pop ou plus commerciales que j'adore aussi écouter mais qui tout de suite amènent les gens dans quelque chose de très organique qui est relié à ce qu'ils écoutent à la radio et ça pour moi ça me permet pas en fait il n'y a pas assez de distance par rapport à la musique pour pour... pour que cette distance, elle soit un terrain de jeu. Voilà. Donc ça, c'est des choses que je n'utilise pas, même si je les écoute pour moi.
- Christine
Bien sûr. L'idée, c'est d'être sur quelque chose de plus neutre, on va dire, pour le groupe, de façon... Ce n'est pas forcément neutre, ce n'est pas le mot.
- Anne Sudrie
L'idée, c'est de... J'ai toujours... Je me sens, en fait, par rapport à la musique et à la voix, mais beaucoup par rapport à la musique, avec les danseurs avec lesquels je travaille, je me sens... un peu responsable, et surtout avec les jeunes enfants, d'ouvrir les représentations de la musique, d'ouvrir les représentations des musiques sur lesquelles on peut danser. Donc des sons, des fois des paroles, des textes. C'est plutôt de manière éducative ou pédagogique.
- Christine
Alors, tu as parlé de pédagogie et je pense qu'en tant que pédagogue, il y a un outil qui... qui est assez puissant et qui te sert depuis quelques années, c'est la notation de la danse. Alors j'aimerais bien que tu expliques déjà ce que c'est, parce que moi j'ai découvert ça grâce à toi, et je pense qu'il y a peu de gens qui connaissent. Donc est-ce que tu veux bien nous expliquer ce qu'il en est ?
- Anne Sudrie
J'ai été formée à la cinétographie Laban, qu'on appelle communément la notation. La notation c'est un grand monde de la danse, qui est assez globalement la manière... de laisser une trace avec des signes sur une partition chorégraphique. Et il y a plusieurs notations qui ont, selon les cultures, selon les histoires, selon la grande Histoire. Moi, j'aime bien mettre la notation dans un grand monde. Pour moi, les hommes préhistoriques, déjà leur témoignage du mouvement, c'était déjà de la notation. Voilà, et donc moi j'ai été formée à la notation Laban, qui est le mot qui est utilisé puisque c'est Rudolf Laban, un danseur qui au début du XXe siècle a travaillé sur cette notation. Il n'était pas tout seul, il a travaillé avec un collectif. Et son travail en fait, il a été danseur, chorégraphe, il a travaillé beaucoup en Allemagne. Son travail, c'était un... D'abord, c'est un grand observateur de la nature, du mouvement. Il a travaillé dans trois directions, qui sont des directions qui se recoupent. Il a travaillé sur justement comment analyser le mouvement et pouvoir le retranscrire avec des signes sur une partition chorégraphique. Et il a travaillé aussi sur l'analyse de la qualité du mouvement. Et il a travaillé aussi sur toute la question de la spatialisation de l'être humain dans le monde. Et donc toutes ces observations se rejoignent. Et la notation, c'est un outil qui permet d'analyser et d'écrire des mouvements qui n'ont pas encore été inventés. Donc en fait, on peut vraiment tout écrire. Tout mouvement peut être écrit.
- Christine
Donc, ce qui m'intéresse dans le cadre de cette émission, puisqu'on est quand même sur la voix, évidemment sur le langage, puisque la voix et le langage sont liés, on a parlé d'expression depuis le début, c'est finalement une autre forme de langage. Est-ce que tu es d'accord avec ça ? On pourrait dire ça, c'est très partiel, mais est-ce que ça te va ?
- Anne Sudrie
Oui, c'est une langue à part entière, parce qu'en fait, c'est... La cinétographie a son langage, sa grammaire, son organisation. Il y a aussi des gens qui sont garants aujourd'hui dans le monde entier de maintenir ce langage et ce système. C'est un système de conserver les règles. Il y a des règles qui sont liées à la logique de la locomotion humaine. Donc en fait, oui, c'est une langue et je pense que c'est ce qui m'a attirée en fait dans la notation. J'ai un grand rêve, j'aimerais parler plein plein de langues en fait. Je trouve ça, je suis assez fascinée par les gens qui passent d'une langue à l'autre. Et donc la notation, la cinétographie en question, c'est un nouveau monde, c'est une nouvelle langue. Quand moi j'ai commencé, j'avais l'impression de redécouvrir... Le mouvement, j'avais l'impression d'apprendre une langue, parce qu'en fait on apprend ce langage aussi à l'écrit, et on apprend à lire et à écrire. Donc vraiment on est formé à lire des partitions très vite, et à les transcrire. Donc on est un peu dans un rôle de lecteur ou de traducteur. Ça peut se rapprocher plus à la question de la traduction. Comment traduire ce mouvement, après l'avoir analysé. C'est vraiment un système d'analyse, d'observation du mouvement par un prisme particulier.
- Christine
Le fait d'accéder à ce nouveau monde, cette nouvelle langue, qu'est-ce que ça a changé pour toi dans ta manière de transmettre le mouvement ?
- Anne Sudrie
Ça m'a donné beaucoup plus de clarté. sur certaines choses que j'avais traversées de façon très instinctive dans ma formation. Quand on prend des cours, justement la voie a peu de place. On prend des cours, on prend des cours, on se forme. Et tout d'un coup, ça m'a éclairée sur des choses très fondamentales du mouvement. Mais vraiment, et en fait, je n'en avais jamais entendu parler de cette manière. Donc tout d'un coup, quand on parlait d'espace, quand on parlait de poids du corps, de déplacement, c'est des choses qu'on fait très instinctivement quand on danse. Mais quand on porte notre attention dessus, déjà on danse mieux, on devient plus autonome par rapport à certaines choses. Et puis de le danser en étant plus clair, ça donne un autre poids, une autre puissance en fait à ce qu'on est en train de faire. Donc moi, ça m'a permis... de l'intérieur en dansant avec ce nouvel éclairage, de mettre au clair certaines choses. Mon poids du corps, il est là, il n'est pas là. Qu'est-ce que je suis en train de faire ? De me poser des questions. Et dans la transmission, mon vocabulaire a changé. Ma manière d'amener les choses, ça a vraiment changé aussi sur ce sur quoi je voulais pointer. où je voulais focaliser mon attention en fait. Oui, et à la fois c'est assez nouveau. J'ai fini mes études en 2022, donc je suis encore en train de chercher dans ce monde. C'est comme une plongée vraiment dans des fondamentaux du mouvement. On apprend beaucoup de choses autour de l'espace, du poids, du flux, du temps. Tout ça en fait, on en entend parler depuis qu'on est tout petit dans le cours de danse. Et parfois, Tout ça s'est mélangé, où chaque professeur qu'on rencontre, où chaque chorégraphe qu'on rencontre, va en parler d'une manière très différente. Et en fait, je pense que la notation, ça nous ramène encore à la préhistoire du mouvement. On revit des choses fondamentales, puisqu'en fait, Laban a observé la nature, le développement humain, l'architecture. Donc en fait, on est vraiment sur... Oui, sur des fondamentaux sur lesquels on peut s'appuyer. Donc, je ne suis pas revenue en arrière. Mais par contre, j'ai re-solidifié des fondamentaux.
- Christine
Super. Très intéressant. On pourrait faire un podcast entier sur la notation, sur Laban.
- Anne Sudrie
Oui, c'est passionnant. Je suis d'accord.
- Christine
Et puis, tu es passionnée aussi. Ça s'entend, donc forcément. Est-ce que tu dirais que, tu sais, tu as parlé tout à l'heure qu'avec le temps, ta vision des choses avait évolué, évidemment. Le fait que parfois tu laissais aussi... Peut-être qu'aujourd'hui, tu laisses plus de place au silence, à l'observation, à te mettre en retrait. Tu disais aussi que tes choix musicaux avaient évolué. Est-ce que la notation, tu penses qu'elle a pu influencer ce chemin-là ?
- Anne Sudrie
Je ne sais pas si la question concerne comment la notation... En fait, la notation est arrivée à un moment de ma formation très tardif. Donc, j'avais déjà emmagasiné une expérience, mais c'était quelque part en moi depuis longtemps. Peut-être, comme on l'a dit tout à l'heure, parce que c'était une nouvelle langue et ça m'attirait beaucoup. Mais aussi parce que la notation, ça donne accès à des textes du répertoire chorégraphique. Donc, ça donne accès à l'Histoire. Et par exemple, avec la notation, on peut, avec des partitions, rentrer. dans un pan de l'histoire, pas par la vidéo, pas par le mimétisme de l'apprentissage d'un professeur ou de quelqu'un qui nous transmet, mais vraiment de façon très autonome. On est seul dans un studio avec une partition et du coup, en fait, on doit faire naître quelque chose de ces signes. On doit incarner ces signes, on doit les lire. et les danser. Et du coup, peut-être que c'est arrivé tard dans ma formation. Et cet accès-là, il m'a certainement donné un peu plus de tranquillité. Parce que en fait, la notation, quand on est notateur, dans nos études, on remonte du répertoire, on a des partitions, on est attiré plus ou moins par un. par une esthétique de danse. Et moi, il m'est arrivé de remonter, en l'occurrence pour un examen, des extraits de pièces d'une chorégraphe allemande dont je n'avais aucune autre archive que cette partition. Donc quand on est dans le studio avec cette partition et que... On fait naître par le mouvement et par la lecture de cette partition une danse. Après, moi, je l'ai transmise à d'autres danseuses. C'est très puissant, en fait, parce que du coup, il y a une sorte de grande autonomie par rapport à la lecture. On fait des choix, on se trompe, on ne sait pas si c'est ça, puisqu'en fait, on ne peut demander à personne. Et moi, j'avais en plus décidé de ne rien lire autour de cette chorégraphe et de ne demander à personne. qui avait peut-être un jour remonté ce répertoire. Donc peut-être que la notation, ça m'a donné pour la transmission et pour aussi, ça a infusé dans ma vie personnelle et aussi professionnelle, ça m'a donné une certaine place, une certaine puissance, une certaine... Quand je dis puissance, ce n'est pas forcément vers l'extérieur, mais c'est pour moi-même. Des fois, je me disais, mais c'est incroyable. Tout à l'heure, c'était un bout de papier et tout d'un coup, ça devient une danse. Et quand on la voit transmise et quand on la voit après dansée par quelqu'un d'autre, il y a un côté un peu magique. Et cette magie, elle m'a redonné beaucoup de souffle dans la danse.
- Christine
Alors, on a parlé de la danse pas mal. Tu as prononcé le mot studio, on a parlé de transmission, etc. Mais la danse, elle est faite aussi pour vivre dans le monde, pour vivre dans le dehors, on va dire. Et j'aimerais qu'on s'intéresse à la question de la voix dans le domaine de la danse sur scène ou en bal, ou à l'extérieur en tout cas. En préparant l'émission, je me suis vite rendue compte que, selon les disciplines dans lesquelles on partait, je pense par exemple à la danse classique, où on va plutôt parler, j'ai lu cette expression, corps silencieux, on est sur quelque chose où, bien sûr, il y a de la musique, mais ce n'est pas forcément le corps qui va parler et encore moins la voix. Alors que sur de la danse traditionnelle, on va pouvoir chanter, on va pouvoir frapper dans les mains, crier, etc. La danse contemporaine, où est-ce qu'elle se situe par rapport à... À tout ça, est-ce que c'est dans un entre-deux ? Est-ce que j'ai l'impression aussi que de plus en plus, la voix a une place sur scène, depuis quelques années en tout cas, soit chantée, soit criée, soit parlée ? Qu'est-ce que tu dirais de la voix dans la danse contemporaine notamment, et pour le coup, dans le monde, on va dire ?
- Anne Sudrie
Alors en fait, le mot « voix » , là, il a double sens. C'est-à-dire que pour moi, la danse contemporaine, elle est politique en fait. Aujourd'hui, on assiste dans la création contemporaine à porter sur le plateau des revendications, l'état du monde. Aujourd'hui, beaucoup de compagnies mettent au plateau leur vision ou leur combat. Pour moi, c'est déjà une voix, c'est porter une voix. Et aussi, la voix sur la création, c'est peut-être quelque chose qui s'est imbriqué. Depuis 20 ans, dans la danse contemporaine, il y a beaucoup de métissages. On est dans une création où le son prend beaucoup de place parce qu'il est créé. Donc, parfois, la voix, elle prend aussi de la place dans la création parce qu'on en a besoin, parce qu'elle a une vraie place au-delà de la narration, en fait. Elle vient compléter aussi la place du corps. Ce n'est pas systématique. Il y a des chorégraphes qui utilisent beaucoup plus la voix que d'autres. Après, c'est toujours un peu difficile pour les danseurs d'utiliser leur voix. Parce que dans notre formation, souvent on peut avoir le cours de musique, on chante un peu, et encore ça dépend des formations qu'on a eues, mais ce n'est pas notre outil premier. Donc c'est parfois très difficile. Aujourd'hui, les danseurs sont formés, ils sont beaucoup plus pluridisciplinaires. Moi, ma génération, on était moins formés à ça. Sauf si on était aussi dans un cours de théâtre, parce que ça nous plaisait. Mais en tout cas, dans la formation initiale. C'était peu développé. Aujourd'hui, ça l'est plus. Et donc, aujourd'hui, les danseurs, ils sont parfois aussi chanteurs. Et du coup, ils utilisent ces doubles compétences pour créer.
- Christine
Ça me fait penser au fait que tu as pu, à des moments, former des comédiens. Justement, à la danse, je ne suis pas sûre. En tout cas, à la place du corps, peut-être, quand on est comédien ou là, pour le coup. C'est la voix qui va prévaloir initialement. Et toi justement, quel était ton rôle dans cet accompagnement de ces personnes-là ?
- Anne Sudrie
Alors moi j'ai accompagné des comédiens au conservatoire de Pau où je travaille. J'étais le professeur de danse dans leur matière complémentaire. Donc ils ont effectivement la voix qui est très très développée dans leur formation. Et en même temps, c'est un des arts qui est... Enfin, c'est très corporel, le théâtre. Donc, petit à petit, dans la formation, on a développé de la danse. Donc, j'ai eu pendant au moins deux ou trois ans ces classes où je me suis vraiment régalée parce que c'est des artistes qui sont très généreux avec le corps. Mais par contre, il faut un peu réguler parce qu'autant les danseurs, ils ont besoin peut-être... d'utiliser leur voix et d'ouvrir un peu cet espace. Autant les comédiens, ils ont ça qui est tellement développé qu'il faut un tout petit peu les contenir. Mais par contre, comme ils ont... Je dirais, ils n'ont pas froid aux yeux, quoi. Ils ont l'habitude de s'exprimer, de dire des choses, de déclamer des choses. Donc en fait, ils n'ont pas... trop inhibés, en tout cas ceux que j'ai rencontrés. Et du coup, ils se mettent en plus par leur formation, ils se mettent dans des états corporels très vite. Donc ça, c'est déjà là. Après, il faut structurer. C'était plus ça qui m'a... C'était un peu mon angle d'attaque. C'était, bon, alors, ils sont assez... compétents sur la voix. En improvisation, ils sont assez forts parce qu'ils ont l'habitude, comme ça, ils sont à l'aise sur le plateau. Maintenant, c'est la structure. Donc, en fait, j'ai beaucoup travaillé avec eux sur des choses fondamentales pour un danseur contemporain, à savoir toute la question de la mobilité de la colonne vertébrale, à savoir la question des appuis. Le rapport au sol, j'ai vraiment été dans les profondeurs du mouvement pour les guider sur ça. Et c'était des classes qui m'amenaient aussi un peu ailleurs. Et c'était assez incroyable parce qu'il y avait une grande énergie à canaliser, mais une grande énergie. Et du coup, cette énergie-là, quand on arrivait à la canaliser, quand on arrivait vraiment à la poser et à structurer, et à rester vraiment focus sur leurs sensations, on a commencé à faire un vrai bout de chemin.
- Christine
Donc là, tu parlais des comédiens que tu as eu plaisir à accompagner. Et donc, depuis le début de l'entretien, tu l'as dit d'ailleurs, en tout début, Bon... Il faut comprendre que tu accompagnes des publics très différents et il y a un public sur lequel j'aimerais qu'on s'attarde un petit peu, c'est celui des personnes âgées, puisque tu mènes un projet autour de la prévention de la chute et j'aimerais bien que tu en dises quelques mots de ce projet-là et puis surtout après en particulier, on va aller sur le terrain de la voix avec ces personnes-là. Donc déjà, qu'est-ce que c'est que l'atelier prévention de chute en quelques mots ? Qu'est-ce que tu peux en dire de ce projet-là ?
- Anne Sudrie
Alors en fait, cet atelier, c'est un atelier que je co-anime, je ne suis pas toute seule. C'est un atelier qui existe depuis à peu près 15 ans à Pau, qui se déroule via l'association qui s'appelle les Ateliers du Cami Salié. Je travaille en relation avec Geneviève Ponton qui est psychomotricienne et je suis accompagnée de deux autres personnes, Madé Fontès. et Nadine Villeneuve qui travaillent, en vrai c'est un quatuor. Donc ça c'est plutôt le dispositif. L'objectif c'est de changer un peu le regard sur la chute. Et Geneviève Ponton, quand on s'est rencontrées, on avait envie de travailler ensemble. Et du coup, la question, c'était comment la danse peut avoir sa place dans cet atelier. Et du coup, comment l'expression peut avoir sa place avec des personnes âgées. Et j'ai pris moi comme appui. La danse et le rapport au sol. Donc en fait, j'ai tout un travail dans cet atelier sur apprivoiser le sol, descendre au sol, se réconcilier avec le sol. Parce qu'en fait, souvent on accueille des personnes qui sont assez traumatisées parce qu'ils ont déjà fait des chutes. Donc l'idée, c'est vraiment déjà de savoir se relever et puis de prendre appui. Dans le sol. Donc moi, je m'appuie aussi beaucoup sur tout ce savoir-faire des danseurs contemporains, du rapport au sol, de se repousser du sol, de fondre dans le sol. Et la voix, alors là, par contre, là où pour moi c'est un peu plus difficile, c'est que c'est des gens qui n'ont jamais dansé ou pour qui la représentation de la danse est... très éloignée de la mienne. Donc on a déjà cette rencontre à faire parce que bien souvent leurs représentations de la danse, ce sont des danses de balle. Donc ils adorent danser, ils ont adoré danser. Mais du coup, la danse, elle est associée tout le temps à la musique, elle est associée à quelque chose de plus social. Donc pour la plupart, les choses que je propose ce sont des choses qu'ils n'ont jamais fait. Et puis euh... qui, dans un premier temps, sont un peu étranges pour eux. En plus, la question, elle est aussi que parfois, certains n'entendent pas bien ma voix. Et donc là, je dois vraiment... C'est comme une création à l'intérieur de l'atelier. C'est-à-dire que je dois à la fois... Parfois, j'utilise la musique pour être plus sur un travail rythmique. parfois je montre avec mon corps et je ne parle pas du tout. Parfois, je parle pour expliquer quelque chose. Et du coup, quand je parle pour expliquer quelque chose, il faut que ça vienne toucher une sensation. Et donc, il faut qu'ils arrivent à se représenter le mouvement. Donc, toute cette question-là, la chose la plus importante, c'est comment mettre en mouvement ces personnes-là. Voilà, donc j'aime bien utiliser quand même la musique. parce que c'est un appui pour eux. Mais aussi, ce qui est complexe, c'est qu'ils ont un rapport au temps qui est un peu plus lent que le mien. Donc, je dois me calmer. Autant avec les enfants, quand je travaille avec des enfants, ils ont un tonus qui est un peu plus haut que le mien. Donc, du coup... Il faut que j'adapte. Il y a vraiment tout un travail de régulation à trouver avec les publics avec lesquels je travaille. Et avec les personnes âgées, le travail aussi, il est de trouver une expression, d'un geste. Je les considère comme des danseurs en face de moi, mais je dois beaucoup ralentir. Mais en même temps, parfois, je dois... Je dois stimuler, parce que sinon... Mais je dois quand même ralentir et puis toujours questionner les capacités physiques. C'est pas si évident que ça. Au début, quand on travaille avec des gens qui sont un peu plus empêchés. C'est vrai que dans la même semaine, parfois, je travaille avec des danseurs qui ont un grand niveau, des enfants, des personnes âgées. Donc ça, c'est de l'adaptation.
- Christine
Merci beaucoup Anne. Moi, j'ai fait le tour de mes questions. J'aurais plein de choses à te demander encore, mais voilà. De mon point de vue déjà, tu en as partagé beaucoup et je te remercie pour ça. Et est-ce que toi, tu aurais un dernier élément que tu souhaiterais partager avec nous ?
- Anne Sudrie
Par rapport peut-être au titre de ce podcast, c'est vrai qu'on n'a qu'une voix. C'est ce qui nous identifie aussi. Et d'ailleurs, c'est ce qui identifie... Toutes les personnes qui nous entourent, en fait, on est attiré par des voix ou on est attiré par... Et en même temps, pour moi, oui. Et en même temps, il y a plein de voix. Voilà, si je peux juste dire ça. Et dans mon métier, ce que je trouve vraiment passionnant, c'est justement toutes ces voix qui se croisent, qui s'entrecroisent. Et voilà, ça, c'est très riche.
- Christine
Merci beaucoup Anne.
- Anne Sudrie
Merci Christine.
- Christine
Merci à vous d'avoir écouté cet épisode d'On n'a qu'une voix jusqu'au bout. S'il vous a plu... Abonnez-vous dès maintenant pour ne pas manquer la voix de mes prochains invités. Et pour soutenir mon podcast, je vous propose de le noter et de le commenter sur votre application d'écoute préférée. Enfin, un merci tout particulier à Émilie Décla, qui a créé et interprété toutes les musiques d'On n'a qu'une voix. Retrouvez l'actualité du podcast sur le compte Instagram ou LinkedIn, entre voix et mots. A bientôt !