Speaker #1Bonjour, je suis Jonathan Dubrulle, auteur d'Anatomie d'une crise en élevage charolais, un ouvrage publié en janvier 2026 aux éditions Quae. Je suis enseignant-chercheur à AgroParisTech, au sein de l'UFR Agriculture Comparée, membre de l'UMR Prodig. Alors si je débute par la problématique de mon ouvrage. Cet ouvrage, comme son nom l'indique, parle d'une crise traversée par les éleveurs de bovins laitants, avec l'exemple du sud de la Bourgogne, au cœur du bassin charolais, dans les départements de la Saône-et-Loire et de la Nièvre. Il s'agit d'une région de maigres, où peu d'animaux sont finis dans l'exploitation, où est-ce qu'ils sont nés, et une part importante d'entre eux est ensuite exportée de l'autre côté des Alpes, notamment en Italie, qui représente environ 80% des exportations de broutards français, afin d'être engraissées au maïs en silage et au tourteau, pour être abattus puis consommés dans le pays. Donc ceci pour le contexte, et donc je me suis employé à interviewer des éleveurs, des responsables professionnels agricoles, des acteurs de la filière viande-bovine, pendant environ deux ans et demi, sur les trois ans et demi de ma thèse de doctorat, concernée à l'analyse de cette crise. Cette crise n'est pas conjoncturelle, ça je tiens à le préciser, elle est résolument structurelle, donc on va voir pourquoi. Elle est également plurifactorielle, elle est économique, sociale ou encore environnementale. Alors pour essayer d'approfondir cet aspect structurel, il faut remonter au début du processus de spécialisation régional en élevage charolais dans le sud de la Bourgogne, qui a débuté dans une petite région du sud-ouest de la Saône-et-Loire, le Brionnet, à la fin du XVIIIe siècle. Puis ce mouvement s'est ensuite accentué pendant la seconde moitié du XXe siècle, avec une contradiction de taille, puisqu'on a eu une très forte augmentation des volumes produits par unité de travail, mais ceci s'est fait au détriment de la création de valeurs ajoutées. Notamment à partir du début des années 1970, on a l'impact de la dégradation du rapport de prix, mais aussi, de manière générale, des quantités de capital incorporées au processus de production ont significativement augmenté. Donc tout ceci a placé les éleveurs dans une situation assez difficile. Et donc la hausse des volumes n'a pas permis d'augmenter la valeur ajoutée par travailleurs, mais elle a contribué à maintenir le revenu agricole, puisque cette hausse des volumes, notamment de bovins produits par unités de travail, a été accompagnée par des politiques publiques, notamment à partir des années 1980 par des soutiens couplés, je pense par exemple à la prime au maintien du troupeau de vaches allaitantes, la PMTVA, mise en place en 1980, et puis ensuite, à partir des années 1990, puis surtout à partir des années 2000, des soutiens, notamment des soutiens découplés, qui eux sont majoritairement proportionnels à la surface fourragère, donc là aussi qui incite à augmenter la taille du cheptel. Donc cette hausse du nombre de bovins produits par une unité de travail, c'est surtout fait pour maximiser les soutiens publics, qui était une condition nécessaire de maintien du revenu agricole. Alors quelles en ont été les manifestations concrètes, outre ces questions économiques ? Eh bien, on a eu une maximisation du nombre de vélages par travailleur. Ceci a été permis par divers leviers techniques. D'abord, une poursuite de la spécialisation, notamment avec l'abandon de la polyculture et du polyélevage dans bon nombre d'exploitations. Cela a permis donc d'allouer des ressources des autres espèces animales et végétales en direction de l'espèce bovine. On a ensuite eu un rajeunissement des animaux vendus. On est passé notamment par la voie mâle de bœufs vendus maigres ou finis entre 18 et 36 mois à des broutards essentiellement vendus entre 8 et 12 mois. Donc là, on a eu une allocation des ressources des élèves, donc les produits d'élevage bovin allaitant en direction des mères, pour conforter le cheptel de vaches nourrices. Et puis, bien entendu, on a eu une importante substitution capitale travail pour permettre à un travailleur d'élever un plus grand nombre de vaches allaitantes. Est-ce que l'on peut généraliser cette crise qui repose essentiellement sur la perte de valeur ajoutée par une unité de travail à l'ensemble des productions agricoles françaises ? Ce processus d'augmentation des volumes produits au détriment de la création de valeur n'est pas spécifique à l'élevage bovin allaitant et encore moins à l'élevage charolais. Mais ces manifestations sont quand même extrêmement marquées, puisque l'élevage bovin allaitant, au niveau national, se caractérise par une valeur ajoutée négative entre 2000 et 2021, d'après le réseau d'information comptable agricole, le RICA. C'est aussi la production agricole qui, d'après un rapport publié par la Cour des comptes en 2023, est la plus soutenue en France. Donc on voit bien une très forte dépendance du revenu agricole au soutien public parce que la création de valeur est extrêmement faible. On a également des enjeux extrêmement importants, encore plus marqués que dans d'autres productions, en matière de renouvellement des générations, puisqu'on observe un vieillissement de la population de chefs d'exploitation qui est la plus importante en élevage de ruminants, et les candidats à l'installation doivent faire face à une rotation lente du capital, plus lente qu'en céréaliculture, en aviculture, en élevage porcin ou même en élevage bovin laitier, et puis de très forts investissements, alors qu'il s'agit d'investissements bâtimentaires, avec des stabulations à reprendre, du matériel de fenaison, mais aussi la valeur du cheptel, qui est d'autant plus importante dans le contexte récent de hausse des prix du bovin depuis environ 3 ans, qui a contribué à accroître la valeur du cheptel. Alors, je ne vais pas terminer à la fois cet enregistrement, mais aussi cet ouvrage, par un diagnostic de la crise. L'idée est aussi, en tentant de la comprendre de la manière la plus précise possible, d'essayer de dresser des perspectives d'évolution et éventuellement des issues à cette crise. Et à mon sens, les issues à la crise relèvent à la fois des pratiques agricoles, des filières en viande bovine, ainsi que des politiques publiques. Pour ce qui concerne les pratiques agricoles, il y a notamment l'intérêt de s'orienter vers des pratiques plus économes. Je vais en détailler deux d'entre elles qui me semblent tout à fait inspirantes, mises en oeuvre par des éleveurs que j'ai pu rencontrer. Il y a par exemple la pratique du vêlage de printemps qui était majoritaire jusqu'aux années 1980 qui permet de réduire les coûts alimentaires puisqu'en effet les vaches nourrissent sont gestantes pendant la majeure partie de l'hiver passé en stébulation ils n'ont pas besoin de lactation important en bâtiment ce qui réduit les besoins et donc les apports énergétiques et protéiques. Il y a aussi l'allongement des cycles de production plutôt que de vendre des broutards de 8-12 mois qui auront ingéré des quantités importantes d'aliments notamment avec les nourrisseurs placés au pré pendant parfois toute la période où le broutard est au pré avec sa mère, On a l'intérêt d'avoir des animaux vendus plus âgés, plutôt à 15-16 mois, qui auront été relâchés une deuxième saison au pré, après la rentrée en stabulation post-sevrage. Mais comme ces animaux ont été conduits plus lentement, en quelque sorte, ils ont aussi reçu une alimentation moins riche en énergie et en protéines, et donc auront ingéré moins d'aliments, auront une alimentation reposant davantage sur des fourrages grossiers. Et donc tout ceci se traduit là encore par une réduction des coûts alimentaires. A l'échelle des filières, c'est indissociable des politiques publiques, notamment des politiques régionales et locales, type projet alimentaire territorial, on a la nécessité d'avoir, à mon sens, des filières de proximité basées sur le maintien d'infrastructures telles que des abattoirs ou des unités de transformation. Je pense qu'on peut citer en exemple notamment la communauté de communes du Grand-Autunois-Morvan, dans le nord-ouest de la Saône-et-Loire, où l'on retrouve un abattoir propriété de la communauté de communes, une cuisine centrale, et donc ces infrastructures ont permis une émulation avec la création de filières de proximité. Et bien entendu, ces pratiques économes et ces filières de proximité nécessitent d'autres politiques publiques, notamment au niveau de la politique agricole commune ou de la manière dont se font les échanges internationaux de viande bovine. Mais tout ceci constitue bien une réponse systémique, complexe du fait de verrouillages sociotechniques à la grave crise traversée par les éleveurs charolais y compris dans un contexte où le prix payé aux producteurs a fortement augmenté ces dernières années.