- Speaker #0
J'ai besoin de bonheur autour de moi maintenant, de retrouver cette légèreté dans mon travail. J'ai une overdose de gestion administrative et de gestion réglementaire. J'ai l'impression que cette qualité d'accueil est suspendue à une réglementation et à une charge administrative, alors même que la qualité d'accueil se fait sur le terrain. Je ne crois plus en mes capacités à être dirigeante en 2026, parce que ça me demanderait de faire autrement dans mes valeurs de la petite enfance. Mais en tout cas, j'y crois toujours en tant que puricultrice et je crois toujours que l'enfant doit être au cœur de nos pratiques et au cœur de notre réflexion. C'est en ce sens-là que le travail de RSAI m'anime. Et là, le fait de déclarer effectivement la session de mes micro-crèches sur les réseaux et de lancer la vente, ça a permis d'acter ma décision et quelque part de ne plus revenir en arrière. Je ne le vis pas du tout comme un échec, mais vraiment comme une réussite qui a une fin.
- Speaker #1
Christelle, t'es infirmière. et tu as exercé longtemps avant de créer tes propres micro-crèches, Microcosmos, que tu as créé en 2014, donc la même année que moi. J'ai lu tes différents articles, tes posts sur LinkedIn. Ton parcours représente la réalité de dizaines de dirigeants de micro-crèches aujourd'hui qui nous écoutent en ce moment d'ailleurs. Des gens passionnés, compétents, engagés et pourtant épuisés. Si on revient au début de ton histoire, tu dis que tu as commencé ta carrière de dirigeant de micro-crèches après un burn-out. Tu t'es dit en fait que ce serait la solution. de créer ta boîte pour pouvoir avoir à la fois appliqué tes valeurs et préserver ta santé mentale. Est-ce que ça s'est passé comme ça ?
- Speaker #0
Je suis infirmière depuis maintenant 26 ans, puricultrice depuis 16 ans. J'ai exercé en milieu hospitalier comme extra-hospitalier et avant de créer mes propres structures, j'ai été en continuité direction, direction adjointe ou direction. dans des structures associatives, municipales et privées. J'ai effectivement fait un burn-out où là je me suis posé la question de savoir ce que je voulais vraiment finalement. Travailler auprès de l'enfant et dans la petite enfance, ce n'était pas la question qu'il fallait que je me pose. C'était comment je souhaitais le faire. Et ce qui était important pour moi, c'est de pouvoir travailler en fonction de mes valeurs. Donc poussée également par ma famille et mon entourage, j'ai créé ma première structure en 2014.
- Speaker #1
Et c'était une période en plus où on était poussé par les institutions, par le gouvernement. On entendait sans arrêt dire qu'il fallait ouvrir plus de places. Donc ils ont ouvert le secteur au privé dans les années 2000, enfin presque 2010. Les micro-crèches sont apparues dans ces années-là. Donc tous les voyants étaient au vert.
- Speaker #0
Les micro-crèches sont apparues en 2007 à titre expérimental et confirmées en 2010. Ce secteur-là sur 2014 était florissant et ça m'a permis réellement de pouvoir conjuguer mes valeurs dans la petite enfance, ma fonction de puricultrice et pouvoir être aussi dans la direction de structure, puisque je dirigeais mes propres structures.
- Speaker #1
Il y a peut-être un côté bulle qui explose, tu vois, dans tous les secteurs, quand quelque chose monte, et puis à un moment, ça se resserre. On ne peut pas continuer à ouvrir des centaines de micro-crèches et de crèches. Il y a un moment où forcément ça doit se ralentir parce que sinon, il y en aura trop. Donc je pense que là, aujourd'hui, ce qui nous estabilise aussi, c'est qu'on est à ce moment-là, mais pas que. Il y a aussi les tas de scandales qu'on a subis, qu'on a vécu, et les réformes qui mettent à mal les crèches et les micro-crèches. Sans doute que l'un ne va pas sans l'autre. C'est sans doute les scandales qui ont jeté un peu le discrédit sur le secteur privé et qui font qu'aujourd'hui, il y a des administrations qui nous ont pris en grippe quelque part. Est-ce que tu ressens un peu cet acharnement ?
- Speaker #0
Je ressens un peu ce désaveu, un acharnement en tout cas sur ce statut privé, parce que c'est vraiment lié au statut, ce n'est pas forcément lié à la taille de la structure. Je pense que c'est plus le statut qui est attaqué. Il y a 12 ans, quand j'ai ouvert, le soufflet était bien bombé, et là j'ai un peu l'impression que le soufflet est complètement retombé, avec une volonté de ne plus du tout le faire regonfler. On est passé d'un statut « venez, on vous accueille bras ouverts et on vous donne tout ce que vous souhaitez » à cette période Covid où on a été un petit peu les oubliés au niveau des indemnités CAF, où on a dû quand même les réclamer et se battre pour que nous aussi on puisse continuer à payer nos salariés et à payer nos charges malgré la fermeture.
- Speaker #1
Pendant la crise sanitaire, tu as vécu vraiment une sorte de basculement ?
- Speaker #0
Ouais, ce basculement, il a démarré sur 2020, où j'ai eu cette sensation que, quelque part, les micro-crèches étaient un petit peu oubliées, au même titre que les asthmates, d'ailleurs. On nous avait un petit peu oubliés dans ce monde de la petite enfance. Est-ce que c'était en lien encore avec le statut, la taille ? Je ne savais pas encore trop. En 2022, il a encore fallu, sur la deuxième vague, qu'on dise « coucou, on est là » , quand même, ne nous oubliez pas, pour être entendus. J'ai le sentiment... Quatre ans plus tard qu'on en est au même point, voire pire, parce qu'effectivement on a vécu tous ces scandales qui ont été étiquetés purement privés, alors même que dans les structures associatives municipales ça existe, mais là on entend beaucoup moins parler. Là j'ai eu cette impression médiatique où on s'accrochait à ce statut pour dire « vous voyez, on ne peut pas faire de l'argent sur l'accueil du jeune enfant » . Ce basculement a été difficile pour moi en tant que puricultrice à prendre en compte, puisque j'ai créé mes propres structures justement pour valoriser ce travail et permettre une qualité d'accueil. Donc je ne comprenais pas pourquoi on était attaqués sur un statut et non pas sur l'accueil qu'on peut fournir.
- Speaker #1
Oui, comme si le statut était garant de la vertu, alors qu'en réalité il y a très peu de personnes, ça se compte je pense sur les doigts d'une main. qui ouvre des crèches en se disant je vais me faire plein de pognon sur le dos des enfants. En fait, on sait très bien que la personne qui a fait ça, c'est celle qui a été désignée dans les ogres. Mais aujourd'hui, toi comme moi, on connaît des dizaines et des centaines de dirigeants de micro-crèches et ils ont tous à cœur de faire de la qualité d'accueil, ils sont là pour ça. D'ailleurs, moi aussi j'en témoigne, quand j'ai créé mes crèches, en aucun cas je me suis dit je vais faire de l'argent. Évidemment, après j'ai bien gagné ma vie. Parce que j'ai bien géré mes crèches ou voilà, pour différentes raisons. Mais ce n'était pas l'objectif. Et je pense au contraire que c'est parce qu'on ne fait pas ça pour l'argent qu'on va bien le faire et qu'on a des chances de gagner sa vie dans ce métier, mais comme dans plein de métiers en réalité. C'est quand tu es passionnée et que tu fais les choses avec le cœur que tu as toutes les chances de réussir. En tout cas, toi, tu as réussi, mais aujourd'hui, tu n'en peux plus quelque part.
- Speaker #0
J'ai une overdose de gestion administrative et de gestion réglementaire. J'ai une overdose... de tout ça et de toutes ces montagnes russes finalement qu'on vit, entre je mets une loi, je l'enlève, je la broche, je la remets. En fait, je ne sais plus vraiment où va la petite enfance et je ne sais plus vraiment vers quoi on va tendre. J'ai l'impression que cette qualité d'accueil, elle est suspendue à une réglementation et à une charge administrative, alors même que la qualité d'accueil, elle se fait sur le terrain.
- Speaker #1
Oui, d'ailleurs, là, à l'heure où on se parle, on est en juillet 2026 et on est tous en train de se préparer pour l'application de la réforme de septembre 2026. Donc, le temps de direction augmente. Il passe de 7h à 17h30. Est-ce que ça, c'est une réforme qui te semble pertinente ?
- Speaker #0
Non, elle ne me semble pas pertinente. Ce n'est pas la directrice qui porte la qualité d'accueil. C'est l'ensemble de l'équipe qui porte la qualité d'accueil à travers un projet pédagogique et éducatif. Pour moi, qu'elle soit derrière un bureau 17h30, ça n'a aucun sens. Puis finalement, ces 10h, on va la retirer du terrain.
- Speaker #1
Les institutionnels, ils te disent, la direction ne veut pas dire qu'on est dans son bureau. On peut aussi être sur le terrain, mais par contre, on ne compte pas dans le taux d'encadrement. Qu'est-ce que tu réponds à ça ?
- Speaker #0
C'est un peu stupide, en fait, leur raisonnement à ce moment-là, laisser à 7h et laisser là sur le terrain dans l'encadrement. En fait, ces 10 heures de terrain qui nous font enlever, concrètement, ces 10 heures de terrain qui étaient là en plus, entre guillemets, pour être au-delà des règles d'encadrement, parce que concrètement, moi, dans mes structures, je dois avoir au niveau réglementaire deux professionnels qui encadrent la journée. Pour 12 enfants, on sait très bien que s'occuper à deux de 12 enfants, notamment de 0 à 3 ans, Ce n'est pas qualitatif. Je souhaitais mettre sur les temps forts cette troisième personne. Finalement, cette troisième personne, il me l'enlève. Je n'ai pas de ressources pour embaucher.
- Speaker #1
Oui, parce que les réformes ne sont pas financées.
- Speaker #0
Voilà. Ils vont me l'enlever. Je vais la mettre sur mon planning en référence technique. Si elle a un rendez-vous, elle restera en référence technique. Et puis, si elle n'en a pas, effectivement, elle pourra éventuellement aller faire un renfort terrain. Mais finalement, pour moi, c'est un petit peu absurde parce que la charge de travail de mes directrices ne va pas augmenter. Mais par contre, leur temps de travail augmente.
- Speaker #1
Oui, comme tu dis, en fait, on a le sentiment qu'en faisant cette réforme, on fait encore plus peser la qualité d'accueil sur une personne au lieu de se dire, ça ne doit pas dépendre d'une personne parce que c'est hyper fragilisant. Si on dépend de la directrice, nous, les dirigeants, dès qu'elle disparaît, en fait, on se retrouve par terre, à genoux. Et puis, pareil pour l'équipe, les enfants. démissionne, est absente ou quoi que ce soit, il n'y a aucune stabilité. Mais cette réforme, elle enterrine un petit peu ce cercle vicieux de se dire il faut plus d'heures de direction parce qu'en fait tout dépend de cette personne. Alors qu'en fait, l'idée c'est plutôt de faire déprendre notre qualité d'accueil d'un système stable qu'elle doit faire appliquer cette directrice. Et elle n'a pas besoin de 17h30 pour faire appliquer le système que nous on met en place et qu'on pense pour elle et avec elle.
- Speaker #0
Dans ces 17h30, j'ai un petit peu l'impression qu'on veut mettre en... En invisibilité, le gestionnaire de petites structures. Moi, je gère trois structures. Je gère effectivement ces trois structures-là et j'interviens dans les structures quand il y a un besoin. Mais le travail que je fais, je ne peux pas le transmettre à mes directrices. J'ai un petit peu l'impression qu'on veut invisibiliser mon travail de gestionnaire et finalement mettre en avant le travail de directrice comme si elles allaient faire le mien. Or, ce n'est pas le cas. Pourquoi on ferait ça ?
- Speaker #1
Pourquoi ils veulent faire ça, les gouvernants ?
- Speaker #0
Peut-être parce que ce statut privé dérange.
- Speaker #1
Donc ce serait une attaque ?
- Speaker #0
On peut le prendre comme une attaque. Alors moi, j'en suis sortie de tout ça, mais c'est vrai que dans un premier temps, je l'ai pris comme une attaque comme ça. Parce que finalement, ce statut, il a été quand même très critiqué, on ne va pas se mentir, il l'est toujours, concrètement. Alors même qu'on nous ouvrait les portes il y a quelques années, maintenant on veut presque nous les faire fermer, finalement.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai, t'as raison. On nous a sollicité, nous, en tant qu'entrepreneurs. On a été appelés à ouvrir des crèches. Et puis maintenant, on se demande un peu pourquoi, tout d'un coup, on a l'impression qu'on est le vieil petit canard. Alors, on sait un petit peu pourquoi. C'est certainement à cause de beaucoup de scandales qui ont émergé, notamment qui ont été dénoncés par des reportages ou dans le livre de Victor Castaner, Les Ogres. Mais pour autant, c'est un profond sentiment d'injustice. Parce qu'on a tout donné, on a mis sur la table ses économies, son temps, son investissement personnel. J'imagine que tu t'es donné à 1000% pour en arriver là où tu en es aujourd'hui.
- Speaker #0
Je ne regrette absolument rien, mais il y a eu quelques sacrifices, bien sûr, quand vous créez votre première structure et que vous voulez bien faire les choses, vous en arrivez parfois à dormir dans votre structure pour pouvoir être là du soir et du matin et accompagner l'ensemble de vos équipes. En attendant vos enfants, vous ne les voyez pas concrètement. Donc oui, ça a été des sacrifices. Et là, j'ai un petit peu l'impression que finalement, ce travail-là est accompli depuis 12 ans. Il n'est pas reconnu à sa juste valeur. En tout cas, ça, c'est sûr.
- Speaker #1
C'est ça qui t'a poussé à annoncer sur LinkedIn en juin 2026 que tu décidais de CDT Crèche ?
- Speaker #0
C'est un tout. Le vase commençait à se remplir. Je sais ce que c'est de faire un burn-out, donc je l'ai bien identifié. Le vase commençait à se remplir et puis effectivement il y a eu des gouttes d'eau qui l'ont fait déborder et qui ont fait que j'ai pris cette décision qui était quelque part un petit peu là mais que je ne conscientisais pas encore concrètement. Et là le fait de déclarer effectivement la cession de mes micro-crèches sur les réseaux et de lancer la vente, ça a permis d'acter ma décision et quelque part de ne plus revenir en arrière.
- Speaker #1
Donc tu ne reviendras pas en arrière, là aujourd'hui tes microcrèches sont en vente. Qu'est-ce qui s'est passé une fois que tu as fait ton annonce sur LinkedIn ? Tu as reçu des marques d'intérêt, des propositions, tu en es où ?
- Speaker #0
J'ai eu de retour de quelques repreneurs qu'on est toujours en contact actuellement. Et puis mon comptable prend le relais parce que moi je ne suis pas commerciale et je ne l'ai jamais été. Je suis agricultrice et j'ai à cœur de le rester. Et c'est aussi une des raisons pour lesquelles je vends mes structures.
- Speaker #1
Donc, tu es en cours de discussion. Clairement, aujourd'hui, je vois beaucoup de personnes qui nous demandent, voilà, est-ce que vous pensez que c'est une bonne idée d'ouvrir des crèches ? Est-ce que c'est une bonne idée d'en reprendre ? Nous, c'est vrai qu'Aurélie et moi, chez Références Petite Enfance, on invite plutôt les dirigeants à reprendre parce que tu prends moins de risques. Et puis, aujourd'hui, il y a des secteurs où c'est un peu saturé. on voit que Dans certains cas, on a plus de mal à remplir. Alors, on peut se différencier, il y a toujours des solutions. Et on voit qu'en travaillant sur certains axes, les gestionnaires s'en sortent. On peut toujours y arriver, il y a plein de solutions. Mais c'est vrai que peut-être que reprendre des crèches, c'est une bonne idée par rapport à ouvrir des crèches aujourd'hui. Est-ce que c'est un sentiment qu'on partage ?
- Speaker #0
Aujourd'hui, il vaut mieux presque reprendre une structure, qu'on crée une quand on voit le parcours. Au cours du combatant que c'est dans la création et les bâtons dans les roues qu'on peut avoir, mais également le manque d'investissement financier, puisque maintenant, pour ouvrir le microcrèche, il n'y a plus du tout d'investissement. Je pense que la reprise, c'est un bon compromis. Avant une éventuelle création, c'est aussi très rassurant pour les organismes bancaires qui doivent payer de l'argent. C'est aussi très rassurant d'avoir une structure qui est déjà existante et qui fonctionne et qui a des bilans. Pour moi, la reprise, elle est effectivement plus rassurante et surtout, elle empêche une fermeture.
- Speaker #1
Tu dis, je suis épuisée et ça y est, j'ai fait le tour, ça fait 12 ans, etc. Mais pour autant... Tu n'es pas dans un discours négatif puisque tu continues à accompagner des dirigeants et des créateurs de projets. D'ailleurs, tu es RSAI toi-même. Donc, ça veut dire que pour toi, ce n'est pas non plus un total retour en arrière. C'est-à-dire que tu ne dirais pas aujourd'hui, non, non, mais n'ouvrez plus de crèche, ne gérez pas de crèche, c'est l'enfer.
- Speaker #0
Non, non, je ne dis pas ça du tout. Je dis juste que moi, au jour d'aujourd'hui, je ne suis plus en capacité de gérer mes structures comme... Je souhaitais les gérer il y a 12 ans. Il y a ce passif de 12 ans, il y a effectivement que j'ai vécu 6 ans sans grande difficulté, et puis après il y a eu le Covid, et puis après il y a eu la loi Norma, et puis après il y a eu plein de réglementations. Voilà, on a vécu quand même des choses en 12 ans qui n'ont pas été simples, et on a fait vraiment les montagnes russes en termes de sentiments. Enfin, moi je suis passée par la colère. comme par la joie, comme par la tristesse. Les émotions ont été vraiment démultipliées. Donc ça, ce n'est plus quelque chose que j'ai envie de vivre en tant que dirigeante. Donc c'est aussi une des raisons pour lesquelles je vends.
- Speaker #1
C'est intéressant pour les gens qui nous écoutent, je pense parce qu'ils se posent beaucoup cette question. Et moi, parfois, on me dit, mais pourquoi tu as vendu ta boîte à mal ? Moi, je crois aujourd'hui, effectivement, j'ai cédé fin 2022, que la crise sanitaire mine de rien. Et ce n'est pas forcément conscient. Mais elle a joué, parce qu'en fait, effectivement, si j'avais ouvert après la crise sanitaire, si j'ouvrais aujourd'hui, il n'y a pas tout ce passif. C'est vrai qu'on a quand même encaissé pas mal de chocs, on a navigué dans la tempête et on s'en est sorti. Ça marchait très bien, mais pour autant, parfois, il y a une sorte peut-être d'érosion ou de lassitude qui peut se créer. Même si moi, quand j'ai cédé, j'adorais mes crèches, j'adorais mon équipe. Ça se passait bien et les voyants étaient au vert. Non seulement il y a eu le Covid, mais après il y a eu toutes les réformes, la loi Norma, il a fallu tout le temps, tout le temps, tout le temps s'adapter. Là encore aujourd'hui, on voit qu'on fait preuve d'adaptation. Donc en effet, je comprends aussi ta décision.
- Speaker #0
Effectivement, je trouve que la réglementation prend le pas sur notre réflexion de la petite enfance. En fait, j'ai une équipe qui en est venue à me demander si elle pouvait aller en forêt ramasser des épines de pain. pour jouer avec les épines de pain après à l'intérieur de la structure et qu'on n'allait pas leur dire que ça pique et que c'était pas bien. Je me dis c'est la nature, la charte nationale du jeune enfant nous demande d'avoir un éveil à la nature, à l'artistique, à la culture et là on en est à se demander si on a le droit de faire ça parce que l'enfant potentiellement pourrait se piquer le doigt avec une épine de pain. Moi je trouve que cette réglementation du coup, et si on se pose cette question-là, c'est que derrière il y a eu un... passif, si on se pose cette question-là, c'est qu'on a peur d'exercer notre travail, on a peur de proposer aux enfants différentes expériences sensorielles parce que c'est ça que c'est en fait, c'est une expérience sensorielle qui est essentielle pour les enfants et maintenant on en a presque peur et on se demande même si on peut la faire. Et je trouve ça assez dramatique finalement d'en arriver là.
- Speaker #1
C'est pas venu tout seul, tu sous-entends aussi que peut-être c'est Les drames, enfin le plus gros drame qu'on a vécu en 2022 avec l'homicide d'une petite fille dans une crèche, est-ce que tu penses que ça vient de là ? Comment tu as vécu cette époque ?
- Speaker #0
Oui, ça vient effectivement de tous ces scandales qu'on entend, et puis ça vient aussi de cette facilité de certains à dénoncer concrètement, et à dénoncer tout et n'importe quoi. Donc les certaines professionnelles, je ne dis pas toutes, parce que je ne veux vraiment pas mettre tout le monde dans le même panier. Mais certaines professionnelles ont cette peur, effectivement, ou cette crainte de qu'est-ce qui va m'arriver si ça ne convient pas à quelqu'un, en fait.
- Speaker #1
Oui, donc on n'ose plus rien faire et tu penses que ça fige et c'est ça qui te déplait, en fait, dans la pratique aujourd'hui. Tu as réussi aussi à dégager du temps. Tu n'es pas à 100% sur tes structures, tu es RSAI et tu travailles auprès d'équipes et de dirigeants de crèches. C'est aussi que tu continues à y croire. Ça veut dire que tu ne jettes pas... tout le bébé avec l'eau du bain.
- Speaker #0
Je ne crois plus en mes capacités à être dirigeante en 2026, parce que ça me demanderait de faire autrement et de faire autrement dans mes valeurs de la petite enfance. Mais en tout cas, j'y crois toujours en tant que puricultrice et je crois toujours que l'enfant doit être au cœur de nos pratiques et au cœur de notre réflexion. C'est en ce sens-là que le travail de RSAI m'anime et me passionne, parce que je rencontre différents professionnels avec différents... projets avec différentes demandes et du coup ça me permet aussi d'avoir une veille autour de la santé de l'enfant, autour de la pédagogie, autour des différents aspects autour de l'aspect parental également puisque le parent a énormément évolué également en 12 ans. Et ça c'est hyper enrichissant en tant que puéricultrice. Et c'est aussi une des raisons pour lesquelles je choisis de vendre mes structures, c'est pour pouvoir me consacrer à 100% dans ce qui m'anime réellement.
- Speaker #1
C'est le terrain en fait que tu retrouves à travers le poste de RSAI. Tu n'auras plus à faire de la gestion. Peut-être que tu vas me dire comme certains dirigeants avec qui je travaille qui arrivent en me disant mais moi je déteste les chiffres, c'est pas mon truc. Et du coup, est-ce que c'est ton cas ?
- Speaker #0
Ouais, j'aime pas la comptabilité, j'avoue. Elle est nécessaire et je la suis parce que de toute façon, on n'a pas trop le choix. Mais j'aime pas ça, j'ai jamais aimé ça, donc je me suis toujours entourée de personnes dont c'était le métier.
- Speaker #1
C'est pas forcément ce qui te passionne et c'est en ça que RSI, ça te permet de revenir à ce qui te plaît vraiment. Mais ceci dit, pour les auditeurs, moi je les invite vraiment à peut-être briser ces croyances limitantes parce que ça nous... Ça nous bloque beaucoup. Si on pense qu'on n'aime pas les chiffres et qu'on veut diriger une entreprise, c'est extrêmement bloquant, c'est très handicapant. Et souvent, les dirigeants qui se penchent dessus, quand on leur donne les outils, ils reviennent en nous disant « Mais finalement, j'adore ça, je vois ça comme un jeu. » Donc, on peut être surpris. En tout cas, ce qui est intéressant dans ton témoignage, c'est qu'à la fois tu es puéricultrice, tu as été directrice, maintenant tu es gestionnaire. Et pour autant, alors qu'on pourrait se dire que c'est le profil idéal, finalement, pas forcément. Donc, comment on résout cette quadrature du cercle ? Tu vois, moi, j'ai beaucoup de dirigeants qui me disent « Ah, mais moi, je ne suis pas puéricultrice. Est-ce que je devrais passer un CAP pour au moins avoir un diplôme de la petite enfance ? »
- Speaker #0
Ce n'est pas nécessaire d'avoir un diplôme de la petite enfance pour gérer une entreprise, parce qu'en fait, c'est ce qu'on fait. On gère une entreprise, on est DRH. Donc on peut très bien avoir un autre profil beaucoup plus administratif, commercial même, que dans la petite enfance, si on sait aussi s'entourer des bonnes personnes après une fois en place. C'est une fausse bonne idée finalement de se dire il faut que j'aille passer un diplôme petite enfance pour gérer une crèche. Ça a été beaucoup demandé par différentes institutions, notamment il y a 12 ou 10 ans de ça. Quand on se positionne en tant que gestionnaire, on peut ne pas intervenir dans sa structure. On n'est pas obligé d'être dans l'accueil du jeune enfant. Ce qui était possible pour moi de faire il y a 12 ans, au jour d'aujourd'hui, je ne peux plus le faire en fait. Pourquoi ? Parce qu'on ne me donne pas les mêmes cartes qu'il y a 12 ans, aujourd'hui. Et avec les cartes qu'on me donne aujourd'hui, je ne sais pas jouer. Parce que justement, je ne suis pas DRH et je ne suis pas commerciale. Pourquoi je te dis ça ? Parce que moi j'ai fait le choix il y a 12 ans et je... continuer à faire ce choix là de ne pas travailler avec des berceaux d'entreprise donc concrètement financièrement je jongle beaucoup puisque j'ai que les participations des familles ça me demande une optimisation de mon taux d'occupation important les charges explosent les recettes sont les mêmes donc il faut toujours maintenir un équilibre ça fait deux ans que je le dis je sais pertinemment que pour maintenir cet équilibre là Il faut aller chercher des places de berceaux d'entreprise. Malgré tout, j'ai aussi cette casquette de puerre avec un versant social et je n'y arrive pas. Ce n'est pas dans mes valeurs en tant que puricultrice de favoriser des berceaux d'entreprise. Et du coup, je n'arrive pas à passer ce stade. Donc, je sais pertinemment que c'est un axe qu'il faut développer dans mon entreprise. Et cet axe-là, j'ai volontairement choisi de ne pas le faire. D'où aussi la vente, parce que... Concrètement, si je ne le fais pas, dans deux ans, les structures ferment. Donc, je préfère vendre et que quelqu'un le fasse parce que je sais qu'il faut le faire.
- Speaker #1
Et puis, c'est aussi une casquette de commercial, comme tu disais, parce que ça demande de savoir vendre. C'est un peu un gros mot dans le secteur du care de dire vendre. Mais en fait, pour avoir des financements d'entreprise, il faut quand même vendre des places. Moi, ça ne m'a pas dérangée du tout. Je pense qu'on peut aussi se mettre. chacun un peu ces barrières morales qui font qu'on va se bloquer sur, j'appelle ça moi, des craintes limitantes. Après, toi, tu appelles ça tes valeurs. Bon, chacun voit les choses sous son angle. Mais en tout cas, il y en a d'autres qui vont dire, oui, mais la page, ce n'est pas social. Donc, voilà, chaque chose qu'on a appliquée, nous, en tant que dirigeant, on ne fait que les appliquer. On est entrepreneur, on applique les systèmes qui sont en place au niveau des dispositifs réglementaires. Ce n'est pas nous qui avons décidé de créer la page, de créer la PSU, de créer les berceaux d'entreprise, etc. Donc je pense que de toute façon, on ne peut pas nous reprocher d'être antisociales, puisque nous, en fait, on est tributaires du système qui est défini par les gouvernements successifs. Mais en tout cas, ce qui est intéressant dans ce que tu viens de dire, c'est aussi que ça va mettre peut-être un petit coup au syndrome de l'imposteur de beaucoup de personnes qui nous écoutent et qui se disent, bah oui mais Moi, je ne suis pas péricultrice, donc comment je peux diriger une équipe de crèche ? Et en fait, toi-même, tu dis, c'est peut-être ça qui m'a piégée quelque part, parce que ça m'empêche de prendre de la hauteur sur les nécessités de gestion. Et du coup, moi, souvent, je leur dis... C'est pas être puéricultrice ou pas le problème, parce qu'on a tout nous dans les dirigeants qu'on accompagne, on a des infirmières, des puéricultrices, on a aussi des gens qui ne viennent pas du tout du secteur. En fait, je pense que la clé c'est surtout le système qu'on va mettre en place, qui va permettre d'apporter la qualité qu'on veut donner, la stabilité aux équipes, parce que si on applique un système, du coup il y a une certaine pérennité qui fait que ça ne va pas dépendre des personnes. ça ne va pas dépendre de la directrice ou de l'équipe, mais qu'on va pouvoir donner des outils à cette directrice et à cette équipe pour essayer d'obtenir quelque chose de stable. Donc, ce n'est pas parce que je vais avoir le diplôme, le CAP ou être puricultrice que je vais réussir à maintenir ça. Sinon, ça veut dire que tout tient sur ma personne de dirigeant. Et d'ailleurs, c'est peut-être aussi ça qui t'a épuisée. Est-ce que tu ne t'es pas sentie tellement responsable de tout ? Est-ce que ce n'était pas toi, finalement, le système ? Et est-ce que ce n'était pas sur toi que reposait l'ensemble des responsabilités ?
- Speaker #0
Non, parce que là, j'ai quand même la chance d'avoir des équipes qui sont autonomes, parce que justement, j'ai pu les accompagner, leur donner les bons outils aussi pour pouvoir travailler en autonomie. En revanche, ce qui est épuisant en tant que gestionnaire, c'est de devoir faire des choix seuls, et qu'ils soient positifs comme négatifs. on en assume les peaux cassées en fait. Donc même si autour de moi j'échange avec d'autres gestionnaires de façon formelle ou informelle, il n'empêche que la décision finale elle m'incombe et elle ne repose que sur moi. Et finalement en fait j'en ai assez de devoir prendre des décisions qui peuvent impacter. certaines personnes parce que c'est aussi le cas, j'ai des salariés donc forcément et je crois que j'en ai assez de gérer les problèmes. Voilà, je ne fais que gérer des problèmes et j'ai besoin de bonheur autour de moi maintenant, j'ai besoin de retrouver cette légèreté dans mon travail et là j'ai l'impression d'avoir un poids sur ses épaules et que ce poids il ne sort pas. Donc la vente de mes structures, c'est aussi me redonner peut-être un souffle et me permettre de m'épanouir dans ce qui m'anime vraiment, dans ce qui est le cœur de mon métier de puricultrice, c'est-à-dire ma fonction de RSAI et en parallèle de formatrice. Mais je n'ai pas eu la sensation que tout reposait sur moi. En tout cas, je ne l'ai plus peut-être au début, parce qu'on veut être là, clairement, c'est notre bébé. Effectivement, on y a investi du temps, de l'argent, de l'énergie. Donc, on veut qu'ils nous ressemblent, mais j'ai plus cette impression-là, en tout cas, que tout repose sur moi.
- Speaker #1
Oui, donc cette solitude dont tu parles, c'est vrai que ça peut être contre-intuitif parce qu'on se dit, quand tu diriges une crèche, en fait, tu as une équipe, donc tu n'es pas seule. Mais en réalité, on peut se sentir seule, je pense, dans le fait qu'on doit prendre toutes les décisions. Donc, on est face à soi-même, en fait. On est face à nos bonnes décisions, mais aussi nos mauvaises décisions. et Pour autant, on est entouré parce qu'on est dans des fédérations. Moi, ce qui m'a sauvée, je pense, de cette solitude, c'était d'être adhérente de la Fédération française des entreprises de crèche où je suis allée au bout d'un an parce qu'au bout d'un an, je me suis dit « je ne peux pas continuer comme ça, je ne peux pas être seule » . Et puis après, j'ai trouvé mon mentor, j'ai trouvé du coaching, des personnes qui étaient beaucoup plus avancées que moi, qui connaissaient beaucoup mieux que moi la technique de travail sur le terrain, la technique de la technique d'encadrement des équipes, pour faire de la qualité d'accueil. C'est cet entourage-là qui a fait que j'ai pu sortir de cet isolement dans mes décisions. Moi, personnellement, ça m'a sauvée. Je ne sais pas toi, aujourd'hui, ce que tu conseillerais ? Tiens, dis-moi, parce qu'on a fait un bon tour. Peut-être que déjà, tu peux commencer à aller vers la fin de cette interview en nous disant ce que tu conseillerais aujourd'hui à des dirigeants de micro-crèches qui nous écoutent. ou à des porteurs de projets ?
- Speaker #0
C'est effectivement de ne pas rester isolée et de pouvoir échanger avec des pairs, que ce soit au sein d'une fédération ou d'un groupe de travail que vous constituez de façon informelle. C'est de vraiment aussi se mettre à jour de toute cette réglementation, parce que mine de rien, elle est très évolutive, très changeante. Et que si ce n'est pas fait, forcément, c'est un risque. Donc, il y a vraiment cette nécessité d'avoir cette veille réglementaire qui est importante pour pouvoir gérer également des structures. Et encore une fois, c'est en perpétuelle mouvance. Moi, je dirais aussi que ce n'est pas parce que certaines structures sont en vente ou ferment qu'il n'y a plus d'espoir. Clairement, si certaines ferment, On ne connaît pas toutes les raisons et souvent c'est des raisons intrinsèques et elles ne sont pas dévoilées. Comment on peut évaluer cette situation quand on n'a pas toutes les données ? Et si certaines sont vendues comme les miennes ? C'est sûrement parce qu'il y a une vraie raison aussi et qu'il faut aller chercher cette vraie raison-là. Elle n'est pas uniquement parce que ça ne fonctionne pas ou parce que ce n'est pas viable ou que l'équilibre budgétaire n'est pas assuré. C'est aussi parce que, comme moi, on a fait le tour de ce travail, on a fait le tour un petit peu de ce qu'il pouvait nous apporter et que l'épanouissement n'est plus aussi important qu'il y a 12 ans. Et moi, je suis une personne d'entière, donc j'ai besoin de m'épanouir et de retrouver du nouveau challenge au fur et à mesure de mon avancée professionnelle. Donc là, je ne suis plus challengée en fait et le challenge qu'il y a, il ne m'intéresse pas parce qu'il est dans un développement commercial que je ne souhaite pas faire.
- Speaker #1
Oui, donc en fait, ça peut être aussi des opportunités pour d'autres. Ton message, c'est surtout ça, c'est de dire qu'il y a différents aspects en fait quand quelqu'un ferme ou quand quelqu'un cède. Ça ne veut pas juste dire que ça y est, c'est l'enfer, il n'y a plus aucune possibilité. Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter à toi pour l'avenir, Christelle ?
- Speaker #0
Pour le moment, rien de plus parce que j'ai pris des décisions, je les ai actées, donc je me sens aussi plus en accord avec moi-même. Peut-être ce qu'on pourrait me souhaiter, c'est de pouvoir développer mon activité indépendante et non entrepreneuriale.
- Speaker #1
Et oui, et ça, c'est en bonne voie en plus, parce qu'avec ton activité de RSI, je suis sûre qu'il y a énormément de structures qui font appel à toi, de par ta grande expérience. En plus, avec ta double casquette, c'est vraiment un plus. Et puis, moi, je sais qu'il y en a plein qui cherchent en ce moment de l'aide. Donc, bravo pour ton parcours. Je pense que même si tu cèdes aujourd'hui, c'est un beau succès et je pense que tu en gardes d'excellents souvenirs.
- Speaker #0
Je le vis pas du tout comme un échec, mais vraiment comme une réussite qui a une fin.
- Speaker #1
Et je pense que ce sera une belle opportunité pour le repreneur. J'espère que tu vas trouver la bonne personne, quelqu'un avec qui tu vas pouvoir construire quelque chose pour l'avenir de tes crèches. Merci beaucoup, Christelle, d'être venue sur le podcast. Et puis à bientôt.
- Speaker #0
À bientôt, Amal.