- Speaker #0
Que se passe-t-il dans la tête d'un jeune vigneron de moins de 30 ans qui doit prendre la suite du domaine familial ? A priori, hériter d'un vignoble, on se dit que c'est plutôt une bonne chose. Une chance même, diront certains. Surtout quand on sait que le coup du foncier dans les vignes françaises empêche de nombreux vignerons de s'installer. La transmission, c'est un vrai sujet dans le monde viticole. Bien souvent, on l'aborde sous un prisme économique, sinon pour parler du savoir-faire à préserver. Rarement, on entend les doutes que peut avoir la nouvelle génération. Et il ne s'agit pas du tout de dire qu'elle n'a pas envie de prendre le relais, mais que les jeunes vignerons ont le droit aussi d'être traversés par certains questionnements. C'est le cas de Pierre Vapillon, mon invité de l'épisode 37. Pour le jeune producteur de Lance Le Saunier dans le Jura, être vigneron, c'est une chance, et travailler aux côtés de son père aussi. Mais il reconnaît. qu'il a eu besoin de temps pour être sûr que c'était vraiment le bon choix professionnel. Quand il s'agit de transmission familiale, la quête d'excellence peut être aussi stimulante qu'épuisante.
- Speaker #1
Je suis arrivé dans le monde du vin par la vigne. Moi, mes souvenirs, c'est des vendanges. Après, c'est pareil entre le souvenir et ce qu'on voit sur les photos. Je vois que je devais avoir 4 ans, 4-5 ans, avec un petit sécateur en train de couper, avec un sourire plutôt démonstratif.
- Speaker #2
T'aimais ça, quoi ?
- Speaker #1
Ben ouais, j'aimais ça. Et puis j'aimais être dehors.
- Speaker #2
On t'a pas forcé, en fait, à aimer le raisin, à aimer travailler dans la vigne, ou en tout cas à remonter les allées ?
- Speaker #1
Non, non, pas du tout. Pas du tout. Ça, ça a été un truc... J'ai deux frères. On n'a aucun... À aucun moment, on n'a été poussés. Après, par contre, ce que je peux dire dans les souvenirs aussi, c'est que quand on a un domaine qui est naissant comme ça, avec tout ce que ça... Ça a engendré au début dans la création, on a grandi au milieu de tout cet état d'esprit-là, dans le sens où nous, on ne faisait pas partie d'entreprise, mais notre vie était déjà impliquée.
- Speaker #2
C'est-à-dire qu'il y avait des moments où ton papa était absent, par exemple, tu veux dire ?
- Speaker #1
C'est ça. Par exemple, il va partir à un endroit... assez jeune, à partir de 8-10 ans s'il fallait poser des cartons à un endroit parce qu'il avait oublié qu'il y avait un client qui passait, on le faisait aller ouvrir au technicien ou à n'importe qui en bas qui venait chercher un échantillon ben voilà, ça on a été dans un domaine où ça a engagé toute la famille aussi, ça faisait partie de notre vie et puis j'ai presque envie de dire que même encore aujourd'hui ma maman, mes frères le domaine qui ne les implique pas réellement sur le papier, entre guillemets, ça impacte leur vie aussi.
- Speaker #2
Et t'as toujours suivi ton papa dans les vignes, donc t'as vécu une adolescence plutôt réfractaire, justement, à l'image paternelle, ou au contraire, en fait, c'est là où tu as trouvé une passion pour le vin ?
- Speaker #1
La période d'adolescence, ça allait, ça reste une période d'adolescence, on teste les limites, on essaie d'apprendre qu'est-ce qu'on veut devenir et qui on est vraiment. Donc il y a un peu des deux. Ça n'a pas été à une adolescence réfractaire, j'en irais pas jusque-là. Après, à la fois, en fait, c'est un peu entre les deux. Parce que d'un côté, il y a de la fierté, et de l'autre aussi, il y a un côté où on a envie de se différencier. On n'est pas notre père non plus. Il y a cette peur aussi de se dire j'aime faire ça et tout, mais est-ce que ce n'est pas la simplicité ? Est-ce que finalement, je ne pourrais pas... Faire autre chose, est-ce que je vois ça trop simple ? Pas vouloir être comme son père aussi, on est quelqu'un à pas ranchir aussi.
- Speaker #2
Tout en sachant que t'as pas eu de pression de la part de ton papa de reprendre. Là c'est vraiment ce que tu racontes, c'est personnel.
- Speaker #1
Exactement, alors totalement, c'est vraiment totalement personnel dans l'histoire d'un jeune aussi qui veut se démarquer, qui veut pas tout faire non plus comme son père.
- Speaker #2
Mais tu te posais la question à 15 ans quoi, c'est ça ?
- Speaker #1
Exactement, et qui à la fois qui est lié quand même, j'étais lié par ça, j'aimais ça, je me forçais pas. et puis et puis Je suis arrivé par la vigne, donc j'aimais vraiment ça. Ce besoin aussi d'effort physique, le fait d'être à la nature avec le rythme des saisons. Et après, ensuite, par le vin. Et c'est à partir du moment où je suis passé de la vigne au vin que c'est devenu une révélation, ce coup-là.
- Speaker #2
Pour autant, tu as vu ton papa beaucoup travailler, j'imagine. Tu as vu très tôt sa force de travail, tout ce que ça demandait en termes de disponibilité, de temps d'effort physique et mental.
- Speaker #1
Oui, oui,
- Speaker #2
oui. Ça, tu en as eu conscience tôt ?
- Speaker #1
En fait, on n'est pas vigneron de 8h à 18h, j'ai envie de dire. Moi, ce que j'ai vu de mon père, c'est qu'on est un peu vigneron tout le temps. Il y avait ce côté un peu où c'était la grosse partie. C'est une partie de la vie, donc bien sûr ça demandait des gros coups de bourre à certains moments, ça demandait une organisation, mais ce que je retiens aussi, c'est tout un parcours humain autour du projet qui est le projet de mon père au départ, mais beaucoup de parcours humain, beaucoup de temps passé avec mes grands-parents, que ce soit même des deux côtés, du côté de ma mère ou du côté de mon père, à faire des étiquetages, à faire des choses comme ça, parce qu'il n'y avait pas de main d'oeuvre, pas de personnel au départ. Et puis du personnel qui s'est enchaîné avec des parcours et des histoires. On rencontre plein de gens et on lit un parcours avec toutes ces personnes.
- Speaker #2
Est-ce que je te parlais de la force de travail de ton papa pour savoir si en fait ça t'a fait peur parfois dans l'envie de reprendre la suite ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui. Des fois c'est un peu quand on est jeune et qu'on pense à vouloir découvrir autre chose et tout. C'est vrai qu'il y avait ce côté où j'ai toujours eu peur et j'ai mis du temps aussi à avoir la volonté de m'installer par rapport à ça aussi, d'avoir l'impression de m'enfermer entre guillemets. Il y avait ce côté où j'avais besoin de cette liberté de me dire que du jour au lendemain, si j'avais envie, et pourtant il n'y avait peut-être aucune raison que j'ai envie de faire ça, mais de ne pas me fermer, pas de me bloquer.
- Speaker #2
Changer de branche professionnelle, tu veux dire ?
- Speaker #1
Pas changer de branche professionnelle, mais un projet, un voyage, un n'importe quoi. Donc le fait de m'installer, je voyais comme renoncer à quelque chose. Du coup, j'ai mis du temps aussi à m'installer vraiment. C'était une peur de ne plus avoir de liberté, qu'en réalité, c'est loin d'être ça.
- Speaker #2
Est-ce qu'il faut du mental pour être vigneron ? Est-ce qu'il faut avoir du mental, Pierre, surtout ? quand en plus on reprend la suite du domaine familial ?
- Speaker #1
Oui, il faut du mental, bien sûr. Après, on va dire que je découvre au fur et à mesure, j'ai découvert déjà il y a un petit moment, mais encore plus maintenant, l'exigence du fait de travailler à deux. Ce n'est pas une force ? Oui, c'est une force, mais c'est une force et une exigence. Parce que quand on travaille tout seul, je pense que... par moment, on peut avoir des vagues de fatigue. Et je me suis rendu compte que, par exemple, quand mon père va être dans une vague de fatigue, ou dans le creux, ou ce sera moi qui sera dans le creux, il suffit que moi je suis dans le creux et que lui soit plutôt dans la phase haute, la chose que je ne voulais pas faire ou que j'aurais plus bâclé ou un truc comme ça, avec quelqu'un qui est à côté qui dit, non, non, non, on va faire comme ça, etc. Ce serait quand même mieux et tout. on n'a pas envie au départ et puis on finit par le faire. Vice versa, si c'est mon père qui est dans le creux ou moi qui est dans le haut. Je trouve qu'il y a une exigence qui est une force, mais qui est aussi contraignante mentalement. Du coup, ça demande aussi... J'ai une pression vis-à-vis de mon père et mon père a une pression vis-à-vis de moi. Et je pense qu'on se... On s'encourage à vouloir faire mieux et qui peut devenir aussi une force et puis une fatigue mentale aussi de toujours vouloir essayer de faire mieux aussi.
- Speaker #2
Est-ce que ça rajoute pas d'ailleurs une exigence supplémentaire du fait que ce soit ton papa ?
- Speaker #1
Aussi, c'est sûr. Après, ce qui est compliqué quand on arrive dans un domaine comme ça et qu'on reprend derrière, c'est qu'il y a tout un historique où il faut épouser l'historique aussi. On n'arrive pas en changeant tout. En arrivant avec ce qu'on veut faire de différent, donc là par exemple au niveau de la conversion en bio, c'est quelque chose qu'on fait au fur et à mesure, parce qu'aussi on épouse aussi un historique où il faut accompagner, il faut garder une assurance de développer ça au fur et à mesure.
- Speaker #3
Retrouvez l'intégralité de cet épisode sur toutes les plateformes d'écoute.